LE DOCTEUR GUÉPIN
Dans le vieux temps , tout livre était accompagné d'une dédicace adressée à quelque grand. C'était, de la part de l'auteur, une marque de reconnaissance ou une sollicitation ; et, de la part du grand qui l'acceptait, c'était une sorte de patronage obligé, souvent ignorant, mais providentiel, accordé à l'écrivain.
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Les auteurs de nos jours , abandonnés à (oute la plénitude d'une liberté illimitée, dont ils usent à leur fantaisie , peuvent en route sûreté livrer leurs oeuvres au public sans être obligés de recourir, comme autrefois , à la protection d'un nom puissant contre les tracasseries c[ui leur étaient suscitées. Car aujourd'hui que la société est rongée de plaies hideuses , que les esprits sont livrés aux préoccupations du doute , de la peur ou de la misère , les livres, comme les choses , se produisent sans exciter ni scandale ni intérêt; et, après une courte existence passée tranquillement derrière les vitres du libraire, ils descendent à perpétuité dans la grande fosse de l'oubli. A cela les auteurs ont gagné d'être hbres et de dormir en repos, ce qui est, selon moi, un avantage incontestable.
Dans un pareil état de choses , lorsqu'il
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n'y a plus de persécutions à craindre ni de protection à exercer, les dédicaces ont suivi tout naturellement le régime qui leur avait donné naissance ; et , si par hasard un auteur, peu soucieux de la mode , se permet encore une épître dédicatoire , elle est ordinairement adressée à la personne qui lui inspire le plus d'affection ou d'estime. C'est une dette qu'il paie à l'amitié ou à la reconnaissance ; et c'est à ce double titre, Guépin, que je vous adresse celle-ci.
En vous dédiant un ouvrage dont le fond et la forme présentent de graves imperfections , je compte sur la bienveillance dont vous m'avez donné de si fortes preuves, et aussi , je dois le dire , sur l'attachement tout particulier que vous portez à notre vieille province. Plus qu'un autre, d'ailleurs, vous savez sous quelles lâcheuses préoccupations cet ouvrage a été écrit; et
vous me pardonnerez, j'espère, les défauts de l'exécution , en faveur de la pensée qui m'animait. Le public, qui n'entre pas dans de pareilles considérations, me jugera plus sévèrement ; mais, à coup sûr, de toutes les critiques qui m'attendent, il n'en est aucune que je ne me sois faite moi-même : c'est une fiche de consolation.
Toutefois, Guépin, vous qui, professant une si rare abnégation, pensez toujours à vos amis et à l'humanité avant de sonc^er à vous , vous dont tous les actes sont la conséquence d'une pensée sociale , n'aurezvous pas le droit de me demander quel enseignement utile j'ai déposé dans ce livre, comment il peut servir la sainte cause de l'humanité ? Mais, vous le savez, tous ne possèdent pas également la faculté éminentede glorifier Dieu cUuis ses oeuvres, tous ne sont pas a])pok'\s h contribuer cflicace-
ment au bien-être de leurs semblables.
D'ailleurs, ne sais-je pas que , pareil aux critiques qui cherchent dans un ouvrage le cachet de leur parti pour décerner le blâme ou l'éloge, selon qu'il flatte ou contrarie leur opinion ; ne sais -je pas que votre amitié, toujours active à m'excuser, découvrira une intention louable au fond d'un ouvrage dont le vice capital est d(^ trop sacrifier au goût du plus grand nombre de lecteurs, qui demandent avant tout des faits, de l'action, de la vie, sans s'inquiéter si l'art et la morale n'ont pas été négligés ?
A cet égard, je dois l'avouer, j'ai fait aux idoles un deuii-sacrifice : c'est une faute dont je me reconnais sincèrement coupa • ble, et que je promets d'expier. Peut-être eût-il été plus convenable d'attendre le moment où mon repentir se fût formulé
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par une œuvre utile pour vous la dédier ; mais vous m'avez prodigué conseils et encouragements à une époque où j'avais besoin des uns et des autres , et il me tardait de vous témoigner publiquement ma reconnaissance affectueuse, de payer à vos rares vertus le tribut d'hommage qu'elles méritent.
Paris, le i5 mara i855.