‹ Bucoliques (volume 2)Chapitre 38 sur 40 · I^IERRE · texte numérisé non relu

I^IERRE

Alors, ce n'est pas ju^te.

PIERRE

Ce soir, à quatre heures, je jouerai zavec Antoine.

LA MAMAN

On ne dit pas : je jouerai 3:avec Antoine, c'est au futur.

PIERRE

Oui, maman, je me trompais, ce n'est pas avec Antoine, c'est avec François que je jouerai.

LA MAMAN

Tu ne veux plus me donner la main ?

PIERRE

Non, je suis trop grand., Ça pendrait.

PIERRE

Oh ! maman, dis-moi que j'en ai un ?

Un quoi?

PIERRE

Un poil sous le bras.

LA MAMAN

Veux-tu te taire !

PIERRE

Oh ! dis, maman, je t'en supplie, rien qu'un !

PIERRE

Va, va, je sais bien qu'une maman n'achète pas ses bébés.

LA MAMAN

Ah ! et comment les trouve-l-elle, s'il te plaît?

PIERRE, brandissant sa Première Année d'Histoire Naturelle,

Va, va, je sais bien que tu fais des œufs.

Un petit garçon de la campagne lui a dit que Noël n'existait pas. Consultée, la maman n'ose plus mentir. Non, Noël n'existe pas.

Cette révélation le trouble peu. Il préfère que ce soit sa maman qui fasse Noël. Il a confiance en elle. Avec Noël, on ne savait jamais. Il ne croit donc plus à Noël devant nous

Il promet de ne rien dire à Berthe. Il fait mieux. Près d'elle, il recroit à Noël ; .il lui dit seulement :

— Nous avons chacun notre Noël. Le tien est tout petit. Le mien a vingt-cinq ans, comme maman.

Puis, de nouveau, la foi tranquille de Berthe

le gagne. Il est d'autant moins fixé que le jour de Noël approche. La veille, il serait incapable de dire s'il croit encore à Noël ou s'il n'y croit plus, et qui des deux a raison, sa maman ou sa petite sœuTi

Il est passionné de chemins de fer. Je me marierai, disait-il, avec une locomotive. II en a Usé de toutes les formes. Ceux qui coûtaient trop cher, il les désirait tellement qu'il avait de& coliques. Maintenant, les gros, les vrais le fascinent, et il en a peur. S41 ne cherche plus la clef qui les fait marcher, le rôle du mécanicien lui semble toujours inexplicable et terrible. Il n'approche d'une locomotive au repos que les doigts à la bouche et frémissant. Si elle siffle, il pâlit; et il ne peut se détacher d'elle.

Il a le courage d'attendre celle qui vient là-bas. Il se cramponne aux barrières. Il ferme les yeux, il doit fermer les oreilles. La

locomotive passe. Il est au ciel et dans l'enfer.

Puis il respire et regarde fuir le troupeau des petites roues agiles et ronflantes. C'est un train de marchandises qui n'en finit plus. C'est peut-être le plus long de tous les trains de marchandises du monde.

Pierre essaie de compter les wagons, il s'y perd et il aime mieux seulement les voir, les voir tous et les voir un à un.

Et, quand c'est'fmi, il soupire :

— Eh ben! vrai, il éi\ avait envie, celuHaî

Le Radeau.

Pierre qui prend racine sur la plage, a mis son costume neuf et des bottines vernies. Il regarde un radeau balancé par la mer ; il en suit des yeux Fondulation légère, et se dit :

— Voilà où je m'amuserais comme un roi.

Mais le radeau est trop loin, la mer trop profonde, et Pierre, inutilement, quitterait ses belles bottines, retrousserait sa culotte qu'il ne faut pas mouiller.

L'œil captif du radeau, comme un hanneton au bout d'un fil, il refuse de s'en aller. Il fait la moue, s'exaspère, et s'il retient ses larmes, c'est à cause de la solitude, où personne ne le verrait pleurer.

Il ne peut que désirer de toutes ses forces et attendre.

Longtemps rien n'arrive.

Puis la mer cède la première, vague par vague, comme une couverture que tirent les doigts crispés d'un malade. Aussitôt la teire offre un sable humide, doux au pied, et vite ' séché par le feu du soleil, afin que les bottines restent propres.

Le vent même se retourne et, d'une haleine brusque, rapproche le radeau du bord.

Et les quatre éléments s'étant unis pour satisfaire son caprice, Pierre saute sur le radeau, qui développe toute sa chaîne vers rinconnu.

BERTHE

Elle a cinq ans et elle est tellement grasse, grasse à^ lard, qu'elle ne pourrait pas boire dans une ornière sans se crotter les joues.

