‹ Bucarest en 1906Chapitre 15 sur 75 · Han Baltaref, prés du han Zamfir · texte numérisé non relu

Han Baltaref, prés du han Zamfir

26. Han Jugâ Urs, derrière l'hôpital Coltsea, à l'entrée de la strada Polona.

27. Hanul Manuk, construit en 1808, au bord de la Dâmbovitsa, par un riche Arménien, Manuk bev. Il existait encore en 1873 — et l'Hôtel Dacia, qui la remplacé, n'en a que très peu modifié l'aspect général. La cour était plus vaste, car une partie en est occupée aujourd'hui par la salle de spectacle et le restaurant; la galerie qui en fait le tour au premier étage n'était pas vitrée et deux grands escaliers y conduisaient. Beaucoup de contemporains se rappellent encore le han Manuk avec sa cour encombrée de chariots, de gens déchargeant des marchandises, de paysans dormant par terre à côté des bœufs.

A côté de ces hans créés pour les commerçants étrangers qui venaient à Bucarest avec leurs marchandises, et dont les emplacements fixent très exactement les limites réelles de la ville à la fin du XVIII0 siècle, il y avait encore, dans les faubourgs, d'autres hans, auberges à bas prix comme on en voit encore dans plusieurs villes de Roumanie. Ces derniers n'ont disparu que tout dernièrement. Il y a quelques années, un grand han de ce genre existait encore au coin de la strada Romana et de la strada Teilor et portait le nom que l'on donne en Transylvanie aux auberges établies sur les grandes routes, Fâgâdâu. Plus récemment, un vaste han occupait le terrain compris entre la Chaussée Kisselef et la Chaussée Jianu, en face (lu Palais Stourdza (ministère des Affaires étrangères).

Les hans du centre, ont été successivement remplacés par des hôtels. Le premier hôtel qui a été ouvert à Bucarest fut l'hôtel Brenner en 1828.

Les Maisons de boyards. — Au XVIII e siècle, les maisons des boyards occupent encore de vastes terrains, comme celle des Dudescu1, famille riche et à prétentions féodales, dit Ion Ghica. La maison de Dudescu occupait, avec ses dépendances, tout l'espace compris entre la Dâmbovitsa et le Dealul Spirei d'un côté, entre SD" Apostoli et la Caiea Rahova de l'autre, — c'est le célèbre quartier Dude§ti, où l'on ne voit plus le moindre vestige de cette splendeur d'autrefois 2.

Naturellement, toutes les maisons des boyards n'avaient pas cette importance, car tous n'avaient par la même fortune. Toutes cependant avaient de vastes dépendances et logeaient de très nombreux domestiques des deux sexes. On peut encore voir à Bucarest différents types de maisons de boyards de la fin du XVIII e siècle et surtout du commencement du XIX e, mais elles ne sont plus comme alors entourées de jardins et de vergers.

Au XVII e siècle, les boyards s'étaient établis sur les terrains situés entre la Dâmbovi^a et la Curtea V echie ; dès que le Podul Mogosoaiei fut ouvert, ils se construisirent des maisons le long de cette route dépassant d'abord Sa-

1 La famille Dudescu venait de Transylvanie comme les Vacarescu, les Golescu, les Stourdza, les Candescu.

2 Le dernier qui ait porté le nom de cette famille, raconte Ion Ghica, fut le vornic Nicolas Dudescu, homme d'esprit et instruit, patriote ardent et ennemi acharné des princes grecs et des phanariotes. Il était neveu d'Antioche Cantemir et oncle par sa mère du poète Iancu Vacarescu. Envoyé par les bo^vards à Paris pour y plaider la cause des Roumains, il sut captiver l'attention du général Bonaparte et l'intéresser au sort de notre pays au point de le décider à envoyer à Bucarest le général Sébastian i.

Nicolas Dudescu était fier et généreux ; il reçut souvent à sa table, à Paris, le premier consul et les généraux de la République; M-me Kécamier ne dîna jamais chez lui sans trouver sous sa serviette un diamant ou un rubis.

Avec le vornic Nicolas ont disparu le nom et la colossale fortune des Dudescu.

rindar, puis la barrière du Pafa eu zaJe (Palais Royal). En même temps, d'autres allaient setablir sur la rive droite.

