LE PAPA, LA MAMAN, PIERRE, BERTHE
LA MAMAN
CETTE pièce d'eau est ma terreur»
Vidons-la.
LE PAPA
Pourquoi? Nous serons heureux de ravpir en plein été, aux grandes chaleurs.
Elle rafraîchira le jardin. D'ailleurs, tranquillise-toi. Je pose solidement mes fils de fer; les enfants ne passeront pas.
LA MAMAN
Tu m'assures qu'il n'y aura aucun
danger?
LE PAPA
Veux-tu que je mette un fil de plus?
LA MAMAN
Oui. La moindre inquiétude me voilerait le charme de cette campagne.
LE PAPA
J'ajoute deux fils. [Au petit Pierre.) Appuie-toi. Rien ne bouge. Essaye de te glisser entre les fils. Un chat même y renoncerait. Tâche d'enjamber. Ouiche!
Je te conseille de doubler tes assiettes de soupe pour grandir, mon garçon. Ça va-t-il ainsi, maman?
LA MAMAN
Très bien. Avons-nous prévu tous les accidents possibles?
LE PAPA
Le feu et l'eau étaient seuls à craindre.
Tu réponds du feu?
BUCOLIQUES l65
Là maman
On n'allume du feu qu'à la cuisine et les enfants n'y vont jamais.
LE PAPA
Reste Teau, et il me semble que j'ai pris contre elle les précautions nécessaires.
LA MAMAN
Enfin, je dormirai sans trouble.
LE PAPA
Que ce fil de fer abîme donc les mains!
Il noircit la peau, coupe le doigt et casse l'ongle.
LA MAMAN
A la bonne heure, tu as bien travaillé. Je t'embrasse pour ta peine.
Et leurs visages se touchent presque quand Us entendent le bruit sourd d*une chute. Ils tournent vivement la tête. Le père se précipite, affolé. La mère dit : Oh! oh! avec détresse^ et tremble^ tremble ,
l66 BUCOUQUES
comme si son corps était tout en feuilles. Mais déjà le père a saisi par les pieds et relevé la petite Berthe tombée dans un baquet, un étroit baquet oit s'égoutte la pompey et dont ils ne se défiaient pas plus que d'un boL
LA MAMAN
COUCHE-LA... de côté! vite, une serviette, un médecin, le pharmacien !
LE PAPA
Rien... n'est rien... ce n'est rien. La petite fille n'est pas tombée. C'est le papa^ le papa...
Mets4a sur mes genoux, que je l'essuie.
Ohl ces cheveux collés, ces yeux blancs!
Et elle venait de manger.
LE PAPA
Elle suffoque; elle en a avalé un peu.
LA MAMAN
Donne-lui des claques dans le dos.
LE PAPA
Crache, crache, ma petite. Le méchant
papa te bat. Crie! criel Elle crie. Tant mieux, tant mieux.
Lk MAMAN
Elle revient. Elle n'a presque pas rendu.
LE PAPA
Ccst fini. Dis que c'est fini, Berthe. Je Pai ramassée à temps.
Elle grelotte, toute mouillée.
LE PAPA
Change-la au soleil. Je frotterai ses membres, sa poitrine avec un linge bien sec. Elle se calme. Elle n'a plus dans les yeux qu'un reste de surprise.
Maintenant, je ne redoute que les suites^ une indigestion.
LE PAPA
Je crois que nous en serons quittes pour l'angoisse. Une fois de plus, nous l'aurons arrachée k la mort.
LA MAMAN
Et, cette foisy c'est toi qui la sauves.
LE PAPA
Je suis content, comme si, à mon tour, je venais de la mettre au monde.
LA MAMAN
Quelle secousse 1 Laisse-moi pleurer, afin que mes nerfs se détendent.
LE PAPA
Pleure. J'avoue aussi que les paupières me picotent.
ELLE sourit. Elle se réchauffe. Ses joues se colorent. On dirait qu'elle veut s'endormir de lassitude.
LE PAPA
Je préfère qu'elle remue. Mets-la par terre.
BUCOUQUES 169
LA MAMAN
Elle chancelle. Marche doucement, Berthe!
LE PAPA
Elle n'a rien de noyé. La voilà qui trotte comme une aiguille à secondes.
LA MAJf AN
Est-elle gentille ! Prenons garde. Elle va droit au baquet.
LE PAPA
Berthe, qui a fait la culbute dans le baquet ?
BERTHE
C'est Berthe.
LE PAPA
Tu vois ce qui arrive quand on désobéit.
Pauvre petite ! nous ne lui avions rien défendu.
hé PAPA
Tu ne toucheras plus au baquet.
170 BUCOUQUES
BERTHB
Pu toutouche au baquet.
LE PAPA
Et qui t^a tirée du baquet ?
BERTHE
C'est maman.
LE PAPA
Mais non, vilaine ingrate, c^est papa.
LA MAMAN
Elle dit que c'est moi, parce qu'elle n'a vu clair que dans mes bras, lorsque je lui changeais sa chemise. Qui t'a déshabillée, Berthe?
BERTHE
C'est papa.
LE PAPA
Elle confond. Elle reste légèrement étourdie. Qu'importe? elle vit.
LA MAMAN
Grâce au ciel I Je déteste les patenôtres, mais j'ai envie de prier, de remercier quelqu'un.
LE PAPA
On a beau être un esprit fort. D'habitude^ le mot providentiel me choque. Pourtant il vient de se passer quelque chose d'extraordinaire. Berthe jouait souvent autour du baquet, seule et loin de nous. Son frère même jouait d'un autre côté.
LA MAMAN
De temps en temps, j'appelais : Berthe r Berthe!
LE PAPA
De temps en temps! Mais le malheur qui guette, profite d'une minute de distraction.
Par hasard ou par miracle, nous étions là au moment fatal.
LA MAMAN
Je t'en prie, n'insinue pas que c'est de ma faute.
LA PAPA
C'est de notre faute, ou plutôt ce n'est de la faute à personne. Pour dire la vérité, nous n'avions peur que de la pièce d'eau.
