‹ BucoliquesChapitre 17 sur 19 · PROCÈS-VERBAL · texte numérisé non relu

PROCÈS-VERBAL

NOUS, soussigné, maire de Mont-rOrgueilleux, chevalier de la Légion d^honneur^ conseiller général et délégué cantonalt membre de la Société des gens de lettres, membre de la Société des aueurs dramatiques, etc., etc., (T. S. V, P.) déclarons ce qui suit :

Ce matin, dès cinq heures, nous nous promenions au bord de la rivière, large à peine, après une longue sécheresse^ comme un ruisseau, et qui limite, au couchant, notre chère commune.

Nous marchions dans les joncs, et, comme chacune des pointes de ces joncs

avait enfilé, cette nuit, une perle de rosée, chacun de nos pas brisait un collier.

Les vernes penchés sur la rivière prenaient quelques gouttes d'eau au creux des feuilles de leurs plus basses branches et semblaient faire un brin de toilette.

Une laveuse était déjà agenouillée et se frappait à grands coups comme une pécheresse qui a passé la nuit dehors.

Des goujons qui jouaient presque à sec, dans le sable, se sauvèrent à notre approche, sans plus laisser de marques à Teau douce que les étoiles filantes au ciel.

Las de regarder toujours la même chose, nous prîmes une ruelle qui remonte au village. C'est un sentier mal entretenu par ses propriétaires riverains négligents. On ne peut y rouler une brouette sans se piquer les doigts aux orties.

Soudain notre rêverie fut troublée par un éclat de voix. Nous levâmes la tête, et nous aperçûmes, devant nous, à l'autre bout du sentier, la vieille Martenette qui criait : « Huche! huche! » et qui agitait

3l8 BUCOLIQUES

les bras et battait des mains. Elle exhortait ainsi ses canards domestiques à descendre vers la rivière.

Il me parut que les canards ne voulaient pas avancer. Ils se retenaient, collés les uns aux autres, le cou droit et les pattes écartées.

La vieille Martenette dut les pousser de la savate, les frapper de son tablier.

Les canards dégringolèrent alors, titubant et se bousculant, et comme entraînés par les grosses boules de leurs jabots.

Nous dîmes, familier, à la vieille Martenette :

— Ils ont du mal à passer; le sentier est trop étroit.

La vieille Martenette nous répondit poliment :

— Oh ! ils le connaissent, et d'habitude ils vont tous seuls à la rivière, mais ils vous ont vu de loin et vous leur avez fait peur.

Et, sans aucune provocation de notre part, elle ajouta :

— Un rien les arrête!

En foi de quoi, nous dressâmes, avec tristesse, le présent procès-verbal.

Fait à MonM'Orgueî lieux, le 10 août 1904.

Page 1