Entre 1700 et 17 14, le prince Constantin Brancovan, pour reconnaître les services que lui avait rendus Dudescu, lui fit don de vastes terrains dans le quartier de SftH Apostoli: il en donna d'autres, à côté, à Constantin Braïloï et à Dositeï Braïloï; puis il céda, toujours sur la rive droite, des terrains aux familles Oteteleshanu et Pârâianu. Vers

Phot. de l'auteur.

Maison Cantacuzène

appartenant aujourd'hui au prince Dém. Morouzi. Calea Victoriei, 131.

1740, nous voyons les familles Leordeanu et Radu Cupariu également propriétaires de ce côté de la rivière.

Les boyards ayant commencé à construire des maisons le long de la route de Craïova (calea Rahova), refoulèrent les Gueux (Calicii) vers le haut de cette route. Du reste, tous ces sans-famille ne tardèrent pas à disparaître.

En 1766, Michel Rudeanu céda des lots sur ses terrains à des négociants, qui, pour être plus près de leurs riches clients, désiraient s'installer dans le quartier Antim.

Au début du XIX e siècle, la calea Calitei (nous avons dit plus haut comment le Pbdul Calicilor avait changé de nom), c'est-à-dire la Calea Craiova d'hier, la Calea Rahova d'aujourd'hui, était habitée par un grand nombre'de boyards : Costake Kretzulescu, Nicolas Baleanu, l'armash Mano, Argetoïanu, Mihâlescu, le paharnic Iancu Arion, Nicolas Lahovary, le stolnic Orneanu, le vistier Nicolae, Costake Falcoyanu, Farcashanu, le culcer Scarlat Urlâteanu, Ionita Falco-

yanu, Iancu Lahovary, Mihalake Tudor, etc.

A la même époque, le Podul Mogosoaiei s'était peuplé de maisons de bovards.

Phot. di

Maison de M. Alexandre Ciurcu.

maison de boyard <lu commencement du XlX-e siècle

Fn partant de la rivière, à gauche, il y avait 1 :

celle d'Fnakita Vacarescu ( Prager), celle de Racovitsa qu'acheta Damari (Hôtel de France), celle du baron Meïtani (préfeture de police), celle de Filipescu Drâjneanul (Magasin Universel), celle de Cantacuzène qu'acheta Milosh Obrenovitch et dont il fit don à la Russie (Légation de Russie), celle de Balianu achetée par Corbescu (Grand Hôtel du

Maison de M. Al. Ciurcu.

Côtr du jardin.

1 Nous indiquons en parenthèse la maison qui se trouve .'.ctuellement sur l'emplacement qu'occupait autrefois telle ou telle maison de boyard.

Boulevard), celle de Cocorescu (magasin du Louvre), celle du ban Kretzulescu (Club Royal), la maison de Ghica (Passage Roumain), la maison de Colfescu, achetée par le baron Sakelarie et reconstruite par Dinicu Golescu (Palais Royal), celle de Grégoire et de Iordake Filipescu (Hôtel Impérial et administration du Domaine de la Couronne), celle de N. Trâsnea (Hôtel High-life), celle du ban Ralet (coin de la strada Modei), celle du ban Balianu (maison Enciulescu), celle du ban Stirbey (palais Stirbey), celle de Romanet (ministère des finances), celle de Nicolescu (maison Monteor), celle de Vacarescu (ministère de la justice), celle de Filipescu Yulpe (Académie Roumaine), celle de Philippe Lens (C. Vernescu), etc.

A droite, en montant le Podul Mogosoaiei, on rencontrait, après avoir passé devant les hans Zlatari, Filipescu (Passage Villacros), Greceanului (Palais Niphon), la maison de Greceanu (coin du Boulevard), celle du Vornic Slatineanu (Capsa), celle du prince Gr. Ghica (Club de la Jeunesse), celle de Take Ghika (Hôtel Continental), celle de Perticari (Club Conservateur), celle de Mathieu Cantacuzène (maison Lahovary, démolie en 1906), celle de Barbu Slatineanu (Café High-life), celle de Desliu (maison Eliad, au coin de la strada Episcopiei), celles de Locusteanu et de Babeanu, celle de Manolake Florescu (Ly^ée S1 Georges), celle de Vacareasca (où a habité Barbu Catargi), celle de Iordake Golescu (maison Aristide Dame roumaine du Pascal), celle de Burki, celle de Ioan Faca XVIII'e siècle* (général G. Mano), celle de Iancu Filipescu Buzatul, etc.

