CHAPITRE VIII
exemple dans l'histoire des discordes civiles, vint remplir d'horreur la population consternée. Il s'agit de l'assassinat du malheureux Van Kriecken. Le fait a été raconté de différentes façons. D'après M. Borgnet, le jour de la procession de la Vierge de Laeken, ce jeune homme, coupable tout au plus de quelques mauvaises plaisanteries, fut massacré par la populace. Il était accusé d'avoir injurié les capucins qui escortaient la procession, en disant : « On voit de ces pouilleux partout ». Grossi de bouche en bouche, ce propos devint la révélation de tout un complot, et Van Kriecken fut accusé d'avoir tiré sur l'image de la Vierge un coup de pistolet qui devait être le signal d'une nouvelle conspiration. Il fut en conséquence arrêté, renfermé aux Madelonnettes, puis tiré de là par des furieux qui tentèrent de le pendre à un réverbère dont la corde se brisa et finirent par lui scier la tête. D'après Wauters, la procession était arrivée dans la rue au Lait, lorsque Van Criekinge, employé à la manufacture de toiles de MM. Walckiers, dit en voyant passer les capucins : « On voit ces fainéants et ces saligots partout. » Un homme du peuple lui reprocha énergiquement de tenir de pareils propos, et sur l'avis de Van Criekinge qu'il n'avait pas à s'en mêler, il lui assena un violent coup de poing. Un trompette des volontaires, présent à cette scène, frappa le jeune homme d'un coup de plat de sabre. Aussitôt un attroupement se forma. Menacé de mort, Van Criekinge se réfugia dans une boutique au Marché-aux-Poulets. Le marchand, craignant d'être pillé, fit sortir de chez lui le malheureux, qui fut assailli par la foule. Dégagé par des amis, il s'enfuit du côté du Marché-aux-Poissons, mais là il fut saisi par des verdurières qui l'auraient assommé sans l'intervention d'un groupe de poissonnières. La police le conduisit plus mort que vif au corps de garde des Madelonnettes. Pour son malheur, on trouva sur lui des lettres à l'adresse de la maison Walckiers, qu'il venait d'aller retirer de la poste. Le corps de garde fut assiégé par la populace. Van Criekinge fut traîné jusqu'à la Grand'Place et la foule décida qu'il serait pendu. On descendit le réverbère placé au-dessus de la porte de l'hôtel de ville, on passa la corde au cou du malheureux, et pendant qu'on le hissait au milieu des vociférations, les assassins s'accrochaient à ses pieds et à ses vêtements pour pouvoir le frapper encore. Tout à coup la corde se casse; loin de calmer le peuple, cet incident l'exaspère. Le patient est aussitôt ressaisi et un misérable, un volontaire nommé Jacquemyns, essaye de lui abattre la tète avec son sabre; mais il ne lui enlève qu'une partie du menton, et c'est avec une scie arrachée à un ouvrier qu'il a aperçu dans la foule qu'un autre monstre, nommé Gocns, accomplit cet horrible attentat. Cette tête, placée au bout d'une perche, fut promenée par les rues, puis montrée dans des cabarets où on lui coupa les oreilles et on lui arracha les yeux, tandis que des lâches perçaient de coups le tronc laissé sur la place, d'où ils le traînèrent en lambeaux aux Madelonnettes. Le soir, la tête défigurée fut portée au corps de garde de l'Amigo et deux jours après encore, on vit des gens de la lie du peuple se présenter dans des maisons avec les yeux et les oreilles de leur victime et demander de l'argent qu'on s'empressait de leur jeter.
Le baron d'Hoogvorst.
Fac-similé d'une gravure de la collection de M. Outtelet.
Le marquis de Wemmel et d'Assche.
Fac-similé d'une gravure de la collection de M. Outtelet.
Si les détails de ce crime sont exacts, il y a lieu de croire qu'il n'en est pas de même des circonstances qui le provoquèrent. Dans les brochures du temps on trouve une version qui fait de l'assassinat de Van Krieken ou Van Kriekingen le dénouement d'un drame d'amour et d'une espèce de vendetta.
Voici l'un de ces récits :
Guillaume Van Krieken, né à Wesemael, arrondissement de Louvain, exerçait à Bruxelles la profession de menuisier. Doué d'un caractère conciliant, il était recherché de la bonne bourgeoisie et aimé de tous. Pour son malheur il fréquentait la maison des demoiselles Charlier, marchandes de soieries, rue de l'Empereur. Celles-ci recevaient chez elles deux jeunes gens d'une conduite déréglée. L'un d'eux était le fils d'un plafonneur de la rue des Dominicains, volontaire dans la compagnie des chasseurs du comte de Limminghe, l'autre était poissonnier de son état et caporal dans la compagnie des escrimeurs. Ces deux individus apprirent que les demoiselles Charlier recevaient souvent la visite de Van Krieken et en conçurent de la jalousie. Ils firent leurs confidences au nommé Goens, fripier, domicilié près du Vieux-Marché, qui était aussi volontaire dans la compagnie du comte de Limminghe. A trois ils formèrent le projet de se débarrasser de Van Krieken.
Celui-ci venait chez les demoiselles Charlier pour y rencontrer une demoiselle Babet, dont il était éperdument amoureux. Cette demoiselle Babet était orpheline et placée sous la tutelle d'un oncle, le père capucin Hugues, chaud patriote, auteur d'une brochure flamande intitulée Het groot licht van den waeren Brabander (La grande lumière du vrai Brabançon).
C'était par l'entremise de cet ecclésiastique que Mlle Babet avait fait la connaissance des demoiselles Charlier, dont il était le directeur.
Van Krieken fit au père Hugues la demande en mariage de Mlle Babet. Celui-ci parut l'agréer; mais le lendemain matin il se rendit chez sa pupille et lui déclara qu'il ne consentirait jamais à cette union. Van Krieken résolut de se venger de ce refus. Quelques jours après, il aperçut, dans une procession, le père Hugues portant l'image de Notre-Dame de Laeken et donnant la bénédiction au peuple agenouillé. Van Krieken ne put se contenir et l'injuria. Le peuple crut que ces injures s'adressaient à l'image de la Vierge, se rua sur le blasphémateur et le conduisit au corps de garde des Madelonnettes. Les demoiselles Charlier, furieuses de ses dédains à leur égard, excitèrent la foule contre lui, et les deux jeunes gens dont nous avons parlé au début de ce récit furent les instruments de leur haine.
Les députés qui avaient essayé d'arracher la victime des mains de la populace devant le corps de garde des Madelonnettes étaient allés quérir l'échevin Joseph Van der Noot, le frère du dictateur, celui qu'on appelait, à cause de ses allures grossières, le chef des capons du rivage. Celui-ci ne se hâta guère, prit le temps de faire seller son cheval et se rendit au pas jusqu'à la Grand'Place, où il fut l'impassible témoin de l'exécution. Quand tout fut terminé, il rendit compte au Congrès de ce