L'ESCALIER
Son auberge vendue, maraan Jeanne tint à déménager toute seule. Elle fit plusieurs voyages, en se promenant. D'ailleurs, elle ne possédait pas un gros mobilier. Elle mit d'abord sur la charrette trois chaises, sa table, ses assiettes, et elle alla les déposer devant la maison qu'elle avait achetée pour y finir le reste de ses jours.
Il lui fallait si peu de logement qu'elle louait la chambre du bas à tante Rose et ne s'était réservé que la chambre du haut.
Les deux femmes, du même âge, vivraient tranquilles, séparées l'une de l'autre ou Tune chez l'autre, comme elles voudraient, à leur goût.
Quand maman Jeanne eut apporté sa commode, puis son linge, enfin le lit et les matelas, elle dit à tante Rose :
— Maintenant, le tout est de les monter là-haut.
— Oui, C'est le tout, dit tante Rose : il faudra une solide échelle.
— L'escalier doit être assez large, dit maman Jeanne.
— Je Tai bouché, dit tante Rose, il ne me servait à rien.
— Que me cornez-vous là? dit maman Jeanne.
— Je ne corne ni ne flûte, dit tante Rose :
J'habite la chambre du bas que vous me louez et je n'ai jamais besoin de l'escalier qui mène à celle du haut. Donc je le bouche, afin que nous restions.chacune chez nous.
— Et moi, dit maman Jeanne, j'entrerai sans doute et je sortirai par la fenêtre?
— C'est votre affaire . Vous ne comptiez point, je suppose, que je vous laisserais passer et repasser chez moi, à toute heur-e et toute la journée et toute votre vie. Autant vaudrait
loger sur la place de TÉglise. Dieu merci! je paye votre cliambre suffisamment cher pour que personne ne m'y dérange. Diminuez-moi d'abord et on tâchera de s'entendre.
— Par exemple ! dit maman Jeanne révoltée, j'aimerais mieux grimper à même le mur.
— Au revoir, ma belle, dit tante Rose.
Et elle lui ferma la porte au nez. Maman Jeanne, étourdie, baiss^^it les yeux vers la terre.
— Voilà! disait-elle, ce matin j'avais deux chez moi : mon auberge là-bas, au bord de la rivière, et une chambre ici, dans cette maison qui m'appartient, et ce soir, je n'ai plus de chez moi.
— Comprenez, si vous pouvez, dit-elle au menuisier qui passait et s'arrêta, mais c'est comme ça : je n'ai plus de chez moi du tout.
— Tante Rose s'amuse, dit le menuisier : elle vous ou\Tira.
Tante Rose n'ouvrit pas. Elle se garda même de se montrer et les voisins frappèrent vainement à sa porte.
— Elle croit me faire bisquer, dit soudain maman Jeanne ; mais c'est moi qui la ferai bisquer. Si elle a sa tête, j'ai ma tête aussi.
— Retournez à Tauberge, lui dit-on, ou venez avec nous, car la nuit tombe.
— Non, merci. Quand on n'a plus de chez soi, on couche dehors. Je coucherai dehors, devant sa porte, sous ma fenêtre. On verra bien la plus maligne.
— Elles sont folles toutes deux, dit le menuisier; ça les regarde.
— Vous vous figurez que je plaisante, lui dit maman Jeanne. Donnez-moi seulement un coup de main pour dresser mon lit et je m'installerai, pas plus tard que tout dç suite.
Chacun l'aida volontiers. Le lit fut placé d'aplomb, deux pieds sur la droite, deux sur la gauche du ruisseau. Maman Jeanne alluma sa lampe à cause des voitures.
— Et pour lire votre journal, lui dit-on.
Mais elle ne savait pas lire.
Elle trottait d'un pied de ménagère, au milieu de ses meubles, comme dans une cham-
bre ordonnée et spacieuse. Il ne lui manquait que des murs.
— Quel dommage que le ciel se couvre !
dit le menuisier, vous auriez un beau clair de lune.
— Il me ferait mal aux yeux, dit maman Jeanne.
On lui souhaita en riant une bonne nuit.
Elle répondit sans rire :
. — Et vous pareillement, bonsoir.
Elle tapot^ Toreiller, Tédredon et elle se signait, déjà glissée entre les draps, lorsque la tante Rose parut sur sa porte.
— Allons, dit -elle, c'est fini, maman Jeanne. Je vous ai assez taquinée et je vous rends votre escalier.
— Trop tard, ma fille, dit maman Jeanne, qui nouait les brides de son bonnet. J'ai pris mes précautions pour cette nuit. Demain nous causerons avec Monsieur le juge de paix.
— Vous boudez? dit tante Rose inquiète.
— Me laisserez- vous dormir, à la fin ? dit maman Jeanne, qui lui tourna le dos.
Un cercle de curieux se formait, et des
gens couchés comme leurs poules se relevaient pour la visiter. Les paupières fermées, elle ne répondait plus.
— Vous n'êtes guère à plaindre, lui dit quelqu'un, si je m'écoutais, moi, Tété, je coucherais souvent dehors, par peur des puces.
— Elle dort, dit un autre.
— Elle ne dormira pas longtemps, dit le menuisier ; j'ai senti une goutte de pluiç.
Ils allongèrent le bras, la main planante, et dirent :
— Elle va sauter de son lit tout à Theure, comme un chien mouillé.
Ils se trompaient. Maman Jeanne, pelotonnée, ne bougea pas, quand une petite pluie fine se mit à tomber. Elle rêva qu'il faisait grand vent.
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COUSINE NANETTÇ
COUSINE NÂNETTE