LUI
BERTIIK
Et (,*a, c'est une roate nationale?
LA MAMAN
Celle où nous marchons, oui.
BERTHE
J'aime mieux les roules nationales que les petites routes.
LA MAMAN
Ah!
BERTHE
Parce qu'au moins il y a de la place pour cracher.
LA MAMAN, elle se promène avec Berthe dans tes allées du jardin.
Oh ! qu'est-ce qui peut bien manger comme ça les feuilles de nos choux?
Ah! maman, cette fois, je te jure que ce n'est pas moi... Veux-tu que nous cherchions |
s'il y a un chou dans une position jntéres- I
santé?
LA MAMAN, elle raconte au papa.
J'en suis encore pâle. Il y avait une couleuvre au milieu du chemin. Elle était roulée comme un fouet. Elle a filé quand je Tai vue.
BERTHE
Moi aussi, je lai vue.
LA MAMAN
Ah ! non, j'étais entre la couleuvre et toi et je te l'ai cachée. Tu aurais eu trop peur. Tu aurais crié comme un petit porc qu'on met dans le train. Tu n'as rien vu*
BERTHE
Si, maman.
LA MAMAN
Non, Berthe*
Puisqu elle était roulée comme un fouet, je l'ai bien vue.
LA MAMAN
Berlhe !
BEÏJTHE .
Je t'assure que j'ai vu quelqtle chose. Je ne sais pas si j'ai vu la couleuvre. Mais, en tout cas, j'ai vu le manche.
Elle n'ose pas aller revoir la couleuvre morte, et elle veut y envoyer une petite fille, et elle lui dit : •
— La bonne va vous accompagner. N'ayez pas peur, la couleuvre est morte.
— Venez av-ec nous, dit la petite fille.
— Non, pas moi, dit Berthe. Si j'y allais, la couleuvre serait capable d'être encore vivante.
LA MAMAN
Tu t'amuses, Berthe?
BERTHE, mélancolique.
Oh ! pas guère.
Que fais- tu?
BERTHE
Je réfléchis quelque chose.
LA MAMAN
A quoi joues-tu toute seule?
BERTIfE
A m'ennuyer.
LA MAMAN
•Ne mets pas ça à ta bouche, c'est du poison qui te ferait mourir.
BERTHË
Oh ! moi, jene tiens pas à la vie.
Berthe, si fraîche et si jolie qu'on en mangerait, est assise par terre à côté de sa maman et elle coud comme une grande dame.
Elle coud de la vraie toile avec une vraie aiguille et du vrai fil. Elle pousse l'aiguille dans la toile, et le fil passe et repasse tout entier, et elle ne veut jamais que la maman noue le fil.
— Comment veux-tu que je couse, s'il y a un nœud? dit-elle.
— Moi, je fais un nœud, dit la maman.
Et comme il serait long d'expliquer pourquoi, elle ajoute :
— Chacun ses habitudes. Les uns préfè-
renl coudre sans nœud, les autres avec un nœud.
— Avec un nœud on coud mal, dit nettement Berthe.
Et comme elle lève les yeux pour voir si on la regarde, elle se pique un peu. Elle Fa senti à peine.
Va-t-elle pleurer? va-t-elle rire?
Cela dépend d'un rien, d'un geste de sa mère.
Elle ne sait plus. Elle s'informe :
— Elle est méchante, l'aiguille, dis, maman ?
— Mais non, ma chérie, elle est gentille, au contraire. Tu vois bien qu'elle veut jouer.
Elle cogne à la porte de ton doigt. Elle demande poliment: « Peut-on entrer? » Et il faut que tu lui répondes, gracieuse et d'une voix douce : « Entrez, mignonne ! »
— Ah r que c'est drôle ! dit Berthe qui se décide à rire de bon cœur.
Puis elle se remet à l'ouvrage, elle coud d'un air travailleur et elle attend que de nouvau l'aiguille la pique, et dès qu'elle sent quelque chose :
— Entrez, mignonne ! dil-elle.
— Bravo, dit la maman, de cette manière il n'y a aucun danger.
Berthe éclate de rire. Elle s>muse beaucoup. Elle s'amuse même trop et devient imprudente. Comme, à son gré, Faiguille rie pique pas assez souvent, elle l'aide et voilà qu'elle jette un cri.
Cette fois, Faiguille a pénétré. Une goutte de sang perle au bout du doigt et la main s'agite dans l'air. On dirait qu'une rose s'est blessée à son épine.
Mais tandis que vite la maman suce le doigt et souffle dessus, Berthe, ses petites épaules secouées comme si elle avait une petite cascade dans le cœur, répond tout de même :
— En-entrez, mi-ignonne !
— Ma petite fille, je t'assure que les vers de terre ne sont pas sales.
I — Maman dit que, si on y touche, ça fait
I venir des boutons.
— Ta maman dit du mal des vers parce qu'elle en a peur. Toi, tu es plus brave.
— Je Tespère bien, dit Berthe. Alors, papa, je peux les flatter ?
— Comme les lapins, comme ton chat, comme le chien.
— Est-ce que je peux les embrasser ?
— Si le cœur t'en dit. Il faut aimer toutes les bêtes.
