L HOMME DU MONDE
Bonjour, mademoiselle Berlhe.
BERTHE
Bonjour, monsieur. Mais moi, je n'ai pas de chapeau et je ne peux pas ôter mes cheveux pour vous saluer.
l'homme du monde
Mademoiselle Berthe, voulez-vous me permettre de vous présenter mes hommages?
BERTHE, tendant la main.
Oui, monsieur, donnez.
l'homme du monde Voulez -vous m'embrasser, mademoiselle Berthe?
BERTHE
Je veux bien {puis elle réfléchit et appelle Pierre) j viens avec moi, embrasser le monsieur, parce que j'ai peur de son nez. {Mais elle réfléchît de nouveau, et décidément elle n'y va pas,)
LA MAMAN
Pourquoi refuses-tu d'embrasser le monsieur?
BERTHE
Parce que je le trouve verdâtre et limoneux.
LA MAMAN
Berlhe, embrasse-moi comme tu m'aimes.
BERTHE
Comme ça?
LA MAMAM
Plus fort! Plus fort!
BERTHE
Tu veux donc un gros, gros bibi qui ne pourrait pas passer daçs un rond de serviette !
Berlhe a mis un chapeau el une voilette de sa maman, elle se fait une visite dans la glace et elle se dit :
— Oh! madame, c'est horrible! imaginez qu'un de mes enfants a des pets-de-nonne autour du cou.
— Comment! madame, despets-de-nopne?
se répond Berthe, vous voulez dire des mandarines?
— Pardon, madame, je dis des pets-denonne. Quand on les perce, il ne sort rien.
Si c'était des mandarines, il sortirait au moins des petits noyaux. Donc, croyez-moi, madame, c'est bel et bien des pets-de-nonne que mon malheureux enfant a autour du cou.
BËRTHË
C'est très vilain de dire ces mots-là, n'estce pas, maman?
LA MAMAN
Quels mots?
BERTHE
Une petite fille bien élevée ne doit jamais les dire, n'est-ce pas, maman?
LA MAMAN
Lesquels, ma fille?
BERTHE
Chameau, cochon, gueule^ bougre et tu m'embêtes.
BERTUE
Dans un coin du cabinet de toilette, elle bougonne. Elle a 1 air d*un mauYais ange sur le pot. Elle ressemble aussi, le pot collant & ses fesses, à un escargot tout sorti de sa maison.
Je n'ai pas envie !
LA MAMAN
Si, si, ma fille, pousse. J'y tiens. Inutile de t'entêter. Je ne céderai pas. Nous resterons ici jusqu'à demain, s'il le faut. {Silence prolongé.)
BERTHE, subitement elle se dresse et triomphe.
J'ai fini, maman. Il vient de venir! 11 vient de venir!
BUCOUQUES 28o
LA MAMAN
Tant mieux, ma fille, lu vois que j'avais raison. Esl-ii beau?
BERTHE
Superbe !... Je crois qu'il a un chapeau de paille.
LA MAMAN
Comme tu es sage !
BERTHE
Oui, je sens que Nod travaille à mon joujou.
Chaque matin, à son réveil, elle dit : « Noël ! c'est dans dix jours, dans neuf jours, dans huit jours... » Ce matin, elle dit : « Noël!
c'est dans zéro jours. »
BERTHE, au désespoir..., elle vient de repasser, sur son catalogue, les joujoux qu'elle désire.
Jamais, jamais Noël ne voudra m'apporter les trois choses que je lui demande.
BUCOLIQUES âB7
LA MAMAN
Lesquelles?
BERTHE
Jamais il ne voudra.
LA MAMAN
Dis tout de même.
BERTHE
Ce n'est pas la peine que je les dise, puisque jamais il ne voudra me les apporter.
BERTHE
C'est aujourd'hui que je me marie.
PIERRE
Je veux bien être ton mari, y
BERTHE
Non, pas toi, tu ne mç donnerais pas assez d'enfants ! Imagine que je me suis commandé au Terminus un mari, pour quatre heures précises, et qu'il n'est pas encore venu. Attache-moi ce chiffon derrière; c'est la queue de ma robe de mariée.
Une jolie queue! un chiffon tout sale!
BERTHE
Oh! je ne fais pas un beau mariage.
Tu sais, Pierre, dit tout à coup Berthe, je crois que le Bon Dieu ne voudra pas nous conserver notre papa et notre maman.
A celte idée, Pierre se met à pleurer. Aussitôt Berthe, qui croit qu'elle a dit la vérité sans le savoir, fond en larmçs et quatre pelits ruisseaux coulent qu'on ne peut plus arrêter.
BERTHE
Il va loin, maman, le Irou des oreilles?
LA MAMAN
Il traverse la tête, excepté celle des sourds. Comme tu es pressée de sortir !
