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tre visite , je vous engage à l'ajourner : ce trajet présente de trop grands dangers...
— Cela ne saurait m'arrêter dans l'accomplissement d'un devoir. »
En ce moment on vint avertir la baronne que sa haquenée était sellée. Sans vouloir écouter davantage les observations de Jeannic , elle l'emmena hors de la salle.
Quelques instants après , la baronne et sa suite cheminaient vers le Conquet , précédées de File-Etoupes , qui leur servait d'éclaireur.
Jeannic, en partant , avait confié sa mère aux soins des matrones les plus expérimentées, qui veillaient assidûment la baronne depuis que sa maladie avait pris un caractère alarmant. Le lit où elle était couchée comptait douze pieds de long sur onze de large ; il était élevé sur une estrade de trois marches , et surmonté d'un baldaquin d'où pendaient de vastes rideaux de serge rouge, garnis de franges miparties de noir et de rouge. Les matrones , grou-
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pées sur les marches de l'estrade, examinaient les traits tirés de la malade, dont la respiration pénible attestait la fin prochaine , se communiquant à voix basse leurs réflexions sur les symptômes de mort qui se manifestaient. Pab-Gildas le recteur arriva sur ces entrefaites ; il s'informa de l'état de la malade, et, apprenant qu'elle n'avait pas encore perdu tout sentiment, il cong-édia les matrones , espérant que dans ce moment fatal sa voix serait plus persuasive , et l'àmede la baronne plus accessible au repentir.
Resté seul avec elle, l'homme de Dieu s'approcha du lit.
c( Ma sœur, dit-il , je ne dois pas vous dissimuler que tout espoir est perdu : vous allez mourir. »
La dame de Ker-Jean souleva sa tête avec effort, et , se tournant vers le recteur :
(.(. Je le sais , murmura-t-elle d'une voix éteinte.
— Depuis dix-neuf ans l'Eglise vous a repoussée de son sein , et vous avez végété sur terre sans communion avec Dieu ; je viens vous réconcilier avec l'Eglise , et vous accorder ses
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dernières, ses plus précieuses consolations, celles qui vous aideront à quitter pour un meilleur monde cette vallée de pleurs.
— Je meurs sans regret ; mais il eût tenu à Dieu que je fusse morte avec joie. Il ne l'a pas voulu : sa sainte volonté soit faite !
— Sans doute , reprit le prêtre, vous eussiez préféré vous préparer plus tôt; mais , n'importe , il n'est pas trop tard : un repentir sincère pourra vous sauver, ma sœur.
— Cette consolation m'eût été bien douce , ajouta la baronne en continuant son idée. De quel œil oserai-je me présenter à lui ?
— La miséricorde de Dieu est infinie, ainsi que sa puissance.
— Que pourrai-je lui dire pour ma justification ? Car, si ma douleur a été amère , elle a été aussi impuissante et oisive.
— Une contrition profonde et les prières de l'Eglise sont d'un grand poids dans la balance du Seigneur.
— Que me font tes larmes stériles ? dira-t-il. Tu es restée enfermée dans ta maison, comme si. tes jandies eussent été paralysées... »
ag8 BUDic-MUR.
Pab-Giklas secoua la tête d'un air douloureux.
(( Ma sœur, remettez- vous : votre angfe gardien intercède auprès du Seigneur.
— Et moi , misérable , que pourrai-je lui répondre quand il me reprochera le triomphe de son meurtrier? »
Le bon prêtre la fixa d'un air stupéfait.
<( A quoi pensez-vous? que me répondiezvous? » dit-il.
La baronne , accablée moins encore de faiblesse que de l'idée fixe qui la poursuivait dans son agonie , demeura immobile , sans donner aucun signe de vie.
c( M'entendez-vous ? reprit plus fortement le prêtre. Dans ce moment fatal , à quoi pensez-vous ?
— A lui ! toujours à lui ! murmura la mourante ; depuis dix-neuf ans je n'ai pas eu d'autre pensée.
— L'éternité s'avance, ma sœur : il est temps de vous réconcilier avec l'Eglise de Jésus- Christ.
— Je le désire de toute mon âme.
