MARINE DU XIV^ SIÈCLE
A l'extrémité occidentale du diocèse de Léon, au bord de cette langue de terre qui pénètre au milieu des flots et semble opposer une digue à leurs efForts envahissants, on connaît de toute ancienneté la ville de Conquet-Lochrist , sentinelle perdue reléguée au bout du monde comme une limite du continent , sorte de terre en litige oùles hommes ont construit une vi lie que l'Océan
voudrait astreindre à sa morte lledomination. Je révèle sans doute à la plupart de mes lecteurs l'existence du Conquet-Lochrisl : car les nations , aussi ingrates que les grands , oublient souvent les victimes de leurs dissensions ; et l'histoire, menteuse et fardée, pareille à une grande dame qui travaille au profit des pauvres pour afficher sa charité , et reste sourde aux misères qui n'ont pas de voix , l'histoire trouve des sanglots, des gémissements et de pompeuses oraisons pour les calamités bruyantes , et pas une larme pour les désastres ignorés. Aussi le nom du Conquet est demeuré dans l'oubli. Et pourtant la pauvre ville a vu les flottes ennemies jeter l'ancre dans son port ; et maintes fois, victime dévouée placée en observation, l'incendie de ses édifices, comme le phare allumé à l'approche d'un danger prochain , a donné aux grandes cités le signal de se mettre en garde. Mais qui donc lui a tenu compte de ce dévoûment perpétuel? Qui donc a dit ses angoisses , ses gémissements douloureux? Quelle plume a décrit son histoire, où chaque page a des traces de sang...? Oh!
personne ! pas une voix ne répondra! L'ingratitude est flagrante ! Eh bien ! cette tâche sera hi mienne ; j"'essaierai de réparer l'injustice de phisieurs siècles ; je vais chanter le Conquet.
En parcourant les rues principales du Conquet et les ruelles qui s'y embranchent , le voyageur cherche vainement ces constructions gothiques qu'on remarque dans les vieilles villes, solides et fières comme au jour de leur naissance , montrant un air de dédain et un visage rechigné aux façades crépies de chaux. Le Conquet aujourd'hui n'a rien de vieux que son nom. Neuf fois, dans l'espace de trois siècles , cette misérable cité vit la guerre hurler à ses portes; le meurtre et le carnage parcourir ses rues en beuglant ; l'incendie dévorer ses édifices , tourbillonner en jets pressés au-dessus des toits de chaume, et promener ses langues de feu sur des cadavres saignants. C'est pourquoi le Conquet, renouvelé plusieurs fois, offre actuellement un aspect bien différent de ce qu'il était jadis. Ce n'est pas dire qu'il est beau , c'est la simple mention d'un fait.
Aujourd'hui le point central de cette ville
paraît être la grande rue , qui règne dans toute sa longueur, etaboutit à la route de Saint-Renan. Cette particularité suffit pour accuser la décroissance du commerce maritime : car autrefois les maisons se pressaient le long de la rade et formaient une sorte de fera cheval devant le port, actuellement presque désert. Les habitants prétendent aussi que le Conquet s'étendait jusqu'au bourg de Lochrist, dont il est éloigné de près d'une demi-lieue. Celte assertion me paraît appuyée sur des fondements assez solides : car, à l'époque du dernier incendie allumé par une flotte de Flamands et d'Anglais , en i558 , le Conquet comptait ^bo maisons, qui devinrent la proie des flammes , et je doute qu^'il y en ait un nombre égal actuellement. Je n'entrerai pasdans de plus longs détails à ce sujet ; j'ajouterai seulement que la même cause que , dans mon précédent ouvrage , j'ai déjà assignée à la décroissance de Pen-Marc'h , peut expliquer celle du Conquet ; et il est hors de doute que l'agrandissement successif de Brest, qui n'était qu'un château dans le principe, contribua beaucoup à cette chute.
C'était le samedi 29 octobre de l'an 1289. Une rangée de masures accoudées l'une à l'autre, diversement badigeonnées, s'étendait en zig-zag devant cette partie de la baie qui regarde le promontoire de Ker-Morv.nn. Plusieurs ruelles sinueuses , subitement coupées par un angle obtus ou un coin de mur saillant , aboutissaient à cette espèce de rond-point ménagé devant la baie, également capricieux dans son alignement. Quoi qu'il en soit, nous nommerons cela une place , pour nous identifier avec les usages du temps.
L''église , surmontée d'un haut clocher de granit offrant dans sa construction tout le luxe architectural de l'époque, s'élevait parallèlement à une tour carrée qui dominait majestueusement de ses fortifications à demi ruinées les maisons basses du Conquet. C'était la demeure du sire Meriadec de Ker-Jean , officier préposé par le duc pour fournir des locmans ou pilotes côtiers aux navires , et percevoir le droit du bref de sauvetage , de conduite et de victuailles.
Du côté de la place qui regardait la haute
mer on remarquait, à l'entrée, une maison nouvellement construite , destinée aussi à une industrie toute nouvelle : c'était le lieu où se réunissaient tous les bons vivants du Conquet , où l'on traitait les affaires , où se concluaient les marchés et quelquefois les mariages ; c'était là que les douleurs et les joies prenaient leur source et finissaient. Si cela ne suffit pas j)our désigner un cabaret , j'ajouterai qu'une branche de gui était suspendue à la porte.
Cependant un silence profond régnait dans les rues du Conquet ; on n'entendait pas un bruit , pas un n^arteau d'artisan ; on ne voyait pas une femme jaser avec sa voisine , pas un enfant barboter avec les oies dans les ornières de la place.
Quelques chiens , grelottant au vent d'ouest, qui soufflait avec violence , étaient couchés à la porte des logis. Des troupes de bestiaux , rappelées par l'heure et le froid , traversaient lentement les rues et demeuraient , la tête basse et l'air inquiet , devant les étables fermées , poussant parfois des meuglements prolongés qui décelaient leur impatience; mais l'écho seul
répondait , le vent emportait leurs cris , et les portes demeuraient closes. Cette solitude , effrayante au premier abord , n'avait rien que de naturel. C'était un usage immémorial au Conquet de chômer le samedi soir, et la population entière s'était rendue à l'église pour y chanter vêpres et complies. Un seul individu , maître Jonas Peoch, le cabaretier, était demeuré dans la ville. Debout à l'entrée de la place , il promenait le regard sur lOcéan , cherchant à découvrir une voile dans la brume qui s'épaississait. Par permission spéciale du recteur, et sur les représentations du sire Meriadec de Ker-Jean, maître Jonas avait été dispensé d'entendre l'office du samedi. Sa maison , ouverte à tout venant , était le rendez-vous des locmans , et aussi des marins , souvent pressés de prendre un pilote à leur bord; et ce motif avait paru assez grave pour lui valoir cette exemption. En revanche , et comme le Ciel ne doit jamais perdre ses droits , maître Jonas était astreint à réciter trois chapelets , en forme de cotnpensation.
Son attention et toute la puissance de sa vue
paraissaient captivées par un point blanc à l'horizon, lorsqu'un cri de surprise lui échappa avec un léger soubresaut. Un jeune garçon , sortant d'une ruelle voisine en faisant la roue sur ses mains , passa devant Jonas et s'arrêta à quelques pas.
(c Que saint Matthieu te punisse pour la peur que tu m'as faite ! Çà ! d'où viens-tu, File-Etoupes? »
L'enfant ne répondit rien. Accroupi sur ses pieds à la façon des tailleurs , il jetait des cailloux à une assez grande hauteur et les recevait dans sa bouche.
ce Diot (i) , m'entends-tu, malin garçon? reprit l'hôte en élevant la voix ; pourquoi n'estu pas aux vêpres ? ))
File-Etoupes secoua ses longs cheveux , qui tombaient en mèches brouillées sur sa figure et sur son dos. Ses yeux stupides et mornes prirent tout à coup une expression malicieuse. Il se leva et s'approcha de Jonas. Mais celui-ci.
(i) Diot, ca biolou , signiiie niais, liéhélé , idiot.
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familier à ses allures comme un gardien de ménagerie à celles de ses animaux , fit un geste de menace.
« Si tu t'avises de faire quelque diablerie , je chargerai la voisine Lecornel de te corriger pour moi. »
Le pauvre enfant détira ses membres grêles et amaigris ; il se pencha en avant comme un chien près de courir, et considéra la boutique voisine d'un air triste et douloureux.
(( Ha ! ha ! s'écria Jonas , tu n'as donc pas oublié que la voisine Lecornel a la main sèche et le bras lourd ?
— Ave Maria! Diot n'oublie rien. »
Puis , frappant ses flancs à la manière des paysans , il ajouta , en désignant du doigt la brume humide et épaisse qui s'élevait de la mer :
(c Ave Maria ! l'eau tombe froide ; l'herbe du cimetière sera froide à Diot cette nuit.
— Entre céans. — Puisses-tu me porter bonheur, dit maître Jonas à part. — Approche-toi du chaufïbir, et dis im Ave Maria pour que les compères aient soif. »
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File-Etoupes s'assit à califourchon devant la flamme pétillante , et , tandis que le cabaretier reportait son attention vers la mer, il saisit adroitement une cruche d'hydromel que celui-ci n'avait pas mise sûrement à chauffer en son intention. Cela fait , il s'enveloppa dans la souquenille de toile qui lui servait de vêtement, et se coucha sous une table, la figure tournée vers la flamme. Avant d'aller plus loin , achevons de le faire connaître.
Un matin , le lendemain d'un furieux ouragan , Diot fut trouvé nu , sanglant et meurtri , sur les rochers de la côte. Il avait à peu près cinq ans. A toutes les questions qu'on lui adressa il ne répondit que le mot de File- Etoupes. La couleur de ses cheveux, d'un blond excessivement pâle , expliquait ce sobriq^uet , qui sans doute lui avait été donné antérieure- . ment, et qu'on lui conserva depuis. Du reste , on n'obtint jamais aucuns renseignements sur sa famille-, sa patrie, et l'événement qiii l'avait jeté au Conquet. On présuma qu'il était échappé au naufrage d'un navire dont les débris vinrent à la côte le jour où il fut trouvé. En
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avançant en âge ses membres se développèrent; mais ses facultés intellectuelles ne subirent aucun changement. Il apprit la valeur des mots ; il répondait aux questions qu'on lui adressait , et prenait même l'initiative : mais sa conversation était heurtée, décousue, toujours bizarre , quelquefois inintelligible. C'était la transition de la bête à l'homme , un milieu entre le singe et l'enfant. Plusieurs personnes essayèrent de l'élever *, mais le jeune idiot refusa constamment de se soumettre aux usages de la vie. Absent du Conquet pendant des semaines entières , il errait dans la campagne , vivant de fruits, d'œufs , de coquilles, ne demandant jamais rien , mais acceptant de bonne grâce ce qui lui était offert, et dérobant volontiers. Quand un vol avait été commis, Diot était toujours accusé , assez souvent convaincu. Son idiotisme n'excluait pas la rancune. On remarquait qu'il nourrissait une aversion profonde pour ceux qui l'avaient maltraité. Au reste, le nombre en était beaucoup moins grand qu'il ne l'eût mérité , et ses méfaits passaient souvent impunis : car, en Bretagne , la personne d'un idiot était ^
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chose presque inviolable , et sa présence dans une ville passait pour un préservatif contre une foule de calamités.
Cependant les vêpres venaient de finir, et le cabaret s'emplissait, maître Jonas, et sa fille, la gentille Perette , avaient peine à suffire aux demandes réitérées des buveurs , qui arrivaient à la file. Tout à coup la porte , ouverte avec fracas , livra passage à quatre individus dont l'entrée fit sensation. Toutes les têtes se découvrirent, les éclats furent réprimés, les disputes interrompues. Nonobstant ces démonstrations non équivoques de respect , l'un des arrivants s'écria :
« Sa Seigneurie messire Meriadec de Ker- Jean nous honore de sa présence : chacun sait le respect qui lui est dû. »
Le banneret remercia d'un sourire, et, répondant par quelques, signes de tête bienveillants aux saints qui lui étaient adressés , il prit un escabeau des mains de Jonas , et s'assit devant la table, le dos tourné au chaufFoir.
(c Maître Peoch , dit l'introducteur du banneret, apporte-nous des épices et quelques
flacons de ciaret. — Et vous , compères , ajoutat-il en s'adressant à ceux qui les entouraient, passez un nœud dans votre langue , et éloignezvous un peu. ))
Le langage , le costume et l'air important de ce personnage décelaient au premier abord la notabilité bourgeoise , l'aristocratie de clocher. En effet , maître Sébastien Calvez , marchand d'étoffes et de toile , passait au Conquet pour le plus riche de la ville. On citait après lui maître Pierre Letouten , exerçant en même temps la triple profession de [tanneur , mégissier et baudroyeur; puis maître Jehan Kerhoc , boursier, bàtier, bonnetier et chaperonnier.
