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intellectum? Bien loin aussi de ia définition du concile du Vatican, qui, confirmant la doctrine de saint Thomas, anathématise quiconque prétendra que les lumières naturelles ne sauraient nous conduire à l'idée de Dieu?
Admirons les élans de la foi chez des esprits ardents, déçus et découragés par la faillite de tant d'espérances humaines ! Admirons la sincérité avec laquelle ils saluent les bienfaits moraux et sociaux que, seule, la religion procure! Ne les chicanons pas, écoutons cette déclaration de Brunetière : « Quand la question se pose de savoir comment l'homme doit agir dans un cas difficile — ou encore s'il y a du divin dans le monde — je me fierais bien au cœur autant qu'à la raison! » et ne lui rappelons pas qu'il n'accordait rien jadis au sentiment et à l'instinct, même en matière d'art et de littérature !
Mais nous, si nous croyons pouvoir trouver pour notre croyance des bases rationnelles plus larges et plus solides que celles que nous offre Balfour, cet espoir nous sera-t-il interdit?
Messieurs, prouver la nécessité de la religion par ses bienfaits sociaux et moraux, cela peut suffire pour une religion en général, mais non point pour la nôtre. Gournot, mathématicien et philosophe profond, a prononcé cette belle parole : « Notre pays est un pays comme un autre ;
notre langue est une langue comme une autre. Mais, en vérité, notre religion n'est pas une religion comme une autre! » Non, Messieurs, elle ne veut pas seulement notre soumission, pas seulement notre reconnaissance, elle nous veut tout entiers; elle attend et elle obtient l'assentiment de notre raison. Fides quserens intelleetum; Fides est cognitio rerum non apparentium ne sont pas des affirmations irrationnelles; et ce sont de plus nobles paroles que Credo quia absurdum. Je vois Brunetière et Balfour repousser du pied l'effort de la philosophie; j'aime mieux le temps où les croyants l'acceptaient en qualité de ancilla theologiœ. Gela valait mieux que de congédier avec un tel dédain cette noble servante.
Au reste, ces écrivains dédaigneux des « Palais d'idées » ont-ils essayé d'y pénétrer et d'y vivre? Les connaissent-ils?
Quoi! ils viennent nous dire, par exemple, que « la métaphysique de Hartmann et de Schopenhauer, dont on a prétendu faire le support du pessimisme, ne fait même pas corps avec lui! »
En vérité! Au lieu de dire : « Je pense, donc je suis, et Dieu, être parfait, ne me trompe pas, » je ne vais plus voir en moi-même qu'une obscure volonté; au lieu d'être une lumière faible et courte, sans doute, mais non trompeuse, je ne
suis plus qu'une tendance sans objet, un amour sans espoir ; une force qui va, comme dit Hernani, et qui va dans la nuit, sans aucune notion de ce que je dois vouloir, aimer, poursuivre; une volonté inassouvie, qui jamais n'atteint ni n'aperçoit même son objet? Et le pessimisme ne ferait point corps avec une pareille doctrine qui me réduit à une pareille condition î
Et quand Brunetière oppose la vérité positive, existant hors de nous, et la même pour tout le monde, à la vérité que Descartes admet, parce que lui, René Descartes, l'a clairement et distinctement aperçue; et quand, pour cette raison, il le traite de subjectiviste, d'individualiste, de dilettante, et même — une fois — de névropathe, a-t-il compris Descartes? Il y a des vérités que la raison découvre en elle-même a priori : ne fût-ce que les vérités mathématiques, qui ne sont pas affaire d'impressionniste et de dilettante. Ces vérités-là s'imposent à tout le monde et leur certitude est d'un ordre supérieur à celui des faits positifs attestés par le témoignage des sens. Combien de faits dits positifs sont relégués dans le rêve par le doute cartésien ! La formule de Descartes, mal interprétée par Brunetière, n'est autre chose que la règle de conduite d'un mathématicien.
Messieurs, quand la critique nous a convain-
eus que nos connaissances sont relatives (et, en ce sens, la critique de Descartes avait, du premier coup, concédé tout autant que celle de Kant), nous ne sommes point satisfaits, ayant soif de certitude ; et pour compléter ces connaissances, nous cherchons, pour elles, en dehors de nous-mêmes, un appui. Nous sentons, en quelque sorte, le besoin de les étayer. Un certain complément — appelons-le ou fondation ou clef de voûte — est nécessaire à l'édifice de nos pensées qui, abandonné à lui seul, s'écroule. Ce complément, nous le cherchons, ou dans la société des hommes, ou, comme l'enseignaient Descartes et Bossuet, dans la connaissance de Dieu. Voulez-vous essayer de vous contenter de la première ressource, je veux dire le secours que vous offre la société des hommes. Pour soumettre ce secours à une épreuve sincère, ne craignez pas d'abattre d'abord autour de vous ce qui vous semblait le plus solide. Allez jusqu'aux extrêmes conséquences de la critique de Kant. Admettez avec lui que les connaissances fournies par mes sens ou ma raison ne valent que pour moi-même, et que l'espace et le temps ne sont que les formes générales de ma faculté de percevoir. Puis, sortez de votre isolement et regardez vos semblables. Comme ils sont tous faits de même, et perçoivent tous le monde exté-
rieur dans le temps et dans l'espace, le temps et l'espace, qui n'étaient que des noms, deviennent, par l'assentiment général et au point de vue social, des réalités.
Autre épreuve. Dites, après Kant, que nommer Dieu et l'adorer, c'est personnifier une simple opération intellectuelle et lui conférer fictivement une réalité extérieure à nous ; essayez d'affirmer, comme lui, que l'humanité a érigé « en principe constituant un principe régulateur. » Dieu cependant, adoré sous la même forme et dans les mêmes circonstances par tous les esprits semblables au mien, fiction de l'humanité tout entière, deviendra encore, socialement parlant, une réalité. De même, on fondera la morale sur les rapports sociaux, malgré la manifeste insuffisance de la théorie de la solidarité. Un philosophe italien prétendait naguère qu'en dehors de la société la morale n'existe pas. Ainsi se crée une métaphysique sociale, le besoin, l'assentiment, et on peut dire le suffrage universel ayant érigé des formes vides en réalités extérieures à nous-mêmes.
Dans ce palais d'idées-là, suivant le mot de Brunetière, il me semble voir d'innombrables arceaux qui s'appuient les uns sur les autres et ferment la vue du ciel. C'est une demeure confortable et fabriquée seulement pour cette