BUCAREST AU XVIII E SIÈCLE
e XVIII e siècle ouvre pour les Provinces roumaines une ère nouvelle.
L'Empire ottoman est en pleine décadence. Il voit se dresser devant lui un grand empire chrétien, la Russie, qui, pendant près de deux siècles, n'aura d'autre objectif que de chasser les Turcs d'Europe.
Les Roumains respirent. Leur pays n'est plus la proie des armées turques occupées ailleurs; mais, par contre, ils perdent leurs princes indigènes. Le dernier prince roumain de Valachie, Etienne Cantacuzène, est décapité (1716), et l'on voit se succéder sur le trône, au gré du caprice ou de la vénalité des vizirs, les princes Phanariotes (1716—1822).
En même temps, un changement profond se produit dans l'économie générale du pays.
jusqu'alors les propriétaires s'étaient exclusivement occupés d'élevage: moutons qu'on exportait en Turquie; bœufs et porcs qu'on envoyait en Allemagne; chevaux qui étaient utilisés dans le pays et étaient recherchés en Turquie et en Allemagne; abeilles dont le miel allait en Turquie et la cire à Venise; et ils ne produisaient que
le blé, l'orge, l'avoine et le seigle nécessaires à la consommation intérieure. Les terres étaient sans valeur.
Au XVIIIe siècle, les Turcs qui s'approvisionnaient de blé en Crimée et en Egypte, se virent forcés, ayant perdu la Crimée et à la suite des incessants soulèvements
Pliot. de M. .1. Voinescu Porte en bois sculpté.
Eglise Stavropolcos < Bucarest).
des Mamelouks d'Egypte qui avaient complètement ruiné l'agriculture de ce pays, de s'adresser aux Provinces roumaines. Celles-ci devinrent leur grenier d'abondance.
On se mit partout à cultiver de grandes étendues de terre, et 1rs propriétaires obtinrent du prince Mavro-
cordât une loi qui fixait les travaux que les paysans étaient tenus de faire sur les domaines seigneuriaux. On ne leur imposait plus un certain nombre de jours de travail, mais une somme de travail qu'ils ne pouvaient exécuter qu'en un nombre de jours au moins triple de celui qui leur était imposé auparavant.
La valeur des terres augmenta dans de très fortes proportions et les boyards s'enrichirent. Ils virent l'or affluer
Phot. de M. J. Voinescu.
Sculptures en pierre du XVIII-e siècle.
Eglise Stavropoleos (Bucarest).
dans leur bourse, en même temps qu'il affluait dans les caisses du Trésor.
Bucarest profita aussi de la prospérité des boyards, qui vinrent tous l'habiter et s'y construisirent des maisons.
Comme les princes Phanariotes avaient amené avec eux des habitudes de luxe, dans le costume, dans l'ameublement, dans les voitures, ils les imitèrent.
De toutes parts, les vieilles églises en bois furent
reconstruites en pierres ou en briques et d'autres furent édifiées. En ce siècle de foi ardente, chacun s'empressait de doter les églises, et les hégou mènes grecs surent aider à ce besoin de consacrer ses biens à Dieu qui s'était emparé du peuple roumain, à tel point qu'ils ne tardèrent pas à être propriétaires des trois quarts des terres du pays et de la moitié de Bucarest.
Collect. de l'Académie Roumaine.
Bucarest à la fin du XVIlI-e siècle.
Pour augmenter les revenus du monastère de Cotroceni, le prince Çerban avait fait construire, en 1683, le Han Serban Voda qui fut détruit par un incendie en 1704. Cet exemple fut suivi par d'autres. Constantin Brancovanu bâtit un Han et les revenus en furent affectés au monastère St. Georges. Puis les boyards construisirent des H ans, pour procurer des revenus aux églises qu'ils fondaient. Un peu plus tard, des commerçants firent construire des hans dans le but d'en tirer un revenu pour eux-mêmes.
Toutes ces constructions de maisons de boyards, d'églises, de hans, axaient attiré à Bucarest un grand nombre
d'architectes, de maîtres maçons, de peintres, de sculpteurs, d'ouvriers étrangers, des Dalmates, des Italiens, mais surtout des Grecs et des Saxons.
On vit, en même temps, des étrangers en foule accourir pour satisfaire aux besoins toujours croissants des boyards: Bulgares de Grabrovo, Saxons de Sibiu et de Brashov, Roumains de Transylvanie, Macédoniens, Grecs de Constantinople et des îles de la mer Egée, Albanais, Dalmates. Ragusains, Vénitiens et quelques Français l.
Bucarest vit sa population s'accroître, des rues nouvelles s'ouvrir, des édifices s'élever, le commerce prospère, malgré l'instabilité des princes et les exactions du lise.
