ORDRE DU JOUR
MM. les chefs de section sont invités à se rendre aujourd'hui à dix heures précises avec toute leur section, en armes et dans la meilleure tenue, sur la place de l'Hôtel-de-Ville, où ils se rangeront en bataille sur deux rangs, pour aller à la rencontre de S. A. R. le prince d'Orange.
On laissera une faible garde à chaque poste.
Le major de service, Le comte A. Vander Meere.
Le peuple, que la garde bourgeoise avait désarmé le 26 et contre lequel elle avait dû employer la force armée, avait oublié son ressentiment, et faisant cause commune avec elle, travaillait avec une ardeur incroyable aux barricades de la ville. On fraternisait avec enthousiasme, on se prêtait un mutuel appui et l'on organisait
en commun une redoutable défense. On n'entendait plus qu'un cri, c'était le vœu de mourir plutôt que de laisser entrer les troupes.
La matinée avançait et, conformément à l'ordre du jour, on songeait à se réunir pour aller au-devant du prince, lorsque son aide de camp, le comte de Crucquenbourg, arriva, demandant que pour l'entrée du prince on ôtât les couleurs du Brabant. Sur un refus formel, motivé sur l'accord conclu avec le prince, M. Van Gobbelschroy, ministre de l'intérieur, partit de nouveau pour s'aboucher avec lui.
Toutes les difficultés furent enfin levées, et la garde bourgeoise se réunit sur la place de l'Hôtel-de-Ville. Les gardes citoyennes des faubourgs de Molenbeek, Saint-Josse-ten-Noode et Saint-Gilles s'étaient rendues à la convocation du commandant. Toute cette garde rangée par sections, avec ses drapeaux et guidons aux trois couleurs brabançonnes, se montait à 8,000 hommes environ ; elle marcha à la rencontre du prince et la tête de la colonne s'arrêta à une certaine distance du pont de Laeken.
Le prince d'Orange accompagné de quatre de ses officiers, ne tarda pas à rejoindre l'armée citoyenne. Il longea tout le front de bataille; on lui présenta les armes, mais pas un cri ne fut proféré.
A son entrée en ville, le prince parut frappé des préparatifs de défense que l'on avait faits dans la soirée précédente. Il fut visiblement affecté à l'aspect des sapeurs improvisés qui précédaient sa garde d'honneur; c'étaient des garçons bouchers, une hache énorme sur l'épaule et paraissant disposés à remplir leurs sanglantes fonctions.
Arrivé à la place d'Anvers, après avoir franchi les barricades de la porte de Laeken, le prince se vit entouré d'une foule immense qui l'accueillit aux cris de Vive le Prince! Vive la liberté ! Il ôta son chapeau et s'écria : Oui, mes amis, vive la liberté, mais dites avec moi Vive le Roi! Deux ou trois voix répétèrent ce cri, qui fut étouffé aussitôt par des chuts nombreux.
Le cortège se remit en marche : un morne silence régnait sur son passage. A la place de l'Hôtel-dc-ville, le prince s'arrêta un instant et s'adressa de nouveau au peuple. Son émotion était visible; il assura que jamais le roi ne ferait attaquer ses sujets par ses troupes et de nouveau invita à crier Vive le roi. Cette tentative fut encore inutile. Etrange réception ! A travers les rues dépavées, par les carrefours hérissés de barricades, parmi les flots d'un peuple défiant, au milieu d'un lugubre silence que troublaient par intervalles des cris menaçants, le prince, naguère l'idole des Belges, s'avançait courageux mais ému, ne sachant s'il était négociateur ou otage. Un moment il se crut menacé, et près de la rue de Ruysbrocck il donna de l'éperon à son cheval, qui le transporta au galop jusqu'à son palais (1).
« Trois heures sonnaient, dit M. Juste, lorsque le prince héréditaire atteignit la demeure qu'il devait à la gratitude de la nation. Il y était attendu par plusieurs
(1) L. Hymans, Histoire populaire du règne de Lèopold Ier, p. 22.
notables, et lui-même fit appeler le duc d'Arenberg, le prince de Ligne et le duc d'Ursel. Tandis que les troupes royales étaient rangées dans les cours intérieures du palais, la milice citoyenne débouchait sur la place, où elle resta environ une demi-heure, pressée par la populace qui, par intervalles, faisait entendre des cris sinistres. Les sectionnaires se retirèrent enfin après avoir placé une garde dans le
Entrée du prince héréditaire dans Bruxelles, au milieu de la garde bourgeoise, le ier septembre i83o. Fac-similé d'une estampe appartenant à la collection de M. De Heyn.