La pièce d'eau, unique ennemie, nous hyp*
notisait. Nous ne songions qu'à ses menaces, et tandis que je la treiliissais de mes fils de fer, le baquet sournois attirait l'accident.
LA MAMAN
Qui pouvait imaginer cette mauvaise chance ?
LE PAPA
Je t'engage à nous plaindre.
LA MAMAN
Le baquet contenait-il un verre d*eau? On la boirait.
LE PAPA
Précisément. S'il avait été plein, Berthe y aurait seulement trempé ses menottes, debout. Il était presque vide. Elle a dû se pencher et basculer.
LA MAMAN
Je vivrais un siècle avant d'oublier ses deux petites jambes qui battaient Tair, et ton mouvement si rapide que je me sentais inutile et que, plantée, je ne respirais plus, dans la crainte de te gêner. Les hommes
perdent moins facilement la tête que les femmes.
LE PAPA
Je t'assure que j'ai couru et agi d'instinct.
LA MAMAN
Jamais elle n'en serait sortie toute seule!
LE PAPA
Comment veux-tu qu'une enfant de son âge?... Quel âge a-t-elle au juste?
LA MAMAN
Deux ans, quatre mois et huit jours.
LE papa' Parbleu! Son nez portait au fond du baquet. Son visage seul baignait. Ses mains n'avaient aucune prise. Du reste, remarquele, quand un enfant qui tombe se fait mal, il ne veut pas se relever. Et Berthe ouvrait la bouche au lieu de la fermer.
LA MAMAN
Je frissonne. Devine à quoi je pense :
aux tableaux piqués le long de la Seine et
qui portent, écrites en grosses lettres, des instructions pour ranimer les noye's. On se garde de les lire. Ah ! je les lirai et relirai désormais.
LE PAPA
Oh I moi, je savais. Berthe hors de Teau ne m^embarrassait plus.
LA MAMAN
C'est égal, procurons-nous un dictionnaire où se trouvent ces renseignements pratiques.
LE PAPA
D'abord, couvrons le baquet.
LA MAMAN
Brise-le, jette-le.
LE PAPA
Toujours les moyens extrêmes! Outre que son propriétaire nous le réclamerait^ la place de ce baquet est sous la pompe.
LA MAMAN
Il nous rappellera sans cesse cette Journée maudite.
BUCOUQUES I7S
LE PAPA
Sa vue nous servira de leçon.
Alors bouche-le hermétiquement.
LE PAPA
Espères-tu que je bâtirai une maison dessus? Quelques vieilles planches suffiront.
LA MAMAN
Cesse de plaisanter. Le ciel me paraît moins pur qu'avant. Il s'obscurcit d'une teinte terreuse, lugubre.
LE PAPA
Regarde plutôt ta petite fille gambader dans les allées. Elle ne se ressent de rien.
Le Dieu des ménages nous protège. Mérite ton bonheur et fais-lui joyeuse mine, sinon il se détournera de toi. Il te comble et le ruban qui nouait les cheveux de Berthe s'est dénoué dans le baquet, afin que tu puisses k sécher,le baiser et le garder précieusement.
LA MAMAN
COMME on les aime ! mais nous sommes environnes de pièges. Loin de nous reposer dans une sécurité fausse, redoublons d'attention, et puisqu'il est indispensable que tu ailles à ton bureau, que je couse une heure ou deux par jour, que la bonne fasse son ouvrage, il faut que tu achètes un chien, de ceux qu'on dresse à sauver les enfants, un chien de race docile, qui nous supplée.
LE PAPA
Et nous le médaillerons chaque fois qu'il nous rapportera Berthe ou Pierre par la culotte ou la robe.
LA MAMAN
Je me tais : Je cause avec Pierre. Écoute, mon petit Pierre. Tu as vu tomber ta petite
sœur dans le baquet. Tu ris. Je te défends de rire. Ton rire m'afflige.
PIERRE
Je te jure, maman, que je ne Tai pas poussée.
LA MAMAN
Il ne manquerait plus que cela. Personne ne t'accuse. Sans ton père, Berthe mourait.
Allons, ne pleure pas. Donne tes deux mains ; montre tes yeux et réponds comme un homme. Au cas d'un nouvel accident, si Berthe retombait devant toi, dans Teau, par exemple, dans le feu ou sous une voiture, que ferais-tu?
PIERRE
Moi, je saurais bien me relever, maman.
Pierre, il s'agit de Berthe, que ferais-tu pour Berthe?
LE PAPA
Laisse-le, il ne se rend pas compte, tu le tourmentes.
1 78 BUCOUQUES
LA MAMAN
Il faut qu'il comprenne. Pierre, tu es raînéy le plus grand, le plus sage...
PIERRE
Ouiy maman, et je dois toujours céder.
LA MAMAN
Attends donc que j'aie dit ce que je veux dire. Nous mettons Berthe sous ta protection. Nous te la confions.. Surveille-la en gardien responsable et, dès qu'elle tombe, relève-la sans hésiter une seconde.
PIERRE
Et si elle est trop lourde, maman?
LA MAMAN
EflForce-toi quand même de la relever et appelle-nous à ton secours.
Je t'appellerai, maman.
LA MAMAN
Moi ou ton papa.
BUCOUQUES 179
PIERRE
Est-ce que je peux appeler aussi la bonne?
LA MAMAN
N'importe qui, pourvu que tu cries. Crie afin que je t^entende.
PIERRE
Maman! maman! Comme ça, maman?
LA MAMAN
Plus fort.
PIERRE
Comme quand tu me grondes?
LA MAMAN
Des fois tu t*en moques. Crie aussi fort que tu pourras.
PIERRE
Comme si j'étais perdu dans les bois.
LE PAPA
Raidis-toi sur la pointe des pieds, gonfle ta gorge, jette toute ta voix.
1 8o BUCOLIQUES
PIERRE
Comme quand j'ai tellement envie d'un joujou que ça me fait mal au ventre.
LA MAMAN
Oui, c'est ça, ou plutôt comme quand tu as mal au ventre la nuit et que tu nous réveilles, brusquement, d'un seul cri de douleur.
