‹ BucoliquesChapitre 12 sur 19 · L HOMME DU MONDE · texte numérisé non relu

L HOMME DU MONDE

BONJOUR, mademoiselle Berthe.

BERTHE

Bonjour, monsieur. Mais moi, je n'ai pas de chapeau et je ne peux pas ôter mes cheveux pour vous saluer.

l'homme du monde Mademoiselle Berthe, voulez-vous me permettre de vous présenter mes hommages?

berthe, teodant la main .

Oui, monsieur, donnez.

l'homme du monde Voulez-vous m'embrasser, mademoiselle Berthe?

BERTHE

Je veux bien. {Puis elle réfléchit et appelle Pierre). Viens avec moi, embrasser le monsieur, parce que j'ai peur de son nez. {Mais elle réfléchit de nouveau^ et décidément elle ny va pas.)

Là maman

Pourquoi reluses-tu d'embrasser le monsieur?

BERTHE

Parce que je le trouve verdâtre et limoneux.

LA MAMAN

BERTHE, embrasse-moi comme tu m'aimes.

BERTHE

Comme ça?

UL lUMAN

Plus fort! Plus fort!

BERTHE

Tu veux donc un gros, gros bibi qui ne pourrait pas passer dans un rond de serviette I

BERTHE a mis un chapeau et une voilette de sa maman ; elle se fait une visite dans la glace et elle se dit :

— Oh ! madame, c*est horrible! imaginez qu'un de mes enfants a des pets-de*nonne autour du cou.

— Comment! madame, des pets-denonne î se répond Berthe, vous voulez dire des mandarines ?

— Pardon, madame, je dis des pets-denonnc. Quand on les perce, il ne sort rien.

Si c'était des mandarines, il sortirait au

moins des petits noyaux. Donc, croyez-moi, madame, c'est bel et bien des pets-denonne que mon malheureux enfant a autour du cou.

C'est n'c

BERTHE

i'est très vilain de dire ces mots-là, l'est-ce pas, maman ?

LA MAMAN

Quels mots ?

BERTHE

Une petite fille bien élevée ne doit jamais les dire, n'est-ce pas, maman?

LA MAMAN

Lesquels, ma fille?

BERTHE

Chameau, cochon, gueule, bougre et tu m'embêtes .

Dans un coin du cabinet de toilette, elle bougorne. Elle a l'air d'un mauvais anpc sur le pot. Elle ressemble aussi, le pot collant à ses fesses, à un escargot tout sorti de sa maison.

Te n'ai pas envie!

^ LA MAMAN

Si, si, ma fille, pousse. J'y tiens. Inutile de t'entêter. Je ne céderai pas. Nous reste- Fons ici jusqu'à demain, s'il le faut. {Silence prolongé.)

BERTHE. Subitement elle se dresse et triomphe.

J'ai fini, maman. II vient de venir! Il vient de venir!

LA MAMAN

Tant mieux, ma fille, tu vois que j'avais raison. Est-il beau?

BERTHE

Superbe!... Je crois qu'il a un chapeau de paille.

DANS sa famille où tout le monde s'accorde, même les participes, Berthe se sent heureuse de tout partout.

LA MAMAN

COMME tu es sage !

BERTHE

Oui, je sens que Noël travaille à mon joujou.

Chaque matin, à son re'veil, elle dit :

« Noël! c'est dans dix jours, dans neuf jours, dans huit jours... » Ce matin, elle dit : « Noël! c'est dans zéro jours. »

BBRTHE au désespoir..., elle Ttont de repueer, sur son eaUlo|rue, les Joujoux qu'elle désire.

JAMAIS, jamais Noël ne voudra m'apporter les trois choses que je lui demande.

Lesquelles?

BERTHE

Jamais il ne voudra.

LA MAMAN

Dis tout de même.

BERTHE

Ce n*est pas la peine que je les dise, puisque jamais il ne voudra me les apporter.

BERTHE

*'est aujourd'hui que je me marie.

PIERRE

Je veux bien être ton mari.