— Eh bien ! confessez vos péchés. — Mais êtes-vous bien pénétrée de la grandeur de l'œuvre que vous allez accomplir? Pensez que cette confession sera la dernière , et qu'après, vous paraîtrez devant Dieu. »
La mourante rassembla ses forces , et , d'une voix fréquemment entrecoupée par des faiblesses et des hoquets , elle ht au prêtre attentif l'aveu général de ses fautes. Quand elle eut achevé :
« JN'avez-vous plus rien à me dire , réfléchissez, ma sœur... Vous êtes-vous repentie des désirs de vengeance que vous nourrissiez ? Etesvous exempte de toute passion haineuse?
— Non.
— Non , dites-vous ? »
La baronne ht un signe de tète; ses yeux brillèrent d'un vif éclat.
(c Quoi î malheureuse! jusqu'à la face de la mort vous persistez dans votre obstination ? Pourquoi voulez-vous que le Seigneur se montre miséricordieux envers vous , si vous ne l'êtes pas à l'égard des autres?
— Ma haine est là , elle m'oppresse , murriiu-
3oo BUDIC'MUR.
ra la mouranle d'une voix sourde et animée : le temps n'a fait que l'accroître. Pensez-vous qu'un jour Téteindra ? Non , dussé-je être damnée , mon dernier soupir demandera vengeance..., vengeance ...»
En achevant, elle tomba sur son lit , et ses lèvres livides , contractées par la mort , semblaient balbutier encore des malédictions.
Le recteur, moins surpris que peiné de l'entêtement de la baronne , la fixa quelques instants d'un air de tristesse et d'irrésolution ; mais , désespérant d'obtenir un meilleur succès, il s'éloigna à pas lents , et ouvrit la porte de la pièce voisine , où les matrones étaient réunies. Impatientes de connaître le résultat de celte confession, elles interrogèrent toutes à la fois le recteur.
« Elle mourra comme elle a vécu , » répondit celui-ci.
Et sa figure exprimait ce navrement profond du prêtre chrétien qui voit sa parole tomber incomprise ou méprisée d'un mourant pactisant comme à plaisir avec l'enfer..
Les matrones se groupèrent autour du Ht ,
BUDlC-MLiR. 3ol
et , pendant assez long-temps, te plus grand silence régna dans l'appartement. Sur les traits de chacune on remarquait une expression tout autre qu'auparavant. Leurs yeux, fixés sur la mourante , suivaient avidement chaque spasme, chaque contraction causée par un râle pénible. On eût dit qu'elles s'attendaient à quelque fait extraordinaire, à voir surgir du corps flasque et détendu de la baronne quelque conception diabolique, prise de possession de Satan. Mais, un long intervalle s'étant écoulé sans apporter aucun changement, elles éprouvèrent le besoin de se communiquer leurs réflexions et leurs pensées.
c( Dam ! ma commère , dit l'une , qui pouvait s'attendre à cela? Pas plus tard que dimanche dernier, j'ai vu cette pauvre dame prosternée au pied de l'autel. De la grand'messe aux vêpres elle est restée agenouillée dans l'église , immobile et recueillie comme l'image de la bonne sainte Vierge.
— A savoir qui elle priait , fit une des femmes d'un ton bas et mystérieux. Je me suis laissé dire que certaines personnes invoquaient
dans le sainl lieu autre chose que la glorieuse Trinité et les martyrs du paradis.
— Allons donc ! elle a toujours de pareilles idées, celle-là.
— Eh bien ! la preuve du contraire ?
— Oui , la preuve? reprirent toutes les autres.
— Vous vous rappelez , n'est-ce pas , celle nuit terrible où les caqueux Baïonnais, sous la conduite du damné pirate Creflf- JaAvn . . . ?
• — On sait tout cela par cœur.
— Laissez-moi donc achever. Cette nuit-là . niessire Meriadec fut tué dans la salle basse , sous les yeux de cette pauvre femme ; si bien que le petit Budic-Mur, maintenant ce beau sénéchal... »
Ici la narratrice fut encore interrompue par ses impatientes compagnes.