Ce serait peut-être le lieu de tracer le portrait du sire de Ker-Jean ; mais je crois pouvoir m'en dispenser facilement , et laisser au lecteur le soin d'y suppléer. Car Meriadec était un de ces hommes tels qu'on en rencontre à chaque pas. Le seul point saillant de son caractère était une vanité poussée au-delà de toutes bornes , et, faute d'avoir à vanter ses exploits , il redisait à qui voulait bien les entendre les hauts faits de ses aïeux. Or, ce soir-là, maître Sébastien Calvez
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et ses confrères payaient en flots d'hypocras le récit des faits et gestes d'un certain Meriadec de Ker-Jean à la croisade entreprise sous Richard-Cœur-de-Lion .
Depuis quelques instants le banneret avait commencé son récit accoutumé , et , tout entier à cette intéressante légende , qu'il récitait sans prendre haleine, comme un écolier sa leçon , il ne remarquait pas l'impatience des trois bourgeois , ni leurs interruptions fréquentes , telles que :
(c Compère , remplissez le hanap de monseigneur.
— Les épices dominent ; c'est ainsi que vous l'aimez.
— Par le chef de saint Matthieu ! si pareil hypocras coulait dans l'enfer de Satan , je voudrais être damné. »
Enfin Sébastien Calvez prit sur lui d'interrompre l'imperturbable narrateur.
« Messire , dit-il en le poussant légèrement du coude , avisez là-bas dans ce coin.
— Eh bien?
— Les Baïonnais, que Dieu confonde !
— Paix, paix , maître Calvez,.
— Guerre à ces chiens , interrompit brusquement le tanneur : ils causent la ruine du Conquet.
— Paix , paix, maître Letouten ! dit Meriadec du même ton.
— Les compères ont raison , messire , ajouta le bonnetier. Par saint Jehan , mon patron , nous n'y pouvons plus tenir ! »
Le banneret, évidemment embarrassé , avala d'un trait son hanap , et continua d'une voix chantante :
ce J'en étais à l'issue de la bataille... Ecoutez voir! cela devient intéressant. Mon aïeul, Meriadec de Ker-Jean, chevalier renommé à juste litre, o.
— Mit pied à terre devant le roi , murmura le tanneur impatienté. Je réciterais cette chronique comme les répons de la messe. »
Cependant le banneret, remis sur la voie, coutinuait sa narration , sans prendre garde à l'impatience des bourgeois.
(( Compère , reprit le bonnetier en se penchant à l'oreille de Sébastien , parlez-lui donc
de notre affaire. S'il continue son histoire , nous aurons fait en pure perte la dépense de cette soirée.
— A propos des galères génoises dont parle votre seigneurie , interrompit hardiment Sébastien Calvez , nous sommes décidés , messire , à chasser de notre port tous les navires baïonnais.
— Saint Guignolé ! qu'est-ce à dire ? Est-ce bien maître Sébastien Calvez, marchand drapier, doyen de la bourgeoisie , qui tient un pareil langage à Meriadec de Ker-Jean , chevalier banneret, officier des brefs au Conquet? Par ma noblesse! ceci est crime punissable , ajoutat-il en élevant la voix. Passe pour cette fois , compère ; mais , Torr-é-ben ! rappelez - vous que j'exerce haute et basse justice dans toute ma juridiction . y>
Puis, remarquant que les buveurs paraissaient partager l'opinion de maître Calvez , il saisit cette occasion d'adresser à ses administrés une paternelle allocution :
c( Chacun de vous , mes maîtres , trafique de ses marchandises au mieux de ses intérêts , et
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vend indistinctement aux Bretons, aux Normands ou aux Anglais. Or, aucun pécheur n'ayant offert un prix raisonnable des sécheries de Saint-Matthieu , notre j^racieux duc — que Dieu garde— les a affermées à des marchands baïonnais. (Baissant la voix.) A vrai dire, je déteste aussi cordialement que vous cette peste d'aubains (i) qui s'impatronisent chez nous ; mais, comme officier, je dois aide et protection aux marins munis de brefs et à tous marchands payant redevances et fermages A notre redoufé seigneur.
— Sans doute votre courtoisie a bien et noblement parlé , répliqua Sébastien Calvez ; mais ces caqueux Baïonnais attirent les pirates sur nos côtes par les relations damnables qu'ils entretiennent avec eux ; et les Nantais, crainte d'être pris, ne commercent plus ici. »
Un murmure d'approbation encourageait le doyen à continuer, quand il fut interrompu par
(I) Aubaiu, étranger. Ce mol se ,-.,...ait pres-jne toujcn.s n. mauvaise part.
la voix grêle d'un petit lioiiime qui s'écria avec feu :
« C'est un mensonge , une calomnie satanique ! Maître Calvez ne devrait pas autoriser par son exemple les mauvais garnements qui ne demandent que plaies et bosses. Dieu aidant, les affaires sont bonnes; et, si les Nantais ne viennent plus , le débit n'en va pas plus mal. »
En achevant , il sortit promptement de l'auberge, poursuivi des apostrophes furibondes d'une partie de l'assemblée.
« Claude Lecornel , Claude Marsouin — comme on l'appelle — a raison : notre port ne fut jamais plus fréquenté ; trois voiles étrangères sont entrées depuis huit jours , etc'est beaucoup dans cette saison.
— Votre seigneurie n'ignore pas que ces navires voyagent sans bref et sans locman , dit un vieux pilote.
— Et qu'ils n'ont pas acheté un gros vaillant de marchandises , ajouta le tanneur.
— C'est vrai , très vrai ; mais qu'y faire , sinon souhaiter qu'ils coulent bas d'eau sur notre côte? car vous n'ignorez pas, mes maîtres,
que les bris de tout navire naufragé dépourvu du bref de sauvetage appartiennent de droit au pays où ils sont jetés.
— Grâce à Dieu ! nous connaissons les lois de la mer, et le jugement d'Oléron, où tout cela fut réglé par le bon duc Alain Fergent , reprit Sébastien Calvez : c'est pourquoi nous tous, honnêtes marchands et bourgeois du Conquet , nous nous plaignons du voisinage des Baïonnais , dont les relations avec les pirates...
— S'il faut tout dire , interrompit le bonnetier, nous sommes prêts à jurer que le fameux Jawn , Creff-Jawn (i), comme ils rappellent...
— Chut! chut! dit le banneret en mettant un doigt sur ses lèvres : lorsqu'on veut prendre Un vieux renard , il ne faut pas crier quand on a éventé sa voie. »
Cette confidence causa dans l'assemblée un mouvement de joie mêlé de quelque terreur. « Dieu nous aide ! ce terrible pirate se tien-
{») Creff , en breton , signifie brave , hardi , vigoureux.
drait-il dans nos parages? )) demanda maître Calvez d'une voix mal assurée.
Le banneret fit un signe de tête presque imperceptible.
« Ah bien oui , dans ces parages ! » fit une Yoix retentissante dont les accents mâles et sonores vibrèrent jusqu'à l'âme des bourgeois.
Et l'on vit s'avancer un homme de haute stature , nerveux et bien découplé , la tête droite, portant des habits de marin, avec un large coutelas passé dans une ceinture de laine. Immobile et paraissant attendre qu'on lui adressât la parale, il promenait sur rassemblée des yeux fauves et scintillants ; mais les bourgeois, surpris par cette apparition subite, se regardaient l'un l'autre et pâlissaient sous le regard du marin.
(c Par ma noblesse! ignores-tu, l'ami , que tu parles devant le sire de Ker-Jean , haut-justicier dans ce pays? — -Mais qui es-tu toi-même, et sur quoi peux tu fonder ton démenti malhonnête?
— Cest Raoul , le patron de la barque malouine, dit un pilote.
— Un brave et honnête marin , ajouta Pérette de sa voix la plus caressante.
— Votre seigneurie m'excusera , mais je soutiens que le pirate dont vous parlez croise actuellement sur les côtes du pays d'Aunis.
— Oui-dà ! répliqua le banneret. Eh bien , moi , je t'affirme ici que CrefF- Jawn , avant deux jours , dansera pendu par le cou au plus haut gibet de Brest.
— Votre seigneurie parlait plus vrai tout à l'heure quand elle disait que , pour prendre un vieux renard , il ne fallait pas crier lorsqu'on a éventé sa voie. »
En achevant ces mois , il pirouetta sur le talon et sortit du cabaret.
Quand Claude Lecornel se fut soustrait par la fuite aux huées bruyantes des buveurs , il s'arrêta d'un air contrit à la porte du cabaret.
« Mon Dieu , mon Dieu ! qu'as-tu fait , Claude Lecornel? murmura-t-il à demi-voix. Quel malin garou t'a conduit dans ce lieu de perdition, où la tête la plus rassise fermente et bouillonne comme le vin sortant de la cuve... Et ma femme ! je vois déjà sa colère !...))
Disant ces mots, et grelottant de peur autant
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que de froid , il frappa deux légers coups à la boutique voisine ; mais on ne répondit pas. Il réitéra son appel , et n'obtint pas plus de succès. Les dents claquantes , le bonhomme Claude colla l'oreille aux ais mal joints , et distingua un léger bruit à l'intérieur. Alors , s'armant de courage , il frappa du poing dans la porte , et dit à haute voix , sous forme de réflexion :
c( Par ma foi I si ma femme s'est endormie, je vais aller passer la nuit au cabaret de Jonas.» Cette innocente ruse obtint un prompt résultat.
« Qui frappe? Est-ce vous, garnement ? » Cette voix incisive et mordante lui causa un frisson nerveux. On eût dit le grincement d^un vase de cuivre sous la lime du chaudronnier. Claude s'étant fait reconnaître, la porte , ouverte avec fracas , laissa voir la maîtresse du lieu. Fasciné par la menace d'un coup-d'œil, il trébucha sur un baril de goudron , et demeura immobile au milieu de la boutique, semi>lant implorer son pardon.
A la première vue , cette pièce figurait assez bien la cale mal arrimée d'un chasse-marée
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breton : c'était la même odeur el les mêmes objets , tous à l'usage de la marine. Essences , brai , résine et goudron , cuirs verts et secs, filin, baderne et aussières, clous à barrots, clous à ridelles , clous à maugères , rouelles , goupilles , repoux de fer, breuils , martinets et garcettes ; toiles d'Olonne , de Chàteaulin , de Quimper ; chapelets de racage , lanternes de corne , aiguilles de tré , avirons , graisse et marinettesj tout cela mêlé, confondu, entassé, pendant au plancher, suspendu aux nmrailles, encombrait à tel point la boutique de l'avitailleur (i), qu'il eût été impossible de s'y retourner librement.
Dans l'espace le moins resserré , Claude Lecornel et sa femme , debout l'un devant l'autre, se regardaient sans mot dire : lui , penaud et soumis , ressemblait à un écolier tremblant à la vue de son pédagogue irrité; et la femme, satisfaite de son empire , cherchait à le prolonger en donnant à sa figure revêche une expression
(i) On dil actuellemciït fourni:>scur.
de plus en plus menaçante. Ses yeux ronds et verts étaient ombragés d'épais sourcils grisonnants; la peau de son visage était sèche et plissée; de longues mèches de cheveux gras s^échappaient par les trous de son serre-tête j le négligé de sa toilette laissait voir un cou et des épaules presque semblables à un parchemin détrempé. Elle avait les poings sur les hanches. Ses doigts maigres , souillés de goudron , se dessinaient comme ceux d'un nègre sur son corbros (i) de toile écrue. Malgré cela, l'énorme embonpoint de sa taille accusait la soumission conjugale de son malheureux époux.
« Enfin vous voilà de retour ! dit-elle après avoir assez long-temps exercé la puissance de son regard. Depuis trois heures je vous attends ! Et d'où venez-vous, s'il vous plait? »
Lecornel poussa un gros soupir d'allégement : le plus fort de l'ouragan était passé ; il n'avait plus rien à craindre.
« Vraiment, dit-il d'un ton câlin, si tu savais,
(i) Coibios, corpf de jupe, sorte de cor«el.
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ma belle Judith , tout ce qui vient de se passer...! Çà! écoute! »
Il s'assit au fond de la boutique, devant un modeste chauftbir où fu.aaient quelques lisons, débris récents d'un naufrage ; puis, affectant le ton mystérieux d'un homme détenteur de grandes nouvelles , il se préparait à broder prodigieusement les conversations que nous avons rapportées, lorsqu'un violent coup retentit à la porte. Les deux époux se regardèrent avec une sorte d'eflroi , se demandant mutuellement d'un air inquiet qui pouvait venir si tard ; mais de nouveaux coups ébranlèrent la porte , et une voix forte cria :
« Te réveilleras- tu , vieux belitre? Marsouin, Claude Marsouin , m'entends -tu?
— C'est lui , » murmura le marchand.
Et , subitement rassuré , il se hâta de tirer la barre de bois qui assujettissait la porte .
Alors entra le marin que nous avons montré dans le chapitre précédent.
«Excusez-moi, messire Raoul : nous n'avions pas prévu l'honneur de votre visite.
