‹ Bruxelles à travers les âgesChapitre 66 sur 192 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

qui avait été fait, disant que l'homme avait mérité la mort, et que si le peuple ne s'était rendu justice, ce misérable eût été légalement condamné à la potence, car il résultait de la déclaration de cinq témoins qu'il avait tiré un coup de pistolet sur un père capucin !

La bourgeoisie était consternée, la cité morne et dans l'attente de nouvelles horreurs. Le dégoût s'empara des honnêtes gens. Parmi les députés des provinces quelques-uns refusèrent de se rendre aux séances du Congrès. Beaucoup pressentaient un dénouement prochain. En effet, Léopold venait d'être élu empereur. Aussitôt après son couronnement à Francfort il fit connaître son intention d'accorder des concessions aux Belges, de rétablir la constitution telle qu'elle existait sous Marie-Thérèse et d'octroyer une amnistie plénière à tous ceux qui feraient leur soumission. Il donnait aux États un délai de cinq semaines pour se prononcer, après quoi l'armée autrichienne viendrait prendre possession du pays. Le conseil souverain, pressentant sa chute prochaine, ordonna que le manifeste impérial fût brûlé sur la Grand'Place au pied du chapeau de la liberté. Le Congrès, renforcé de quelques nouveaux membres, se réunit d'urgence; il résolut de réclamer des secours à l'étranger et d'exciter les provinces à la résistance. Mais il ne rencontra que refus au dehors, découragement à l'intérieur. Seul le bas peuple de Bruxelles demeurait hostile à une restauration. Le 21 novembre au soir, au moment de voir expirer le délai fatal, l'assemblée se trouvait entre l'alternative de l'invasion étrangère et d'un massacre accompli par la population exaspérée. Il ne lui restait plus qu'une heure. Un peu avant minuit, à bout de ressources, elle eut recours à un expédient suprême. Elle proclama grand-duc héréditaire de Belgique, à la condition qu'il résidât dans le pays, l'archiduc Charles, troisième fils de l'empereur. Pendant ce temps, les débris de l'armée des volontaires, campés sur la Meuse, battaient en retraite, et le 25 novembre l'incapable Schœnfeld livrait aux Autrichiens la place de Namur. Peu de jours après, le maréchal Bendcr sommait Bruxelles de se rendre. La défense était impossible. Van der Noot et Van Eupcn prirent la fuite; Van der Mersch, rendu à la liberté par ses anciens ennemis, se réfugia momentanément à Lille, d'où il retourna à Mcnin, et le 12 décembre, jour anniversaire de l'évacuation de Bruxelles par les Autrichiens, le cardinal de Franckenberg chanta un Te Dcum en leur honneur à Sainte-Gudule.

Ainsi finit cette orgie révolutionnaire, dont il resta de tristes et sanglants souvenirs, une montagne de paperasses, quelques prétentieuses médailles et des pièces de monnaie à l'effigie du peuple brabançon.

Le i5 juin 1791, l'archiduchesse Marie-Christine et Le prince Albert-Casimir de Saxe-Teschen, reprenant les fonctions de gouverneurs généraux, au nom de l'empereur Léopold, successeur de Joseph II, firent leur entrée solennelle à Bruxelles. La cérémonie s'accomplit avec la pompe traditionnelle des fêtes d'inauguration. Le clergé, les États de Brabant, les magistrats, les corporations et les autorités militaires étaient accompagnés des doyens des métiers, parés de leurs insignes et

portant, en témoignage de profond respect, des flambeaux allumés. Tout alla bien d'abord; mais, dans le voisinage du palais, un violent orage éclata, de nombreux coups de tonnerre se rirent entendre et une pluie diluvienne dispersalebrillantcortège.