Comme on le voit, les boyards s'étaient presque tous établis le long des deux grandes routes de Brashov et de Craïova. Quelques uns, après la démolition de la

Curtea Vechie, se firent construire des maisons dans la calea Çerban-Vodâ, d'autres sur leurs propriétés, voisines des grandes rues habitées par leurs pairs: les Dudescu, les Braïloï, les Rudeanu, autour de Sf*" Apostoli, Cornescu sur l'emplacement que Joje acheta vers 1880 et sur lequel il ouvrit la strada Régala l.

Les boyards, leurs femmes, leurs fils et leurs filles avaient, dès l'arrivée des Princes grecs, modifié leur costume et adopté un genre de vie plus luxueux. Comme on ne sortait jamais à pied, on rivalisait à qui aurait les plus belles selles, les plus brillants harnais, les carrosses les plus nouveaux. Chacun avait, sur le siège de sa voiture, un albanais en grand costume, et chaque maison regorgeait de domestiques.

Les petits boyards, dont plusieurs avaient fait fortune, soit dans le service des grands, soit dans celui de l'Etat, parfois dans les deux, commençaient déjà à se construire eux aussi des maisonnettes de meilleure apparence, pendant que les commerçants se logeaient plus confortablement dans tous les quartiers compris entre l'église S1 Georges, l'église Sfintilor, l'église Arménienne, l'église Olari, l'église Lucaci et l'église Boteni.

Le commerce. — C'est que le commerce s'était singulièrement développé pendant le XVIII e siècle. Grecs, Bulgares, Arméniens, Ragusains, Vénitiens, Dalmates, Saxons, de Sibiu et de Brashov, Russes, Allemands, Juifs, arrivaient de partout à Bucarest ; les uns vendaient leur marchandise et s'en allaient, les autres s'installaient à demeure.

Le centre de l'Europe avait cessé, pour un moment, d'être un champ de bataille perpétuel. Les routes internationales étaient devenues plus sûres ; le commerce de Bucarest va désormais s'alimenter à Vienne et surtout à Leipzig,

1 Avant que Joje eût acheté la maison Cornescu, elle riait occupée par l'imprimerie deP. [spirescu, qui y imprima ses contes.

dont les grandes foires sont assidûment fréquentées par les grands marchands de la capitale.

Les commerçants de Bucarest n'ont pas besoin de vastes magasins et de larges vitrines comme aujourd'hui pour séduire l'œil du passant et attirer la clientèle. Les boyards ne se dérangent pas. On leur porte la marchandise à domicile. Des vendeurs habiles déploient devant eux les soieries brillantes, les gazes délicates, les toiles éclatantes de blancheur, les bijoux qui scintillent, les belles armes, les riches fourrures, les châles soyeux, et ils font valoir chaque objet. Aussi, les magasins sont-ils plutôt de misérables échoppes qu'une étincelle suffit à réduire en cendres. Il faudra une catastrophe pour que l'on se décide à construire des magasins moins exposés aux incendies.

Tout le commerce était concentré derrière le Palais princier dans ces petites rues qui venaient aboutir dans cette Ulifa mare (la grand' rue) — devenue rue Lipscani' après 1750 — et qui portaient les noms des marchands qui s'y étaient installés: strada Boiangiilor (rue des Teinturiers), strada Selarilor (rue des Selliers), strada Mârgelarilor (rue des marchands de perles), strada Fierarilor (rue des Ferronniers ), strada Salvaraglilor (rue

1 Les marchands de Bucarest s'approvisionnaient au XVIII e siècle à Leipzig (Lipsca en roumain). On appelait Lipscani, les commerçants qui vendaient des marchandises de Lipsca. Comme ces commerçants étaient surtout installés dans la Grand1 Rue, celleci prit le nom de strada Lipscanilor.

des fabricants de salvari)1, strada Lâcâtusilor (rue des Serruriers), strada Blânarilor (rue des Fourreurs), strada Mâtâsarilor (rue des marchands de soieries), strada Gabrovenilor (rue des É^rchands^e^jGabrova), etc.