— Saint Matthieu veille sur votre barque !
ajouta dame Judith. Par les grands vents qui ont régné ces jours derniers , je tremblais pour vous, mon doux sire. Claude peut vous dire que nous n'avons pas épargné les prières en votre intention.
— Grand merci du bon souvenir. Les prières de personnes aussi respectables doivent être elïicaces en effet auprès des saints du paradis ; toutefois j'ai plus de confiance dans la protection de Satan. »
Il se coucha nonchalamment sur un coffre , souriant de l'effet que ces mots avaient produit sur Claude Lecornel et sa femme. Enfin celuici , rompant le silence
c( Avez -vous des avaries pressantes , quelque voie d'eau introuvable ? La mauvaise saison s'avance : vous devriez virer en quille et faire les frais d*'un radoub. — J'ai du chêne coupé à la Noël , des goudrons de la Teste , du brai de Baïonne , des clous de Nantes.
— Tout cela , interrompit Judith , vous sera passé à bon compte. — A propos , nous avons à régler quelques brasses de grelin neuf.
Raoul tira d^une longue bourse de cuir quelques réaux au coin du duc , et les jeta sur la table des marchands; puis , coupant court à leurs reniercîments intéressés, d'un geste impératif il les invita à se taire.
(( Il n'est pas question maintenant de carène ni de radoub. Répondez-moi : à quelle époque, dame Judith , comptez-vous entrer en gésine ? ))
On concevra sans peine l'étonnement des bourgeois à cette question. Indécis , ils se regardaient l'un et l'autre . et fixaient, bouche béante, le patron malouin.
c( Etes-vous bien convaincus que je parle sérieusement? ))
11 cassa avec la pointe de son coutelas quelques morceaux de brai sec et de résine, et jeta ces combustibles sur le feu mourant du chaufFoir. Aussitôt une flamme pétillante s'échappa dans la boutique , non sans danger peut-être , vu la nature des marchandises qui y étaient entassées ; mais les deux époux , tout entiers à leur étonnement , oublièrent en cette occasion la minutieuse prudence qui leur était habituelle.
« Eh bien, dame Judith, vous déciderez-vous à répondre ? »
Elle battit des prunelles, et, minaudant comme une vierge pudibonde indiscrètement questionnée :
ce Entre homme et femme que le sacrement n'unit pas , ces sortes de choses demeurent ordinairement secrètes ; enfin , puisque vous l'exigez — sainte Marie la chaste mère me pardonne — je vous avouerai , messire , que le terme n'est pas éloigné.
— Mais encore? insista le marin.
— Vierge sainte I quelle étrange curiosité ! A peine si dans mon état cela serait pardonnable. »
Elle fit un signe à son mari, qui la comprit à merveille.
« Vous sentez , patron , qu'une épouse chaste et fidèle n'aime pas à faire confidence des résultats, des fruits... Vous comprenez bien , patron. — Pour moi , Lecornel , son mari , je peux en parler sans rougir. Croissez et multipliez : vous savez cela , patron. — Depuis huit jours nous avons cessé de compter, et, Dieu
aidant , ça viendra comme une envie d'élernuer.
— Cest bien. — Vous êtes à même de gagner des réaux d'or à foison : le voulez-vous ? »
Ces paroles attirèrent sur leurs joues pâles un léger vermillon. Ils s'écrièrent en même temps :
(( Que le Ciel répande sur vous ses bénédictions les plus saintes ! Que faut-il faire ? ditesle-nous.
— Songez-y , vous allez être dépositaires d'un secret important , qui exige la plus entière discrétion , un silence complet comme celui du tombeau. — Engagez -vous sur votre âme, et... »
Impatients , ils l'interrompirent , et , mus par l'appât du gain , répétèrent mot à mot le serment qu'il leur dicta.
c( Je suis tranquille à cette heure , dit froidement le marin. Si l'Evangile et la croix ne vous tiennent pas les dents serrées , la pointe aiguë de ma dague vous rappellera nos conventions. — Çà , causons comme d'anciens amis. Votre conduite , exempte de reproches , dame
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Judith , et l'esprit d'ordre qui dislinj^ue mon compère Marsouin , sont à mes yeux des qualités digues d'estime : c'est pourquoi je vous ai choisis entre tous pour vous confier un dépôt cher et sacré , un enfant.
— Un enfant !
— De trois jours , que vous allaiterez , dame Judith , que vous élèverez sous votre nom , et comme le vôtre , sans toutefois user de votre autorité à son égard , comme vous le permet sur lui ce digne et hrave Lecornel. Vous m'entendez , ma commère ? »
La commère , au lieu de répondre , fit une laide grimace, accompagnée d'un petit cri. (( Mort-Dieu ! ne vous fâchez pas...
— Ce n'est rien , une douleur suhite , l'approche de ma délivrance. — Continuez , messire Raoul.
— Cette enfant — c'est une fille — vous sera remise aussitôt vos couches ; vous lui donnerez tous les soins d'une tendre mère ; moyennant quoi la somme de quinze à trente agnels vous sera comptée chaque année. Le prix variera en proportion de vos soins. »
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Dame Judith cherchait des termes pour exprimer le tendre amour que lui inspirait d'avance cet enfant adoptif , source de prospérités ; mais des gémissements et des soupirs étouffés tinrent lieu de protestations : le travail de l'enfantement commençait d'une manière pressante...
(( Aïe ! aïe ! s'écria Claude , qu'elle doit souffrir, la pauvre femme ! Je cours chercher les matrones.
— Bon courage , ma commère ! le jumeau de celui-ci vous dédommagera de vos peines. »
Il sortit. En passant devant la maison de Jonas, dont la porte était entr'ouverte , Raoul s'enveloppa soigneusement dans son carahoussenbra. Ce vêtement , de gros drap brun , façonné à la manière des cougouls ou sacs de toile dont les paysans bas-bretons se couvrent pendant la pluie , déguisait aussi parfaitement un homme qu'il le garantissait bien contre les injures de l'air. Ainsi vêtu , et traversant la place d'un pas ferme et rapide , Raoul, insensible au vent piquant du soir qui soufflait par froides bouffées , arriva promptement sur le port. La nuit était sombre et la mer agitée j la niaiée montante ,
38 BUDI(>]MUR.
poussée pur le vent , produisait d'énormes lames qui se brisaient sur les rochers; la brume épaisse distillait une pluie fine et pénétrante ; des sons étranges bruissaient dans l'air, et les cris aigus du pétrel annonçaient un prochain orage.
Raoul s'avança à Pexlrémilé du port , au lieu où se trouve aujourd'hui la chapelle de Saint- Christophe. Cramponné aux saillies, et cherchant du pied des inégalités, il descendit hardiment cette côte droite et escarpée qui se baigne dans l'Océan. Cependant, grâce à son agilité , cette périlleuse opération sVftéctua sans accidents, et il atteignit un léger esquif amarré entre deux rochers. Aussitôt il planta un mât, et, malgré la violence du vent , le hardi marin déploya sa voile ; mais, au lieu de descendre vers la mer, il manœuvra pour remonter la petite rivière dont l'embouchure forme la rade du Conquet.
A cette époque on pouvait à marée haute remonter deux lieues dans les terres ; aujourd'hui le cours de cette rivière est arrêté un peu audessus de la ville par une digue sur laquelle on a établi un moulin.
Depuis quelque temps le château de Ker- Morvan , situé en Trébabu , à près de deux lieues du Conquet , avait vu partir son seigneur pour la résidence du duc; la belle Blanche, sa fille unique , y était restée seule , sous la garde du sénéchal.
Uheure du coucher était passée ; tout reposait dans le manoir, à l'exception de la châtelaine et de l'une de ses chambrières. Blanche , étendue tout habillée sur son lit, paraissait
souffrante , agitée ; Ja douleur ou l'inquiétude , ces deux émotions peut-être , contractaient légèrement ses traits décolorés , délicats et doux. « Paule , demanda-t-elle à sa chambrière , quelle heure est-il?
— Huit heures , madame.
— - Huit heures ! O mon Dieu 1 gémit-elle douloureusement , m'aurait-il oubliée ? Mais non , c'est impossible : il m'aime! — Il m'aime, n'est-ce pas , chère Paule ? »
La chambrière porta sur sa maîtresse un touchant regard empreint d'une profonde tristesse.
« Le temps est orageux , madame; il aura peut-être éprouvé des difficultés en chemin. »
Deux larmes tombèrent de ses yeux; elle se détourna promptement, et raviva la lueur mourante de la lampe.
(c Ecoute: n'ai-je rien entendu? dit Blanche en se soulevant.
— Oh non , madame. Le vent siffle dans les créneaux , l'orfraie crie dans la forêt , et la lampe menace de s'éteindre... Sainte Vierge ! quels sinistres présages ! » murmura la chambrière d'une voix timide et glacée.
Les deux jeunes filles , efFrayées , se serrèrent l'une contre l'autre , écoutant avec ettroi les gémissements aigus du vent à travers les corridors ; le bruit des arbres au dehors, dont les hautes cimes s'entremêlaient en craquant ; le clapottement de la pluie sur la toiture et les murailles; tous ces sons indéfinissables produits le soir par l'ouragan , concert bizarre et terrible, qui éveillait dans leur esprit mille superstitieuses terreurs.
ce Paule , Paule , écoute : n'entends-tu pas des cris ?
— Mais... non..., madame. — La bande du Holda , peut-être , ajouta-t-elle plus bas.
— Paule ! elle vient de s'éveiller. »
La chambrière courut au lit , et présenta à sa maîtresse un enfant tout récemment né , dont les vagissements plaintifs semblaient répondre au bruit eftrayant de l'orage.
c( Oh oui! pleure, pauvre petite, murmura Blanche en la pressant sur son sein ; pleure sur ta naissance , sur ta vie , sur ce cruel abandon : car tu ne recevras jamais les soins affectueux d'une mère ; tu ne verras pas son sourire répon-
dre à ton premier sourire , son angoisse à tes douleurs, sa félicité à tes joies... Pleure, ma fille , pleure avec ta mère ; nous sommes bien malheureuses toutes deux : toi d'être née , moi de t'avoir donné la vie... »
En ce moment on entendit le cri perçant de l'aigle noire trois fois répété à de légers intervalles.
c( C'est lui î » s'écria Blanche.
La chambrière sortit précipitamment , et revint bientôt après , accompagnée de Raoul .
A la vue de la jeune châtelaine , sa mâle fi gure prit une expression plus douce, un sourire affectueux se montra sur ses lèvres ; néanmoins ses sentiments à l'égard de Blanche paraissaient beaucoup au-dessous de ceux qu'il inspirait à cette malheureuse enfant.
c( O mon Raoul ! dit-elle en reposant sa tête blonde sur la poitrine du marin , mes craintes étaient bien folles , n'est-ce pas ? Mon beau Raoul , tu ne pouvais pas oublier cette malheureuse Blanche , qui t'aime d'un amour si profond ! ))
Un baiser sur les lèvres fut la réponse qu'il
lui donna. Elle l'ut complètement rassurée ; toutes ses craintes l'abandonnèrent ; l'expansion d'un amour heureux embellit sa jolie figure ; oublieuse du passé , sans prévisions d'avenir , elle ne vivait que dans le bonheur du présent.
(( Le temps s'écoule , il faut partir, dit le marin en se dégageant de ses bras. Blanche, dis adieu à ton enfant. »
Ces paroles détruisirent la jouissance de ses illusions. Elle tressaillit douloureusement ; deux larmes coulèrent sur ses joues.
(( Raoul, fit-elle d'une voix timide , Raoul , que va-t-elle devenir?
— Son père prendra soin d'elle.
— Et sa mère est-elle donc condamnée à ne la revoir jamais? Raoul , je lui ai mis ce chirographum au cou : jure-moi de le lui laisser.
— Elle le conservera.
— Raoul , amour, je t'en conjure , laisse-toi fléchir aux prières d'une mère ; dis-moi où sera ma fille ; fais en sorte que je puisse la voir.
— Sans doute , un jour tu la verras ; mais ce sera plus tard , lorsque tu auras pris assex
44 BUDIC-MUK.
d'empire sur toi-même pour l'embrasser sans te trahir.
— Vierge sainte! comme tu dis cela ! O Raoul ! songe que ton amour est également nécessaire îi la mère et à l'enfant.
— Je le sais, et jamais je n'ai mieux senti le poids des liens qui nous unissent. »
La jeune châtelaine le considéra avec inquiétude ; des soupçons qu'elle s'efforçait de repousser pénétraient jusqu'à son cœur.
c( Raoul , encore une prière : promets-moi de l'élever conformément à sa naissance. Le Ciel est miséricordieux ; peut-être un jour...
— Sois tranquille , son sang est pur; dans quelque position qu'elle soit , toujours elle sera digne de nous, j)
Le ton étrange de ces paroles acheva de la glacer ; elle demeura quelques instants le regard fixé en terre , immobile et défaillante. Le marin , en prenant sa fille , la tira de cet état.