« Eh bien ! quoi ! reprit-elle avec aigreur, vous me demandez des preuves , et quand je veux vous en donner, vous me coupez la parole. — La baronne ayant fait vœu de tirer vengeance de la mort de son époux, Pab-Gildas lui refusa constamment l'absolution C'était
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le devoir du saint homme ; mais laquelle de nous, au demeurant, n'eût pas fait comme la baronne? — Mon homme n'est qu'un pauvre locman , mais ça ne m'empêcherait pas de garder une dent éternelle contre celui qui le tuerait , quand même ce serait un roi ; et , plutôt que de pardonner, j'aimerais mieux , comme cette chère femme , bouder avec les sacrements.
— On conçoit cela. — Il n'en est pas tnoins vrai pourtant que Satan n'y perdra rien.
— Et vous pouvez être assurées que d'un moment à l'autre il apparaîtra céans.
— Mais à quelle fin priait-elle si fort le jour que tu l'as vue , Barthole ?
— Pour être en bisbille avec l'Eglise, on n'en est pas moins chrétienne. D'ailleurs la baronne priait sans doute pour son fils aine , qui est , dit-on , à la recherche du meurtrier de son père. — Que Dieu protège ce pauvre jeune homme !
— Nos prières doivent le suivre , reprit une autre : car il n'est personne au Conquet qui n'ait perdu quelqu^un des siens dans cette nuit,
3o4 BUDIC-MUR.
et la mort de Crefi-Jawn nous vengerait tous en même temps. »
Cet entretien fut interrompu par l'arrivée de Jeannic, qui entra , accompagné de Blanche et de la docte chambrière. La dame de Ker-Morvan , voulant s'assurer avant tout si l'état de la malade était réellement désespéré , fit signe à Paule d'approcher ; et celle-ci , se penchant sur le lit, examina attentivement les traits flasques de la baronne , ses yeux , et la paume de ses mains. Duran! cette inspection , Jeannic , Blanche , et les assistants qui remplissaient la chambre , regardaient la chambrière dans une muette angoisse, essayant de surprendre , à l'expression de sa physionomie , son opinion sur un mal que chacun depuis long temps avait jugé mortel. Enfin elle secoua tristement la tête, et, se tournant vers sa maîtresse :
(c C'est fini, dit-elle; les remèdes humains n'y peuvent rien. Que la Vierge immaculée prenne en pitié sa pauvre âme ! »
Bien qu'il prévit une funeste catastrophe , Jeannic, à cette déclaration , sentit plus vivement s.i douleur et la perte qu'il allait faire.
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Ses sanglots , comprimés , éclatèrent avec effort. Il saisit la main déjà glacée de sa mère , et y imprima ses lèvres décolorées. Genevrelte , à la vue de son affliction , sortit du groupe où elle s'était teiHie silencieusement jusqu'alors , et vint se placer à côté de Jeannic, oubliant les convenances pour consoler l'homme qu'elle aimait. Leur douleur touchante et vraie se communiquant bientôt à ceux qui en étaient témoins, l'appartement retentit du bruit des sanglots et des pleurs que couvrait par intervalle le râle effrayant de la mort.
Blanche, assise au chevet de la baronne , remarquait pour la première fois la jolie fille du fournisseur. D'abord elle pensa que la sensibilité de Genevrette la disposait favorablement pour elle ; mais les grâces et la beauté de cette charmante créature produisirent sur son esprit uneimpression étonnante; puis, à force de la regarder, elle se sentit attirée vers elle par un sympathique entraînement , et cependant la vue de celte jeune fille avait réveillé toutes les angoisses qui sommeillaient dans son sein. Ses traits étaient comme un miroir où sa jeunesse et un
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passé douloureux venaient se refléter , il lui semblait que la longue chaîne d'années tristes qui s'étaient succédé depuis son premier malheur se déroulait lentement , passant devant elle comme une funeste apparition, avec un hideux cortège de larmes , de pénitences , d'insomnies et de remords ; et malgré tout cela elle ne cessait de considérer Genevrette, prenant plaisir à aiguiser le tourment qu'elle en ressentait : car elle trouvait dans cette souffrance une volupté inconnue , un nouveau sentiment d'amour qui se révélait à elle.