Ce n'est pas moi. C'est ma belle robe.
LA MAMAIV
As-tu froid?
BERTHE
Ça dépend. Qu'est-ce que tu me mettrais?
Si tu veux me mettre mon manteau neuf, j'ai froid. Quand on a froid on a la chair de poule,
des petits tas de sable sur la peau. Tiens !
pourquoi que je ne me vois plus dans la glace?
LA MAMAN
Sotte ! parce que tu fermes les yeux. Prends garde, tu te gantes mal.
BERTHE
Je fourre deux doigts dans la même guérite.
Ce gant-là n'est pas aussi pareil que Tautre.
LA MAMAN
Pourquoi fais-tu la moue? Il te déplaît, ce manchon de chèvre de Mongolie?
BERTHE
Il n'a pas de cornes.
LA MAMAN
Laisse donc cette brosse !
BERTHE
Je cherche ses poux*
Berthe ne prêle jamais sa poupée ; elle varie seulement ses façons de la refuser. Elle dit à une petite fille :
— Mademoiselle, ma poupée a la rougeole, et ça s'attrape.
Et elle dit à une grande personne :
— Moi, madame, je vous prêterais bien ma poupée ; c'est elle qui me le défend, parce qu'elle n'aime pas allçx dans le monde. '*
LA MAMAN
Berthe, laisse ta poupée à la maison. Elle est trop lourde et tu rae la donnes tout de suite à porter.
BERTHE
Il faut alors que je lui dise que nous ne pouvons la sortir à cause du mauvais temps, et, comme elle n'est pas si bête, je jetterai par la fenêtre de Teau sur le trottoir, pour lui faire croire qu'il pleut.
xxxn
Maman, allons nous promener sur le boulevard Persil.
LA MAMAN
Qu'appelles-tu le boulevard Persil? est-ce le boulevard?... {elle nomme plusieurs boulevards).
BERTHE
Malesherbes! oui, c'est le boulevard Malesherbes que je voulais dire. Je savais bien qu'il y avait de Therbe dedans.
Comme Berthe courait sur le trolloir, un chien s'est élancé d'une porte.
— J'ai eu tellement peur, dit-elle, que je me suis précipitée de m'arrêter.
BERTHE
Maman, voilà un monsieur qui a un ventre dans le dos.
LA MAMAN
C'est un t)ossu.
Et v«Bà un autre monsieur qui n'a pas de jambes et qui marche sur sa culotte, dans les cailloux.
LA MAMAN
C'est un cul-de-jatle, ma fille.
BERTHE
Merci, s'il te plaît. Et pourquoi que les soldats se disent bonjour?
LA MAMAN
Ils y sont obligés, chaque fois qu'ils se rencontrent.
BERTHE
Comme les chiens!...
LA MAMAN
Tu as toujours ta toupie?
BERTHE
Il y a lontemps que je Tai toujours.
Elle « toupite » sur le trottoir, et un coup de fouet malheureux jette la toupie dans les jambes d'un bonhomme qui pousse une petite pelle de fer au creux d'un rail de tramway.
Berthe pétrifiée voit l'homme se baisser vivement, ramasser la toupie et la mettre dans sa poche.
— Maman, maman, crie-trelle, l'homme me prend ma toupie.
Mais l'homme n'a l'air de rien.
— Vous n'avez pas vu la toupie de ma petite fille? dit la maman.
— Pas vu, rrpond sèchement l'homme qui pousse sa pelle un peu plus vite.
BCCOLIOUBS 299
— Si, si, il me Ta prise, dit Herlhe trépignant.
Le boulevard est désert. Point de sergent de ville, et Thomme s'éloigne, snr le rail, le nez bas.
— Viens, que je t'achète une autre toupie, dit la maman.
Mais la neuve ne remplace pas l'ancienne Berthe pleure d'indignation. Le soir, à table,
on ne parle que du drame. Aucun doute :
rhomme a volé la toupie.
— C'est un pauvre homme, dit la maman à Berthe. Il n'a pas de quoi acheter des toupies pour sa petite fille. Il lui apporte celles qu'il trouve dans la rue.
Mais Berthe ne pardonne pas. Pour qu'elle se calme, il faut qu'on la couche, et de son lit elle s'écrie encore :
— Si j'avais eu une bouteille de benzine, je lui aurais flanqué toute la bouteille à la figure.
BERTHE
Écoute, papa, il yavail ce soir, aux Champs- Elysées, une jpauvre femme qui ne voulait pas laisser sa petite fille monter sur les chevaux de bois. Et la petite fille demandait pourquoi. Et la pauvre femme disait:
— Parce que ça te ferait mal au cœur.
— Mais, maman, répondait la petite fille, regarde toutes ces petites filles sur les chevaux de bois. Elles n'ont pas mal au cœur.
— Si.