(( Mon enfant ! ô mon enfant ! s'écria-t-elle ; laisse-la-moi voir encore : je veux que ses traits soient gravés dans mon âme, pour me les rappe-
1er toujours. Si je perds ma pauvre fille , que son image du moins me reste ! »
Elle l'élreignait dans ses bras; elle Tétouffail de ses baisers , et la contemplait longuement avec désespoir et passion. La misérable comprenait toute rhorreur de sa position. Fillemère , elle avait enduré toutes les angoisses de la maternité. Souffrante , elle avait dû cacher ses maux à l'ombre d'un gracieux sourire ; et , après tant de douleurs courageusement éprouvées , alors que la jeune mère , glorieuse et félicitée, reçoit le prix sacré qui la dédommage de ses maux , Blanche , seule , isolée , privée de consolations, l'àme ulcérée de remords , voyait un jour son enfant, et le perdait pour jamais. Il y a dans un pareil abandon, dans ce déchirement cruel des liens les plussacrés, quelque chose que l'on sent, mais qu'on ne peut exprimer. D"'un côté c'est une mère sans enfant, de l'autre un enfant nourri par des mains étrangères ; une mère et son enfant destinés à se regretter toujours, étroitement liés sans se connaître , se heurtant sans se rencontrer; deux êtres isolés sur la terre , privés tous deux de ces tendres af-
46 BUDIC-MLR.
fections que Dieu mit dans le cœur des honi^ mes pour leur faire supporter la vie.
Cependant le dernier adieu était dit ; il quittait la chambre. Elle lui jeta un coup-d'œil qui l'invitait à rester, mais il ne la comprit pas. Le voyant partir, elle fit un effort sur ellemême.
(( Raoul , demeure encore. »
Il revint d'un air impatient.
(( Me voici : que veux-tu ? »
Elle pâlit , et balbutia quelques mots inintelligibles.
(( Blanche , au nom de Dieu ! cessez ces enfantillages; parlez, ou laissez-moi partir. Blanche , toutes mes mesures sont prises ; mais ces lenteurs peuvent compromettre une existence. »
La voyant encore plus troublée, il ajouta :
(( Chère belle ! ton Raoul t'écoute. »
Ces mots , prononcés d'une voix caressante , rassurèrent la timide jeune fille.
ce Depuis plusieurs jours , des hommes du Conquet ont été vus aux environs ; on les dit à la recherche d'un pirate.
BUUIC-MUR. 47
— Ha ! Ht Raoul.
— Le sire Mériadec de Ker-Jean est venu lui-même prendre des informations. Il a requis nosvariets; mais le sénéchal prétend que ce pirate soit pendu à nos gibets , et Mériadec veut l'envoyer à Vannes.
— Ha ! fit de nouveau Raoul d'un Ion protond et moqueur.
— Amour ! la description qu'on en a fait m'a frappée. Tues étranger, marin aussi : prends bien garde qu'on ne te confonde avec le terrible Creff-JaAvn. ))
Raoul sourit d'une façon particulière.
« Continue , dit-il j je t'écoute avec intérêt.
— Mériadec, dit-il , a si bien pris ses mesures , que ce fameux pirate ne saurait lui échapper.
— Ha I ha ! s'écria-t-il. J'admire l'audace de ce bon sire. D'autres que lui, de vaillants hommes, sur mon àme ! ont tenté plus d'une fois de prendre CrefF-Jawn vivant...; mais tous y ont perdu la forme de leur chaperon. Cornes du diable ! c'est donc votre tour, mon beau sire! vous voulez arrêter Creii-Javvn!
— Que dis-lu , mon Raoul ! demanda Blanche faiblement.
— Je dis que Meriadec a signé son arrêt de mort. ))
Elle pâlit, et, lui lançant un de ces regards de femme quelquefois si puissants :
(c Raoul , sois sincère : ton cœur renferme un secret ! Pourtant , assez de sacrifices me donnent des droits à ta confiance.
— Tu m'as aimé tel que je suis ; depuis, je n'ai pas changé. Que veux-tu savoir de plus?
— Tu doutes de mon amour, Raoul. Sans cela, tu tefusses montré plus confiant. Cependant que n'ai-je pas fait, malheureuse, pour te prouver que je t^aimais?. .. Mais exige encore, impose-moi, si tu veux, de nouvelles épreuves , et lu verras si mon amour peut faillir... Dismoi que le noble Raoul porte le nom de Creft- Jawn ; que ce hardi pirate , exécré du ciel et des hommes , est père de cette chère enfant ; que Tenfer reçoit de toi foi et hommage , et que lu vis de pirateries; dis-moi tout, Raoul , et , le sourire sur les lèvres, à tout je répondrai : Je t'aime! ))
L'œil en feu , la poitrine gonflée , elle se laissa tomber sans forces sur un siège.
Raoul se rapprocha d'elle ; un éclair de joie brilla dans son œil fauve ; un sourire mystérieux éclaircit sa figure. Il était facile de voir qu'une grande pensée l'avait saisi. Mais, dardant sur la jeune fille émue un regard pénétrant, son calme lui revint aussitôt. Il s'aperçut que l'exaltation d'un moment l'avait entraîné trop loin.
(c Blanche, dit-il, vous tremblez I Ce que vous avez dit ne doit pas me surprendre ; mais, je l'avoue , votre frayeur m'étonne. Blanche ! des larmes coulent sur vos joues ; vos sanglots vont éclater! Eh bien! si, confiant dans vos promesses , je vous disais : Voici Creff-Jawn , voici le hardi pirate ! où serait le sourire que vous me promettiez ? Il se changerait peut-être en une malédiction. »
Puis , allant à elle , il la baisa sur le front.
c( Blanche , vous n'êtes qu'une faible femme! Adieu ! ))
Malgré l'heure avancée , les buveurs réunis au cabaret étaient à peu de chose près aussi bruyants et non moins nombreux que devant , et cela par deux raisons : d'abord les gens sages et rangés avaient regagné la couche conjugale, et la société restante était en majeure partie composée de marins et de buveurs de profession ; ensuite les gésines de dame Judith servaient de prétexte à la conscience des buveurs pour prolonger la soirée : car ils avaient pré-
tendu qu'il était impossible de s'aller coucher pendant qu'une commère souffrait les maux de l'enfantement , et ils attendaient patiemment le moment de la délivrance en avalant force rasades pour qu'elle s'effectuât heureusement. En vain le cabaretier leur avait représenté que le recteur , à la grand' messe du lendemain , ne manquerait pas de les apostropher vivement , et que lui , Jonas Peoch , serait plus particulièrement gourmande : ceux-ci ne voulurent pas l'entendre; et notre hôte, content d'avoir fait son devoir, ne songea plus qu'au profit de ce débit inattendu.
Les commensaux étaient séparés en deux groupes : les Baïonnais et quelques marins de l'équipage de Raoul occupaient le côté droit du chauftoir ; les locmans et les bourgeois possédaient l'autre partie.
Claude Lecornel , après avoir confié sa femme aux matrones, s'était rendu au cabaret. Là , placé entre deux camps ennemis avec lesquels il voulait entretenir des relations amicales, le brave homme avait besoin d'une grande prudence et d'un profond savoir-vivre pour suivre
le plan de conduite méticuleux qu'il s'était tracé.
« Allons , compère , aux relevailles de ta femme! » dit en brandissant un pot Clément Porcou , le gai tailleur du Conquet.
Au même instant, une voix forte, sortie du groupe baïonnais , proposa la même santé , et Lecornel fut invité à y venir faire honneur.
« Envoie-les au diable ! reprit le tailleur, animé par la longueuride la séance. Dis-leur nettement qu'un Breton bretonnant ne choque pas son pot contre celui d'un Baïonnais. »
Lecornel , après un moment d'hésitation , se mêla aux étrangers.
(( Que la mer océane engloutisse ce damné caqueux ! s'écria le vieux pilote. — Vous savez tous que la barnache (i), ce canard noir, prend
(i) « Quand un vaisseau restait abandonné sur une côie , on croyait anciennement qu'il se formait des bitumes une espèce de masse compacte qui pendait par le bec sur leau jusqu'à sa perfection , laquelle advenue , elle prenait vie , tombait et s'enfuyait. La forme de cet oiseau est celle du canard ; son plumage
naissance dans la g^raisse et le goudron des navires abandonnés : c'est pourquoi on ignore si elle est chair ou poisson. Eh bien ! celui-là aussi n'est ni Breton ni Baïonnais : c'est une harnache. ))
Un rire niais accueillit cette phrase ; et File- Etoupes, quittant la table sous laquelle il était blotti :
c( Sa femme est une méchante bête , elle a battu le pauvre Diot : aussi Diot rit , Diot est joyeux de l'avoir entendue crier. — Ave Maria ! le mal de la harnache fait grand plaisir à Diot.
— Viens çà , garçonnet , dit Porcou , et bois ce pot d'hydromel à la mort des chiens de Baïonne. »
File-Etoupes ne le comprit pas d'abord , et, quand on lui eut désigné le groupe opposé, il eut un moment d'hésitation comme le chien
est noir. On le nommait barnacîie , crabani on brelo - bienaclie. L'on ignore si c est chair on poisson : c'est pourquoi l'on dit cl un homme de peu de valeur : C'est une barnache, n'étant ni chair ni poisson. «
BUDIC-MLIR 55
qui balance entre le morceau qu'il lient et l'os qu'on lui a jeté; puis, ayant préalablement vidé le contenu du pot :
(( Ave Maria ! Dieu vous bénisse , compères ! bénisse aussi les Baïonnais : Diot a souvent dormi devant leur chaufFoir.
— L'idiot leur donne une bonne leçon : cela leur apprendra à faire leurs défis par hérauts.
— Les Baïonnais ont une langue qui n'est pas collée dans leur bouche pour dire aux lâches : Vous êtes des lâches.
— Çà , çà, mes maîtres, disait aux Baïonnais le pacifique Lecornel , çà, calmez-vous. Le vin et l'hydromel fermentent dans leurs tètes ; ils sont ivres , les garnements. »
Cependant les Bretons , échauffés par les boissons spiritueuses, saisissaient avec ardeur cette occasion d'injurier les Baïonnais. Lecornel allait d'un groupe à l'autre , jetant dans le désert ses paroles concihatrices , mal accueillies des deux côtés, quand une voix bien connue , qui l'appela du dehors , vint le tirer de cette position équivoque. Il s'esquiva promptement , et trouva Raoul à la porte.
(( Eh bien ! l'affaire s'est-elle heureusement terminée? » demanda le marin.
Cette question fit sur le bon Claude une impression étonnante.
a Voyez là les effets pernicieux de ces malignes boissons! s'écria-t-il d'un ton contrit. Jésus mon Dieu ! pardonnez-moi ! Les matrones devaient m'appeler au moment de la délivrance, et depuis deux heures je suis à boire et à jaser... »
Au moment où Claude et Raoul pénétraient dans la boutique , l'accouchement venait d'avoir lieu. Dame Judith, étendue presque inanimée sur son lit de douleurs, n'avait pas la consolation d'embrasser l'objet de ses maux. L'enfant qu'elle avait mis au monde , un garçon bien constitué , était expiré en naissant.
c( C'est votre faute aussi , Barthole , murmurait une des matrones; vous n'avez pas voulu me croire. Si Judith avait chaussé les souliers de son mari , cela se fût fait comme un charme.
— Ce qui est fait est fait , répliqua Barthole ; le bon Dieu l'a voulu ainsi. Lorsqu'on enterrera
cet enfant, il faudra recommander à Lecornel de le sortir par la fenêtre : si on l'emmenait par la porte , sa femme désormais n'accoucherait que d'enfants morts. — Restez , restez là, continua-t-elle en s'adressant aux arrivants, nous avons besoin de repos ; les gésines ont été longues. — Par sainte Anne , la glorieuse mère ! il a fallu mon expérience pour la sauver , celte chère femme.
— Et l'enfant? demanda Raoul.
— Dieu l'a rappelée à lui , cette innocente créature. »
Maître Claude, la larme à l'œil, insista pour voir sa femme. Les matrones voulurent s'y opposer ; mais , Raoul l'ayant engagé à persister dans cette résolution digne d'un bon mari , elles durent céder, et se contentèrent de le suivre.
Resté seul , Raoul s'empara du nouveau-né , et le cacha avec soin; puis, déshabillant en un clin d'œil la petite hlle, qu'il tenait sous son caraboussen-bras , il l'emporta vers le lit de Taccouchée.
« Par l'aveuglement de Tobie ! où diable avez- vous les yeux? Cette petite, que vous di-
siez morte , est aussi vivante que la plus gaillarde de vous. ))
Grande fut la surprise des commères ; chacune d'elles voulut examiner à son tour cette petite fille prise d'abord pour un garçon , cet enfant mort tout à coup ressuscité.
(c Sainte Vierge ! c'est bien une fille , dit dame Barthole stupéfaite ; et lutine , et forte , et jolie...