PIERRE
LA MAMAN
s-TU bien dormi, cette nuitr
PIERRE
J*ai dormi à chaque instant.
LA MAMAN
As-tu fait de Jolis rêves?
PIERRE
J'ai rfivé que j'avais une tête grosse comme une bille et que je glissais sur le parquet avec des pattes de poulet.
l82 BUCOLIQUES
BBRTHE se réveille et se dresse dans son Ut à elle.
Pierre, veux-tu que j'aille dans ton lit à toi?
PIERRE
Non, Berthe, on s'embrouillerait.
PIERRE
•T^u vois ce joujou?
^ Br:RTHE tend les mains.
Oui.
PIERRE
Je te le donne, il est à toi.
BERTHn prend le Joujou.
Merci .
PIERRE reprend le Joujou.
Redonne-le moi, que je te montre comme je te le donne. Tiens, regarde, je te le donne pour de .vrai. Ce n'est plus mon joujou.
BUCOLIQUES l83
C'est ton joujou. Je ne te le prête pas, tu comprends, je te le donne, je te le donne.
BERTHE
Oui.
PIERRE
D'ailleurs, écoute, tu n'en as pas besoin et je te donnerai, un autre matin, quelque chose de bien plus beau.
PIERRE, lui dis-je, quand on ne demande rien, on a toujours quelque chose.
C'est là une idée qui l'étonné d'abord.
Puis il l'admet. Soit. Il ne demandera plus rien pour lui. Mais, de peur que sa discrétion ne passe inaperçue, il me dit de temps en temps, d'un air dégagé :
— Tu devrais bien acheter quelque chose... pour ma pauvre petite sœur!
LA MAMAN
PUISQUE tu es vilain, tu n*auras pas de dessert.
Maman, j'aime mieux te le dire, cherche une autre punition. Je n*y tiens plus au dessert, non, je t'assure, même à la crème.
Tu ne me priverais pas en ne m'en donnant pas. Tu peux m'en donner.
LE PAPA
POUR cette fois, je te pardonne, mais la prochaine fois, tu seras mis en pénitence une heure; si tu recommences, tu y resteras le double; et ainsi de suite, en augmentant. Saisis-tu?
BUCOUQUSS l85
PIERRE
Ohl oui^ mon vieux papa, c'est admirable!
LA MAMAN
POURQUOI ne ramasses-tu pas vite ta sœur, quand elle dégringole dans Tescalier?
J'attends qu'elle ait fini de tomber.
BERTHE est malade. Elle ne cesse d'avoir quarante degrés de fièvre. Nous sommes très inquiets et, pour qu'elle avale ses potions, je lui promets, chaque
matin, un joujou neuf, et chaque soir, je rapporte ou une voiture de laitier, ou un chien qui saute, et toutes les poupées que le génie des bazars peut inventer. Mais les joies de la petite ne durent guère. Elle n*a plus la force de jouer. Elle n'a que la force de regarder, à travers les mailles du filet de son lit, ses joujoux rangés sur une table. Elle ne va pas mieux. Elle ne va pas mieux! Nous n'y comprenons rien, Pierre non plus. A plat ventre, il regarde auifsi les joujoux, ces richesses inutiles auxquelles sa sœur défend qu'on touche.
— C'est pourtant à mon tour, dit-il, d'être malade.
COMME la maman reste au chevet de la petite sœur, il faut que je sorte Pierre.
— Je te remercie que tu me sors, dit-il.
Il danse de plaisir, très fier, et je lui dis :
— Tu comprends, c'est un honneur de sortir avec moi. Aussi n'emporte ni cerceau, ni ballon, ni pelle, ni ficelle. Ça nous gênerait. Tâche de n'avoir aucun besoin et surtout ne demande rien.
— Alors, dit Pierre, j'emponerai ma canne.
— Pourquoi faire? Tu peux casser une glace ou me crever un œil. Nous marcherons tous deux, droits, la main dans la main, comme un seul homme. Nous causerons, et si tu veux, nous profiterons de notre promenade pour mettre au courant quelques visites arriérées. Il y a des mois qu'on en doit une à nos vieux amis les Bernard.
— Ah 1 oui, dit Pierre sérieux, ce sera plus amusant.
Il a l'air convaincu. Je V « achève » en lui disant :
— A ton âge, il ne faut pas être égoïste.
l88 BUCOUQUES
IL est en retard. On a oublié de lui donner des idées nettes sur Dieu, sur les religions, sur la mort. Il ne connaît que la vie. Il a vUy mais de loin, des enterrements qu'il confond avec les cavalcades, et c'est la première fois qu'il croise de si près cette voiture noire^ ces chevaux noirs, ces hommes noirs.
— Salue, lui dit la maman.
— Pourquoi saluer?
— Salue. Je t'expliquerai après.
Pierre ôtc son chapeau et dit avec force :
— Salut, messieurs I
La petite sœur a entendu. Son frère s^amuse. Amusons-nous I Et elle s'écrie :
— Je veux voir la mariée, je veux voir la mariée!
PIERRE
1 1 tu veux, Berthe, nous allons jouer à la montre.
LA MAMAN
Je vous ai défendu de toucher à la montre.
PIERRE
Nous n'y touchons pas. Nous jouons à la regarder, sur la table. Berthe, prends la petite aiguille, moi, je prends la grande.
Allez, une, deux, trois, regardons l
PnSRRE
u'est-ce que c'est que ça ?
LA MAMAN
Un sanglier.
PIERRE
Mort?
LA MAMAN
Naturellement, puisque c'est un sanglier de bronze.
PIERRE
Il a donc fait des actes d'éclat, pour le mette en statue? Et ça?
LA MAMAN
C'est Louis XIV, qui a régné soixantedouze ans.
Il devait rudement bien régner.
PIERRE
^apa! tu as l'air aussi embêté que Robinson Crusoé.
LE PAPA
Laisse, je travaille.
PIERRE
Travaille, travaille, mon vieux papa, pour gagner le gros lot, le grelot, comme dit Berthe.
LE PAPA
Et toi aussi, Pierre, travaille, et je te promets que, si tu travailles bien, je te mènerai à TOdéon voir le Malade imagi^ naire^ et qu'après nous irons souper.