— Elles ont toutes mal au cœur?
~ Oui, toutes.
— Pourquoi leurs mamans les laissentelles mwiter sur les chevaux de bois?
BUCOUQUES 301
— Parce qu'elles n'ont pas été sages. C'est pour les punir.
— Oh ! alors, je ne veux pas que tu m*y laisses monter, disait la petite fille.
Et sais-tu, papa, ce qui est arrivé ensuite?
Ma maman, à moi, qui avait entendu, a donné deux sous à la petite fille, et aussitôt sa maman, à elle. Ta laissée monter sur les chevaux de bois. Preuve que tout à l'heure cette pauvre femme mentait.
LA MAMAN
Berlhe, prends donc garde, tu bouscules les petites filles !
BEKTHE
Maman, je le fais exprès.
LA MAMAN
Tu fais exprès de cogner des petites filles qui ne te disent rien ?
BERTUE
Oui, maman. Je les cogne pour les saluer après et montrer comme je suis polie en leur disant : ^ Oh! pardon, mademoiselle! w
Tandis que la maman paie le cocher, Berthe regarde le cheval qui a chaud et qui fume.
— Comme il est bien cuit, dit-elle !
Pierre et Berlhe voiturenl un tonneau de vin.
C'est Pierre le cocher et Berthe fait le tonneau.
— Hue! dit Pierre.
Mais Berthe n'avance pas.
— Hue donc! dit Pierre.
— D'abord est-ce que j'ai du vin, demande Berthe, est-ce que je suis vide? II faut le dire.
PIERRE
L*éléphant est manchot.
BERTHE
Le perce-oreille a au bout de la queue une petite fourchette pour déjeuner... Tautruche vole.
PIERRE
Non.
Si.
PIERRE
Mais non. Je sais peut-être mon histoire naturelle mieux que toi.
BERTHE
Et moi, j€ te dis que Fàutruche vole, quand elle n'a pas sa petite voiture.
BRRTHE
Jouons au chai et à la souris.
PIERRE
Je veux bien. {Aussitôt il fait fît/ fttf et s'élance sur Berthe.)
BERTHE
Mais lu te trompas, c'est moi le chat.
PIERRE
Alors, dimanche ce sera mon lour d'avoir la queue du gigot.
Cette petite bête-là, c'est un catalogue.
PIERRE
Un cloporte.
BERTHE
Et ça, un cure-oreille?
PIERRE
Un écureuil.
BERTHE
Avec quoi fait-on le pain?
PIERRE
Avec de la mie et de la croûte*
308 B0COLIOUES
BERTHE
Qu'est-ce que les poules ont sur la tête?
PIERRE
C'est leur cervelle qui sort... Je parie que tu ne sais pas ce qui vient après les quatrillions?
BERTHE '
Tu m'ennuies, les oignons... Tiens, une vieille pantoufle!
PIERRE
C'est une bouse de vache cuite au soleil.
Ah ! je croyais que c'était une vieille pantoufle, et je cherchais l'autre... pourquoi qu'il y a des gens qui se pendent?
PIERRE
Pour se faire sécher... As-tu remarqué que papa et maman se parlent quelquefois comme des petits oiseaux.
BERTHE
Oui... quinze et sept, vingt; vingt et dix, quarante-deux; quarante-deux et... •
PIERRE
Comme tu comptes mal, ma pauvre Berthe !
BERTHE
D'abord, tu ne peux pas savoir. Je compte en anglais.
XLIJl
Berlhe fait gravement des pâtés de sable aux Tuileries :
— Maman, dit-elle, est-ce qu'on peiit faire des pâtés avec la poussière des morts?
Pierre et Berthe reviennent tout chauds du cirque.
BERTHE
Oh! papa, il faisait un monde dans ce cirque, tu n'en as pas idée. Si tu avais vu le petit nain, tu te serais tordu. Est-ce que les clowns sont vivants?
PIERRE
Pourquoi se mettent-ils de la gribouillade sur la figure ?
* BERTHE
«c sais maintenant tenir un éventail, il faut faire voir le beau côté au monde.
PIERRE
Ce n'est pas un bon métier que celui de cheval : il doit courir tout le temps*
312 BUCOLIQUtSS
BERTHE
Le cheval avait un jupon de soie comme maman. La belle dame sautait dessus et le cheval ne s'occupait même pas des nibans.
PIERRE
Il faut qu'il soit bien habitué.
Il y a un cheval qui s'est piqué dans un autre.
PIERRE
Chocolat m'a regardé!
BERTHE
Je veux me marier avec Chocolat.
PIERRE
11 ne voudra pas de toi.
BERTHE
Mais moi je voudrai de lui.
PIERRE
C'est défendu à une blanche de se marier avec un noir. Les gens de la rue diraient :
vous voyez cette petite fille, c est la femme d'un nègre.