Une heure s'écoula, pendant laquelle la baronne ne donna d'autre signe de vie que le râlement continuel qui annonçait sa fin prochaine. Tout à coup elle se souleva à demi , les yeux brillants, le corps galvanisé , et un léger vermillon sur les pommettes des joues : elle offrait le triste aspect d'une créature humaine disputant à la mort une dernière étincelle de vie. D'une voixsourde et gutturale, les bras en avant comme pour repousser un fantôme :
(c Budic-Mur, mon fils ! mon fils bien aimé ! frappe, frappe! point de pitié! ne l'épargne pas,
BUDIC-MUR. 3o7
Budic. Torr-é-ben (i) ! bien ! son sang[ coule, merci ! — Mes enfants , mes fils bien aimés ,
adieu , adieu...! Je vais trouver votre père,
lui porter l'heureuse nouvelle... »
Elle se débattit de nouveau ; tous ses membres se roidirent ; puis ils devinrent flasques et inertes, et elle retomba inanimée sur son lit. Elle était morte.
(i) Littéralement : Assomme, frappe sur la lête.
Tandis que se passaient au Conquet les événements que nous venons de rapporter, Budic- Mur s'était rendu à grandes journées vers le lieu où devait exister la maison de Ker-Sauson. Depuis plusieurs jours il parcourait les marches de Bretagne , sans avoir obtenu les renseignements qu'il désirait. Se rappelant alors que l'abbé de Saint-Matthieu lui avait plus particulièrement indiqué cette partie des marches où
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le Couësnon prend sa source , il se dirigea sur la forêt de Fougères , et résolut de s'arrêter à l'abbaye de Savigny, espérant trouver chez les religieux des informations plus précises que celles qui lui avaient été données jusque alors par les manants qu'il avait interrogés.
La cloche du souper venait de sonner lorsque Budic-Mur mit pied à terre dans la cour de l'abbaye. Un frère lai le conduisit dans la salle du réfectoire, où les moines étaient assemblés. Les murailles blanchies étaient chargées de têtes de mort peintes, d'ossements croisés , et de symboles analogues. Une table de chêne à peine équarrie, avec des bancs de chaque côté, régnait au milieu de la salle. Une portion de pain bis était placée dans un nombre d'assiettes de bois égal à celui des convives , et , de dislance en distance , de larges gamelles , également de bois , contenaient un clair brouet de choux , de pois et de navets cuits à l'eau.
Les frères, uniformément vêtus, portaient tous une longue robe de laine brute et non tondue, descendant jusqu'aux pieds. Elle était surmontée d'un capuchon qui leur encadrait la
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ïête, et laissait à peine un espace suffisant pour découvrir la figure.
Le frère lai introducteur de Budic-Mur le conduisit au prieur, et celui-ci , sans prononcer une parole, mais d'un geste bienveillant, lui fit signe de prendre place auprès de lui , et, voyant que son hôte , au lieu de faire honneur au potage qu'on lui avait servi , regardait de côté et d'autre avec étonnenient et curiosité :
(( Ces mets simples composent toute notre nourriture , dit-il. Je suis fâché de n'avoir rien de meilleur à vous offrir, et je vous invite à y faire honneur, car nous quitterons bientôt la table. »
Budic-Mur, par politesse , avala à contrecœur quelques cuillerées de ce brouet; et, feignant d'être rassasié , il se tourna vers le prieur.
(c Une affaire importante m'a conduit ici. L'abbé de Saint -Matthieu m'a dit que vous pourriez me donner des renseignements sur la famille de Ker-Sauson, qui doit habiter ce pays.
— En effet , une famille de ce nom a existé près d'ici.
3l2 BUDIC-MUK.
— iN'y est elle j)lus? s'écria Budic-Mur.
— Le Ciel a permis sa ruine. »
Le ton du prieur en prononçant ces mots fit augurer favorablement à Budic-Mur du succès de sa démarche : aussi s'empressa-t-il de demander de plus amples informations.
« Le vénérable père Even vous a adressé chez nous? dit le prieur après un moment de réflexion.
— Oui , révérend , répondit Budic-Mur en rougissant de ce léger mensonge.
— Cela étant , il a folhi qu'il jugeât d'une importance grave les renseignements que vous demandez : car il sait que notre règle nous interdit toute parole inutile. — Frère Conan , continua le prieur en s'adressant à un vieux religieux attentif à leur conversation, vous êtes à même , mieux que personne , de donner à ce seigneur les renseignements qu'il demande sur la famille de Ker-Sauson. N'éprouvez- vous pas de répugnance à le faire?