PIERRE
Dans une brasserie?
LE PAPA
Oui, dans une brasserie, une vraie brasserie, chez Pousset.
Ce nom fameux étonne Pierre et fait passer un nuage sur sa figure réjouie, et ce n*est pas sans inquiétude qu'il demande :
— Est-ce qu'on verra Togre ?
PIERRE, qui sait déjà lire, lit toutes les enseignes de la rue et sa maman les lui explique.
— Comprends-tu, dit-elle, après une longue explication^ ce que signifient ces ces mots : Assurance sur la vie?
— Oui, maman, c'est un monsieur qui vient nous dire quel jour on va mourir.
IL a très bien appris ce matin, me dit sa maman au déjeuner. Tu peux l'interroger. Voyons, Pierre, qu'est-ce qu'on appelle un substantif?
— Oh ! maman, dît Pierre, veux-tu pas parler de ça à table I
BUCOLIQUES ig3
Il applique une méthode personnelle à ses études historiques. Il serre dans ses doigts les feuillets d'un règne et, par leur épaisseur, il voit tout de suite si ce roi de France a duré longtemps.
Il éclate de rire parce que je lui dis que la terre, la terre sur laquelle il marche, est ronde comme cette pomme.
Quelle farce I
— Quand je serai grand, dit-il, je n'écri* rai qu'avec des lettres majuscules.
Absorbé, il compte du bout des lèvres :
— Papa, papa, à ton idée, est-ce qu'il y a cent mille cacas dans la voiture à vidanges?
Il s'étonne qu'un verbe puisse avoir deux compléments directs. On ne lui donne ja* mais, à lui, deux joujoux ensemble.
Chaque fois qu'il fait la preuve d'une
soustraction et qu'elle est juste, il n'en revient pas.
Il voudrait inventer un chiffre que personne ne connaisse, un chiffre au delà des quatrillions.
Il n'a pas encore commencé le latin. Il n'a commencé que le patois.
II vient de lancer une flèche si haut, que cent mètres de plus, elle touchait le ciel.
II dit à une dame décolletée : « Est-ce votre peau que vous avez là, ou un maillot de cirque? »
Brusquement il s'écrie : « Moi, je suis un adulte I moi, je suis un adulte I » Et il fat tournoyer sur sa tête son tomahawk en os de gigot.
PIERRE répète à saUété :
UN petit lac s'appelle étang ou mare, un petit lac s'appelle étangoumare , un petit lac
Là maman
Bien, bien ; tu dois le savoir maintenant :
Re'ponds : Comment s'appelle un petit lac?
PIERRE
Je ne sais pas.
J^ if.
LA MAMAN
TU vas voir, papa, les progrès de Pierre.
Écoute, Pierre, je dis :
L'oiseau chante une chanson.
Oui, maman.
LA MAMAN
Quel est le verbe?
PIERRE
Le verbe, le verbe... le verbe, c'est chante.
LA MAMAN
Bien. Et quel est le sujet?
PIERRE, sansbétiter.
L'oiseau.
LE PAPA
Bravo 1 Bravo!
LA MAMAN, qui triomphe.
Tu Tentends, papa? Très bien, mon Pierre chéri. En effet, qui est-ce qui chante?
PIERRE
L'oiseau.
LA MAMAN
Naturellement. Donc, V oiseau est le...?
PIERRE, sans hésiter.
Le complément direct.
LA MAMAN, désolée.
Âhl le gros bête qui gâte touti
LE PAPA
Dame, c'est ta faute. Pourquoi insistestu?
LA MAMAN, elle dicte.
IL se défendit avec le courage d'un lion virgule...
PIERRE
Comment? rien qu'une virgule après le roi des animaux?
POURQUOI, maman, que tous les employés qui crient le nom des gares se ressemblent?
LE MAMAN
Parce que c'est le même. Il fait le voyage avec nous, dans notre train.
PIERRE
Ah!... Ce chemin de fer qui s'en va, il est arrivé après le nôtre ?
LA MAMAN
Oui.
PIERRE
Et il repart avant nous?
LA MAMAN
Dame I tu vois.
PIERRE
Alors, ce n'est pas juste.
PIERRE
CE soir, à quatre heures, je jouerai zavec Antoine.
On ne dit pas : je jouerai zavec Antoine, c'est au futur.
PIERRE
Oui, maman, je me trompais, ce n'est pas avec Antoine, c'est avec François que je jouerai.
4 jf
LA MAMAN
u ne veux plus me donner la main?
PIERRE
Non, je suis trop grand. Ça pendrait.
PIERRE
H ! maman, dis-moi que j'en ai un ?
Un quoi?
FIRURE
Un poil sous le bras.
LA MAMAN
Veux-tu te taire !
PIERRE
Oh! dis, maman, je t'en supplie, rien qu'un !
PIERRE
VA, va, je sais bien qu'une maman n'achète pas ses bébés.
LA MAMAN
Ah! et comment les trouve-t-elle, s'il te plaît?
PIERRE, brandlMant m Première Année d'Bietotre NatureUe.
Va, va» je sais bien que tu fais des œufs I
Noël.
UN petit garçon de la campagne lui a dit que NoCl n'existait pas. Consultée, la maman n'ose plus mentir. Non, No^l n'existe pas.
Cette révélation le trouble peu. Il préfère que ce soit sa maman qui fasse No^l. Il a confiance en elle. Avec Noël, on ne savait jamais. Il ne croit donc plus à Noël devant nous.
Il promet de ne rien dire à Berthe. Il fait mieux. Près d'elle, il recroit à Nod ; il lui ^it seulement :
— Nous avons chacun notre Noël. Le
tien est tout petit. Le mien a vingt-cinq anS) comme maman.
Puis, de nouveau, la foi tranquille de Berthe le gagne. Il est d'autant moins fixé que le jour de NoCl approche. La veille, il serait incapable de dire s*il croit encore à Noël ou s'il n'y croit plus, et qui des deux a raison, sa maman ou sa petite sœur.
-^H|tt"
Le chemin de fer.
