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CHAPITRE X

Jenncval fit imprimer ces vers chez Jorez, rue au Beurre, n° 6. Il leur avait donné pour titre la Bruxelloise; mais l'imprimeur lui ayant fait remarquer que déjà un autre chant avait paru sous ce nom, ils convinrent d'appeler celui-ci la Brabançonne. Campenhout accepta d'en écrire la musique; mais pendant qu'il composait son œuvre, l'imprimeur Jorez édita le poème de Jenneval en y ajoutant, de sa propre initiative : Air des Lanciers polonais, qui s'y adaptait et était fort en vogue à cette époque. C'est probablement à cette circonstance qu'est due l'opinion répandue plus tard que Jenneval avait composé les paroles de sa Brabançonne sur l'air des Lanciers polonais (i).

Ainsi que Campenhout s'y était engagé, la composition musicale de la Brabançonne fut terminée pour la réouverture du théâtre, et ce fut l'œuvre commune de Jenneval et de Campenhout que le ténor Lafeuillade fit entendre sur la scène de la Monnaie le 12 septembre i83o, où les deux auteurs reçurent les premières acclamations du public bruxellois (2). Le succès fut énorme; à partir de ce moment, l'on entendit partout retentir le nouveau refrain brabançon que tous les Belges d'aujourd'hui sont encore heureux et fiers d'entendre et d'applaudir à leur tour.

Après les journées de septembre, auxquelles il avait pris une part si glorieuse, Jenneval modifia ses paroles, dont voici la forme définitive :

Qui l'aurait cru?... de l'arbitraire Consacrant les affreux projets, Sur nous de l'airain militaire Un prince a lancé les boulets.

C'en est fait! Oui, Belges, tout change, Avec Nassau plus d'indigne traité!

La mitraille a brisé l'Orange Sur l'arbre de la Liberté.

Trop généreuse en sa colère, La Belgique, vengeant ses droits, D'un roi, qu'elle appelait son père, N'implorait que de justes lois.

Mais lui, dans sa fureur étrange, Par le canon que son fils a pointé, Au sang belge a noyé l'Orange Sous l'arbre de la Liberté.

Fiers Brabançons, peuple de braves, Qu'on voit combattre sans fléchir, Du sceptre honteux des Bataves Tes balles sauront t'affranchir.

Sur Bruxelle, au pied de l'archange.

Ton saint drapeau pour jamais est planté. Et, fier de verdir sans l'Orange, Croit l'arbre de la Liberté.

Et vous, objets de nobles larmes, Braves, morts au feu des canons, Avant que la patrie en armes Ait pu connaître au moins vos noms, Sous l'humble terre où l'on vous range. Dormez, martyrs, bataillon indompté!

Dormez en paix, loin de l'Orange.

Sous l'arbre de la Liberté.

(1) Charles Vandersypen, Les Chasseurs Chasteler et la Brabançonne, i vol. in-S". Bruxelles. Bruylant-Christophe et C">.

(2) Le Journal de la Belgique du 14 septembre i83o raconte que la plupart des couplets furent répétés en chœur par l'auditoire. Deux drapeaux aux couleurs belges étaient attachés à la frise de l'avant-scène. Le journal ajoute que dans la bruyante évocation des morceaux qu'on voulait entendre, une voix ou deux demandèrent la Marseillaise, mais que ce cri fut chuté. Le lendemain la rédaction reçut la réclamation suivante : « En rendant compte de la représentation qu'on a donnée hier au grand théâtre, vous dites qu'une ou deux voix ont demandé la Marseillaise. Cette demande, messieurs, n'a été faite que par erreur. Je puis l'attester comme ayant fait partie du groupe dont elle est partie. On a voulu dire la Bruxelloise. Ce chant patriotique qui commence par Allons, enfants de la Belgique, etc. est sur l'air de la Marseillaise, et c'est là la cause du malentendu. Un mot a suffi pour éclairer la personne qui a demandé un chant qui n'était désiré ni par elle, ni par aucune de l'auditoire. F. Prové. » (Fr. Faber, III, i5g.)

Le 28 au soir, Campenhout chanta ces couplets dans l'estaminet l'Aigle d'or, chez Cantoni, rue de la Fourche. Le Courrier des Pays-Bas, en les publiant dans son numéro du Ier octobre, dit que le dernier couplet, répété à la demande générale, avait été écouté dans un recueillement religieux, et que tout l'auditoire, debout et la tête découverte, partageait l'émotion du compositeur.

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Fac-similé d'un autographe de Jenneval.

Quand Jenneval fut tombé le ig octobre i83o, devant les murs d'Anvers, sous les balles hollandaises, son frère (1) ajouta ce couplet à son chant national :

Ouvrez vos rangs, ombres de braves; Il vient celui qui vous disait :

Plutôt mourir que vivre esclaves !

Et comme il disait, il faisait.

Ouvrez vos rangs, noble phalange, Place au poète, au chasseur redouté !

Il vient dormir loin de l'Orange, Sous l'arbre de la Liberté!

Les patriotes firent au soldat-poète de magnifiques funérailles à la place des Martyrs (2), et un service solennel pour sa mémoire fut célébré à Sainte-Gudule le

(1) Ce frère utérin de Jenneval, Hippolyte Dumas de Lamarche, s'était également engagé parmi les volontaires et combattit vaillamment sous le drapeau belge. Mais il était républicain, et lorsque le prince Léopold de Saxe-Cobourg fut élu roi des Belges, il fit parvenir au régent sa démission de chef de bureau au ministère de la guerre. Il quitta la Belgique et devint à Paris l'un des principaux rédacteurs du Siècle. Il est mort le 24 avril 1860, à l'âge de soixante et dix ans.

(2) Voir notre gravure page 345.

5 novembre. Les frais de cette cérémonie furent couverts par une souscription publique dont Campenhout, le collaborateur de Jenneval, M. Mortier, propriétaire de l'estaminet le Soldat-Laboureur (1), rue de la Fourche, et M. Mailly, musicien de l'orchestre du théâtre de la Monnaie, prirent l'initiative. Le bourgmestre de Bruxelles,

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