at*¥€S furent faites pour créer une m^itui Aru*~aJ«* , Radu Slatineanu fonde, en 1766, une^^>* Pociovalesti (Ilfov), le vornic Greceanu £fcU£f ^ fd*iy< de semoule sur sa terre de Cernesti/^y 4 • u Ghica crée, la même année, une veréu* , ufc*u*A/fr loglu une fabrique de fichus de coton h/vX* * MZacu]*. ains efforts. Toutes ces fabriques dis^*^"**^ A du siècle. La concurrence étrangère tr l'absence de capital suffisant les rui4vA«~^~~ Te»t-encore plus que les guerres entre < - Russie et la Turquie. y A la fin du XVIII e siècle, il y avait * Bucarest des banquiers jouissant d'un crédit : Meïtani, Sakelarie, Apostol, A**fils Manolake, Polyzu Condo, dit •

mii zsgBwg.

A côté d'eux, existait toute une d'enrichis qui affichaient déjà un presque égal à celui des boyards, 'étaient, les uns, les fermiers des douanes, es salines, des voies de communications, .es postes, etc., car tout était donné en ferme; les autres, quelques grands com-

D'après ;Ionnescu-Gion. jyigrçantS

Le fourreur Constantin. ^ Ionnescu-Gion a conservé les noms de ces capitalistes d'hier: parmi les premiers, Hagi Moscu, Facca, Romanet, Bellu, Manuk-Bey, Cervenvodali, Iancu Saifa, Spiridon Cazoti, et, parmi les seconds, le quincailler Stefan Baltaret, le marchand de soieries Balu^a, etc.

1 Les çalvari sont les pantalons d'hommes à fond très ample comme les pantalons turcs.

Tous ces richards avaient des propriétés à Bucarest; ils commencèrent à acheter des terres dès le début du XIX e siècle et plusieurs marièrent leurs filles à des boyards.

La douane de Bucarest (la Caryasara, comme on disait alors) s'établissait, avant 1778, de ci de là, sur des terrains vagues voisins du centre.

En 1778, Fhégoumène de Coltea, entrevoyant un beau revenu, fit construire, sur un grand terrain inoccupé qui se trouvait entre ce monastère et l'église S1 Georges, un local qu'il loua au Directeur des Douanes (Marele 1 rame§). La Carvasara y fut établie à demeure1. C'est là que l'on amenait les marchan- D'après une aqnareiie.

dises de l'étranger; ces mar- Un han à vaienii-de-Munte. chancises franchissaient la

frontière de Transylvanie à dos de cheval et on les chargeait sur des chariots à Valeni-de-Munteni ou à Campina.

En dehors de la ville plusieurs foires se tenaient au cours de l'année, sur les terres des monastères qui percevaient les taxes.

Nous reproduisons ici, d'après Ionnescu-Gion, à titre de document, le prix de divers articles de consommation dans la première moitié du XVIIIe siècle:

Un bœuf, de 10 à 15 piastres2 (lei vechi); une vache, 6 piastres; un cheval, de 8 à 10 piastres; un cheval de selle, de 20 à 25 piastres ; un cheval de carrosse, 40 piastres ;

1 La strada Sfin^ilor n'existait pas alors. Le terrain vague occupé par la douane et où arrivaient tous les chars chargés de marchandises, occupait une sorte de carré à peu près compris entre la strada Col^ei, la strada Scaune, la strada Pescaria Veche et la strada St. Gheorghe-Nou.

2 La valeur d'une piastre était de 32 centimes; 1 para valait 0 fr. 0032.

une brebis et son agneau, 1 piastre; une ocque (I kilo 260 gr.) de viande, de 1 à 2 paras; un décalitre de vin, 10 paras; une poule, de 2 à 3 paras; 10 œufs, 1 para; une oie, de 6 à 8 paras; un dindon, 15 paras; une ocque de farine, 1 para; l'esturgeon, 4 paras l'ocque; les haricots, les pois, les lentilles, de 1 à 2 paras l'ocque; le sucre, 2 piastres ; le café, 2 zloti; l'huile, 20 paras l'ocque ; le beurre, de 6 à 8 paras; le drap, de 8 à 10 piastres l'aune.

Dès que la ville devint plus peuplée, dès que le bienêtre devint plus général, le prix des denrées monta, mais assez lentement, car, en 1862, la viande de bœuf se vendait encore à raison de 0.40 c. l'ocque, soit 0.37 c. le kilogramme.