palais d'Orange, car le prince avait déclaré de nouveau qu'il se fiait en la loyauté de la bourgeoisie de Bruxelles. Il ne tarda point cependant à aller inspecter les troupes qui étaient restées massées dans les cours intérieures. Il approuva leur conduite et remercia principalement les trois généraux Bylandt, Aberson et Wauthier. Il leur pressa la main et, se tournant vers le premier, lui dit : « Mon cher Bylandt, si ces « braves soldats n'ont pas été massacrés, c'est à vous que nous le devons. »
« Depuis qu'il était entré dans son palais, l'héritier du trône ne pouvait plus maîtriser les sentiments qui l'agitaient. Lorsque, après la régence, l'état-major de la garde bourgeoise se présenta à son audience, son mécontentement éclata. « — Que « voulez-vous? dit-il. Une révolution? La chute de la dynastie? » Et en prononçant ces mots, il devint très pâle. « Non, Monseigneur, répondirent les officiers, nous ne
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« voulons pas de révolution et nous voulons le maintien de la dynastie; nous ne « demandons que la réparation de nos griefs. » « — Et ces cocardes, et ces rubans « que vous portez à vos boutonnières, que signifient-ils? » « — Ce sont des signes « de ralliement », répondit le major Moyard. « — Couleurs révolutionnaires, « messieurs, repartit le prince; déposez-les (i). »
Vers le soir la population eut connaissance de la proclamation suivante :
Habitants de Bruxelles,
Je me suis rendu avec confiance au milieu de vous. Ma sécurité est complète, garantie qu'elle est par votre loyauté. C'est à vos soins qu'on doit le rétablissement de l'ordre : je me plais à le reconnaître et à vous en remercier au nom du roi. Joignez-vous à moi pour consolider la tranquillité, alors aucune troupe n'entrera en ville, et de concert avec les autorités, je prendrai les mesures nécessaires pour ramener le calme et la confiance.
Une commission composée de MM. le duc d'Ursel, président, Vanderfosse, gouverneur de la province, de Wellens, bourgmestre de Bruxelles, Em. Vander Linden d'Hooghvorst, commandant de la garde bourgeoise; le général d'Aubremé, Kockaert, membre de la régence, le duc d'Arenberg (qui a bien voulu, à ma prière, coopérer à cette tâche), Stevens, membre de la régence, secrétaire, est chargée de me proposer ces mesures.
Elle se réunira demain, 2 septembre, à 9 heures du matin, à mon palais.
Guillaume, prince d'Orange.
Bruxelles, le Ier septembre i83o.
Cette proclamation produisit un bon effet. On se berçait déjà de l'espoir d'obtenir le redressement des griefs; le bruit se répandit que la députation envoyée à La Haye avait été fort bien accueillie et revenait avec une réponse favorable.
Malheureusement, comme on l'a vu plus haut, ce bruit était loin d'être fondé. La députation était arrivée à Bruxelles dans la soirée. On avait convoqué les signataires de l'adresse, pour se réunir le lendemain, à l'effet d'entendre le rapport. En attendant, on se disait à l'oreille qu'un des députés avait répété confidentiellement à un ami : Tout est perdu; qu'un autre s'était écrié : Vous avez fait à Bruxelles un pas de géant; si nous avions su cela là-bas!
On attendait avec impatience et inquiétude la publication du rapport tant désiré. Il fut rendu public assez tard. Des groupes se formèrent pour en entendre la lecture, accueillie partout avec des marques très vives d'improbation ; on criait à la trahison ; plusieurs exemplaires de ce rapport furent arrachés et brûlés au bout des baïonnettes. La fermentation devenait extrême; des jeunes gens réunis sur la Grand'Place s'écriaient que, derrière le palais du prince, on avait construit un pont à la faveur duquel de nouvelles troupes s'introduisaient dans la ville; on voulait attaquer les palais, désarmer et chasser les troupes qui s'y trouvaient encore. Le poste bourgeois établi à l'hôtel de ville essaya de dissiper ce rassemblement par la persuasion; on envoya des hommes de bonne volonté pour s'assurer que le pont, établi les jours précédents pour approvisionner les troupes, avait été enlevé; les gardes se mêlaient à leurs concitoyens, calmaient leur exaspération, leur juraient qu'armés pour la
(ij M. Juste a recueilli ces détails de la bouche de M. le docteur Vleminckx, alors adjudant du major Moyard.