IL est passionné de chemins de fer. « Je me marierai, disait-il, avec une locomotive. » Il en a usé de toutes les formes. Ceux qui coûtaient trop cher, il les désirait tellementqu'il avait descoliques. Maintenant, les gros, les vrais le fascinent, et il en a peur. S'il ne cherche plus la clef qui les faitmar-
cher, le rôle du mécanicien lui semble toujours inexplicable et terrible. Il n'approche d'une locomotive au repos que les doigts à la bouche et frémissant. Si elle siffle, il pâlit; et il ne peut se détacher d'elle.
Il a le courage d'attendre celle qui vient là-bas. Il se cramponne aux barrières. Il ferme les yeux, il doit fermer les oreilles.
La locomotive passe. Il est au ciel et dans r«nfer.
Puis il respire et regarde fuir le troupeau des petites roues agiles et ronflantes. C'est un train de marchandises qui n'en finit plus. C'est peut-être le plus long de tous les trains de marchandises du monde.
Pierre essaie de compter les wagons . Il s'y perd et il aime mieux seulement les voir, les voir tous et les voir un à un.
Et, quand c'est fini, il soupire :
— Eh ben ! vrai, il en avait envie, celui-là 1
Le Radeau.
PIERRE qui prend racine sur la plage, a mis son costume neuf et des bottines vernies. Il regarde un radeau balancé par la mer; il en suit des yeux Tondulation légère, et se dit :
— Voilà où je m'amuserais comme un roi.
Mais le radeau est trop loin, la mer trop profonde, et Pierre, inutilement, quitterah ses belles bottines, retrousserait sa culotte qu'il ne faut pas mouiller.
L'œil captif du radeau, comme un hanneton au bout d'un fil, il refuse de s'en aller. Il fait la moue, s'exaspère, et s'il retient ses larmes, c'est à cause de la solitude, où personne ne le verrait pleurer.
Il ne peut que désirer de toutes ses forces et attendre.
Longtemps rien n'arrive.
Puis la mer cède la premièrei vague par vague, comme une couverture que tirent les doigts crispés d'un malade. Aussitôt la terre offre un sable humide, doux au pied, et vite séché par le feu du soleil, afin que les bottines restent propres.
Le vent même se retourne et, d'une haleine brusque, rapproche le bateau du bord.
Et les quatre éléments s*étant unis pour satisfaire son caprice, Pierre saute sur le radeau, qui développe toute sa chaîne vers rinconnu.
BERTHE
ELLE a cinq ans et elle est tellement ^ grasse, grasse à lard, qu'elle ne pourrait pas boire dans une ornière sans crotter les joues.
Elle a une mine de dragée rose et ventre rond comme un globe de lampe.
Ce soir elle rêve et grogne dans son Sa maman va la chercher et la gard^ peu, près d'elle, dans le grand lit.
BERTHE
A quoi ça sert, les rêves, à faire les petites filles ?
rer
Ça ne sert à rien, ma fille. Les choses qu'on rêve n'existent pas.
BBRTHE
$i ça ne sert à rien, pourquoi que je ne rêve pas toujours des choses agréables ?
LA MAMAN
Parce que tu te couches sur le dos. Console-toi vite, et je te remettrai dans ton lit, sur le côté.
BERTHE
J'aime mieux rester là. Au bord de toi, ça m'est égal de rêver.
LA MAMAN
Mais tu me gênes .
BERTHE
Je dormirai bien sage.
LA MAMAN
Non, non, il n'y a pas assez de place, et si tu restes dans le grand lit, il faudra que j'aille dans le tien.
BBRTHE| pelotonnée.
N'y va pas, n*y va pasl C'est plein de rêves.
COURTE à s'endormir, longue à se réveiller, quand elle passe une nuit moins bonne que les autres, elle dit :
— Je n'ai pu faire que des rondelles de sommeil.
ELLE saute sur le lit de son grand'père et s'écrie :
— Écrabouillons l'ancêtre I
LA MAMAN
TU es trop grande pour coucher avec papa...
BERTHE
Mais, maman» tu es plus grande que moi.
Je suis toute petite. Est-ce que je suis plus petite qu'un petit four? Je crois que mes pieds commencent à grossir, mais ils sont encore trop petits. Des fois, j'ai des fourmis dedans, des petites fourmis, bien entendu. En sortirant de le bain. . .
LA MAMAN
En sortant du bain...
BERTHE
... ils fument comme des petits pains chauds. Est-ce qu'il y a des petites filles qui rapetissent au lieu de grandir?
LA MAMAN
Tu voudrais rapetisser ?
BERTHE
Je voudrais être assez petite pour habiter dans Toseille.
PLUSIEURS soirs de suite, Berthe, avant d'aller au lit, cache un morceau de papier sous la table, et le lendemain elle n'en revient pas qu'il n'y soit plus. Et elle a beau varier ses cachettes, le papier disparaît toujours.
— C'est un peu fort, dit-elle à sa maman, pourquoi que je ne retrouve jamais mon papier?
— Parce que, ma fille, on balaie la salle k manger chaque matin.
BERTHE
CETTE nuit, maman, que je ne dormais pas, je t'ai écoutée dormir. Tu ronflais.
LA MAMAN
Que dis-tu là? jamais je ne renfle.
BERTHE
Oh! maman..., tu ronflais, je te le garantis.
LA MAMAN
Non, ma fille.
BERTHE
Alors, tu dormais à fond de train
BERTHE
■^ST-CE qu'une tante vaut mieux qu'une -/ maman?
LA MAMAN
Aucune tante ne vaut une maman.
BERTHE, elle t*èloigne, réfléchit et rerient.
Mais mille tantes, est-ce que ça vaut une maman ?
LA MANAN
Ni mille, ni cent mille. Personne, rien ne vaut une maman.
BERTHE
Fichtre, madame !
LA MAMAN
uoi, cela ne te ferait rien, si j'étais morte?
BERTHE
Non, si tu n'étais pas morte longtemps.
LA MAMAN
Tu serais contente, si je restais morte quelques jours.