— Çà , d'où provient le reliquaire qu'elle porte au cou? » demanda une autre en désignant le chirographum de Blanche.
Raoul porta dévotieusement la main à son bonnet.
(( Ceci renferme une parcelle des divins langes de Notre Seigneur Jésus-Christ.
— C'est un miracle, et rien de plus : notre divin Rédempteur a manifesté sa puissance en ressuscitant cet enfant. »
Cependant l'accouchée , attentive , mais dominée par la douleur, comprenait vaguement ce qui se passait autour d'elle.
« De quel enfant parle- 1- on ? Claude, est-ce le mien qui crie ainsi ?
— Eh I sans doute , répondit le marin d'un ton qui surprit les commères, sans doute , dame Judith , c'est votre fille ; comprenez-vous? votre fille. »
Et son regard expressif rappelait énergiquement leurs conventions à l'oublieuse accouchée.
« Ah!... oui, ma fille ,» niurmura-t-elle , fascinée sous le coup-d'œil du marin.
Effrayé du ton de Raoul , et comprenant merveilleusement la portée de leurs engagements , le bonhomme Claude se pencha à l'oreille de sa femme , et lui dit d'un ton câlin :
<( Dieu l'a voulu, sa volonté soit bénie ! Prends courage et console-toi , ma Judith : les agnels de celle-ci nous serviront à élever les autres..., les autres, tu m'entends; Dieu aidant , nous n'en resterons pas là. »
Raoul , s'approchant à son tour :
(( Rappelez-vous votre serment ; songez a remplir tous les devoirs d'une bonne mère, ou, de par le diable ! nous verrons. »
Il ajouta à haute voix :
(t Dieu vous garde et vous bénisse ! Demain
6o BUDIC-MUR.
nous purifierons dans les saintes eaux du baptême cette païenne, entachée du péché originel. »
Raoul . en sortant de la boutique , entendit avec surprise le bruit inaccoutumé qui se faisait à cette heure au cabaret de Jonas. Cachant sous son caraboussen-bras l'enfant mort , enveloppé dans des étoupes, il se décida à entrer. D'abord il comptait s'enquérir de la cause d'un tumulte aussi étrange , et renouveler à Perrette l'invitation qu'il lui avait déjà faite de tenir avec lui sur les fonts baptismaux l'enfant des époux Lecornel.
Les dispositions hostiles que le digne Claude avait tenté d'apaiser s'étaient bornées d'abord à des défis indirects; puis les injures et les personnalités y avaient succédé; les tasses et les pots , les formes et les escabelles avaient volé d'un groupe à l'autre, et la partie enfin se trouva engagée d'une manière tout-à-fait sérieuse. Déjà plusieurs victimes de cette rivalité nationale gisaient sous les pieds des combattants. Les Bretons , supérieurs en force et terribles dans leur colère , paraissaient décidés à ne
faire aucun quartier; les Baïonnais, acculés de tout côté , regardaient la fuite comme leur seule chance de salut , quand l'arrivée de Raoul changea la face du combat.
ce A moi les enfants de Baïonne ! » cria-t-il d'une voix tonnante.
Et ses poings vigoureux , tombant comme de pesants marteaux sur la tête de deux Bretons, les couchèrent parmi les mourants. La mêlée , ainsi égalisée , se prolongea, sans accidents trop funestes , jusqu'au moment où les deux partis , également fatigués , s'arrêtèrent d'un commun accord. Plus animés qu'auparavant , mais impuissants à continuer, les regards farouches qu'ils échangeaient annonçaient une courte trêve, et non pas cette paix durable, d'ordinaire si bien cimentée par un combat au pugilat.
Tandis que la gentille Perrette prodiguait indistinctement aux Bretons et aux Baïonnais les compresses imbibées de vin , Raoul s'aperçut que le paquet d'étoupes renfermant l'enfant mort avait disparu du lieu où il l'avait placé. Justement alarmé , et n'osant pas le réclamer, il chercha, mais en vain, de tout côté. Cependant
les conibattanls , occupés à panseï' leurs pluies ou près des leurs en danger de perdre la vie^ étaient aussi nombreux qu'à son arrivée; Jonas et Perrette étaient également présents ; d'ailleurs ce paquet d'étoupes n'était pas de nature à tenter la cupidité. Ces réflexions, toutes raisonnables qu'elles fussent , ne détruisaient pas l'évidence , et Raoul, de plus en en plus inquiet, cherchait inutilement le motif probable et l'auteur de ce vol extraordinaire , quand un grognement prolongé attira son attention. Il renouvela ses recherches , et découvrit sous une table le jeune idiot nanti du paquet d'étoupes. Diot , pris en flagrant délit , essaya de s'échapper, mais le marin l'en empêcha.
(( Qu'as-tu vu là dedans ? lui demanda Raoul.
— Ave Maria! de l'étoupe.
— La curiosité est un défaut punissable : voilà qui t'en corrigera. »
Les cris douloureux du pauvre idiot couvrirent le bruit sourd des coups violents qu'il subissait, et peut-être qu'il ne fût pas sorti vivant des barbares mains de Raoul , quand Perrette vint à son secours , et l'aida à s'échapper.
Long-temps après, ses plaintes et ses cris retentirent dans l'éloignement , perçants et pénibles au cœur comme ceux d'un chien qui se sauve après une cruelle correction. Ce fut pour les habitants du Conquet un nouveau chef d'accusation contre les Baïonnais et leurs adhérents.
La grande salle de la tour de Ker-Jean , affectée en même temps aux affaires publiques et particulières du banneret , occupait Fétage inférieur. Sa superficie était de huit à dix toises. Elle était pavée de larges dalles de pierre et lambrissée d'un bois de chêne enjolivé de sculptures , tellement noirci par le temps et la fumée qu'il pouvait rivaliser avec l'ébène la plus foncée. Des peaux de loups, des bois de cerfs, des oiseaux aquatiques et des coquillages étaient sus-
pendus le long de la boiserie, en regard avec une série complète d''équipements militaires, depuis le pot de fer du temps de Charlemagne jusqu'à Farmure damasquinée rapportée des croisades et le haubert à la mode.
La dame de Ker-Jean , assise devant le chauffoir, caressait un petit garçon de deux ans ; un autre , plus âgé de quatre ans , s'ébattait dans la grande salle.
ce Budic-Mur, dit-elle , venez distraire votre frère : il souffre , le pauvre petit !
— Me voici, » cria le marmot, essayant de grossir sa voix enfantine.
Et l'on vit s'avancer une pièce d'armure haute de trois pieds, traînant sur les dalles de pierre. C'était Budic-Mur, le héros de ce livre. Quoique bien jeune, son caractère était déjà prononcé. Son père voyait en lui , avec amour, le digne rejeton , le tome second du fameux Meriadec de Ker-Jean , dont les exploits aux croisades étaient vivants au Conquet : aussi se gardait-il de contrarier dans ses goûts le belliqueux marmot, de mater un caractère déjà décidé, opiniâtre et volontaire. JN'eûl été sa mère,
BUPIC-MUR. 67
parfois sévère avec discernement, Budic-Miir n'aurait connu aucun frein. Une cotte de mailles qui lui traînait sur les talons, un casque, un bouclier, une dague en guise d'épée, et une légère hache d'armes , composaient son accoutrement habituel, qu'il prenait en se levant. A l'exemple de certains chevaliers de cette époque, il eût volontiers reposé en cet équipement.
Budic - Mur, oubliant momentanément ses occupations martiales , s'ingéniait à distraire et à consoler son frère Jeannic — petit Jean — comme on l'appelait , à cause de son extrême faiblesse , quand un bruit de pas accompagné d'une légère altercation se fit entendre à la porte.
<c C'est la vérité ! disait le tanneur.
— Toute la vérité ! ajouta le bonnetier.
— Par ma noblesse ! devais-je m'attendre à ces reproches? Vous m'accusez de protéger les Baïonnais ! Si je le fais, c'est comme officier du comte , chargé de rendre la justice et de donner raison au droit.
.— Qui sait ? reprit le tanneur. D'autant que le beau de leur pêche vous est aussitôt envoyé ,
et qu'à chaque Noël vous recevez bonne provision de poisson sec.
— Il est vrai que les Baïonnais se conduisent bien à mon égard; mais, si vous pensez que ces présents soient de nature à influencer ma justice , apportez , au nom de la ville , force dons de toute espèce, de manière que la balance, quoiqu'ils fassent, penche toujours de votre côté. »
Cela n'arrangeait pas du tout les bourgeois , qui voulaient , sans bourse délier, amener le banneret à épouser leur querelle.
(( Pierre Letouten n'a pas convenablement exprimé sa pensée , reprit Sébastien Calvez. Nous nous plaignons de la partialité que votre seigneurie...
— Ne m'outre pas contre les Baïonnais, interrompit Meriadec. Çà , compères, rincez-vous les dents, et je vais vous prouver que vous êtes tous de mauvaises têtes. »
Il leur fit apporter du vin , et les invita à prendre place devant la table.
Budic-Mur, feignant un grand empressement, avança des sièges aux bourgeois ; mais , au mo-
ment où Letouten ploja les genoux pour s'asseoir, le malicieux enfant relira l'escabelle , et le digne bourgeois s'étendit lourdement sur les dalles de pierre. Meriadec, éclatant de rire , adressa quelques mots de circonstance au tanneur; puis, souriant à son fils:
«Ah! malin garçon! voici encore du nouveau ! Quelles espérances! quel luron nous aurons là à vingt ans I
— Nantes , Vannes et Rennes , ont eu leurs saints et leurs hommes ; mais, patience! le Conquet aura son tour, dit Calvez.
— Oui , oui , cela promet ; à coup sûr, cela promet beaucoup ! ajouta Letouten , riant jaune et frottant ses reins endoloris par celte chute. »
Une longue discussion s'engagea entre le banneret et les bourgeois au sujet de la rixe qui avait eu lieu la veille. Enfin la passion de ceuxci l'emporta sur le bon sens de Meriadec , et il fut convenu que les Baionnais seraient assignés à comparaître , le jour même , à la justice du Conquet , pour rendre compte de leur conduite. Raoul , qui s'était mêlé au combat sans aucune provocation , avait été mandé dès le matin par
JO BUDIOMUR.
le baiiiierel même , et il attendait tanquillement, dans un coin de la salle , la délibération du conseil.
Dès que la question des Baïonnais eut été vidée ainsi que nous l'avons dit, Meriadec, sentant qu'il venait de jouer un rôle peu convenable , essaya de reconquérir l'importance et la dignité qu'il croyait avoir momentanément perdues en cédant aux importunités des bourgeois.
(( Maintenant, compères, dit-il d'un ton grave , une affaire d'une tout autre importance va nous occuper. Il s'agit du pirate , le fameux Creff-Jawn. »
Les dignes conseillers réprimèrent difficilement un frisson de terreur causé par ce nom terrible.
<c Je compte sur votre concours pour arrêter ce brigand. »
Calvez, et ses confrères échangèrent quelques coups-d'œil expressifs.
(( Saint Matthieu nous soit en aide ! votre seigneurie connaît-elle ce marin ?
— Pas encore; mais, ce soir, avec l'aide de Dieu, nous le verrons à notre aise.
— Veaux et génisses I dit le tanneur, un diable de cette espèce ne se prend pas à la glu.
— Sans doute , il faut de bonnes têtes pour mûrir le plan d'attaque , et des bras non moins forts pour le mettre à exécution. »
Les honnêtes bourgeois se gourmèrent en affectant le maintien de fortes têtes.
(( Ainsi donc , reprit le banneret , quand nos mesures seront prises , nous nous adjoindrons quelques braves , et... — Hé! hé ! compères , le bât vous blesse quelque part !
— Avec la permission de votre seigneurie , objecta Sébastien Calvez , la lâche que vous comptez nous imposer ne convient guère aux doyens de la bourgeoisie. Ce que nos têtes grises auront arrêté , les jeunes hommes l'exécuteront.
— Ainsi soit-il ! et tout en ira bien mieux , ajouta le bonnetier : nous ne possédons plus l'agilité de la jeunesse j et nos enfants, nos femmes ! . . .
— La mienne n'y consentirait pas , interrompit Claude Lecornel , et les égards que nécessite son état me défendent de la contrarier.
— J'aurais dû m'y attendre , reprit le banne-
ret d'un ton dédaigneux ; ces objections sont dignes de vous. »
Il réfléchit quelques instants , et , après un sourire malin qui se montra sur ses lèvres , il ajouta naturellement :
(( Je tiens de bonne source que le pirate n'attend que l'occasion de mettre la ville au pillage. Si nous le laissons faire , nous devons nous attendre à quelque action digne de lui. »
Les bourgeois , à cette communication , échangèrent des regards de stupéfaction et d'effroi.
Le banneret continua avec une intention marquée :
« Expliquons-nous ! Le pillage d'un pareil homme ne consiste pas à exiger une somme d'argent, ni à défoncer les tonneaux. Non ! De par saint Matthieu ! le viol , le meurtre et l'incendie , sont les moindres conséquences du passage de ce pirate. »
Les bourgeois, étourdis de frayeur, avaient complètement oublié leurs affectations prétentieuses.