BERTHE

Non, pas toi, tu ne me donnerais pas assez d'enfants! Imagine que je me suis commandé chez Potin un mari, pour quatre heures précises, et qu'il n'est pas encore venu. Attache-moi ce chiflfon derrière; c'est la queue de ma robe de mariée.

PIERRE

Une jolie queue! un chiffon tout salel

BERTHE

Oh ! je ne fais pas un beau mariage.

Tu sais, Pierre, dit tout à coup Berthe, je crois que le Bon Dieu ne voudra pas nous conserver notre papa et notre maman.

A cette idée, Pierre se met à pleurer.

Aussitôt Berthe qui croit qu'elle a dit la

25o BUCOLIQUES

Térité sans le savoir, fond en larmes et quatre petits ruisseaux coulent qu'on ne peut plus arrêter.

BERTHE

IL va loin, maman, le trou des oreilles?

Là maman Il traverse la tête, excepte' celle des sourds. Comme tu es pressée de sortir!

BERTHE

Ce n'est pas moi. C'est ma belle robe.

LA MAMAN

As -tu froid ?

BERTHE

Ça dépend. Qu'est-ce que tu me mettrais? Si tu veux me mettre mon manteau neuf, j'ai froid. Quand on a froid, on a la chair de poule, des petits tas de sable sur la peau. Tiens ! pourquoi que je ne me vois plus dans la glace?

LA MAMAN

Sotte! parce que tu fermes les yeux.

Prends garde, tu te gantes mal.

BERTHE

Je fourre deux doigts dans la même guérite. Ce gant-là n'est pas aussi pareil que Tautre.

LA MAMAN

Pourquoi fais-tu la moue? Il te déplaît, ce manchon de chèvre de Mongolie?

BERTHE

Il n'a pas de cornes.

Laisse donc cette brosse !

BERTHE

Je cherche ses poux.

1lh2 BUCOLIQUES

Ti9L Poupée.

BERTHE ne prête jamais sa poupée ; elle varie seulement ses façons de la refuser. Elle dit à une petite fille :

— Mademoiselle, ma poupée a la rougeole, et ça s'attrape.

Et elle dit à une grande personne :

— Moi, madame, je vous prêterais bien ma poupée ; c'est elle qui me le défend, parce qu'elle n'aime pas aller dans le monde.

LA MAMAN

BERTHE, laisse ta poupée à la maison.

Elle est trop lourde et tu me la donnes tout de suite à porter.

BERTHE

Il faut alors que je lui dise que nous ne pouvons la sortir à cause du mauvais tenips, et comme elle n'est pas si bête, je jetterai par la fenêtre de Teau sur le trottoir, pour lui faire croire qu'il pleut.

-^r^fio-

AMAN, allons nous promener sur le boulevard Persil.

Là maman

Qu'appelles -tu le boulevard Persil?

est-ce le boulevard?... (Elle nomme plu^ sieurs boulevards)»

BERTHE

Malesherbes! oui, c'est le boulevard Malesherbes que je voulais dire. Je savais bien qu'il y avait de Therbe dedans.

COMME Berthe courait sur le trottoir, un chien s'est élancé d'une porte.

— J'ai eu tellement peur, dit-elle, que je me suis précipitée de m'arrêter.

BERTHE

AMAN, voilà un monsieur qui a un ventre dans le dos.

LA MAKAN

C'est un bossu.

BERTHB

Et voilà un autre monsieur qui n'a pas de jambes et qui marche sur sa culotte, dans les cailloux.

LA MAMAN

C'est un cul-de-jatte, ma fille.

BERTHE

Merci, s'il te plaît. Et pourquoi que les soldats se disent bonjour?

LA MAMAN

Ils y sont obligés, chaque fois qu'ils se rencontrent.

BERTHE

Comme les chiens!...

La Toupie.

u as toujours ta toupie?

BERTHE

Il y a longtemps que je Tai toujours

Elle « toupite » sur le trottoir et un coup de fouet malheureux jette la toupie dans les jambes d'un bonhonmie qui

pousse une petite pelle de fer au creux d'un rail de tramway.

