LE GOUTER DE QUATRE HEURES
Alfred, vrai touriste, ne craint pas le soleil. Il grimpe les sentiers depuis midi et ne s'arrête que pour admirer la nature par le viseur de son appareil photographique. Puis il repart, peinant de plus en plus sous le poids des « vues magnifiques » qu'il porte sur son dos.
Vers quatre heures, il arrive à la maison forestière du Repos de la côte et demande une limonade.
Et, tandis qu'il s'éponge et boit à se faire mal, les faneurs entrent dans la cour, car c'est l'heure de goûter. Ils touchent leur chapeau de jonc, par politesse, et viennent s'as-
seoir à la même table qu'Alfred, à Tautre bout.
La servante apporte des verres, du pain, une carafe devin noir et une platée de fromage blanc. Et les faneurs silencieux, le plus âgé d'abord, se taillent des tranches de pain, épaisses et larges, et se font des tartines.
De la pointe du couteau, ils écartent le fromage semé de fines herbes vertes. Ils prennent garde qu'il n'en tombe et ils rattrapent promptement ce qui déborde.
Et ils coupent, dans la tartine, des morceaux réguliers où le fromage éclate de blancheur et tremble sur le pain.
Puis cela disparaît sans toucher aux lèvres minces et rasées, dans leur bouche profonde, et il n'en vient à celle de Félix que de l'eau aigre.
Jusqu'à ce que le plat soit vide, essuyé, net, les faneurs mangent en s'appliquant et ils ménagent aussi leur vin.
, Le goûter fini, ils ont du mal à se lever. Ils restent encore un peu et se frottent lesmains sous la table.
Et comme Alfred se prépare, sans avoir Tair de rien, aies photographier, ils Tobservent obliquement, lui, son appareil et sa limonade gazeuse, avec le sourire de Voltaire.