Comme il a plu toute la nuit, soit qu'ils se plaisent imprudemment dehors, soit qu'ils
chercheat, égarés, leur trou, de grands vers sillonnent ce malin le sable des allées. Berlhe suit leur trace fraîche, les récolte par le milieu, et les met dans son tablier.
Après les avoir longtemps promenés et bercés, elle s'assied et les regarde. Elle lés tripote, les presse et les vide de la terre brune dont ite se nourrissent. Puis, de ses doigts déjà habiles à coudre, elle façonne, avec les vers, des bagues, des bracelets, des colliers et des cravates. Il ne semble plus que le ver se torde, c'est elle qui le noue et le dénoue à sa fantaisie.
Tantôt elle pétrit une pâte inerte, tantôt elle tire et lever s'allonge et vit toujours.
Maintenant, c'est un petit fouet, qu'au bout de soïi bras nu qui sert de nmnche, Berthe fait tournoyer, plus vite, encore plus vite, jusqu a ce que le petit fouet se rompe et perde sa mèche.
Berthe fait avec moi sa première partie de pêche et elle porte joyeusement sa ligne, c'està-dire une ficelle avec un bâton. Je n'ai rien mis au bout de la ficelle, ni hameçon, ni épingle tordue, de peur que Berthe ne se pique, mais elle croit, puisque je le dis, que sa ligne est une vraie ligne comme la mienne. Elle ne connaît pas les hameçons, elle sait mal à quoi me servent mes amorces ; elle suppose vaguement que je les distribue comme des graines aux oiseaux, et elle me demande si je veux lui en prêter une.
-— Pourquoi faire ? lui dis-je; quand le poisson a très faim, il préfère la ficelle.
— Ah! dit Berthe.
Installée au bord de la rivière, à la meilleure place, elle remue sa ficelle dans Teau et je peux, non loin d'elle, pêcher tranquille.
Aucune chute n'est à craindre.
Comme j'attrape un poisson, Berthe tire aussi sa ficelle et dit :
— Est-ce qu il y en a un après la mienne ?
— Non, tu as dû le manquer. Repose ta ligne.
Elle la pose à peine et tire de nouveau.
— Regarde, dit-elle, sûr, il y en a un cette fois.
— Petite sotte, lui dis-je, tu pêches trop vite ! Donne au poisson le temps de mordre, et laisse ta ligne dans Teau.
— Dieu merci, dit Berthe, ma ficelle est pointant assez mouillée.
Elle patiente encore un tout petit peu, puis, libre de ne plus pêcher si ça Fennuie, elle quitte la place et va vers l'arrosoir où je jette mes poissons. Les uns, vifs, nagent au fond et tournent comme si l'arrosoir était un cirque; les autres, oppressés, de guingois, bâillent à fleur d'eau. Et c'est ce qui amuse le
plus Berthe, de les voir ouvrir et fenner lentement la gueule.
— Ils avaient soif, dit-èlle.
Le goût de la pêche lui revient.
Elle réfléchit qu'elle ferait beaucoup mieux de pêcher ces poissons qu'elle voit, que ceux de la rivière qu'on ne voit pas.
Aussitôt elle trempe toute sa ficelle, JUS7 qu'au bâton, dansTarrosoir. - '
, — Je t'avertis qu'ils se méfient, lui dis-je* Je les ai déjà pris et je doute que tu les reprennes. • >
— D'abord, toi tu n'en sais rien, dit Berthe. Peut-être qu'en buvant l'eau de l'arrosoir ils vont avaler ma ficelle.
La campagne se sèche, après la pluie, au soleil reparu. L'air léger, les odeurs lièdes, les feuilles humides, le chant clarifié des oiseaux, tout nous invite, Berthe et moi, à notre promenade quotidienne.
De chaque côté de la route, des ruisseaux d'orage, partis d'un élan fou, se calment peu à peu, ne sont bientôt plus que des flaques et la terre les boit. La perle d'eau qui brillait à la pointe du brin d herbe, glisse, fond et s'éteint. Si je passe trop près d'une branche, elle m'accroche et me bénit de toutes ses gouttes/
I^ nature rit de s'être fâchée sans motifs et se pardonne. Elle redevient communicative et attendrissante. On a moins ie peine que jamais à l'aimer.
BIJCOUOUES 341
C'est pourquoi j'évite, avec précaution, les limaces qui traversent la route au risque de se faire écraser et, du bout de ma canne, je les jette hors de péril, dans Therbe. .
Elles se ferment comme des rondelles de caoutchouc et sécrètent, de stupeur, une mousse onctueuse.
Mais Berthe arrive.
Elle marche derrière toute seule, et me suit à pas menus et la main libre. Dès qu'elle voit une des limaces que j'ai sauvées, elle s'arrête:
— Oh! oh! limace, où vas-tu? lui dît-eUe, en la prenant à pleins doigts. Tu désobéis comme moi, quand je monte sur les bords du canal. Tu t'égares, et tu ne pourras plps rentrer ce soir à la maison. C'est bien heu-, reux que je passe par ici, et que je te rattrape pour te remettre dans le bon chemin,, au milieu de la route.