Berthe pétrifiée voit Thomine se baisser vivement, ramasser la toupie et la mettre dans sa poche.

— Maman, maman, crie-t-elle, l'homme me prend ma toupie!

Mais rhomme n'a l'air de rien.

— Vous n'avez pas vu la toupie de ma petite fille ? dit la maman.

— Pas vu, répond sèchement l'homme qui pousse sa pelle un peu plus vite.

— Si, si, il me l'a prise, dit Berthe trépignant.

Le boulevard est désert. Point de sergent de ville, et l'homme s'éloigne, sur le rail, le nez bas.

— Viens, que je t'achète une autre toupie, dit la maman.

Mais la neuve ne remplace pas l'ancienne.

Berthe pleure d'indignation. Le soir, à table, on ne parle que du drame. Aucun doute : l'homme a volé la toupie.

— C'est un pauvre homme, dit la maman

à Berthe. Il n'a pas de quoi acheter des toupies pour sa petite iille. Il lui apporte celles qu'il trouve dans la rue.

Mais Berthe ne pardonne pas. Pour qu'elle se calme, il faut qu'on la couche, et de son lit elle s'écrie encore :

— Si j'avais eu une bouteille de benzine, je lui aurais flanqué toute la bouteille à la figure.

lies Ghevanx de bois.

BERTHE

ECOUTE, psipa, il y avait ce soir, aux Champs-Elysées, une pauvre femme qui ne voulait pas laisser sa petite fille monter sur les chevaux de bois. Et la petite fille demandait pourquoi? Et la pauvre femme disait : «

— Parce que ça te ferait mal au cœur.

— Mais, maman, répondait la petite fille»

regarde toutes ces petites filles sur les chevaux de bois. Elles n*ont pas mal au cœur.

— Si.

— Elles ont toutes mal au cœur?

— Oui, toutes.

— Pourquoi leurs mamans les laissentelles monter sur les chevaux de bois?

— Parce qu'elles n'ont pas été sages.

C'est pour les punir.

— Oh! alors, je ne veux pas que tu m'y laisses monter, disait la petite fille.

Et sais-tu, papa, ce qui est arrivé ensuite?

Ma maman, à moi, qui avait entendu, a donné deux sous à la petite fille, et aussitôt sa maman, à elle, l'a laissée monter sur les chevaux de bois. Preuve que tout à l'heure cette pauvre femme mentait.

BUCOLIQUES 25tJ

LA MAMAN

BERTHE, prends donc garde, tu bouscule* les petites filles!

Maman, je le fais exprès.

LA MAMAN

Tu fais exprès de cogner des petites filles qui ne te disent rien?

BERTHE

Oui, maman. Je les cogne pour les saluer après et montrer comme je suis polie en leur disant : « Oh! pardon, mademoiselle! »

TANDIS que la maman paie le cocher, Berthe regarde le cheval qui a chaud et qui fume.

— Comme il est bien cuit, dit-elle!

PIERRE et Berthe voiturent un tonneau de vin.

C'est Pierre le cocher et Berthe fait le tonneau.

— Hue I dit Pierre, Mais Berthe n'avance pas.

— riue donc! dit Pierre.

— D'abord est-ce que j'ai du vin, demande Berthe, est-ce que je suis vide? Il faut le dire.

T 'éléphant est manchot.

^^ BERTHE

Le perce-oreille a au bout de la queue une petite fourchette pour déjeuner...

l'autruche vole.

PIERRE

Non,

BBRTHE

Si-

PIERRE

Mais non. Je sais peut-être mon histoire naturelle mieux que toi.

BERTHE

Et moi, je te dis que l'autruche vole, quand elle n*a pas sa petite voiture.

BERTHE

JOUONS au chat et à la souris.

Je veux bien. {Aussitôt il fait ftt! fttl et s'ilance sur Berthe.)

BERTHE

Mais tu te trompes, c'est moi le chat.