Le peuple, crédule et superstitieux, fut tenté de voir dans ces coups de tonnerre le présage de nouveaux malheurs pour la maison d'Autriche; mais les nombreux partisans de la restauration s'empressèrent de réagir contre cette impression fâcheuse, et ils implorèrent, comme toujours, l'aide puissante de la poésie. Les rimeurs de leur parti répandirent de petits poèmes, où les coups de tonnerre étaient représentés comme un avertissement céleste donné aux révolutionnaires restés rebelles au fond de l'âme, mais ralliés en apparence au gouvernement légitime. Ils disaient :

A l'éclatante voix du ciel qui se déclare, Tremblez, lâches tyrans, troupe vile et barbare, Qui depuis trop longtemps souillez le nom d'Etat. Des protecteurs chéris de' la triste Belgique, Si la foudre et l'éclair accompagnent les pas, C'est que du ciel enfin pour nous la voix s'explique, Et qu'il va nous venger de vos noirs attentats.

Quant aux vonckistes, qui jouissaient de l'humiliation de leurs oppresseurs et n'avaient abdiqué aucune de leurs rancunes, ils profitèrent des coups de tonnerre pour distribuer dans les lieux publics une épigramme mordante à l'adresse des doyens des métiers, qui avaient figuré naguère parmi les partisans les plus dévoués et les plus actifs de Van der Noot. La voici :

Lorsque nos princes ce matin,

A nos vœux se rendirent, Tête nue, et torche à la main,

Les doyens les suivirent, S'il survint un orage affreux,

Au milieu de la fête, C'est que le ciel à ces plats gueux

Voulait laver la tête.

Ralliés en grande partie à la cause de la Restauration, ils s'emparèrent des mêmes coups de tonnerre pour adresser cet avertissement ironique aux aristocrates, c'est-à-dire aux collaborateurs de Van der Noot :

Vous qui couvez encor dans le fond de vos âmes De la rébellion les sentiments infâmes,

Ingrats, oseriez-vous méconnaître aujourd'hui «

Combien à Léopold le ciel prête d'appui?

Ecoutez et craignez les coups de son tonnerre.

S'il les joint aujourd'hui au bruit de nos canons,

C'est pour dompter vos cœurs et convaincre la terre

Combien il applaudit à ce que nous faisons.

Voulez-vous éviter que sa juste colère

De la foudre sur vous ne dirige les traits?

Abjurez vos erreurs ; qu'un repentir sincère

Au plus clément des rois vous soumette à jamais.

Les mots étaient grossiers et la facture des vers plus que médiocre; mais les efforts des rimeurs n'en furent pas moins récompensés. Une partie du peuple crut que le Ciel lui-même avait miraculeusement menacé les ennemis du gouvernement de l'empereur.

Disons en peu de mots ce que devinrent les pauvres héros de cette lugubre équipée.

Van der Mersch mourut à Dadizeele le 14 septembre 1792. Il fut enterré dans le cimetière de ce village, devant la grande porte de l'église. Nul ne songea jamais à lui ériger un monument. Son buste, qu'on a retrouvé dans les combles du Palais de la Nation, figurait dans un des corridors de la Chambre des représentants en face de celui du comte de Theux.

Van Eupen, réfugié en Hollande après la rentrée des Autrichiens, ne revint en Belgique qu'en 1794, lors de la seconde invasion française. Les conventionnels le firent arrêter comme otage et il fut successivement détenu à Lille, à Paris et à Bicêtre. Il sortit de cette dernière prison en 1795, se retira de nouveau en Hollande et mourut le 14 mai 1804, curé d'une petite paroisse des environs d'Utrecht.

Vonck ne survécut pas longtemps à la révolution. Il mourut à Lille en 1792 et fut enterré dans son village natal de Baerdegem. Il n'a pas laissé de descendants.

Van der Noot ne revint définitivement en Belgique qu'en 1797 et vécut dans la retraite à Strombeek, près de Wolverthem, jusqu'en 1827. H y mourut à quatre-vingt-seize ans, complètement oublié.

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