BERTHE
Ça m'est égal, puisque je l'aime,
BUCOUQUES 313
PIERRE
Pourquoi Taimes-lu plutôt que Footitt?
BERTHE
Parce qu'il n'a pas de perruque : je l'aime, je Taime.
Lui ne t'aime pas.
BERTHE
Pourquoi?
PIERRE
Parce qu'il ne te connaît pas.
BERTHE
Moi, je le connais. Je lui dirai mon nom.
Je lui dirai « Monsieur Chocolat, je m'appelle Berthe.» Alors il méconnaîtra, et il m'aimera.
PIERRE
Tu te le figures, tu te trompes.
BERTHE
Il m'aime déjà, puisqu'il m'a donné des chocolats.
PIERRE
Chocolat t'a donné des chocolats parce, que tu étais au cirque. 11 en donne à tout le monde. Mais s'il te rencontrait toute seule
dans la rue, il ne te donnerait pas de chocolats.
BERTHE
Pourquoi? 11 est très gentil.
Au cirque, oui, mais pas en ville. En ville, un nègre est toujours méchant.
BERTHE
Enfin, moi j'aime Chocolat.
PIERRE
Gourmande !
BERTHE
Ah ! tu me traites de gourmande ! tu crois donc que je veux le manger comme un chocolat ?
PIERRE
Tu m'ennuies avec ton Chocolat.
BERTHE
Et toi, tu m'ennuies avec ton Footitt. Je voudrais que Footitt n'existe pas*
PIERRE
Un jour Chocolat sera mort aussi.
BERTHE
Alors j'aimerai son tombeau... Et to ,
papa, lequel que tu préfères de tous les acteurs du cirque.
LE PAPA
Chocolat, ma fille, Chocolat sûrement.
BERTHE, modeste et rouge de plaisir.
Je crois que tu as raison.
LA MAMAN
Berthe, il ne faut jamais rester seule sur la route, à la campagne.
BERTHE
Je ne suis pas sur la route, je suis sur le trottoir d'herbe.
LA MAMAN
11 ne faut pas rester même sur le trottoir d'herbe, à cause des bœufs qui peuvent passer.
! BERTHE
Tu peux être tranquille, ma vieille, je rentrerai vite à la maison, si je vois venir un gros bœuf, ou quelque autre bête cruelle.
Berthe avait un petit chat qui toussait tant qu'il est mort. On lui en donne un autre, et voilà qu'il se met encore à tousser.
— C'est peut-être le même, dit Berthe.
Elle observe, par terre, deux insectes accouplés.
— Regardez, dit-elle, une petite bête qui en mange une autre !
Elle dit d'une mouche : « Oh ! celle-là n'est pas dangereuse ; elle ne ferait qu'une piqûre immortelle. »
Et elle dit d'une grosse marguerite au cœur jaune, aux pétales rouges : « Elle ressemble à un petit cirque. »
Elle mâche des graines, pour qu'il lui pousse des fleurs au dedans d'elle.
Elle connaît presque toutes les couleurs.
Elle dit : « C'est blanc, c'est rouge, vert, » et quand elle ne connaît pas, elle dit: «c'est sale. »
Elle a entendu dire un jour que le ciel était moutonneux, que les nuages du ciel ressemblaient à des moutons. Elle a retenu le mot, et pour n'avoir pas l'air de répéter les^ mots des autres, elle dit négligemment :
— Ce soir on dirait qu'il y a des cochons au ciel.
Elle reprend Pierre qui dit que cette pomme tombée était pendue au mur. « Les pommes ne sont pas pendues au mur, dit-elle. Elles sont pendues aux feuilles. »
BERTHE
Et qu'est-ce que je vois tout à coup ? je vois une guêpe qui sort de ma manche.
LA MAMAN
Que faisait-elle là, mon Dieu?
BERTHE
Elle était sans doute en train de se régaler avec mon joli petit bras.
Penchée au bord de la rivière, sa manche relevée jusqu'au genou de son bras, Berthe trempe dans Teau sa petite main caressante et dit:
^ — Je fais couler plus vite la rivière.
Berthe se hausse sur la painte des pieds contre le mur de l'école et réussit à glisser une lettre dans la boîte.
Puis elle attend.
— Crois-tu, me dit-elle enfin, que la lettre est déjà un petit peu loin?
BERTHE
Est-ce que le jardinier pourrait me faire une poupée ?
LA MAMAN
Non, ma fille, c'est trop difficile.
BERTHE
Pourquoi, puisqu'il sait planter des carottes qui se tiennent droites I
LU
LA MAMAN
Fais donc attention, Berlhe, tu écosses mal tes petits pois, tu en laisses tomber la moitié par terre.
BERTHE
Ce n'est pas de ma faute. Quand j'ouvre leur petite cabine, ils sautent de joie.