Elle a une mine de dragée rose et le ventre rond comme un globe de lampe.

Ce soir elle rêve et grogne dans son lit. Sa maman va la chercher et la garde un peu, près d'elle, dans le grand Kt.

BERTHE

A quoi ça sert, les rêves, à faire pleurer les petites filles?

LA MAMAN

(3a ne sert à rien, ma fille. Les choses qu'on rêve n'existent pas.

BERTHE

Si ça ne sert à rien, pourquoi que je ne rêve pas toujours des choses agréables ?

LA MAMAN

F^arce que tu te couches sur le dos. Consoletoi vite, et je te remettrai dans ton lit, sur le côté. .

BERTHE

J'aime mieux rester là. Au bord de toi, ça m'est égal de rêver.

Mais tu me gênes.

BERTHE

Je dormirai bien sage,

LA MAMAN

Non, non, il n'y a pas assez déplace, et si tu restes dans le grand lit, il faudra que j'aille dans le tien.

BERTHE, pelotonnée.

N'y va pas, n'y va pas! C'est plein de rêves.

LA MAMAN

Tu es trop grande pour coucher avec papa...

BERTHE

Mais, maman, tu es plus grande que moi.

Je suis toute petite. Est-ce que je suis plus petite qu'un petit four? Je crois que mes pieds commencent à grossir, mais ils sont encore trop petits. Des fois, j'ai des fourmis dedans, des petites fourmis, bien entendu.

En sortirant de le bain...

LA MAMAN

En sortant du bain...

... ils fument comme des petits pains chauds.

âo!2 BUCOLIQUES

Est-ce qu'il y a des petites filles ]qui rapetissent au lieu de grandir?

LA MAMAN

Tu voudrais rapetisser?

BERTHE

Je voudrais être assez petite pour habiter dans Toseille.

Plusieurs soirs de suite, Berlhe, avant d'aller au lit, cache un morceau de papiçr sous la table, et le lendemain elle n'en revient pas qu'il n'y soit plus. Et elle a beau varier ses cachettes, le papier disparaît toujours.

— C'est un peu fort, dit-elle à sa maman, pourquoi que je ne retrouve jamais mon papier?

— Parce que, ma fille, on balaie la salle à manger chaque matin.

BERTHE

Cette nuit, maman, que je ne dormais pas, je t'ai écoutée donnir. Tu ronflais.

LA MAMAN

Que dis-tu là? jamais je ne ronfle.

BERTHE

Oh! maman..., tu ronflais, je te le garantis.

LA MAMAN

Non, ma fille.

BERTHE

Alors, tu dormais à fond de train.

BERTHE

Est-ce qu'une tante vaut mieux qu'une maman?

LA MAMAN

Aucune tante ne vaut une maman.

BERTHE, elle s'éloigne, réfléchit et revient.

Mais mille tantes ^ est-ce que ça vaut une maman? *

LA MAMAN

Ni mille, ni cent mille. Personne, rien ne vaut une maman.

BERTHE

FichtrCj madame !

LA MAMAN

Quoi, cela ne le ferait rien, si j'étais morte?

BERTHE

Non, si lu n'étais pas morte longtemps.

LA MAMAN

Tu serais contente, si je restais morte quelques jours?

BERTHE

Oh! un jour seulement. Je voudrais voir comme c'est pour unepetile fille, quand elle n'a plus de maman.

LA MAMAN

Vile, Berihe, avale, avale!

BERTHE

Comment veux-lu, ma pauvre vieille, que je boive ton huile de foie de morue, si tu fais la grimace rien qu'en me tendant la cuiller?

LA MAMAN

Dépêche-toi. Tu n'ea finis plus de te barbouiller avec ton os de lièvre.

BERTHE

Ma foi, il est trop difficile. Je ne comprends rien à cet os-là.

PIERRE

Passe-le moi, pour que je voie à mon tour si j'y comprendrais quelque chose.

BERTHE

Veux-tu, s'il te plaît, dire à tes invités, ce soir, quand je serai couchée, de ne pas manger tous les petits fours ?

LA MAMAN

Berthe la gourmande! je vais aller chercher une autre petite fille.

BERTHE

Va donc!

Tu ne m'aimes plus? Tu aimes mieux ton papa que moi ?

LE PAPA

Elle nous aime tous deux autant l'un que l'autre, n'est-ce pas, Berthe ?

BERTHE

Il faut bien.

LA MAMAIS

#erthe, pourquoi ne veux-tu pas ouvrir la porte, qiMvi <m frappe, pourquoi te sauvestu?

BERTHE

Parce que j'ai peur.