PIERRE

Alors, dimanche ce sera mon tour d'avoir la queue du gigot!

BERTHE

^>KTTK petite bête-là, c'est un catalogue.

^^ PIERRE

Un cloporte.

BERTHE

Et ça, un cure-oreille?

PIERRE

Un écureuil.

BERTHE

Avec quoi fait-on le pain?

Avec de la mie et de la croûte.

BERTHE

Qu'est-ce que les poules ont sur la tête?

PIERRE

C'est leur cervelle qui sort... Je parie que tu ne sais pas ce qui vient après les quatr illions?

BERTHE

Tu m'ennuies, les oignons... Tiens, une vieille pantoufle!

PIERRE

C'est une bouse de vache cuite au soleiL

BERTHE

Ah! je croyais que c'était une vieille pantoufle, et je cherchais l'autre... pourquoi qu'il y a des gens qui se pendent?

PIERRE

Pour se faire sécher... As-tu remarqué que papa et maman se parlent quelquefois comme des petits oiseaux?

BERTHE

Oui... quinze et sept, vingt; vingt et diic, quarante-deux; quarante-deux et...

Comme tu comptes mal, ma pauvre Berthe!

BBRTHE

D*abordy tu ne peux pas savoir; je compte en anglais.

BERTHE fait gravement des pâtés de sable aux Tuileries :

— Maman, dit-elle, est-ce qu'on peut faire des pâtés avec la poussière des morts?

An Cirque.

PIERRE et Berthe reviennent tout chauds du cirque.

BBRTHE

Oh! papa, il faisait un monde dans ce

cirque, tu n'en as pas idée. Si tu avais vu le petit nain, tu te serais tordu. Est-ce que les clowns sont vivants?

PIERRE

Pourquoi se mettent-ils de la gribouîllade sur la figure?

BERTHE

Je sais maintenant tenir un éventail, il faut faire voir le beau côté au monde.

PIERRE

Ce n'est pas un bon métier que celui de cheval : il doit courir tout le temps.

BERTHE

Le cheval avait un jupon de soie comme maman. La belle dame sautait dessus et le cheval ne s'occupait même pas des rubans.

PIERRE

Il faut qu'il soit bien habitué.

BERTHE

Il y a un cheval qui s'est piqué dans un autre.

PIERRE

Chocolat m'a regardé!

Je veux me marier avec Chocolat.

PIERRE

Il ne voudra pas de toi.

BERTHE

Mais moi je voudrai de lui.

PIERRE

C'est défendu à une blanche de se marier avec un noir. Les gens de la rue diraient :

vous voyez cette petite fille, c'est la femme d'un nègre.

BERTHE

Ça m'est égal, puisque je Taîme.

PIERRE

Pourquoi Taimes-tu plutôt que Footitt?

BERTHE

Parce qu'il n'a pas de perruque : je l'aime, je l'aime!

PIERRE

Lui ne t'aime pas.

BBRTHE

Pourquoi?

Parce qu'il ne te connaît pas,

BERTHE

Moi, je le connais. Je lui dirai mon nom»

Je lui dirai « Monsieur Chocolat, je m'appelle Berthe. » Alors il me connaîtra, et il m'aimera.

PIERRE

Tu te le figures, tu te trompes.

BBRTHE

Il m'aime déjà, puisqu'il m'a donné des chocolats.

PIERRE

Chocolat t'a donné des chocolats parce que tu étais au cirque. Il en donne à tout le monde. Mais s'il te rencontrait toute seule dans la rue, il ne te donnerait pas de chocolats.

BERTHE

Pourquoi? Il est très gentil.

PIERRE

Au cirque, oui, mais pas en ville. En ville, un nègre est toujours méchant.

Enfin, moi j*aime Chocolat.

PIERRE

Gourmande!

BERTHE

Ah I tu me traites de gourmande I tu croîs donc que je veux le manger comme un chocolat?

PIERRE

Tu m'ennuies avec ton Chocolat!

BERTHE

Et toi, tu m'ennuies avec ton Footitt. Je voudrais que Footit n'existe pas.

