‹ Bucoliques (volume 2)Chapitre 4 sur 40 · LES FIANCÉS DE L'AUBERGE · texte numérisé non relu

LES FIANCÉS DE L'AUBERGE

Chaque ^oir, après la soupe, Pierre entre à l-auberge où maman Jeanne et la servante Louise finissent leur ouvrage. Si l'ouvrage ne presse pas, maman Jeanne dit à Louise :

— Laisse, petite, je ferai le reste toule seule.

Et Louise s'assied sur le banc à côté de Pierre. Ils ont peur de se toucher. Ils ne disent rien et n'en pensent pas plus long. Ils suivent le va-et-vient de maman Jeanne et ils rient quand elle dit :

— Je suis lasse comme un pauvre chien!

Des fois, ce qu'elle dit est moins drôle et ils se regardent avant de rire.

Mais elle prépare le feu du lendemain, donne encore un coup de balai et leur dit :

— Mes petits, moi je me couche; éteignez la lampe pour que je me déshabille.

Pierre, d'une bouffée, souffle la lampe.

Maman Jeanne laisse tomber sa jupe par terre et, les pieds joints, elle sort avec adresse de ses sabots. Elle y rentrera pareillement demain matin. Elle n'atfra qu'à se laisser glisser. Elle ne perd jamais son temps à les chercher et elle les trouve plus commodes qu'une descente de lit.

— Mes petits, dit-elle, je suis couchée, vous pouvez rallumer.

— Ce n'est guère besoin, dit Pierre ; moi j'aime autant ne pas rallumer

— Comme vous voudrez, dit maman Jeanne; tâche seulement, petite, de fermer la porte au verrou quand ton amoureux s'en ira, et puis, toi, petit, tâche de ne pas t'attarder longtemps, et puis, toi, petite, tâche de te

lever à quatre heures sonnantes, et puis tâchez d'être sages tous les deux. ^

Bientôt, harassée, elle dort. Ses lèvres ont cessé de remuer comme elle récitait un dernier « Au nom du Père ».

Elle n'a pas achevé son signe de croix, — mais, étendue raide sur le dos, les bras écartés, et la tête penchée, elle fait la croix

Page 1