Sous le prince Alexandre Vpsilante, dit M. de Bauer, Bucarest comptait 67 faubourgs, 28 monastères, 31 églises en briques, 20 églises en bois, 10 chapelles, I palais prin- < icr. 1 école, 35 maisons de boyards et 7 hans.
En 1798, sous le prince Mavrogheni, dit Eejeune, Bucarest comptait 17 monastères, 58 églises en pierre ou en briques, 13 églises en bois, 9 chapelles, 3 écoles et 16 hans.
1 Les princes et les boyards s'étaient de tout temps adressés à l'étranger. M. N. lorga cite, parmi les fournisseurs du prince Xeagoe. J. Klesser et L. Rorer de Sibiu, Célestin de Brashov. Il rappelle que Radu Mihnea et Michel-le-Brave faisaient venir de Venise des draps et des armes de luxe. On commandait les cloches a Brashov, à Vienne et à Dantzig. L'argenterie de table venait de Sibiu ou do Brashov, les fichus riches de Constantinople. Ce ^<>nt les argentiers de Transylvanie qui fournissaient les châsses et reliaient les Evangiles. Les premiers imprimeurs furent des russes. Les sculptures sur pierre étaient l'œuvre de Saxons. Les peintres d*églises étaient Crées et Saxons. Ce sont ces derniers (|ui furent amenés pour faire les ornements en terre cuite; plus tard, on lit venir des Dalmates, des Vénitiens. Les sculpteurs sur bois \< naient de Transylvanie. Les ornements d'églises étaient apportés de Constantinople, quelques uns brodés par des dames roumaines. (Voir N. Iorga : Negoful si mestesugurile in trecutul românf'.sc. Bucarest, 1(>no).
La ville, à cette même époque, était divisée en 5 couleurs (vopsele) ou arrondissements: Tîrgu, Gorgan, Bro§teni, Tîrgul-de-Afarâ et Podul Mogoçoaiei.
Le premier arrondissement comptait 1682 maisons, le deuxième 1142, le troisième 1482, le quatrième 608 et le cinquième 1092; en tout 6006 maisons, soit environ 35.000 habitants.
Les 5 arrondissements étaient divisés en 67 quartiers représentant chacun un groupe de maisons. Nous reproduisons ici cette division, en indiquant, entre parenthèse, le nombre des maisons qui se trouvaient dans chacun d'eux, afin que Ton puisse se rendre compte d'une façon exacte de l'étendue de Bucarest en 1798.
Arr. Tîrgu: Sf. Nicolas din $elari (110), Sf. Gheorghe Nou (289), Sf. Gheorghe Vechiu (335), Stelea (38), Hanul Sf. Gheorghe Nou (64), Hanul CoHei (19), Hanul ^erban-Vodâ (19), Hanul Stavropoleos (28), Hanul Grecilor (33), Hanul Sf. Ioan cel Mare (24), Sf. Spiridon Vechiu ( 12), Hanul Zlâtari (16), quartier Zlatari (2), Balaceanu (130), Hanul Constantin Voda (32), Scaune (89), Scaunele Pescarilor (56), Sf. [oan Non (76), Col(ea (104), Râzvan (94), Biserica Doamnei (40), Scor^arul (44), Popa
Hierea-Libilele (35), Schinderul (30), Hanul Pilipescu- Iui (12), Hanul lui Zamfir (12). Total 26 quartiers et I682 maisons.
Arr. Gorgan.— Mihai Voda (106), Gorgan ( 1 16), Podul de Pâmênt (73), Sf. Elefterie (79), Bis. Alba ri Schitul (102), Spirea în deal (108), Popa Radu (165), Izvor (95), Stejar (43), Moldoveni (12), Schitul Mâgureanu (42), Indéchiffrable (58). Total 14 quartiers et I 142 maisons.
Arr. Brosteni. — Staicu (96), Apostol (99). Caramidari (100). Foisor (120), Brosteni (96). Spiridon Nou (39), Vladica (114), Popescu (155), Sf-ta Ecaterina (93), Radu Vodà (25), Slobozia (89), Barbatescu (35), Sêrbii (78), Dobroteasa (102), Flamânda (59). Arhirnandritul (59), Golescu (86), Domnita Bâlasa (53). Total 18 quartiers et 1482 maisons.
Arr. Tîrgul-de-Afarà. — Oltenii (56), Udrican (52), Mântuleasa (28), Popa Soare (64), Pantelimon (72). rancu (62), Negustorii (34), Radu (78), Tîrgu de Atara (25), Yergu (26), Olarii (64), Sf-ta Yineri (42), Lipscani (49). Delea-Nouà (74), Delea Vechie (86), Popa Nan (90), Hagiu (57), Lucaci (62). Total 18 quartiers et 608 maisons.
