LA TRUITE
Julien n'est pas pêcheur de son métier. 11 ne pêche que lorsqu'il a le temps, et s'il attrape un poisson, il le garde. Or, il vient de prendre une belle traite qui pèse au moins deux livres.
C'est si rare qu'il se sent tout pâle, et il se presse de la porter à sa femme, pour qu'elle la fasse cuire. Sur le chemin, il rencontre le maître d'école, et lui montre la truite au creux de sa blouse.
— Qu'est-ce que tu vas en faire? dit le maître d'école.
— La manger, dit Julien.
— Toi, tu mangerais une truite! dit le Hiaître d'école railleur. Tu n'aurais pas honte? Il te faut du poisson de riche, maintenant?
Rien n'est trop délicat pour ta fine bouche?
Veux-tu porter, plus vite que ça, ta truite au monsieur, et la lui vendre trente sôuslalivre ! Réfléchis donc, pauvre Julien. Une fois ta Imite mangée, que te resterait-il? Les arêtes. El compte ce qu'un ménage de malheureux comme le tien peut vivre de jours avec les trois francs du monsieur. Si même tuas envie de te bourrer, une fois par hasard, achète-toi au moins un bon morceau de viande qui te profite.
— C'est vrai, dit Julien.
Aussitôt il accourt m'offrir sa truite. Fraîche comme si elle sortait de l'eau, elle palpite dans sa légère cotte d'écaillés vert et or, et je me régalerai ce soir.