L'aspect de la ville. — Nous emprunterons à la plume autorisée de Ion Ghica la description qu'il fait de Bucarest à la fin du XVIII e siècle.

Du temps de Mavrogheni (1786—1789), Bucarest avait déjà une vaste étendue. Supposez une ligne qui partirait de l'église Sfin^ilor, passerait derrière l'église Sfta Vineri, continuerait de là jusqu'à la calea Çerban-Vodâ où elle rencontrerait l'église Sf. Spiridon, cotoyerait la colline de la Métropole et viendrait aboutir à l'église Alba de la strada Casarmei pour revenir par l'église Antim au jardin de l'Episcopie, et, de là, par Icoana et Popa Russu, rejoindre l'église Sfin^ilor. Cette ligne enveloppait environ 10.000 kilomètres carrés sur lesquels vivaient de 20 à 25.000 habitants.

Les quatre grandes voies qui partaient de la Curtea Vechie et les quatre autres qui les complétaient (calea Tîrgoviste, calea Herestràu, Podu de Pâmênt et calea Vitanului), laissaient entre elles des vides occupés par des jardins, des vergers, des vignes et des terrains vagues semés, par ci par là, de huttes (bordei), de chaumières et de maisonnettes séparées les unes des autres par des carrières a

sable et des marais au milieu desquels s'élevaient lts tas de fumier des écuries des boyards.

Vu de la colline de la Métropole, Bucarest ressemblait plutôt à une forêt qu'à une ville, avec de grands arbres chevelus au travers desquels brillaient les croix dorées d'une centaine d'églises grandes et petites. Dans cette immensité de verdure, on apercevait en certains endroits quelques clairières : c'étaient les grands hans et les maisons des boyards.

Vue du Bucarest ancien.

En tournant les yeux vers la Crucea Slobozia de la calea §erban Vocla — monument élevé en souvenir de la bataille que le prince Léon livra aux boyards soulevés et qui ne voulaient plus des Grecs — un peu à gauche — derrière le clocher de l'église Radu Vodâ, on distinguait, enfouie dans les arbres, la petite église S1- Athanase, dite église de Bucur, qui, avec sa tour ronde comme un champignon, ressemblait, au milieu de ces arbres séculaires, à un enfant abrité sous une ombrelle et appuyé à un chêne touffu. Un peu à droite, à travers les branches des arbres, au faîte d'une tour de bois noirci par la mousse qui l'avait envahie, on apercevait la croix de l'église Olteni, temple lort modeste, mais qui nous rappelle la lutte héroïque des 44 compagnons de Himariote tombant l'un après l'autre jusqu'aux deux derniers,

qui, se frayant un chemin à coups de yatagan dans les rangs des Turcs de Tahir aga, s'en allèrent mourir pour l'indépendance de leur patrie à Missolonghi près de lord Bvron.

Si l'on regardait à gauche vers Jignita, en partant de l'église Sfta Vineri vers Scaune, on voyait l'observatoire des pompiers, un chef-d'œuvre de charpenterie, une sorte d'échelle pour les chats, formée d'une quantité de poutres appuyées les unes sur les autres et à travers desquelles, comme à travers un gril, on apercevait l'église Sfintilor.

Vue du Bucarest ancien.

En suivant vers la gauche, par dessus les tours nombreuses et légères de S1 Georges, l'œil s'arrêtait avec admiration sur le plus haut et le plus grand des édifices de la capitale, la Tour Col^ea, qui dominait la ville et portait fièrement ses créneaux dans les nuages.

Vers le milieu de la ville, parmi les arbres et les dômes, se trouvaient les grands hans.

Les maisons des grands boyards étaient, pour la plupart, au bord de la rivière; en partant du sud de la Dâmbovita, il y avait d'abord la maison de Pana Filipescu; plus bas, la demeure des Cantacuzène jusqu'à la maison de Colfescu; en descendant, on rencontrait celle de Constantin Kretzulescu et de son frère [strate, puis celle du ban Scarlat Ghica

dans Gorgan; là où est la préfecture d'Ilfov, la demeure du vieux ban, (on désignait ainsi la maison du ban Dumitrake Ghica, père de Scarlat). Au dessus de S1 loan. la maison Vacarescu (actuellement maison Prager). De l'autre côté de la rivière, le palais de Manolake Brancovan '.

