CHAPITRE VII
bablement dénaturée à plusieurs reprises avant sa démolition définitive en 1825.
Si, au contraire, nous tournons le dos au Corenhuys pour nous diriger, par la rue du Chêne, vers la rue de l'Etuve, nous trouvons, à l'angle de ces deux rues, la fameuse fontaine de Manneken Pis dont il est question déjà au xvie siècle sous le nom de Fontaine du Petit Julien.
La Petite Ii.e. — Fac-simtlt d'une lithographie de T. S. Cooper.
On s'est beaucoup occupé de ce petit bonhomme. Tous ceux qui ont écrit sur Bruxelles en ont parlé, et il a été l'objet de savantes recherches. D'après les uns, le Manneken a été installé par un riche bourgeois qui avait perdu son fils unique dans la foule pendant une fête publique et le retrouva, au bout de cinq jours, au coin de la rue de l'Etuve, occupé à faire.... ce que le Manneken y fait encore.
D'autres prétendent qu'à l'angle de cette rue demeurait une sorcière. Un enfant vint arroser le pas de sa porte. Elle le condamna à faire la même chose à perpétuité au même endroit. Un saint homme éluda la méchanceté de la sorcière en mettant à la place de l'enfant une figurine en pierre qui n'a cessé de fonctionner depuis.
On raconte une foule d'histoires aussi bizarres, entre autres celle d'un petit garçon
qui sauva la ville au xine siècle, en éteignant une mèche à l'aide de laquelle les ennemis y voulaient mettre le feu. Le petit sauveur serait donc un héros. Quoi qu'il en soit, la statue actuelle en bronze est l'œuvre de Duquesnoy et date de 1648. Elle fut volée plusieurs fois, comme le palladium de Troie et d'Athènes, mais elle fut toujours retrouvée. Des Anglais l'enlevèrent un jour et la transportèrent jusqu'à Grammont, où elle fut reprise par les habitants qui la rendirent aux Bruxellois après l'avoir exposée sur la Grand'Place où il en a existé longtemps une copie.
Quand les troupes de Louis XV envahirent la Belgique, les Français à leur tour volèrent la statue, mais ils l'abandonnèrent à la porte d'un cabaret de la Petite-Ile. Cet événement avait causé une vive émotion. Le petit homme, remis en place, ayant été insulté par quelques grenadiers français, Louis XV pour le venger lui donna un habit de chevalier, avec le droit de porter l'épée; il lui conféra la noblesse et le décora de la croix de Saint-Michel, ce qui obligeait les troupes à lui rendre le salut militaire. Le Manneken a. fait une étude spéciale de cet évangile fameux des consciences faciles :
L'homme absurde est celui qui ne change jamais.
Il a porté l'emblème de tous les régimes : l'habit bleu de Bavière en i6g8; l'écharpe française en 1747; la cocarde brabançonne en 1790; le bonnet rouge en 1793; l'uniforme de chambellan sous Napoléon Ier; la cocarde orange en i8i5; la blouse des patriotes en i83o. C'est un personnage essentiellement pratique et opportuniste.
Il a parfois inspiré les rimeurs. Voici un quatrain composé en son honneur par un écrivain de l'an xi :
Ma nudité n'a rien de dangereux,
Sans péril regardez-moi faire; Je suis ici comme l'enfant heureux Qui fait pipi sur le sein de sa mère.
Arrivés au bout de cette promenade à travers les édifices, grands et petits, de l'ancienne capitale, il nous reste à parler de la magnifique ceinture de boulevards qui, avant l'abolition des octrois, marquait les limites de la ville. Il y a cent ans, du haut des remparts où l'on montait par des escaliers ou des rampes, les promeneurs, à l'ombre des grands tilleuls, jouissaient d'une vue très étendue sur les campagnes environnantes. En i8o3, Bonaparte, premier consul, pendant son séjour dans nos murs, avait conçu le projet de créer les boulevards, d'enclaver les faubourgs de Louvain et de Namur dans la nouvelle enceinte, d'établir une vaste esplanade contiguë au Parc, et de faire partir de cet endroit une chaussée bordée d'une double rangée d'arbres, allant jusqu'à la forêt de Soignes. Ce projet ne fut pas exécuté, et ce n'est qu'en 1812 que l'on entreprit la démolition des remparts du côté de la porte de Laeken. Nouveau changement de régime; nouvelle interruption des travaux. On ne les reprit qu'en 1818, sous la direction de l'ingénieur Vifquain, qui avait