— Du jour où mes yeux se sont ouverts à la lumière , le passé a perdu ton le son influence sur moi. — Si mon fils vent partager ma ce!-
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lulo , je consacrerai celte nuil à lui lacoiiler l'histoire de la Taniille de Ker-Saiison, »
liudic-Muraccepta cette proposition avec joie, et, quelques instants après, l'heure du coucher étant sonnée, il suivit le père Conan.
Nous allons extraire du récit de ce dernier tout ce qui se rapporte imrnédiatatnenl à notre histoire.
A mi-chemin de Mortain et de Fougères, sur l'extrême frontière de Bretagne , existait un fort et antique nîanoir, dont les restes et les souvenirs ont entièrement disparu. EU pourtant nombre de faits d'armes illustraient les châtelains ; maintes fois leur bravoure et lems exploits avaient été chantés par les fils du gai-savoir. La terrible catastrophe qui les efi'aça du monde devait leur assurer une glorieuse immortalité : car aucun pillard des frontières ne changea phis souvent de cause , aucun ne fit plus de rapines et d'excès barbares en tous genres. On les disait élevés à l'école de Robert Sorel et de Guillaume de Mont-Boucher, les ofliciers du^
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duc Mauclerc : ils faisaient honneur à leurs maîtres.
De tous, les diocèses voisins étaient lancées des bulles d'excommunication contre les sires de Ker-Sauson , mais ils n'en prenaient souci; et , comme l'aigle à l'abri de tout danger dans son aire inexpugnable, ils n'en continuaient pas moins de rançonner, de ravager les hameaux , les abbayes et les manoirs peu fortifiés. C'étaient les plus hardis pillards qu'on eût encore vus sur les marches , et Dieu sait pourtant que les marches n'en faisaient pas faute!...
Le château de Ker-Sauson se dressait orgueilleusement sur le sommet d'une colline ; et, de la tour du béfroi , la sentinelle en vigie découvrait au loin la campagne. La nature et Part concouraient à sa défense. Plusieurs ruisseaux alimentaient des fossés larges comme un petit lac; de triples palissades ceignaient tout autour de triples fortifications ; et , à travers chaque créneau , on voyait les sentinelles veillant aux machines de ffuerre. Et de tout cela il ne reste rien!... pas même un souvenir. Le tranquille paysan promène lentement sa charrue sur ces
lieux abreuvés de sang-; des herbes potagères croissent et fleurissent sur l'emplacement de ces cachots où gémissaient des malheureux en attendant la rançon qui les rendît à la vie; de ces salles enfumées , retentissantes de bruits d'orgie, de baisers, de grincements épouvantables. N'est-ce pas là un crève-cœur pour l'antiquaire , une malédiction pour le noble du voisinage, dont le nom et le castel disparaîtront également du sol et de la mémoire !
Vers l'année 1283 , le vieux seigneur de Ker- Sauson vint à mourir , laissant pour unique héritier de sa noblesse et de son fief son fils Raoul , beau jeune homme de vingtquatre ans. Comme ses aïeux , il continua les excursions accoutumées ; mais le pillage , leur principale raison, n'était pour lui qu'un moyen d'assouvir son insatiable soif de sang et d'excès abominables.
C'était un de ces hommes avides de dangers et d'émotions , âmes énergiques et inquiètes , se vautrant dans les vices étourdissants , faute d'une main habile qui sache diriger au bien leur activité continuelle; et,
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VOUS le pensez , l'amour eut une forte part dans ce besoin d'émotions ; mais quel amour, bon Dieu ! non pas cette flamme respectueuse , qui naît dans un cœur platonique , pour une femme objet d'un vrai culte ; non pas cet amour profond, se tordant à la vie d'une femme; passion sans fin , dévorée de brûlants désirs , que la volupté attise et ne rassasie jamais; mais cet amour de mobilité insatiable, comptant ses plaisirs par le nombre de ses victimes ; amour perfide , revêtant pour plaire tous le formes, parlant tous les langages , aimable et persuasif, et salissant de ses dédains la femme qu*'il adorait la veille et dont un jour l'a rassasié.