PIERRE

Un jour Chocolat sera mort aussi.

BERTHE

Alors j'aimerai son tombeau... Et toi, papa, lequel que tu préfères de tous les acteurs du cirque?

LE PAPA

Chocolat, ma fille, Chocolat sûrement.

BERTHE, modeste et rouge de plaisir.

Je crois que tu as raison.

•^tSJ^

A la campagne.

LA MAMAN

BERTHE, il ne faut jamais rester seule sur la route, à la campagne.

BERTHE

Je ne suis pas sur la route, je suis sur le trottoir d'herbe.

LA MAMAN

Il ne faut pas rester sur le trottoir d'herbe, à cause des bœufs qui peuvent passer.

BERTHE

Tu peux être tranquille, ma vieille, je

rentrerai vite à la maison, si je vois venir un gros bœuf, ou quelque autre bête cruelle.

C'est la mère auj bêtes ; elle n'en méprise aucune. Elle trouve que l'araignée est une mignonne petite pelote, que l'escargot a une bonne frimousse et le ver de terre l'air intelligent.

ELLE dit du papillon pris — : comme il est gentil, il m'a attendu ! — Et elle le met en cage, un quart d'heure à peine, pour qu'il apprécie mieux sa liberté.

ELLE envie le chat qui ne travaille jamais»

Elle le regarde longuement.

« Ohl dit-elle, s'il parlait donc un petit peu! »

Elle dit d'un monsieur chauve : Vrai ! ce n'est pas un angora.

Elle a fini par trouver que les oreilles du chat ressemblaient aux entrées du Métro.

ELLE avait un petit chat qui toussait tant qu'il est mort. On lui en donne un autre, et voilà qu'il se met encore à tousser. — C'est peut-être le mcme, dit Berthe.

ELLE observe, par terre, deux insectes accouplés.

— Regardez, dit-elle, une petite bête qui en mange une autre!

Elle dit d'une mouche : « Ohl celle-là n'est pas dangereuse; elle ne ferait qu'une piqûre immortelle. »

Et elle dit d'une grosse marguerite au coeur jaune, aux pétales rouges : « Elle ressemble à un petit cirque. »

Elle mâche des graines, pour qu'il lui pousse des fleurs au dedans d'elle.

Elle connaît presque toutes les couleurs.

Elle dit : « C'est blanc, c'est rouge, vert, » et quand elle ne connaît pas, elle dit : « C'est sale. »

Elle a entendu dire un jour que le ciel était moutonneux, que les nuages du ciel ressemblaient à des moutons. Elle a retenu le mot, eî pour n'avoir pas l'air de répéter les mots des autres, elle dit négligemment :

=— Ce soir on dirait qu'il y a des cochons au ciel.

Elle reprend Pierre qui lui dit que cette pomme tombée était pendue au mur.

« Les pommes ne sont pas pendues au mur, dit-elle. Elles sont pendues aux feuilles. »

BERTHE

■^T qu'est-ce que je vois tout à coup? je -/ vois une guêpe qui sort de ma manche.

LA MAMAN

Que faisait-elle là, mon Dieu?

BERTHB

Elle était sans doute en train de se régaler avec mon joli petit bras.

PENCHÉE au bord de la rivière, sa manche relevée jusqu^au genou de son bras^ Berthe trempe dans l'eau sa petite main caressante et dit :

— Je fais couler plus vite la rivière.

BERTHE se hausse sur la pointe des pieds contre le mur et réussit à glisser une lettre dans la boîte.

Puis elle attend.

— Crois-tu, me dit-elle enfin, que la lettre est déjà un petit peu loin ?

BXRTHB

EST-CE que le jardinier pourrait me faire une poupée î

LA MAMAN

Non, ma fille, c'est trop difficile.

BERTHE

Pourquoi, puisqu'il sait planter des carottes qui se tiennent droites !

FAIS donc attention, Berthe, tu écosses mal tes petits pois, tu en laisses tomber la moitié par terre.