Vers l'est, du côté de ColÇea, se trouvaient les maisons de Barcanescu, de Candescu, de Câmpineanu, de Racovi^a et de Balianu.

Quand, du haut de la colline de la Métropole, un soir de dénie, dans la tranquillité mélancolique du crépuscule, l'appel aux fidèles s'envolait des cent églises à la fois, que des millions de tons variés s'échappaient des mille clochers grands et petits de la capitale, que ces notes sortaient de toutes les tourelles pour se confondre dans une rumeur générale comme des vagues refoulées les unes par les autres vers une rive invisible, l'atmosphère entière semblait transformée en un tourbillon d'harmonie et l'âme, envahie par un sentiment de piété profonde, se sentait disposée à la prière.

Dans cette tempête de sons, comme l'œil distingue sur la mer en furie les voiles des navires parmi l'écume blanche qui jaillit des vagues, l'oreille percevait dans l'immense concert la voix plaintive de Saint-Georges qui répétait en cadence le nom de

1 „Ce palais a reçu dans ces cinquante dernières années des hôtes de tous rangs, dit Ion Ghica. Il a été tour à tour un palais, une caserne, un hôpital et une ruine; dix fois, il a été construit et détruit, dévasté, restauré et abandonné. Il a abrité Caradja après l'incendie du palais de Dealul Spirei; Ypsilante y est descendu; Tudor Vladimirescu l'a habité quand il est venu à Bucarest avec ses pandours; il a servi de résidence à l'état-major turc du temps de Kehaïa-Bey et de Gavanosoglu. Rebâtie et embellie par le prince Bibescu, cette demeure a servi à Orner pacha, aux généraux russes, aux soldats et aux malades de toutes sortes d'armées. Elle a été résidence de princes, quartier général des commissaires et chefs d'armée pendant toutes les invasions, toutes les occupations."

l'infortuné Brancovan, la voix triste et fière d'Anthime, le battement lent et hautain de St Spiridon qui répondait à Sarindar et à Curtea Vechie, la cloche de féte de Coltea, voix graves que traversaient de toutes parts les voix aiguës et argentines des cent petits clochetons des églises des faubourgs.

Maintenant la rumeur de la foule, le bruit des milliers de voitures qui rebondissent sur les pavés pointus des rues et les sifflets des sergents de ville détruisent tout le charme de cette sublime harmonie; on entend à peine les cloches et les fidèles ne se réunissent plus autour des autels.

Les environs du vieux Bucarest. — Tout autour de Bucarest s'étendaient de grandes propriétés appartenant à

des boyards. — Sur la rive gauche de la Dâmbovitsa, toute une série d'étangs formant un demicercle au delà de la ville.

Sur la rive droite, un cirque de collines, "pimt. de g. Baiiste. Au sud de la ville,

L'étang de Colentina. il y avait l'immense do-

maine de la famille Vacarescu. C'est là que, en 17 16, le prince Nicolas Mavrocordat fit construire le monastère qui porte encore aujourd'hui le nom de Vacaresti et qui a été trasformé en prison. A l'est du monastère, les villages de Popes, ti et de Cioplea et, au nord, le monastère de Cernica, bâti en 1608, près duquel se trouvait le palais d'été du prince Sherban Brancovan, dont il ne reste plus que quelques ruines. Plus loin, le monastère de Pantelimon, construit en 1748 par la famille Ghica, et le monastère de Marcoutsa, dont on a fait un hospice d'aliénés.

En revenant vers le nord, on rencontrait 1 étang de Colentina, celui de Herestreu 1 et le bois de Baneasa 2.

De Baneasa à la Dâmbovita s'étendait une grande plaine, propriété de la famille Giulescu, que traversait la route de Brashov.

Sur le bord de cette route, là où est aujourd'hui le premier rond-point de la Chaussée Kisselef, existait un grand moulin à vent qui n'a disparu qu'en 1 831 .

A l'extrémité de la plaine, au bord de la rivière, se trouvaient les moulins de Grozavesti.