LA MAMAN

De quoi ?

BERTHE

De quelque chose.

LA MAMAN

De quoi? d'un voleur?

BERTHE

Oh ! non, pas d'un voleur.

BUCOUOUES 261

LA MAMAN

D'un loup?

BERTHE

Oh ! non, pas d'un loup.

LA MAMAM

Mais de quoi ?

BERTHE

De quelque chose.

LA MAMAN

Regarde sur la gouttière ce petit oiseau qui grelotte et qui a faim.

BERTHE

Veux-tu que je Tinvite à dîner?...

Oh! la lune!... {silence eu rêverie) comme elle sait bien se tenir en Tair !

BERTHfi

Écoule, papa, que je le dise quelque chose tout en bas de l'oreille. Aujourd'hui, c'est moi qui te fais cuire ton œuf sur le plat. Je couperai le morceau de beurre avec ma main.

Je suis sûr que je n'aurai pas peur en cassant l'œuf et que je ne l'écrabouillerai pas, comme hier. Et tant pis si je me brûle, je ne pleurerai pas. Mais ce ne sera pas de ma faute si je mets trop de sel et trop de poivi'e et il ne faudra pas me gronder si le jaune n'est pas bien au milieu.

XIH

BERTHE

Maman , le robinet coule trop fort. Arrtte-le.

LA MAMAN

Comme ça?

BERTHE

Non, il ne coule plus assez fort.

LA MAMAN

Comme ça? Explique-toi au lieu de trépigner.

Je veux qu'il coule sans faire de plis.

Berthe absorbée tourne sa cuiller dans sa tasse de tilleul et elle regarde au fond de la tasse.

— Ne faites pas de bruit, dit-elle, mon sucre est en train de s'évanouir.

— Oh ! dit-elle, il pousse des petites bulles. . Et elle tourne de plus en plus lentement la

cuiller :

— Ah ! dit-elle enfin, mon sucre est mort!

LA MAMAN

Tiens-loi tranquille ! tu remues comme un panier de rats. Ne frotte pas tes mains sur ma manche pour voir si elles sont propres. Je ne veux pas^de ton baiser au jus de carottes. N'enlève pas l'étiquette de la bouteille. Ne mets pas ton rond de serviette sur ta tête.

BERTHE

C'est pour faire la reine.

LA MAMAN

Je te dis d'essuyer ton couteau sur ta serviette et non de l'aiguiser. Tu as six prunes : il me faut six noyaux. Je t'ai déjà dit qu'on ne prenait pas ses confitures avec les doigts.

BERTHE

Je croyais que c'était un os.

LA MAMAI^I

Tu fais des escargots de confitures sur ta serviette.

BERTHE

Une autre fois, je demanderai une tartine de pain sec.

LA MAMAN

Mouche-toi.'

BERTHE

Attends que je cherche mon mouchoir, comme le dada au cirque.

LA MAMAN

Ne jette pas tes graines de raisin, on glisse dessus.

BERTHE

Est-ce que c'est de l'huile de foie de morue qu'il y a dans les graines de raisin ?

LA MAMAN

C'est du vin.

Alors je peux faire le pressoir. {Elle enfonce

une graine au creux de sajoue, et du haut du doigt elle l'écrase contre ses dents.).

LA MAMAN

Oh! tu n'as pas louché à ton pain.

BERTHE

Tiens, c'est vrai, je ne Favais pas vu, mon morceau de pain.

LA MAMAN

Il faut sucer ta dragée et non l'avaler.

BERTHE

Oui, maman. Ah ! j'ai manqué. Donne-m'en une autre.

LA MAMAN

Plie mieux ta serviette.

BERTHE

Et comme ça, est-elle encore trop maigre?

Maman, je n'aime pas la soupe aux lentilles : c'est de la soupe de charbonnier. Je n'aime pas non plus les haricots blancs. Je n'aime que les haricots de Pâques.

LA MAMAN

Les haricots rouges. Mange donc ta côtelette.

BERTHE

Il faut bien que je. fasse une tour Eiffel!

Toi, la belle pomme de terre dorée, tu vas aller dans mon ventre. J'aime aussi les asperges, parce qu'elles font sentir mauvais. Mais, au vinaigre, elles sont mieux mangeables qu'à la sauce blanche;

LA MAMAN

Si tu savais seulement par quel bout les prendre ! Tu te trompes toujours de côté.

BËRTHE

( Veœée^ elle setait jusqu'au biscuit). — Pan ! voilà que je me trompe aussi de côté pour mon biscuit ! {Elle essuie avec sa sertdette la moitié du biscuit qu'elle ment de baigner^ et elle baigne Vautre moitié).