« Ma tour est solide et d'un abord inaccessible
à de tels manants , poursuivit Meriadec : je peux dormir en repos ; mais , d'un moment à l'autre je m'attends à contempler, du haut de mes remparts , quelque scène renouvelée des Normands , et je dirai , en écoutant les cris des femmes et l'agonie des mourants : Ils l'ont voulu !
— Sainte Marie , soyez-nous en aide ! gémit le doyen. Secourez-nous, ma bonne dame ! et nous brûlerons sur votre autel un cierge du poids de vingt livres.
— Ou , si vous l'aimez mieux , nous vous donnerons un accoutrement tout neuf, ajouta le bonnetier.
— Avec la plus belle escarcelle qui soit jamais sortie de la boutique d'un mégissier.
— Hé ! hé! compères , la peur vous rend dévotieux. Il y a loin de ces offres libérales au refus que vous avez fait de payer chacun cinqsous pour le luminaire de l'église. Mais rappelezvous le proverbe : Aide -toi , le Ciel t'aidera.
— Eh ! que faire , pauvres gens! dans une ville ouverte et privée de garnison?
— Kien , sans doute ! Attendez patiemment
74 BUDiC-MLR.
la mort , comme des lapins dans leur lerriei> quand le pirate , sans défiance , parcourt vos rues pendant la nuit.
— Seul ? » demanda Calvez.
Le banneret ayant fait un signe affirmatif: « Eh bien ! nous ne devons pas souffrir qu^nn pareil réprouvé souille plus long-temps notre ville. Chacun de nous trouvera bien une vieille cuirasse , une lance ou quelque autre bonne arme , pour assaillir ce brigand.
— Torr-é-ben ! votre seigneurie peut compter également sur nos têtes et sur nos bras.
— Vive Dieu ! les bourgeois du Conquet sauront montrer ce qu'ils valent , et ce suppôt de Satan ne ruinera plus notre commerce.
— Saint-Malo et Saint-Brieuc béniront vos seigneuries I dit Raoul , jusque alors spectateur indifférent. Les rois de France et d'Angleterre, les ducs de Bretagne et de Normandie , ne laisseront pas un tel acte sans récompense. — Pas un marin naviguant depuis les lies Orcades jusqu'au y o//è de Gibraltar qui n'ait vu le navire maudit se jouer au milieu du brouillard et bondir sur le dos des vagues, sans voiles ni
niàts , comme une barque désemparée. Le nom ■de Creff-Jawn est dans toutes les bouches ; chacun se vante de le connaître, et pas un ne pourrait citer la couleur de sa peau ni la forme de son visag^e : car ceux qui l'ont vu ont été aussitôt noyés. — Si l'on en croit les récits des marins anglais , continua Raoul , dont la voix et le regard fascinaient étrangement les bourgeois attentifs , ce pirate est un suppôt de Satan , si ce n'est Satan lui-même.
— Hé ! hé ! fit le banneret indécis entre le rire et la frayeur , nous lui jetterons au cou l'étole de notre père recteur. Saint Mandé , que Dieu bénisse , s'empara ainsi d'un dragon monstrueux qui ravageait les campagnes et dévorait les chevaliers tout équipés.
— Les bienheureux nous assistent ! D'une main nous tiendrons l'épée, et de l'auJre le goupillon, dit Calvez un peu rassuré... Çà , messire, nous attendons de plus amples informations.
— Pensez- vous qu'il soit prudent de parler devant ce marin , observa le bonnetier à voix basse.
— Soyez tranquille ! ce gaillard sera discret forcément. Entre nous , j'ai des doutes sur lui , et il ne sortira d'ici que pour entrer dans mes donjons. — Purgeons d'abord cette affaire , nous ferons la sienne après. »
Ces paroles furent agréables aux bourgeois, sur qui Fœil brillant du marin produisait une impression ressemblant beaucoup à la peur.
« D'après les avis que j''ai reçus de la cour et les informations que j'ai prises moi-même ici , il paraît que ce pirate , attiré par la réputation de richesse dont jouissent les marchands du Conquet , s'est établi aux environs pour mûrir son plan d'attaque. Toutes les nuits, après avoir parcouru la ville , il s'embarque à l'entrée du port , et remonte ainsi dans les terres , où il a établi son gîte.
— La la , saint Matthieu nous a évidemment protégés , compères ! s'écria Letouten. Veaux et génisses ! je n'ai pas l'àme d'un lièvre ; mais se trouver face à face pendant la nuit avec un pareil mécréant...
— J'ai parcouru toute la ville pour aller quérir les matrones, interrompit Lecornel.
— Et moi , ajouta Calvez , je suis sorti à minuit pour aviser l'état du ciel. »
Fortement émus des dangers présumés qu'ils avaient courus, les dignes conseillers eurent peine à reprendre le calme et le sang-froid nécessaires à leurs délibérations.
« Ce soir, sur le coup de huit heures , poursuivit le banneret , nous nous embusquerons une vingtaine d'hommes d'armes dans les rochers qui bordent la rade , et , lorsque le pirate viendra à passer...
— Il ne passera pas ce soir ! interrompit fortement Raoul.
— Pourquoi cela ? s'écria le banneret , partageant presque la terreur dont les bourgeois furent saisis à ces paroles.
— Parce qu'au lieu de remonter dans son léger esquif, plus rapide que la mouette cendrée , il ira chez les Baïonnais leur porter votre sommation.
— Comment cela? que veux-tu dire? reprit le banneret , flottant entre la colère et l'eifroi.
— Creff Jawn vous a entendus. »
Les dignes conseillers se regardèrent d'un air
de sUipélaction ; Meriadec lui-même se resserrait sur son siège. Ses yeux rencontrant par hasard les trophées de ses ancêtres, suspendus sur la boiserie, cette vue ranima son courage.
ce Par ma noblesse! que signifient ces assertions ridicules ? Crois-tu nous eftrayer, manant? Je ne sais ce qui me retient de te caresser les épaules avec le plat de mon épée. — Expliquetoi : comment se peut-il faire que Creff-Jawn nous ait entendus? »
Raoul se plaça en face d'eux , et , développant sa grande taille , donnant à sa parole une force inaccoutumée :
(cCet homme est comme Satan, son maître et seigneur ; on le voit partout et on ne le rencontre nulle part; il n'est jamais où on le cherche , il est oii on ne le croit pas. Et par exemple, tout à l'heure que vous délibériez sur les moyens de le prendre , pensiez,-vous qu'il vous écoutait , qu'il fût témoin de la frayeur que vous inspirait son nom? Eh bien ! mes braves , vaillants champions, qui vouliez arrêter Creff-Jawn, l'occasion est belle , sur ma foi ! La laisserez-vous échapper? \ oici CrcH-Jawii ilc\i»nl vous! »
BUDIC-MUK. 79
En prononçant ces mots il dégaina son coutelas et en frappa vigoureusement la table.
Meriadec et les bourgeois , fascinés par l'action de ses regards , demeuraient immobiles à l'écouter parler. Leur étonnement de se trouver face à face avec ce terrible pirate , dont le nom seul causait de l'eftroi, s'était converti en stupéfaction ; et, lorsque l'acier brilla dans sa main , ils fermèrent lesyeux, croyant Fheure fatale arrivée. Cependant, quelques minutes après , tout étonnés de se retrouver vivants , ils se hasardèrent à lever la tête et regardèrent autour d'eux ; mais le pirate n'y était plus.
(( Puissance de Dieu ! nous serait-il échappé , s'écria Meriadec.
— Mon saint patron ! recevez, nos actions de grâces : nousnousen tirons heureusement, » murmura Calvez en portant la main à son escarcelle.
Le banneret , rappelé à lui , rouge de honte et de colère , se précipita vers la croisée.
(c Arrêtez , arrêtez le pirate , arrêtez Creft- Jawn ! »
Il n'était plus temps : la barque malouine avaiî bordé ses avirons, et quittait rapidement le poiL
Le vieux pilote que nous avons fait connaître au début de ce volume était nonchalamment couché avec un de ses compagnons vis à vis la pointe du promontoire de Ker-Morvan , Le temps était beau , et les yeux exercés des locmans , se promenant à l'horizon , découvraient les navires au loin, alors qu'ils ressemblaient encore aux oiseaux marins à la pêche.
(c Le diable soit avec les marchands! dit Gedouyn en se tournant brusquement du côté de
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son compagnon : pas un navire à piloter par un temps aussi favorable I
— Après la pluie, les beaux jours. Le damné pirate effraie ces poltrons ; mais ils sVnnuieront enfin d'user leurs barques dans les ports.
— En attendant , les locmans se battent les flancs, et l'hiver approche vent arrière. — Par saint Matthieu ! où sont les bons temps d'autrefois, lorsque les Génois , les Provençaux et tous les Levantins arrivaient sur nos côtes comme les bernaches à la Toussaint. Au lieu des agnels et des oboles qui nous tombent rarement à celte heure , c'étaient des pièces d'or de tout pays , gros de Milan , plaques de Flandre , ducats et florins d'Allemagne , mailles d'Utreck , écus de Guienne, et je ne sais combien d'autres... Oh I le bon temps! »
Un gros soupir sortit de sa large poitrine , et , le menton sur les genoux , il parut s'isoler du monde pour se plonger dans le passé.
(c Gedouyn î s'écria l'autre en le poussant du coude pour le tirer de sa rêverie , la barque malouine a bordé ses avirons. Vois comme
budk: .>iup.. 83
ils nagent à grands coups; ne dirait-on pas qu'ils sont chassés par des pirates. »
Le léger navire , docile aux efibrts de ses vigoureux rameurs, glissait rapidement sur l'onde malgré la marée montante (i). Sa construction indiquait, chez celui qui en avait donné le plan , une connaissance approfondie de l'architecture navale, et une appréciation, bien rare à cette époque où la routine faisait loi , des avantages ou des inconvénients de telles ou telles proportions. La longueur de sa quille par rapport au bouchin n'était pas conforme à l'usage, et paraissait démesurée : car la largeur au maitre-bau entrait à peine pour un tiers dans la
(i) On voudra biea se rappeler que , dans ce passage comme dans lous ceux qui traiteront de la marine , nous devons nous eflbrcer de nous mettre au niveau des connaissances maritimes de l'époque. Si l'on remarquait quelque erreur ( et nous sommes loin de croire que dans une pareille matière nous ne puissions pas en commettre ), nous serions aises qu'avant dépasser condamnation définitive , on se rappelât notre avertissement.
distance du gouvernail à l'éperon. Cette forme présentait à la vérité le grave inconvénient d'exposer les navires construits sur ce modèle à chavirer sur les bancs ; mais cela avait été prévu : car ses varangues étaient assez plates pour le soutenir dans les havres qui asséchaient à marée basse ; et l'avantage qu'elles lui donnaient de tirer peu d'eau devait lui faciliter l'entrée des ports les plus mauvais. Plus tard on a trouvé que les navires à varangues courtes résistaient mieux aux gros temps , parce qu'ils ont une moindre partiejhors de l'eau. La barque malouine avait été construite dans cet esprit : car, bien que ses varangues fussent beaucoup plus plates qu'elles ne le sont aujourd'hui — et l'usage aussi bien que son genre de navigation semblaient lui en faire un devoir — ses œuvresmortes allaient en s'étrécissant ; sa poupe était peu élevée , afin d'offrir une moindre prise au vent lorsque le gros temps la forçait d'aller à la cape. Ainsi elle possédait le double avantage d'une marche supérieure sur le largue et vent arrière , au moyen de ses varangues plates , et , par le rétrécissement de ses œuvres-
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mortes, elle évitait le sort presque assuré de tous les navires de l'époque , qui , surpris par un gros temps et ne pouvant porter que leur grande voile , en prenant le lit du vent , allaient en dérive et étaient jetés à la côte.
La lisse en barreaux, haute d'un pied tout au plus, permettait aux locmans attentifs d'observer facilement les manœuvres de l'équipage. La couverte, ou le pont, soigneusement entretenu, était occupé par les voiles, que l'on bordait sur les antennes avant de les hisser aux mâts , comme cela se pratique encore dans les embarcations d'une faible capacité. Le pont s'élevait en talus des deux côtés, pour faciliter l'écoulement de Peau. Les bancs des rameurs étaient placés à trois pieds de distance l'un de l'autre ; chaque aviron , de hêtre fendu dans le fil du bois, était retenu au plat-bord par une estrope. De l'avant à l'arrière , l'espace qui se trouvait libre , et que l'on nommait coursie , contenait la partie de l'équipage non occupée à la rame. Raoul, la barre en main, commandait la manœuvre avec une rare précision.
(( Tout cela n'-est pas clair, murmura le vieux pilote.
— Je crois que ta pensée se rencontre avec la mienne , répondit son compagnon. Ne trouves-tu pas cet équipage bien nombreux pour un honnête marchand naviguant de port en port avec un chargement de poisson sec ou de goudron.