Ce n^est pas de ma faute. Quand j^ouvre leur petite cabine, ils sautent de joie.

BERTHE

ET ça, c'est une route nationale ?

Là maman Celle où nous marchons, oui .

BERTHE

J*aime mieux les routes nationales que les petites routes.

LA MAMAN

Ah!

BERTHE

Parce qu^au moins il y a de la place pour cracher.

LA MAMAN 86 promène avec Berthe dans les allées du Jardin.

hI qu'est-ce qui peut bien manger comme ça les feuilles de nos choux?

BERTHE

Ahî maman, cette fois, je te jure que ce

n'est pas moi... Veux-tu que nous cherchions s'il y a un chou dans une position intéressante?

LA MAMAN raconte an papa.

J'en suis encore pâle. II y avait une couleuvre au milieu du chemin. Elle était roulée comme un fouet. Elle a filé quand je l'ai vue.

BERTHE

Moi aussi, je Tai vue.

LA MAMAN

Ah! non, j'étais entre la couleuvre et toi et je te l'ai cachée. Tu aurais eu trop peur. Tu aurais crié comme un petit porc qu'on met dans le train. Tu n'as rien vu.

BERTHE

Si, maman.

LA MAMAN

Non, Berthe.

BBUTHE

Puisqu'elle était roulée comme un fouet, je l'ai bien vue.

Berthe I

BERTHE

Je t'assure que j'ai vu quelque chose. Je ne sais pas si j'ai vu la couleuvre. Mais, en tout cas, j'ai vu le manche.

ELLE n'ose pas aller revoir la couleuvre morte, et elle veut y envoyer une petite fille, et elle lui dit :

— La bonne va vous accompagner. N'ayez pas peur, la couleuvre est morte.

— Venez avec nous, dit la petite fille.

— Non, pas moi, dit Berthe. Si j'y allais, la couleuvre serait capable d'être encore vivante.

LA MAMAN

nPu t'amuses, Berthe ?

BERTHE, mélaneoliqae.

Oh I pas guère-

LA MAMAN

Que fais-tu î

BERTHE

Je réfléchis quelque chose.

LA Maman A quoi joues-tu toute seule?

BERTHE

A m^ennuyer.

LA MAMAN

Ne mets pas ça à ta bouche, c'est du poison qui te ferait mourir.

Oh ! moi, je ne tiens pas à la vie.

DBPUis sa dernière maladie elle est brouillée avec les guêpes. Pour combattre une fièvre grave, le médecin lui faisait des piqûres de quinine. Le médecin là, elle ne pouvait que pleurer, mais, après son départ, elle disait :

— Sale guêpe !

ELLE relevait d'une pleurésie. Une pleurésie, c*est de l'eau qu'on a, quelque part, dans la poitrine. Le père portait Berthe convalescente du lit au fauteuil , d'une chaise à l'autre, et Berthe l'appelait « son porteur d'eau ».

ELLE regardait clouer une tenture noire à une porte cochère.

— Ils vont photographier le mort, dit-elle.

BERTHE, si fraîche et si jolie qu'on en mangerait, est assise par terre à côté de sa maman et elle coud comme une grande dame. Elle coud de la vraie toile avec une vraie aiguille et du vrai fil. Elle pousse Taiguille dans la toile, et le fil passe et repasse tout entier, et elle ne veut jamais que la maman noue le fil.

— Comment veux-tu que je couse, s'il y a un nœud ? dit-elle.

— Moi, je fais un nœud, dit la maman.

Et comme il serait long d'expliquer pourquoi, elle ajoute :

— Chacun ses habitudes. Les uns préfèrent coudre sans nœud, les autres avec un nœud.

— Avec un nœud on coud mal, dit nettement Berthe.

Et comme elle lève les yeux pour voir si on la regarde, elle se pique un peu. Elle Ta senti à peine.

Va-t-elle pleurer? va-t-elle rire?

Cela dépend d*un rien, d'un geste de sa mère.

Elle ne sait plus. Elle s'informe :

— Elle est méchante, Taiguille, dis, maman?