BUCOLIQUES 2l3
BERTHE
Oh! un jour seulement. Je voudrais voir comme c'est pour une petite fille, quand elle n'a plus de maman.
BERTHE
COMBIEN meurt-il de personnes à Paris, par jour?
LA MAMAN
A peu près cent.
BERTHE
Et combien en naît-il?
LA MAMAN
Cent, à peu près.
BERTHE
Alors, ça ravigote.
LA MAIUN
iTE, Berthe, avale, avale!
BERTHE
Comment veux-tu, ma pauvre vieille, que je boive ton huile de foie de morue, si tu fais la grimace rien qu'en me tendant la cuiller?
LA MAMAN
ÉrÊCHE-Toi. Tu n'en finis plus de te barbouiller avec ton os de lièvre.
BERTHE
Ma foi, il est trop difficile. Je ne comprends rien à cet os-là.
PIERRE
Passe-le moi, pour que je voie à mon tour si j'y comprendrais quelque chose.
LA MAMAN
EST-CB que tù penses à ton mariage?
BERTHE
Toujours, ma mère.
LA MAMAN
Et tu veux te marier avec ce Jacques?
Jacques, ce n'est pas un beau nom.
BERTHE
C'est un beau nom si on met un bel accent circonflexe dessus.
LA MAMAN
Vous aurez des enfants ?
BERTHB
Une tapée.
2l6 BUCOLIQUES
LA MAMAN
Ils seront maigres?
BERTHB
Ils seront gras, si je veux. Je leur emplirai la bouche de quartiers de jambon pour qu'ils aient Tair d'avoir de grosses joues.
LA MAMAN
Et tu auras le cœur de me quitter?
BERTHE
Non, va, ma vieille; je ne me marierai jamais et je vivrai tout le temps au milieu de toi.
BERTHE
VEUX-TU, s'il te plaît, dire à tes invités, ce soir, quand je serai couchée, de ne pas manger tous les petits fours?
LA MAMAN
Berthe la gourmande! Je vais aller chercher une autre petite fille.
BERTHE
Va donc!
LA MAMAN
Tu ne m'aimes plus? Tu aimes mieux ton papa que moi?
LE PAPA
Elle nous aime tous deux autant l'un que l'autre, n'est-ce pas, Berthe?
BERTHE
Il faut bien.
LA MAMAN
BERTHB, pourquoi ne veux-tu pas ouvrir la porte, quand on frappe, pourquoi te sauves- tu?
2l8 BUCOUQUES
BERTUE
Parce que j*ai peur.
Là IUMAN
De quoi?
BERTHE
De quelque chose.
LA MAMAN
De quoi ? d'un voleur?
Oh ! non, pas d'un voleur.
LA MAMAN
D'un loup?
BERTHE
Oh! non, pas d'un loup-
LA MAMAN
Mais de quoi ?
BERTHE
De quelque chose.
LA MAMAN
REGARDE sur la gouttière ce petit oiseau qui grelotte et qui a faim.
BERTHE
Veux-tu que je Tinvite à dîner?...
Oh! la lune!... {Silence et rêverie.) Comme elle sait bien se tenir en Tair!
ÉCOUTE, papa, que je te .dise quelque chose tout en bas de Toreille. Aujourd'hui, c'est moi qui te fais cuire ton œuf sur le plat. Je couperai le morceau de beurre avec ma main. Je suis sûre que je n'aurai pas peur en cassant l'œuf et que je ne Técrabouillerai pas, comme hier. Et tant pis si je me brûle, je ne pleurerai pas. Mais ce ne sera pas de ma faute si je mets
trop de sel et trop de poivre, et il ne faudra pas me gronder si le jaune n'est pas bien au milieu.
BBRTHE
MAMAN, le robinet coule trop fort* Arrête-le.
LA MAMAN
Comme ça?
BBRTHB
Non, il ne coule plus assez fort.
LA MAMAN
Comme ça? Explique-toi au lieu de trépigner.
Je veux qu^il coule sans faire de plis.
BERTHE absorbée tourne sa cuiller dans sa tasse de tilleul et elle regarde au fond de la tasse.
— Ne faites pas de bruit, dit-elle, mon sucre est en train de s'évanouir.
— Oh! dit-elle, il pousse des petites bulles.
Et elle tourne de plus en plus lentement la cuiller :
— Ahl dit-elle enfin, mon sucre est mort!
-^nSj^
A Table.
LA MAMAN
TIENS-TOI tranquille! tu remues comme un panier de rats. Ne frotte pas tes mains sur ma manche pour voir si elles
sont propres. Je ne veux pas de ton baiser au jus de carottes. N'enlève pas l'étiquette de la bouteille. Ne mets pas ton rond de serviette sur ta tête.
BBRTHE
C'est pour faire la reine.
Là maman
Je te dis d'essuyer ton couteau sur ta serviette et non de Taiguiser. Tu as six prunes : il me faut six noyaux. Je t'ai déjà dit qu'on ne prenait pas ses confitures avec les doigts.
BERTHE
Je croyais que c'était un os.
LA MilMAN
Tu fais des escargots de confitures sur ta serviette.
BERTHE
Une autre fois, je demanderai une tartine de pain sec.
LA MAMAN
Mouche-toi .
BUCOLIQUES %ZS
BERTHB
Attends que je cherche mon mouchoir, comme le dada au cirque.
LÀ MAMAN
Ne jette pas tes graines de raisin, on glisse dessus.
BERTHE
Est-ce que c'est de l'huile de foie de morue qu'il y a dans les graines de raisin?
LA MAMAN
Cest du vin.
BERTHE
Alors je peux faire le pressoir. {Elle enfonce une graine au creux de sa joue, et du bout du doigt elle Vécrase contre ses dents.)
Oh ! tu n'as pas touché à ton pain.
BERTHE
Tiens, c'est vrai, je ne l'avais pas vu, mon morceau de pain.
LA MAMAN
Il faut sucer ta dragée et non l'avaler.
BEftTHE
Oui, maman. Ah! j'ai manqué. Donne* m'en une autre.
LA MAMAN
Plie mieux ta serviette.
BERTHE
Et comme ça, est-elle encore trop maigre ?