Sur la rive droite, le village de Cotroceni, qui est devenu le quartier Sf. Elefteriu; plus loin, la colline Spirea, où

. ' Phot. de M. Menu.

les petites gens de la ville ve- Gens du peuple dansant< naient boire et danser pendant

les fêtes de Pâques. Ypsilante avait fait construire sur cette colline, en 1774, le palais qui brûla sous le règne de Caradja, en 1813 (Curtea arsâ). Plus loin encore, la propriété de la famille Bellio où le peuple venait se réjouir les jours de fête 3 et qui est occupée aujourd'hui par les cimetières orthodoxe, catholique et israélite. Cette pro-

1 Herestreu était le lieu de réunion des boyards hors la ville, près du kiosque qu'Alexandre Ypsilante avait fait élever sur les bords du lac.

2 Ce bois était situé sur la propriété du ban Vacarescu; il prit le nom du titre de la femme du ban (Baneasa).

3 Parmi les endroits où se rendait de préférence le peuple, M. Ionnescu-Gion cite: le Cabaret dans le bois (là où est aujourd'hui la strada Berzei, la Fontaine des Beizadei, (dans le bois de Cotroceni), le champ de Filaret, le bois de Sf. Flefterie, le jardin de Scafa, le jardin du Cismegiu, les bosquets de Hagi-Ilie, (du côté des Mosi), le verger Destin, ie jardin de Giafer et le jardin de Barba- ta ta.

priété reliait le Dealul-Spirei au monastère de Vacaresti d'où nous sommes partis pour faire le tour de Bucarest.

Peste, tremblements de terre et incendies. — Bucarest eut fréquemment à souffrir de ces trois calamités du XVII e au milieu du XIX e siècle,

La peste ravagea la ville en 1660, 1676, 1689 et 1697, en 1707, 1718, 1736, 1737, 1738, 1756, 1792 et 1795. On dit que, pendant les trois années de 1736, 1737 et 1738, il n'est pas mort moins de 30.000 personnes de la terrible maladie qui épouvantait si fort les habitants.

Pendant ce temps, de violents tremblements de terre ruinaient les édifices de la ville. Il y en eut un très fort le 31 mai 1738, puis le 26 mars 1740, le 24 novembre 1793, en février 1794 et enfin le 14 octobre 1802. C'est alors que la partie supérieure de la Tour Coltea s'écroula, ainsi que le monastère de Cotroceni.

Les incendies éclataient à tout moment dans cette ville dont les maisons étaient couvertes en bardeaux ou en roseaux, dont beaucoup d'églises et presque tous les magasins étaient en bois.

On cite, parce qu'ils causèrent plus de dégâts, l'incendie du 15 juin 1691, celui de 1704 quand brûla le han Çerban-Vodâ, celui de février 1719 sous Nicolas Mavrocordat quand brûla le monastère de Cotroceni, celui du 27 février 1739 quand le monastère de ColÇea et tout le quartier environnant devinrent la proie des flammes ; les bouchers de Scaune 1 quittèrent leur quartier en ruines et vinrent s'établir près de la Dâmbovitsa; celui du 2 novembre 1766 qui détruisit le Targul-Cucului (près de St. Georges) et celui du 29 octobre 1787 qui ruina encore une fois le monastère du Cotroceni.

Dans la première moitié du XIX 1 siècle, les incendies furent tout aussi nombreux.

1 Scaune signifie ('-taux de bouchers. Le quartier porte encore ce nom.

Le 28 août 1804, tout le centre de la ville brûle; le 22 décembre 1812, sous Caradja, le palais construit en face du monastère Minai- Voda par Alexandre Ypsilante est détruit par le feu ; en 1 822, ce sont les échoppes de la rue des Cavafî qui flambent; en 1825 celles du Podul- Beilicului (calea Çerban-Voda) : en 1835, le centre de la ville est encore la proie des flammes: en 1838, c'est le han Rouge (strada Carol) qui brûle; en 1839, le han Zamfir: enfin, le 23 mars 1847, sous le règne du prince Bibescu, le jour de Pâques, un incendie terrible s'étend sur tout le centre et ruine treize quartiers, détruisant un grand nombre d églises: Saint-Démètre, l'église princière (Curtea Vechiej, Sf. Anton, la Bara^ie, Sf. Gheorghe-Nou, Sf. Gheorghe-Vechie, Sf. Mina, Stelea, Udrican, Lucaci, Ceauç-Radu et Sf. Stefan. Le désastre fut si grand que le souvenir de cet incendie ne s'est pas encore effacé de la mémoire des habitants de Bucarest.

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