— Qui connut jamais la nature de sa cargaison? Depuis qu'il vient au Conquet , je ne me souviens pas qu'il ait acheté ou vendu une obole de marchandise ; il se dit toujours de relâche pour réparer une avarie ou attendre le bon vent.
— Si les pirates et ce Malouin ne sont pas frères ou germains, il y a sûrement entre eux quelque lien de parenté. ))
En ce moment , la barque rangeant la côte , Raoul cria aux locmans :
c( Entendez-vous ces cris : Arrêtez ! arrêtez I C'est un ordre de Meriadec -, mais il restera sans effet : car il n'y a que Satan assez fort pour l'exécuter. — Au revoir , bonnes gens , au revoir, enlendez-vous? »
BUDIO^ILR. Sj
Il clil encore quelques mois qui se j>erdirent clans l'éloignement. D'ailleurs l'alleulion des pilotes était attirée par le bruit extraordinaire qui éclatait dans la ville. En regardant de ce côté ils aperçurent deux personnages fort remarquables qui accouraient de toute la vitesse de leurs jambes. Le premier était File-Etoupes. Un assez gros paquet qu'il tenait dans sa souquenille relardait sa rapidité habituelle ; et pourtant il laissait bien loin derrière un individu grotesquement vêtu , qui paraissait suer sang et eau à le poursuivre, A sa robe de bougran rouge on ne pouvait méconnaître le bedeau de la paroisse. Tandis qu'il relevait d'une main celte dépouille banale transmise avec les fonctions , et beaucoup trop longue pour lui, il brandissait en forme de balancier le bâton noirci , garni de plomb à ses extrémités , qu'on décorait du nom de masse.
Croyant l'idiot auteur de ce tumulte, les deux locmans se jetèrent à sa rencontre et parvinrent à l'arrêter.
(( Qu'as-tu fait encore , fils du diable? s'écria Gedouyn en le saisissant aux cheveux.
8S BUDIC-MUH.
— Ave Maria ! Diot avait faim. Compères, làchez-moi : le bedeau a la main lourde. Diot va partager avec vous. »
Il lira de sa souquenille crasseuse un superbe gigot , dont la peau jaune et sanglante attestait les bons soins et les talents culinaires de la ménagère du bedeau.
Les deux locmans partirent d'un long éclat de rire ; mais l'autre , sentant redoubler sa colère à la vue de ce friand morceau dérobé sur sa table par File-Etoupes , rassembla ses forces en criant :
(( Arrêtez ce méchant lutin , pour que justice en soit faite. ))
Le pauvre idiot devint pâle et tremblant : la correction de la soirée précédente , dont il portait encore les marques, lui inspirait un double effroi pour celle qui le menaçait. Il jeta aux locmans un regard suppliant , puis s'écria tout à coup :
(( Compères ! compères! voyez , le pirate se sauve : on vous crie d'arrêter CrelfJawn. »
Ce nom produisit sur eux un effet vraiment magique ; les bras leur tombèrent d'étonnement.
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« Oui, bien, compères, ricana l'idiol en s'cnruyant : Creft-Jawn a sauvé le gigot et les épaules du pauvre Diot. »
Arrivé sur le bord de la rade , il regarda derrière lui , et vit le bedeau qui continuait à le poursuivre. Alors il se jeta intrépidement à la mer, et nagea avec une telle vigueur qu'il eut bientôt atteint le promontoire de Ker-Morvan.
Ses cheveux blonds , ruisselant d'eau, tombaient en mèches sur sa figure et sur son dos , taché de larges bandes pourpres et violettes par la rigueur de la saison. Les meurtrissures de la veille , enflammées parle froid, silionnaiçnt horriblement ses membres décharnés; tandis que le sang figé, délayé par l'eau, s'écoulait en grosses gouttes sur toutes les parlies de son corps. On Tcût pris pour un martyr échappé aux mains des bourreaux. L'idiot , insensible à ces douleurs, tira le gigot de sa souquenille , et le lança de çà de là, sur les rochers et en l'air, courant après avec mille contorsions , imitant à s'y méprendre la voix de divers animaux, elles ébats d'un jeune chien qui court après les feuilles d'automne que le venl soulève
et disperse ; puis, s'asseyant ensuite à la manière des tailleurs, son gigot saie et déchiqueté sur les genoux, il poursuivit de rires perçants, de paroles incohérentes — où les mots de Dieu et de diable , les blasphèmes et les saintes formules , étaient étrangement confondus — le malencontreux bedeau , qui regagnait lentement la ville. Eu ce moment — et cela lui arrivait chaque fois qu'il réussissait dans ses larcins — File- Etoupe avait toutes les allures d'un singe ou celles d'un enfant sauvage. Après qu'il eut dévoré sa proie avec l'avidité d'un animal carnassier long-temps sevré de nourriture , Diot tomba dans une espèce de torpeur, accompagnée de frissons et de sanglots; un tremblement fébrile faisait grelotter ses membres ; ses dents claquaient, et de grosses larmes sillonnaient sans interruption son pâle visage , contracté par la douleur.
« Diot a froid, plus froid que les poissons qui nagent et les oiseaux qui volent en l'air — Pauvre Diot ! »
Il poussa quelques sourds gémissements , et continua ses plaintes d'une voix grave et clian-
tante, essayant sûrement d'imiter les ballades que récitaient les vieilles femmes à la veillée.
(( Ils ont tous une mère pour les nourrir et les vêtir; Diot, lui, n'a rien... Pauvre Diot ! et la nuit va être froide , et demain pas de soleil pour réchauffer les membres à Diot...! Pauvre Diot ! il gèlera de froid ! Ave Maria ! Sainte Marie , priez pour Diol ! »
La tête sur ses genoux , et se pelotant pour se réchauffer, File-Etoupes sanglota long-temps sous les morsures d'un vent piquant qui s'élevait de la mer. Tout à coup il détira ses membres engourdis, et , courant vers la baie, qui se trouvait à sec , la marée ayant baissé :
(( Aux Baïonnais! Ave Maria ! leur chauffbir est bien allumé; depuis trois jours Diot n'a rien volé chez eux. »
A l'entrée de la nuit l'idiot parcourait le chemin de Saint-Matthieu au Conquet avec la même rapidité qu'il avait mise pour se rendre aux sécheries quelques heures auparavant. Sa figure avait une expression tout-à-fait extraordinaire ; une lueur d'intelligence brillait dans son idiotisme ; il ressemblait au chien qui chemine à
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pas pressés sans détourner la tèle , sans se laisser distraire , comme si une affaire de grande importance l'appelait en quelque lieu. Il fallait en effet que File-Etoupes fût guidé par un motif bien puissant pour rentrer sitôt au Conquet : car, lorsqu'il allait du côté de Saint-Matthieu , il vivait habituellement plusieurs jours aux dépens des Baïonnais , du bourg ou de l'abbaye. Cependant la mobilité de son esprit triompha de l'éclair d'intelligence que révélait son instinct. Insensiblement sa vitesse se ralentit ; il regarda autour de lui , prêtant l'oreille aux bruits des vagues qui mugissaient sur les rochers à ses pieds, au cri des oiseaux de mer, flânant comme un enfant musard qui se dirige vers l'école ; enfin , lorsqu'il arriva sur la place , il paraissait avoir complètement oublié le motif de ce prompt retour.
C'était dimanche. Les portes étaient fermées de meilleure heure que de coutume; celle de Jonas, la maison hospitalière, était la seule en retard ; elle laissait voir dans l'intérieur du cabaret une réunion nombreuse et un chauffoir allumé. Diot fut y chercher un abri , et , selon
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sa coutume, il s'éteudil volupUieuseinent sous une table pour jouir des douceurs du sommeil. Au moment où il entrait, Gedouyn , le vieux locman, cédant aux sollicitations unanimes des buveurs, commençait un récit de circonstance impatiemment désiré.
(( Il y aura de ça huit ans aux fêtes de JNoël. Les temps étaient bons alors; les locmans comptaient par réaux comme aujourd'hui par oboles. Les pilotages avaient donné ferme pendant la saison , et nous étions bien décidés , mon matelot, le défunt Tugdual, et moi, à prendre nos quartiers d'hiver. D'ailleurs, nombre dY^cus chargeaient nos poches; et vous sentez qu'il eût été dangereux de prendre la mer avec cette lourde cargaison. La veille de Noël , nous nous rendîmes à Ouessant. Vous dire ce qui fut fait, vous le devinez, compères! Le soir, il ventait une jolie brise : plusieurs camarades vinrent nous conduire jusqu'ici. Pendant la traversée , nous bûmes à satisfaction , mais non pas, comme vous pourriez le croire, l'eau salée de l'Océan, et nous chantâmes. Dieu me pardonne ! autre chose que les cantiques convenables à ce
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saint jour. Bref, nous arrivâmes bien portants, et chacun retourna chez soi. La nuit fut orageuse; le vent soufflait à tout rompre; les vagues chantaient une fameuse antienne sur la côte : on bénissait le Ciel d'être à Tabri dans son lit. Voici qu'à Pheure de minuit, lorsque la tempête commençait à s'apaiser , on frappa rudement à la porte, ce Holà! locmans , un navire )) à piloter! » nous dit-on. Ma première idée fut de croire que l'on voulait nous jouer un tour : car il n'était pas à présumer que , dans cette saison et du temps qu'il faisait , un navire fût assez hardi pour prendre le large de nuit. Je faisais toutes ces réflexions avec mon matelot Tugdual , quand la voix reprit : « Dehors ! )) ou je vous emporte nus , vrai comme Dieu » est mon patron de chaloupe! » A coup sûr, cette voix-là nous était inconnue ; du diable si de ma vie j'en ai entendu une pareille! « Il par- » le fort, il paiera bien , dit Tugdual. Dérapons )) notre ancre , matelot ! y) Je voulus me lever, mais mon saint ange gardien ne le permit pas. La tête me tournait ; le pavé de la maison tremblait sous mes pieds , comme une barque par une
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grosse mer : je retombai sur le lit. a Evenle la » misaine, si tu veux , lui dis-je en me rendor- » mant : du diable si je bouj^e un doigt pour » brasser un crez, de toile ' » A peine Tugdual lut dehors , qu'un marin , porteur d'une figure terrible, lui dit en lui secouant le bras : tc Tu )) mériterais de boire le grand coup pour avoir si » long-temps tardé. Le navireque je commande » ne doit jamais mettre en travers : tel grain » qui passe, je serre le vent, toutes voilesdessus.» il conduisit mon consort dans une barque montée de quatre matelots ; et , prenant la barre : «Au large, enfants! dit-il j appuyez sur vos » avirons ! » Le ton de cet homme avait tellement eftrayé Tugdual,quesa hardiesse habituelle s'évanouit en un clin-d^œil, comme une brume au mois de mai. Se croyant dans une mauvaise passe , il voulut se mettre en règle , et finissait la prière à Notre-Dame-de-Bon-Secours lorsqu'on arriva à bord Quoique le vent soufflât avec violence , le navire était couvert de toile ; et , malgré cela , il ne bougeait pas plus que le grand banc de Kerovars. « Dès qu'un pilote a » mis le pied sur un navire , il commande en
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)) maître à bord , dit le marin. IMous courons du )) nord au sud. — Avec votre permission , dit » Tugdual un peu rassuré , il faut diminuer de » toile. — C'est ton affaire , et prends garde à )) bien manœuvrer! Creff-Jawn a les yeux sur » toi. » Bien que ce nom ne fût pas aussi fameux à celte époque qu'aujourd'hui, il était néanmoins assez connu pour douer la fièvre à Tugdual. Il essaya pourtant de prendre courage , et donna ordre d'amener... ))
Au mot de Creft-JaAvn , l'idiot avait quitté son gîte, et, s'avançant dans le groupe, ses longs cheveux et sa souquenille bizarrement éclairés par le feu brillant du chauffoir, il dit d'une voix basse et lugubre :
((Compères! compères! Creit-Jawn et les Baïonnais viendront cette nuit brûler la ville. Ave Maria ! Diot veut sauver la belle herbe du cimetière, et le grand auvent du tanneur, qui lui fait un si bon abri , et le cabaret de Jouas , où ri est toujours bien venu. Sainle Marie , assistez-nous ! »
On voulut interroger File-Etoupes ; uiiùs cet éclair de bon sens s'éclipsa presque aussitôt : il
BUDIC-MUK. 97
pîU'ut à peine se rappeler les paroles qu'il avait dites. Néanmoins, dans les circonstances actuelles , elles acquéraient, pour ces esprits superstitieux , l'importance d'une prophétie; et l'on se demandait en tremblant ce qu'il convenait de faire , quand un marin qui entra sur ces entrefaites détruisit les doutes légers qu'on tentait de conserver.
« Il y a du nouveau du côté de Saint- Mahé î Les Baïonnais ont allumé les feux de rappel , et toutes les barques obéissent à ce signal.