Arr. Podul Mogosoaiei.— Dichiu (82); Otetarii (52), Popa Radu (72), Caimata (24), Bis. dintro zi (2:',). Bis. Enei (24), Boteanu (39), Batistea (53), Indéchiffrable (78), Popa Cozma ( 121), Precupetii Vechi (105). Precupetii Noi (42), Popa Petre (59), Silivestru (96), Popa Dârvasj (76), Popa Iva§cu (82). Total 16 quartiers et 1092 maisons.
A part les maisons des boyards et d'un petit nombre de richards, quelques petites maisonnettes de lonctionnaires ou de négociants, tout In reste de la ville était formé de huttes (bordei) semées au hasard sur les propriétés des boyards ou spécialement des hégouménes.
Du centre de la ville partaient cinq grandes voies: I. Drumul Brasovulul (la route de Brashov), dont la partie entre la Dâmbovitsa et l'église Sarindar prit le
nom de Poclul Mogoslioaiei dès le XVIII e siècle l. C'était la route de tout le commerce venant de l'Europe centrale. C'était aussi la route par laquelle les boyards se rendaient en parties de plaisir au bois 1 de Baneasa.
Phot. de M. .T. Voinescu.
Phot. <le l'auteur.
Maisonnette du vieux Bucarest Maisonnette du vieux Bucarest
existant aujourd'hui strada existant encore aujourd'hui.
Teilor, 101»
2. Calea Serban Vodâ, qui prit, au XVIII e siècle, le nom de Podal Beiliculiii ' 2, quand, en 1 776, le prince Ypsilante y fit construire, près de la Dâmbovitsa, un palais (casele Beilicului, le palais du Bey) pour les envoyés de Constantinople.
3. Podul Tir (jailli d'Afardd (la route du marché hors la ville), appelé dans le plan de Sulzer Calea la Afumapj, qui partait de S1 Georges et allait rejoindre le marché au foin et aux bestiaux, établi à l'origine hors de la barrière qui se trouvait près de l'église Sfintilor et reculé, au fur et à mesure que la ville s'étendait, jusqu'à ce qu'il arriva là où il est aujourd'hui (champ des Mosi).
4. Podul Calicilor (la route des Gueux), qui, vers la fin du XVIIIe siècle, quand les boyards vinrent s'y bâtir des maisons, prit le nom d'une grande dame du
1 Depuis 1878, Calea Viotoriei.
Aujourd'hui Calea $erban Vodâ.
Aujourd'hui Calea Moçilor.
temps1 et s'appela Podul Calitei, parce que. dit judicieusement Ionnescu-Gion. il déplaisait aux boyards d'habiter la rue des Gueux. Cette route, qui figure dans le plan de Sulzer avec la dénomination de Calea la Mâgurele, prit plus tard le nom de Calea Craiova — car c'était le chemin que prenaient les diligences pour Craïova — et. en 1878, celui de Calea Rahova.
5. Podul de Pâment (la route en terre) qui. un peu modifiée, est devenue la Calea Plevnei.
Les quatre premières voies avaient, au milieu, un fossé qui recueillait toutes les eaux et tous les détritus et les portait soit à la Dâmbovitsa, soit au lac de Cismegiu. soit à l'étang de Filaret. Par dessus le fossé était jeté un plancher formé de madriers.
Seul le Podul de Pâmant était formé d'une chaussée de terre battue avec des fossés à droite et à gauche, d'où son nom de ..Poute en terre - opposé à celui de „route en bois".
En dehors de ces grandes voies partant du centre, il y en avait d'autres qui s'y raccordaient: la Calea Herestreului (auj. Calea Dorobanfilor ) qui se reliait au Podul Mogosoaiei un peu au dessus du Putul eu zale; le Drumul ce duce la Sârbi, dont certaines parties sont représentées aujourd'hui par la Calea Vacaresti et la Calea Dudesti et qui, partant de l'église S1 Georges, mettait le centre de la ville en communication avec les villages Dobroteasa, Sêrbi, Cioplea, Popeçti et Dudeçti.
En marge de la ville, sur la rive droite, la Calea spre Vacaresti partait de la maison de Dudescu, et, coupant le Podul Calicilor, aboutissait au monastère de Vacaresti.
Tout le long de la Dârnbovitsa étaient établis des moulins appartenant au prince ou aux monastères et qui n'ont disparu qu'au XIXe siècle.
1 ( ette dame, cocoana ( 'a/ifn, habitait la maison où est aujourd'hui la Bourse du travail et où fut longtemps l'Ephorie des hôpitaux.