BEftTHE
MAMAN, je n'aime pas la soupe aux lentilles : c'est de la soupe de charbonnier. Je n'aime pas non plus les haricots blancs. Je n'aime que les haricots de Pâques.
LA MAMAN
Les haricots rouges. Mange donc ta côtelette.
BBRTHB
" II faut biëîTqùe je fasse une tour EiflFel !
Toi, la belle pomme de terre dorée, tu vas aller dans mon ventre. J'aiitie aussi les asperges, parce qu'elles font sentir mauvais. Mais, au vinaigre, elles sont mieux mangeables qu'à la sauce blanche .
Là maman
Si tu savais seulement par quel bout les prendre! Tu te trompes toujours de côté.
BERTHE
{Vexée f elle se tait jusqu'au biscuit.) ^ Pan! voilà que je me trompe aussi de côté pour mon biscuit! {Elle essuie avec sa serviette la moitié du biscuit qu'elle vient de baigner j et elle baigne T autre moitié,)
LA MAMAN
Là donc! renverse ta timbale. Encore une nappe perdue. Veux-tu ne pas te pencher sous la table!
BERTHE
Maman, j'écoute si le vin est arrivé par terre.
LA MAMAN
E touche pas à ça!
BERTHE
C'est du papier.
LA MAMAN
C'est un billet de cent francs.
BERTHE
Ça? Ah!
LA MAMAN
Oui, ça, c'est de l'argent.
BERTHE. Elle écoute par la bouche.
Oh!
LA MAMAN
Des sous, si tu aimes mieux. C'est beaucoup de sous.
BERTHE, haussant les épaules. .
Des drôles de sous.
BERTHE a pris l'habitude bizarre de placer, devant certains mots, ce mot de son invention, cata, et elle dit : « Donnezmoi du cafa-beurre, sur du cafa-pain. Je te prie de ne pas me ca/a-piquer avec le cata^
peigne. »
Ramage de Berthe.
MAMAN, veux-tu que je prenne, avec mes doigts, par la peau du cou, un pruneau cuit?
— Maman, j'ai de l'étoffe de pruneau collée à mon palais.
— Veux-tu que je tire la queue du rat qui est dans la bougie?
— Est-ce que mon lapin a autant de poils que le chapeau de M. le curé?
— Veux-tu que je me promène dans ma grande chemise de nuit, comme M. le curé dans son cache-misère?
— Pourquoi que le Bon Dieu a toujours un torchon sur le ventre?
— Veux-tu que je crève Tédredon, pour faire envoler les mouches blanches?
— Pourquoi que le pain nage sur Teau^ comme les poissons?
— Pourquoi que les poissons n'ont pas de bottines?
— Pourquoi que leurs arêtes ne les piquent pas?
— Est-ce que la mer méditerranée a des enfants?
— Est-ce que les vapeurs de la mer, qui montent au ciel pour faire les nuages, prennent le funiculaire?
— Quelle punition qu'on donne au brouillard, quand il se dissipe?
— Est-ce que notre chat est venu au inonde à pied? pourquoi qu'il ne quitte jamais ses mitaines ?
— Boutonne ma chemise, maman, parce que si un voleur venait, il me biserait mes nénés.
— Veux-tu que Je me fasse une chaîne de montre en épingles anglaises?
— Gratte-moi ma puce, je te ficherai la paix ensuite.
— Si tu me prêtes du sent-bon, je te dirai les cinq parties du monde.
— Qu'est-ce qu'on apprend à l'école buissonnière?
— Il y a deux sortes de lettres, les voyelles et les Dickson.
— Pourquoi que la lettre Q a une cravate?
— Est-ce que le double-blanc des dominos a mal au cœur?
— Mais maman, si tu écoutais, gros monde, quand je te parle! Pourquoi que tu ne réponds plus rien et que tu fais les gros yeux? Est-ce que tu penses à des
23o BUCOLIQUES
orangs-outangs? L'autre avant-hier, j'ai vu un singe. C'est un petit garçon qui veut toujours chiper quelque chose et qui s'enrhume par derrière. Mais l'ogre n'existe pas. On le chante seulement. Tu as perdu ta langue? Tu dors, créature ? Ah ! madame n'est pas contente! madame boude!
madame fait sa princesse! Une, deux, trois, ma poupée, pleurons ! Et si ça gêne madame, qu'elle aille se plaindre au duc de Bourbon!
Là MàMàN
Berthe, tu m'agaces, ce soir; j'ai envie de te donner une claque.
BERTHE
Donne ! donne-la donc, ta claq ue ; mais tu sais bien qu'après, tu seras désolée et que tu me demanderas pardon.
LE PAPA
DIS-MOI, Berthe, ce qui t'amuse le plus à ta leçon de piano.
BERTHE
C'est de dévisser le tabouret pour le mettre à ma hauteur.
liCctiire et écriture.
BERTHE s'imagine que savoir lire, c'est tenir un livre ouvert et promener ses yeux sur la page, en parlant tout haut. Elle improvise ou elle répète des histoires. Elle lit avec lenteur et régularité, sépare les syllabes, appuie, ne nous regarde qu'en dessous, remue la tête à droite et à gauche,
et quand elle juge qu'elle a eu le temps de lire une page, elle la tourne, et chacun lui dit:
— Comme tu lis bien!
— Il faut maintenant, lui dis-je, que tu apprennes tes lettres.
— Oui, dit Berihe.
Et elle s'imagine encore qu'écrire, c'est barbouiller, avec une plume, des feuilles de papier blanc, et tout le monde lui dit :
— Comme tu écris bien!
— Il faut maintenant, lui dis-je, que tu apprennes à faire des bâtons.
— Des bâtons sur mesure, oui, dit Berthe raisonnable.
Et si vous lui demandez :
— Mademoiselle Berthe, savez-vous lire et écrire?
Elle vous dira:
— Oh ! il y a longtemps que je sais lire et écrire, et je vas maintenant apprendre mes lettres et mes bâtons .
Là MàMàN
p^ÉciDÉMENT, tu es Une petite paresseuse.