— Aux armes!
— Courez chez le bannerel !
— Sonnez la cloche ! » cria-t-on de toute part.
Et le cabaret, naguère si paisible , n'offrit plus qu'une scène désolante de terreur et de confusion.
vu.
An sortir des vêpres, Claude Lecornel, honime rangé et bon mari , quitta ses compagnons à la porte du cabaret , et , poussant un gros soupir, pénétra dans sa boutique. C'était une grande preuve de conduite et de soumission conjugale que donnait le pauvre diable : quand tous les autres allaient boire longuement , jaser beaucoup, et se communiquer en frissonnant leurs craintes el leurs inquiétudes , lui , Claude Lecornel, passant rapidement devant ce cenlrt
4 00 BUDIC-MUH.
d'attraction, lorgnait du coin de l'œil le cidre pétillant et le chauffoir allumé , et , retenant ses désirs , il s'éloignait avec vitesse , s'étonnant néanmoins d'être le seul homme du Conquet qui ne fût pas subjugué par la puissance de l'hydromel et des beaux yeux de Perrette. Sa journée entière avait été dignement et bien employée : d'abord la grand'messe , le baptême après, puis le conseil et les vêpres. Nonobstant cette conduite irréprochable, il prit un air humble et contrit, un ton câlin et tremblotant :
(( Dieu aidant , ma mie Judith! je te retrouve bien portante.
— Oui , Dieu aidant , en vérité ! Laisser seule une femme en gésine !
— Sainte Marie, la glorieuse mère, a vu toutes mes inquiétudes. Aussi nul malheur n'est venu, que le Ciel en soit béni !
— Faites-moi le plaisir de me dire pourquoi vous n'êtes pas revenu après le baptême.
— Oh là ! quelle journée ! dit Lecornel. Quelle journée , bon Dieu! C'est le digue complément de la soirée précédente. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas, heureusement : si de pa-
reilles scènes devaient souvent m'arriver, je mourrais à la peine , mon Dieu I — Çà , belle Judith , devine le nom véritable du marin qui nous confia cette enfant , du marin qui s'est assis hier à celte place où me voilà, Claude Lecornel , ton mari. »
La douce accouchée ayant fait un signe d'impatience caractéristique , Claude jeta dans la chambre un regard timide , et dit en baissant la voix :
« Sache donc , Judith , que ce marin qui conversait familièrement avec vous n'est rien autre que le fameux pirate CrefF-Jawn. »
Cette confidence , accueillie comme elle le méritait par dame Judith , fut suivie du narré minutieux de tout ce qui s'était passé chez le sire de Ker-Jean. Seulement le rusé Claude glissa sur les vêpres , laissant ainsi raisonnablement présumer que le départ de Raoul venait d'avoir lieu à l'instant.
(c Et cette enfant est peut-être fille d'un pirate , murmura Judith ; d'un pirate qui entretient , dit-on , des relations avec l'enfer. Vierge sainte! et elle a sucé mon lait.
10'J! BUDIC-MUK.
— Qwy taire ? Cet homme a le bras long, ma femme..., et la bourse bien garnie, ajoiita-t-il avec un léger clignotemenl.
— Apportez-moi cette petite : je veux examiner si elle ressemble aux autres enfants. — C'est bien une fille , ajouta-t-elle après un long examen; et , si ce n'est ce reliquaire...
— Garde-toi d'y toucher , Judith ! s'écria Lecornel avec eftroi : son père m'a recommandé de le lui laisser au cou ; et, s'il s'apercevait..., bon Dieu ! quelle serait sa colère I...
— J'ai ouï dire, reprit-elle, que l'argent provenant d'une source impure se change en feuilles, en ordures, ou disparait complètement. Il serait bon d'aviser les réaux d'or qu'il t'a donnés ce matin, y)
Lecornel atteignit une bourse de cuir gras, et vida sur la couverture nombre de pièces tout récemment fabriquées.
— (Test de bel et bon or, gentille monnaie au coin de monseigneur le gracieux duc , dirent les deux époux en palpant et comptant les pièces , dont le son métallique les plongeait dans une sorte d'enivrement.
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— Au fait , le baptême purifie les souillures de la naissance , et j'ai promis de tenir lieu de mère à cette innocente créature. Est-ce sa faute, la pauvre enfant , si son père...
— Saint Matthieu ! que veux dire ceci? interrompit Lecornel. Judith, ma femme, n'entends-tu pas le son des cloches?
— C'est le salut , bégaya-t-elle, certaine d'être démentie.
— Le salut est déjà sonné ! Et ces cris ' Bon Dieu du ciel . assistez-nous! »
Une sourde rumeur se fit entendre d'abord aux deux époux attentifs ; puis des cris , des lamentations , des voix bruissant sur tous les tons, tumulte étrange , annonçant quelque affreuse calamité. Pâles, immobiles, ils se regardaient tous deux ; muets et palpitants , les battements de leurs cœurs les avertissaient qu'une nouvelle terrible leur arrivait , et ils attendaient avec angoisse leur part de cris et d'efl'roi dans cet effroi universel. Des coups violents vinrent ébranler la porte , et une voix troublée cria :
« Claude Lecornel, armez-vous î voici qu'on attaque la ville. »
Ces terribles paroles tombèrent sur le cœur des bonnes gens comme des gouttes de glace fondue ; mais , sans leur laisser le temps de se reconnaître , la même voix reprit avec force :
« Au nom du sire Meriadec , armez-vous au plus tôt ! la ville est menacée de pillage et d'incendie.
— Saint Matthieu , assistez-nous! Que faire, que devenir ? gémit Lecornel d'une voix déchirante.
— Vous le demandez, garnement ! s'écria dame Judith, les yeux brillants et animés. Fautil qu'une femme en gésine vous donne des leçons de courage ?
— Mon Dieu ! mon Dieu ! quelle position pour un bourgeois pacifique , reprit le digne Claude , non moins effrayé de la colère de sa femme que du tumulte extérieur. Partons , puisqu'il le faut , et saint Matthieu me protège I ))
En disant cela , il se chargea d'une longue pertuisane rouillée, et se prépara, tout tremblant , à grossir le nombre des défenseurs de la ville
Au moment où les cris d'aiurmes furent appuyés par la voie pressée du tocsin , la petite ville , habituellement si paisible , sortit du long sommeil qu'elle avait goûté depuis les dernières guerres , et la génération présente prévit que l'heure était venue pour elle d'éprouver une crise semblable à celles où ses devanciers s'étaient trouvés mêlés , à savoir : l'invasion et le pillage des Normands en 875 , le siège de Jean- Sans-Terre en 1207, et celui de Pierre Mauclerc contre les Anglais en 1218. Les portes et les fenêtres s'ouvraient avec fracas ; les femmes, inquiètes , effarées , se parlaient , s'interrogeaient; les hommes couraient en sens divers , entraient dans les maisons, échangeant quelques paroles brèves et pressées , puis couraient encore ; les chiens et les enfants criaient haut pour prendre leur part à l'émoi ; les jeunes filles palpitaient d'eflroi à ce mot affreux de pillage , recelant le viol, l'attentat et les excès en tout genre.
Cependant, le premier moment de confusion passé , on songea à s'armer pour la défense commune. Meriadec de Ker-Jean , équipé de
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toutes pièces, sortit de sa tour à la tête de ses varlets , et se rendit sur la place , devant la maison de Jonas, où chacun accourait aussi bien armé que possible. Il était lare , dans ces temps de troubles et de dissensions continuelles , que tout homme n'eût pas été forcé au moins une une fois dans sa vie de prendre part aux querelles de ses voisins ou de ses seigneurs. Aussi chacun trouvait à l'occasion quelques débris de l'équipement qu'il avait porté ou dont il était héritier : car les armes se transmettaient religieusement dans les familles. Ainsi l'un avait un haubert , l'autre un casque et des cuissards , celui-ci un corselet, celui-là un camail et des brogonières, avec une épée, une pique , une masse ou une hache d'armes, de manière que les pièces diverses possédées par quatre ou cinq eussent formé à peu près l'équipement complet d'un homme d'armes.
Néanmoins le courage et la bonne volonté pouvant tenir lieu d''arniures, Meriadec n'épargnaitrien pour échauffer l'ardeur martiale de ses genii.
Trois palrouillcs, de vingt hommes clia-
ctine, furent envoyées pour explorer les environs de la ville; le gros de la troupe demeura sur la place, prêt à se porter partout où le besoin l'exigerait.
Cependant , après plusieurs heures d'attente, rien n'annonçant l'approche des Baïonnais , les têtes étant plus rassises, l'on se prit à réfléchir. On pensa qu'il y avait eu une souveraine légèleté à prendre la balle au bond sur le récit d'un idiot, sans plus amples informations. Meriadec , honteux de s'être laissé aller à Fenlrainement général , ordonna de chercher l'auteur de cette panique.
Mais , File - Etoupes s'étant choisi , selon sa coutume, un gite pour la nuit dans quelque recoin ignoré , les perquisitions furent vaines , et le Conquet en masse commença de croire qu'une population de sages avait été jouée par un fou. Néanmoins , la prudence dans cette occasion étant de nécessité , on commanda plusieurs escouades pour faire le guet jusqu'au lendemain matin.
Vers le milieu de la nuit les guetteurs , complètement rassurés , dormaient autour de leurs
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feux ; le Conquet était enseveli dans le silence et le repos.
Tout à coup des cris de guerre et d'incendie éclatèrent en même temps sur plusieurs points de la ville ; les Baïonnais , commandés par Crefl' - Jawn , parcouraient les rues en mettant le feu aux maisons, en égorgeant ceux qui essayaient d'en sortir. C'était une scène affreuse de désordre et de confusion , une épouvantable boucherie éclairée de la lueur des flammes.
Meriadec de Ker-Jean , digne rejeton de ses aïeux , déployait pour la défense commune un sang-froid et un courage dont il était surpris luimême. C'est que la crise était terrible, décisive, et qu'il fallait aune position telle opposer une résistance opiniâtre, ou se confier à la merci du vainqueur. Or, plutôt que d'en appeler à la merci d'un pirate et de vils pêcheurs insurgés contre son autorité , le noble sire préférait s'ensevelir vivant sous les ruines fumantes du Conquet. Trente hommes environ , presque tous marins , combattaient sur la place avec Meriadec; les autres étaient en fuite ou défendaient leurs
foyers. Cependant la vigoureuse résistance opposée par ceux du Conquet devait céder au nombre et au courage de leurs ennemis. A chaque instant ceux-ci recevaient de nouveaux renforts, et les défenseurs de la ville perdaient quelques uns des leurs. Meriadec , blessé dès le commencement de Faction et affaibli par une perte immense de sang, battait en retraite , accompagné de ses varlets. Raoul , occupé ailleurs, arriva sur ses entrefaites.
(( Voici Creff- Jean , vaillant sire , cria le terrible pirate : tu vois que j'ai tenu parole. Nous sommes face à face : croisons nos fers comme de braves et loyaux ennemis. »
Le banneret ne l'entendit pas. La herse de sa tour s'éiait levée pour lui offrir un asyle ; mais elle s'abaissa trop lente : Creff-Jawn était sur ses pas.
Le feu mourant du chauffoir projetait une lueur incertaine dans la salle basse du manoir. Les éclats de l'incendie frappaient parfois sur les châssis des croisées , créant des ombres bizarres et teignant de reflets pourpres quelques parties isolées, La baronne , assise avec ses deux
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cntanls, écoulait , dans une anxiété horrible, ie bruit lugubre du combat. Son cœur s'ouvrait à l'espérance ; la cessation du tumulte lui faisait croire que les assaillants avaient été repoussés, quand son époux, faible et saignant, lui apparut tout a coup. Creft-Jawn , l'épée nue et la menace dans les yeux , entra sur ses pas dans la salle.
(( Par la mère qui fa nourri! épargne-le! » s'écria-t-elle en se jetant entre eux deux.
Kaoul sourit amèrement.
(( Les hommes ne m'ont pas épargné : pourquoi serais-je compatissant ? — Il a voulu ma vie : n'est-il pas juste que j'aie la sienne? »
Le pirate repoussa rudement la baronne j un nuage lui couvrit les yeux , et son jeune enfant, endormi dans ses bras , roula sur les dalles de pierre. Les cris douloureux de cette innocente créature ranimèrent l'énergie de Meriadec ; il rassembla ses forces et s avança l'épée haute sur ie pirate. Mais celui-ci para le coup , et l'étendit ù ses pieds , le corps percé de son coutelas.
Au même instant liudic-Mur déchargea un
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violent coup de sa hache sur le pied gauche du pirate , puis il s'enfuit à toutes jambes. Mais le coup avait porté , la chaussure élait coupée , et le pousse séparé du pied...
Long-temps après on entendait encore, pardessus les cris des mourants , le désespoir des femmes , le pétillement des flammes , le fracas de l'incendie , et les tintements pressés de la cloche, qui semblaient sonner le glas funèbre du Conquet.