La ville comptait quatre marchés:
1. Targui clin nâuntru (le marché du centre), à côté du Palais princier (Curtea Vechie) où était réuni tout le commerce étranger.
2. Targui de sus (le marché du haut) vers le han Serban Voda.
3. Târgul Cucului, à côté de S1 Georges et où l'on vendait tous les produits de l'industrie domestique.
4. Targui d'Afarâ (le marché hors la ville), qui, comme nous l'avons dit plus haut, reculait d'année en année vers le champ des Mo'çl C'est à l'entrée de ce marché que l'on pendait les criminels, qui étaient conduits au supplice dans un chariot traîné par des bœufs ou montés sur un âne, la tète tournée vers la queue et portant leur sentence attachée au cou.
Le Palais princier.— Le vieux palais (Curtea vechie), successivement réparé par Mathieu Bassarab et par Grégoire Ghica, tombait en ruines et n'était plus habitable. Grégoire Ghica fit construire une nouvelle église dans l'enceinte de la forteresse et un nouveau palais à côté de l'ancien. Ce palais fut achevé par le prince Georges Douca.
Constantin Brancovan, bien qu'il eût son palais au bord de la Dâmbovifa (à côté du palais de Justice actuel, mais, à cette époque, sur la rive gauche), embellit la Curtea vechie. Il releva les murs de l'enceinte et fit dessiner par un Italien, du côté de la rue Çelari, un jardin qu'on admira fort à Bucarest. Le prince Etienne Cantacuzéne (1714 — 1716), éleva un petit palais dans un coin de ce jardin.
La résidence princière atteint à ce moment son apogée. Nicolas Mavrocordat (1716) l, qui succède à Etienne Cantacuzène, est le premier prince Phanariote sur le trône de
1 Nicolas Mavrocordat fut d'abord prince de Moldavie ( 171 1). puis, entre 1716 et 1730, à trois reprises, prince de Valachie.
Valachie. Il est à peine installé qu'un incendie détruit le palais en grande partie. On le répare et les travaux durent deux ans.
Le 21 mai 1 738, sous Constantin Mavrocordat1, un tremblement de terre vient de nouveau ruiner le palais princier. On le répare encore; mais sans doute d'une façon bien sommaire, car. à partir de 1766, les princes cessent de l'habiter et préfèrent leur maison particulière, plus neuve et plus à leur convenance que les appartements délabrés de la Curtea Vechle, qui, ruinée, abandonnée, devient bientôt le refuge de tous les gueux de la ville, pendant
demeure des princes roumains. Il n'y a plus aujourd'hui debout que l'église, plusieurs fois réparée. Sur l'emplacement du palais, du jardin et des vignes, des rues ont été tracées, une place s'est formée et des maisons ont été construites.
Le prince Alexandre Ypsilante (1774—1782) se fit construire un nouveau palais sur une hauteur de la rive droite, en face du monastère Minai Vodâ là où se trouve aujourd'hui l'Arsenal. Ce palais neuf n'eut qu'une courte existence. Il lut successivement habité par le prince Yp-
1 Constantin Mavrocordat, entre I7:«> et l7o<>. fut, à cinq
reprises, prince de Valachie.
que les gens du voisinage enlevaient les briques des murs croulants pour bâtir leurs maisons.
Le tremble-
vue de la „Curtea arsà" et du pont en bois sur la Dambovitsa.
ment de terre du 14 octobre 1802 acheva de ruiner ce qui restait encore de l'ancienne
silante, le prince N. Caradja (1782 — 1783), le prince Michel Dracou Soutzo (1783—1786), le prince N. Mavrogheni (1786—1789), le prince Michel Soutzo (1791—1793), le prince Alexandre Morouzi (1793—1796), le prince Al. Ypsilante (1796—1797), et le prince C. Hangherli (1797— 1 799 ), le prince Al. Morouzi, revenu sur le trône de 1799 à 1801, le prince Michel Soutzo rappelé de 1801 à 1802, le prince Constantin Ypsilante (1802 — 1806), le prince Jean Caradja (1812). Un incendie le détruisit le 21 décembre 1812 et Caradja transporta la Cour au monastère de Cotroceni. L'emplacement porta longtemps le nom de Curiea arsd (le Palais brûlé).
Les églises. — Nous avons dit que l'on avait construit, au XVIII e siècle, un très grand nombre d'églises. Nous croyons devoir en faire ici le relevé.
1. Eglise Antim, bâtie en bois et reconstruite, vers 1715, par le métropolite Antim avec l'aide des familles Milescu, Braïloï et Rudeanu. Le prince Alexandre Ypsilante en fit, le 22 mars 1797, le metoh de l'évêque d'Argesh.