LA MAMAN

Là donc! renverse ta timbale. Encore une nappe perdue. Veux-tu ne pas le pencher sous la table !

BERTHE

Maman, j'écoute si le vin est arrivé par terre.

LA MÂMÂN

Ne touche pas à ça !

BERTHE

C'est du papier.

LA MAMAN

C'est un billet de cent francs.

^ BERTHE

Ça? Ah!

LA MAMAN

Oui, ça, c'est de Fargent.

BERTHE, elle écoute par la bouche.

Oh!

LA MAMAN

Des SOUS, si tu aimes mieux. G*est beaucoup de sous.

BERTHEy haussant les épaules.

Des drôles de sous.

Berlhe a pris Thabilude bizarre de placer, devant certains mots, ce mot de son invention, cata^ et elle dit : « Donne-moi du cata-heurre, sur du ca^a-pain. Je te prie de ne pas me catapiquer avec le ca^a-peigne. »

Ramage de Berthe.

— Maman, veux-tu que je prenne, avec mes doigts, par la peau du cou, un pruneau cuit?

— Maman, j'ai de l'étoffe de pruneau collée à mon palais.

— Veux-tu que je tire la queue du rat qui est dans la bougie?

— Est-ce que mon lapin a autant de poils que le chapeau de M. le curé?

— Veux-tu que je me promène daas ma grande chemise de nuit, comme M. le curé dans son cache-misère?

— Pourquoi que le Bon Dieu a toujours un torchon sur le ventre?

— Veux-tu que je crève l'édredon, pour faire envoler des mouches blanches?

— Pourquoi que le pain nage sur Teau, comme les poissons ?

— Pourquoi que les poissons n'ont pas de bottines ?

— Pourquoi que leurs arêtes ne les piquent pas?

— Est-ce que la mer méditerranée a des enfants ?

— Est-ce que les vapeurs de la mer, qui montent au ciel pour faire les nuages, prennent le funiculaire?

— Quelle punition qu'on donne au brouillard, quand il se dissipe?

— Est-ce que notre chat est venu au monde à pied? pourquoi qu'il ne quitte jamais ses mitaines?

— Boutonne ma chemise, maman, paurce que si un voleur venait, il me biserait mes nénés.

— Veu3L-tu que je me fasse une chaîne de montre en épingles anglaises?

— Gralte-moi ma puce, je te ficherai la paix ensuite.

— Si tu me prêtes du sent-bon, je te dirai les cinq parties du monde.

— Qu'est-ce qu'on apprend à l'école buissonnière?

— 11 y a deux sortes de lettres, les voyelles et les Dickson.

— Pourquoi que la lettre Q a une cravate?

— Est-ce que le double-blanc des dominos a mal au cœur?

— Mais maman, si tu écoutais, gros monde, quand je te parle. Pourquoi que tu ne réponds plus rien et que tu fais les gros yeux? Est-ce que tu penses à des orangs-outangs ? L'autre avant-hier, j'ai vu un singe. C'est un petit garçon qui veut toujours chiper quelque chose et qui s'enrhume par derrière. Mais l'ogre n'existe pas. On le chante seulement. Tu as perdu ta langue? Tu dors, créature? Ah!

madame n'est pas contente! madame boude!

madame fait sa princesse! Une, deux, trois, ma poupée, pleurons! Et si ça-^ gêne madame, qu'elle aille se plaindre au duc de Bourbon!

Berthe s'imagine que savoir lire, c'est tenir un livre ouvert et promener ses yeux sur la page, en parlant tout haut. Elle improvise ou elle répète des histoires. Elle lit avec lenteur et régularité, sépare les syllabes, appuie, ne nous regarde qu'en dessous, remue la tête à droite et à gauche, et quand elle juge qu'elle a eu le temps de lire une page, elle la tourne, et chacun lui dit :

— Comme tu lis bien !

— Il faut maintenant, lui dis-je, que tu apprennes tes lettres.

— Oui, dit Berthe.

Et elle s'imagine encore qu'écrire, c'est barbouiller, avec une plume, des feuilles

278 BUCOUOUES

de papier blanc, et loat le monde lui dit :

— Comme tu écris bien !

— Il faot maintenant, lui dis-je, que tu apprennes à faire des bâtons.

— Des bâtons sur mesure, oui, dit Berthe raisonnable.

Et si vous lui demandez :

— Mademoiselle Berthe, savez-vous lire et écrire ?

Elle vous dira :

— Oh! il y a longtemps que je sais lire et écrire, et je vas maintenant apprendre mes lettres et mes bâtons.

Page 1