— Mais non, ma chérie» elle est gentille^ au contraire. Tu vois bien qu'elle veut jouer. Elle cogne à la porte de ton doigt.

Elle demande poliment : « Peut-on entrer?»

Et il faut que tu lui répondes, gracieuse et d'une voix douce : « Entrez, mignonne ! »

— Ah ! que c'est drôle ! dit Berthe qui se décide à rire de bon cœur.

Puis elle se remet à l'ouvrage, elle coud d'un air travailleur et elle attend que de nouveau Faiguille la pique, et dès qu'elle sent quelque chose :

— Entrez, mignonne ! dît-elle.

— Bravo, dit la maman, de cette manière il n'y a aucun danger.

Berthe éclate de rire. Elle s'amuse beaucoup. Elle s'amuse même trop et devient imprudente. Comme, à son gré, l'aiguille ne pique pas assez souvent, elle l'aide et voilà qu'elle jette un cri.

Cette fois, l'aiguille a pénétré. Une goutte de sang perle au bout du doigt et la main s'agite dans Tair. On dirait qu'une rose s'est blessée à son épine.

Mais tandis que vite la maman suce le doigt et souffle dessus, Berthe, ses petites épaules secouées comme si elle avait une petite cascade dans le cœur, répond tout de même :

— En-entrez, mi-ignonnel

ELLE adopte un poussin que la poule abandonne et elle lui sert de couveuse. Ce n*est pas difficile. Elle lève sa robe et, se baissant, elle la laisse retomber sur le poulet qui ne regrette plus sa mère.

ELLE élève aussi un canard. Elle lui fait faire la sieste de force. Il a beau pousser son cri pluvieux et rouillé, elle le rentre au toit à midi, et il faut qu'il dorme.

ELLE ne se dispute qu'avec le coq qui ne veut jamais laisser les poules tranquilles.

AcHÈTE-moi un cochon, dit-elle.

— C'est une bête malpropre.

— Ne t'inquiète pas, dit Berthe, je lui mettrai une grosse chaîne au cou, et je Tempêcherai bien de marcher dans le sale.

LA famille a fait avec Berthe un long voyage, et vu des tas de villes, de plaines, de montagnes, de fleuves, de merveilles.

Chacun raconte ses souvenirs.

Berthe laisse parler et quand on a fini :

— Moi, dit-elle, j'ai vu un joli petit chien.

MA petite fille, je t'assure que les vers de terre ne sont pas sales.

— Maman dît que, si on y touche, ça fait venir des boutons.

— Ta maman dît du mal des vers parce qu'elle en a peur. Toi, tu es plus brave.

— Je Icspèrc bien, dit Berthe. Alors^ papa, je peux les flatter?

— Comme les lapins, comme ton chat^ comme le chien.

— Est-ce que je peux les embrasser?

— Si le cœur t'en dit. Il faut aimer toutes les bêtes.

Comme il a plu toute la nuit, soit qu'ils se plaisent imprudemment dehors, soit qu'ils cherchent, égarés, leur trou, de grands vers sillonnent ce matin le sable des allées. Berthe suit leur trace fraîche, les récolte par le milieu, et les met dans son tablier.

Après les avoir longtemps promenés et

bercés, elle s'assied et les regarde. Elle les tripote, les presse et les vide de la terre brune dont ils se nourrissent. Puis, de ses doigts déjà habiles à coudre, elle façonne, avec les vers, des bagues, des bracelets, des colliers et des cravates. Il ne semble plus que le ver se torde, c'est elle qui le noue et le dénoue à sa fantaisie.

Tantôt elle pétrit une pâte inerte, tantôt elle tire et le ver s'allonge et vit toujours.

Maintenant, c'est un petit fouet, qu'au bout de son bras nu qui sert de manche, Berthe fait tournoyer, plus vite, encore plus vite, jusqu'à ce que le petit fouet se rompe et perde sa mèche.

IêM, partie de pèche.

