‹ BucoliquesChapitre 16 sur 19 · PAYSANNES · texte numérisé non relu

PAYSANNES

CE n*est pas encore demain que la République aura pour elle toutes nos paysannes.

Le paysan sort, va aux foires, cause un peu. La paysanne reste à la maison où rien de nouveau ne pénètre, et l'homme , rentré chez lui, ne raconte guère ce qu'il sait. La paysanne garde ses vieilles idées presque inusables. Elle n'oserait plus dire que le républicain assassine ou incendie, mais elle le croit capable du reste.

Un républicain est toujours franc-maçon, et la franc-maçonnerie c'est tout le mal

possible. M. le curé n'en parle-t-il pas, du haut de la chaire, avec plus d'horreur que du diable qui se démode?

Le chef des francs-maçons, c'est M. Combes. Ahl il nous fait bien du tort auprès des électeurs mariés ! Grâce à lui, la République avance peut-être, mais la paysanne bigote recule ou s'arrête, cramponnée à rÉglise.

Elle dit de ceux qui ne vont pas à la messe :

— Ces gens-là, c*est comme M. Combes, ça n*a pas de conscience!

Le mot franc-maçon fera place un jour au mot Combes.

Si M. le ministre de l'Intérieur et des Cultes nous offre la séparation de TÉglise et de l'État, il ne sortira jamais du vocabulaire des paysannes. Elles n'appelleront plus franc-maçon le républicain; elles le traiteront de « combe » au singulier.

— Espèce de combe I Sale combe 1 Seule, d'ailleurs, la paysanne qui abomine Thonorable président du Conseil,

s'occupe de politique au village et tourmente son mari.

De pauvres ménages, habitués à une misère commune, n'ont de scènes que la veille des élections.

— Tu vas voter pour un homme sans Dieu, toi, hébété!

Le mari cède ou fait semblant de céder et cache, la nuit, sous l'oreiller , son bulletin de vote que sa femme déchirerait.

Le dimanche, à la messe, tandis que M. le Curé tonne, la paysanne prie, baise avec ferveur son chapelet, et (Quoique Torage l'afiPole, elle demande au ciel une chute de foudre sur nos têtes.

La paysanne avare peut même s'arracher du cœur quelques sous afin que son fils absent fasse le voyage et vote contre Tennemi.

L'une d'elles, qui défend et déteste à la fois, ce qui n'est pas rare, M. le curé, disait de lui : « Pourvu que ce vieux propre à rien vienne voter au moins! »

3 14 BOCOUQUBS

J'en ai vu une descendre dans la rue, le jour de la bataille. Elle disait à nos adversaires : « Vous ne réussirez pas!

Vous ne réussirez pasl » Elle gesticulait, piétinait, puis, blanche de malaise, elle s^asseyait au bord du fossé et remuait les lèvres.

Toutes les paysannes ne sont pas comme elle, mais on n'en compterait guère de radicales-socialistes .

La moins hostile, c'est l'indifiTérente qui regarde» écoute sur sa porte et s'amuse.

Elle dit : « Laissez-nous notre curé. Il n'est pas fameux, mais si vous le faites partir, M. Combes ne voudra plus nous en donner un autre. »

Elle dit : « Il faut un curé! » comme elle dit résignée : « Il y aura toujours des riches et des pauvres I »

C'est la paysanne bonne femme, paisible, croyante parce que Dieu est encore celui qui fait les plus belles promesses et qui pourrait le mieux les tenir. Elle n'aime pas la République, mais elle ne la craint

pas et elle dit à sa voisine exaspérée :

« Tu as tort de te mettre dans cet état-là; les républicains sont des hommes comme les autres. »

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