^^^ BERTHE
Non^ tiens, je te promets de travailler, si tu veux que je t'appelle Madame Plume d'Oie.
Là MàMàN
y'^ETTE page d'écriture est très mauvaise.
^■^ BERTHE
Oui, et j'ai d'autant plus tort que, quand je m'applique, je n'écris pas mal du tout.
Là MàMàN
Et voilà une dictée pleine de fautes : il fallait un ^ à «c tu mange ». Il indiqua la
porte et non il « indica ». Sais-tu comment tu orthographies audacieux ? « odass! ..»
BERTHE
Maman, écoute!
LA MAMAN
Quoi?
BERTHE
Tu l'entends?
LA MAMAN
Qui ça?
Le marchand de mouron qui passe dans la rue. Vite! les deux sous, que je descende hii acheter ma botte pour mes oiseaux qui crèvent de faim.
Xieçon d'Histoire.
Qu'est-ce qu'on appelait la Gaule?
— C'était Paris, dit Benhe.
— Non. La France. Et les Gaulois?
— Les gens de la Gaule,
— Que sais-tu d'eux?
— Ma foi, pas beaucoup, dit Berthc.
— Cherche. Étaient-ils grands, petits?
— Je ne les ai pas vus.
— Point de bêtises, s'il te plaît !
— Grands, dit Berthe.
— De quelle couleur?
— Blonds.
— Tous?
— Oh ! quand il y en avait un de brun, il n'allait pas le dire à Rome.
— Comme c'est spirituel! ohl tu peux rire. Après?
— Ils marchaient dans des sentiers pierreux^ ils chassaient les bêtes féroces, ils
habitaient des cabanes en fumier, sans cheminée, guère plus hautes que celle que j*ai bâtie, Tété dernier, à la campagne. Elles avaient des toutes petites portes.
— Tu dis que les Gaulois étaient grands?
— Ils se baissaient pour entrer et sortir.
— Soit. C'est tout?
— Questionne-moi, dît Berthe. Si je peux Je répondrai; si je ne peux pas^damel. ..
— Raconte Vercingétorix.
— Je ne sais pas si je pourrai.
— Essaie, on t'aidera.
— Attends voir...
— J'attends.
— Donc, les Gaulois n'étaient pas contents parce qu'un autre peuple...
— Quel peuple?
— Le romain... lui prenait de la place.
Alors les Gaulois ont défendu à l'autre peuple...
— Mais quel peuple?
— Je l'ai déjà dit.
— Répète.
BUCOUQUES 287
— ... Défendu aux Romains de prendre toujours des tas de places»
— Ensuite?
— Ensuite Vercîngétorix, quand il a vu qu'il avait perdu la bataille...
— 'Tu vas un peu vite.
— J'aime mieux te dire ça d'abord, Je te dirai le reste à la fin. Il prend son plus beau cheval, et il arrive vers le roi.
— Le roi?
— Oui, le chef, César.
— Très bien.
— Laisse, dit Berthe, tu me trompes...
Il jette ses armes et son sabre à ses pieds et il lui crie : « A la condition que tu épargnes mes guerriers. » Mais César, qui était méchant...
— Pourquoi fais-tu cette grimace?
— Parce que César était méchant... lui a coupé la caboche, et ils se sont encore battus...
— César et Vercingétorix?
— Leurs peuples! leurs peuples!... et les Romains ont été [forcés d'emprunter aux
Gaulois tout ce qu'ils possédaient, le langage, rhabit, et de vivre comme eux, et de manger les mêmes choses, du gibier et du gui. Voilà.
— Oh I du gui I Enfin, ça n'est pas mal.
— Tu peux m'interroger encore, dit Berthe, je suis remontée.
— Oui, mais moi, j'en ai assez.
— Faut-il te réciter le Vase de Soissons?
— Non, merci, pas ce soir. Demain.
— Si tu veux savoir, dit Berthe, ce que c'était qu'un maire du palais, tu n'as qu'à le demander.
— Je n'y tiens pas. Ça suffit; tais-toi et va te coucher.
CB matin, elle n'est pas dans sa soucoupe. Elle prend une mauvaise leçon.
— Voilà, ma pauvre Berthe, une dictée à recopier 1
BUCOUQUES 23^
— Oh ! pour sûr, dit-elle. Je fais des progrès comme une écrerisse.
— Tu ne devrais pas l'avouer.
— Si, si, dit-elle, ça vaut mieux.
— Comment 1 tu ne peux pas me dire le chef-lieu de T Allier?
— Non, je ne peux pas te le dire, répond Berthe, et un bébé en maillot te le dirait.
Ah! je suis une drôle de fille! Des fois, pour me punir de ma paresse, je voudrais être dahs un ballon et tomber par terre.
ELLE déteste l'histoire; toujours des guerres I Toujours des guerres ! Il n'y a que les supplices qui l'intéressent, par esemple celui de la reine Brunehaut morte d'un emballement de cheval.
ELLE a lu : « Louis XVII s'estât l épodé du Temple? » par Lenôtre. Elle est ravie.
— Tu vois bien, lui dit-on, que l'histoire peut te plaire.
— Oh ! ça, ce n'est pas de l'histoire.
— Mais si.
— Non, non, dit Berthe avec énergie.
— Qu'est-ce que c'est, alors?
— C'est amusant.
ELLE se jette au cou de sa mère :
— Embrasse-moi, maman, tu ne m'embrasses plus! tu ne m^as pas embrassée depuis Louis X le Hutin.
NE te fâche pas, dit-elle, demain j'apprendrai une poésie de ton vieux Totor.
— Quel Totor?
— Ton Victor Hugo,
'pLLE demande:
-■-' — Ce n'est pas encore mal, hein? de
jouer à mon âge?
— Non, ma fille; il t'amuse toujours, ce jeu de cubes?
— Oui, mais je t'avertis que je vais en avoir bientôt assez... Oh! pas tout de suite,... tu as le temps de réfléchir.
— Grande comme tu es, tu ne crois plus à Noël?
— Non, mais ce que tu m'achèteras, tu peux le mettre tout de même dans la cheminée, si ça te fait plaisir.