BERTHE fait avec moi sa première partie de pêche et elle porte joyeusement sa ligne, c'est-à-dire une ficelle avec un bâton. Je n'ai rien mis au bout de la ficelle, ni hameçon, ni épingle tordue, de peur que Berthe ne se pique, mais elle croit, puisque je le dis, que sa ligne est une vraie ligne comme la mienne. Elle ne connaît pas les hameçons, elle sait mal à quoi me servent les amorces; elle suppose vaguement que je les distribue comme des graines aux oiseaux, et elle me demande si je veux lui en prêter une.

— Pourquoi faire? lui dis- je; quand le poisson a très faim, il préfère la ficelle.

— Ah! dit Berthe.

Installée au bord de la rivière, à la meilleure place, elle remue sa ficelle dans Teau et je peux, non loin d'elle, pêcher tran-

quille. Aucune chute n'est à craindre.

Comme j'attrape un poisson, Berthe tire aussi sa ficelle et dit :

— Est-ce qu'il y en a un après la mienne?

— Non, tu as dû le manquer. Repose ta ligne.

Elle la pose à peine et tire de nouveau.

— Regarde, dit-elle, sûr, il y en a un cette fois.

— Petite sotte, lui dis-je, tu pêches trop vite ! Donne au poisson le temps de mordre, et laisse ta ligne dans l'eau.

— Dieu merci, dit Berthe, ma ficelle est pourtant assez mouillée.

Elle patiente encore un tout petit peu, puis, libre de ne plus pêcher si ça l'ennuie, elle quitte la place et va vers l'arrosoir où je jette mes poissons. Les uns, vifs, nagent au fond et tournent comme si l'arrosoir était un cirque; les autres, oppressés, de guingois, bâillent à fieur d'eau. Et c'est ce qui amuse le plus Berthe, de les voir ouvrir et fermer lentement la gueule.

— Ils avaient soif, dit-elle.

Le goût de la pêche lui revient.

Elle réfléchit qu'elle ferait beaucoup mieux de pêcher ces poissons qu'elle voLt, que ceux de la rivière qu'on ne voit pas.

Aussitôt elle trempe toute sa ficelle, jusqu'au bâton, dans l'arrosoir.

— Je t'avertis qu'ils se méfient, lui dis-je. Je les ai déjà pris et je doute que tu les reprennes.

— D'abord, toi, tu n'en sais rien, dit Berthe. Peut-être qu'en buvant l'eau de l'arrosoir ils vont avaler ma ficelle.

LA campagne se sèche, après la pluie, au soleil reparu. L'air léger, les odeurs tièdes, les feuilles humides, le chant clarifié des oiseaux, tout nous invite, Berthe et moi, à notre promenade quotidienne.

De chaque côté de la route, des ruisseaux d'orage, partis d'un élan fou, se calment peu à peu y ne sont bientôt plus que des flaques et la terre les boit. La perle d'eau qui brillait à la pointe du brin d'herbe, glisse, fond et s'éteint. Si je passe trop près d'une branche, elle m'accroche et me bénit de toutes ses gouttes.

La nature rit de s'être fâchée sans motifs et se pardonne. Elle redevient communicative et attendrissante. On a moins de peine que jamais à l'aimer.

C'est pourquoi j'évite, avec précaution.

les limaces qui traversent la route au risque de se faire écraser et, du bout de ma Oianne, je les jette hors de péril, dans Therbe.

Elles se ferment comme des rondelles de caoutchouc et sécrètent, de stupeur, une mousse onctueuse.

Mais Berthe arrive.

Elle marche derrière toute seule, et me suit à pas menus et la main libre. Dès qu'elle voit une deà limaces que j*ai sauvées , dile s'arrête :

— Ohl oh! limace, où vas-tu î lui dîtelle, en la prenant à pleins doigts. Tu désobéis comme moi, quand je monte sur les bords du canal. Tu t'égares, et tu ne pourras plus rentrer ce soir à la maison.

C'est bien heureux que je passe par ici, et que je te rattrape pour te remettre dans le bon chemin, au milieu de la route.

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