CHAPITRE X
même cause, la défense de leurs droits, ils étaient prêts à verser leur sang, mais que l'honneur de la ville, du pays, était engagé; que le prince était dans son palais entouré de ses troupes, sous la responsabilité de la garde bourgeoise, et qu'on ne devait pas rompre la trêve.
Par un singulier hasard, il y avait ce même soir une éclipse de lune; la réflexion de la terre sur cette planète découpait sur le fond jaune un rond noir dont les bords se coloraient de rouge. Un citoyen, remarquant cette singularité, s'écria que tout favorisait la cause des Belges et que la lune elle-même se parait des trois couleurs. Cette saillie avait détourné l'attention générale; on avait oublié la cause première du rassemblement, tout se calmait, lorsque les excitateurs, qu'à leur accent on ne tarda pas à reconnaître pour des étrangers, recommencèrent à crier : A la trahison! Aux armes!
MM. d'Hooghvorst et Van de Weyer crurent alors nécessaire de faire connaître au peuple le résultat de ce qui s'était passé au palais; ils se rendirent à la Grand'Place et donnèrent lecture de la proclamation suivante :
Habitants de Bruxelles!
Le rapport de vos députés vous donne la certitude que vos désirs et vos vœux sont connus du monarque; ils ont été manifestés au prince d'Orange et vous avez l'espoir fondé qu'ils seront accueillis par Sa Majesté. Dans cet état de choses, pleins de confiance dans les paroles royales et dans l'appui que Son Altesse Royale vous a promis, vous en attendrez les résultats avec tranquillité. Le maintien du calme et de l'ordre exige cependant la continuation du service dont la brave bourgeoisie a bien voulu se charger. A cet effet, il a paru désirable que la garde bourgeoise fut régularisée et prit un caractère de stabilité. Le commandant baron d'Hooghvorst est chargé de ce travail, de concert avec son état-major ; ce qui doit vous donner la certitude que les troupes n'entreront pas en ville.
La commission qui est chargée, non de prendre des résolutions, mais de proposer des mesures utiles au pays, se fera un religieux devoir de continuer ainsi à soumettre à Son Altesse Royale tout ce qui peut ramener le calme et la confiance.
Le secrétaire, Lt président de la commission.
P.-J. Stevens. Le duc d'Ursel.
Après la lecture de cette pièce, dont M. le commandant de la garde bourgeoise commenta quelques passages, le rassemblement se dissipa aux cris de Vive d'Hooghvorst! Vive le commandant ! et la nuit se passa tranquillement, contre l'attente générale.
Le lendemain, le prince, qui croyait à un apaisement des esprits, alla se promener seul au Parc. Ce même jour, il réunit à sa table les membres de la députation revenue de La Haye et ceux de la commission consultative à laquelle, sur la demande du commandant de la garde bourgeoise, il avait adjoint MM. Rouppe et Van de Weyer. Il s'imaginait que sa présence, son langage et le souvenir de son ancienne popularité avaient dompté l'émeute. De nouveaux incidents vinrent dissiper ses illusions. De toutes parts, des bandes armées accouraient à Bruxelles pour se joindre aux révoltés. De ce nombre était une troupe de trois cents volontaires liégeois, ayant à sa tête M. Charles Rogier. Ces patriotes firent leur entrée dans la
ville avec deux pièces de canon attelées, apportant en même temps cinq caisses de fusils que l'on se hâta de distribuer.
MM. de Brouckere, de Celles, de Langhe, de Sécus, Barthélémy, Cornet de Grez, Huysman d'Annecroix et de Roisin, tous membres des Etats généraux, se réunirent pour aviser au salut de la patrie. Une session extraordinaire des États avait été convoquée par le roi pour le i3 septembre; les membres présents à Bruxelles
résolurent de ne pas s'y rendre. Ce fut alors qu'on proposa la séparation complète entre les provinces méridionales et septentrionales, sans autre lien que la dynastie régnante. Cette proposition, accueillie avec transport, fut soumise, en conseil, au prince d'Orange qui tout d'abord la repoussa; mais, après avoir entendu les raisons invoquées à l'appui, il demanda :
« Mais, en ce cas, promettez-vous de rester fidèles à la dynastie?
« L'assemblée : Nous le jurons!
« Si les Français entraient en Belgique, vous joindriez-vous à eux?
« Non ! non!
« Marcherez-vous avec moi pour notre défense?
- Oui! oui! nous le ferons.
- Direz-vous avec moi : Vive le roi ! « Non, pas avant que nos vœux
D'après une lithographie de Baugniet communiquée par M. Outtelet. soient écoutés Mais Vive le prince !
Vive la liberté! Vive la Belgique! »
A la suite de cette conférence, le prince annonça la résolution de partir pour La Haye et de se rendre auprès de son père l'interprète des vœux des Belges pour la séparation des deux Etats sous le même sceptre. Il promit d'appuyer leurs réclamations et fit espérer qu'ils ne tarderaient pas à recevoir une réponse favorable.
Le même jour le prince d'Orange quitta Bruxelles. Immédiatement après, toutes les troupes renfermées depuis dix jours dans les palais sortirent de la ville, qui resta abandonnée à la garde des bourgeois.
A son arrivée à Vilvorde, le prince d'Orange apprit que quelques troupes avaient été envoyées contre Louvain. Il fit aussitôt donner contre-ordre. Mais déjà les