Par une belle soirée de juillet, deux hommes d'armes étaient en faction sur le béfroi du château de Ker-Sauson ; l'air était tiède , et l'horizon sans aucun nuage. Du point où ils étaient placés, la vue s'étendait à plusieurs lieues sur la campagne , éclairée d'une belle lune d'été. Tout était silencieux ,
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et la nature entière semblait allaissée sous le poids de la chaleur.
Les soudards eux-mêmes , débarrassés de leurs armes , s'appuyaient sur la balustrade , paraissant dormir à leur poste. L'un d'eux se réveilla, et, poussant violemment son compagnon assoupi:
(( Par tous les diables et les saints! tu ronfles là comme un chanoine dans son slalle, quand nous étions convenus de veiller à tour de rôle. — Si le hasard avait voulu que le seigneur fût rentré , c'en était fait de nous deux.
— Qui lui aurait dit que nous n'étions pas au guet , balbutia le soudard en se frottant les yeux.
— Mais ses oreilles , j'imagine : crois-tu que que le cor eût sonné lui-même la fanfare ?
— Tiens, Dardare , veillons tous deux : si tu ronflais, je ne répondrais pas de moi , et le pos(e est dangereux.
— Vrai Dieu! j'ai cru me réveiller la tour louse autour du cou ; car Kaoul ne badine pas.
3l8 BUDIC-MUR.
— La mort de Mal -Cuit est un exemple pour nous. Le vieux seigneur avait encore ses bons moments ; mais celui-ci , du diable s'il sait pardonner !
— Plus bas, compère, dit Dardare en regardant à l'entour: les murailles de ce château ne sont pas bonnes confidentes.
— Un bon averti en vaut deux , fit le soudard entre ses dents.
— Franchement , que penses-tu de la vie que nous menons ?
— Elle est belle : Satan fasse qu'elle dure toujours.
— Le vieux seigneur était rapace , et notre part de butin se réduisait à quelques bribes ; son fils au contraire nous gorge d'argent 5 de femmes et de vin , et nous faisons de telles ripailles , qu'un moine envierait notre sort.
— Ça, c'est vrai, dit son compagnon, souriant à ses souvenirs.
— Eh bien I Dardare , je regrette la marche du défunt : car nous courons trop grand train pour continuer de la sorte.
BUDIC-MUR. 3ir)
— Crois-tu, mon fils? dit l'autre soudard d'un ton empreint d'ironie.
— Ecoute , messire Raoul nous a livré des filles nobles , comme il l'eût fait de ribaudes ; est-ce dans l'ordre des choses , cela?
— C'est amusant, et voilà tout.
— Non , ce n'est pas tout, compère : avant la fin de l'année , il se passera, de ce côté , quelque chose de terrible , j'en ai le pressentiment.
— Le diable étrangle tous les messagers de malheurs ! Aussi long-temps que le tonneau sera plein , nous y puiserons le vin à même.
— Et par exemple , cette expédition des Blanches-Dames, continua le soudard, n'estce pas une folie toute pure ? Il va attaquer une maison qui n'a pas un denier vaillant, et, pour les beaux yeux d'un nonain , braver tout l'ordre de Font-Evrault.
— C'est un caprice. La fille est , dit-on, jolie.
— Mais l'abbesse a le bras long.
— Quand le tonneau est en perce , i! faut
le boire jusqu'à la lie. — Voici Ilaoul ! L'expédition a réussi.
— Vois-tu comme ils courent ? On les dirait poursuivis.
— Non ! mais l'amour l'aiguillonne. Dans un mois, à pareille heure , il en tiendra une autre ainsi sur le cou de son cheval , ou je veux perdre mon nom.
— A force d'en essayer, il se fixera peut-être.
— De guerre lasse , il s'arrêtera ; mais qui peut dire quand et comment? — Sonne la fanfare : il n'est pas d'humeur à attendre. »
Aux sons aigus du cor, les portes des palissades s'ouvrirent successivement , et le pesant pont-levis, abaissé sur les douves, gémit sous les pieds des chevaux entrant au galop dans la cour
La lueur mystérieuse d'une lampe éclairait faiblement un charmant réduit pratiqué dans l'une des tourelles. Tous les raffinements d'un luxe asiatique avaient été employés pour décorer cette pièce , digne du boudoir d'un sultan . Sur les murailles , des tentures de drap écarlate
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enjolivées de bouftetles mi-partics d'or et de salin ; et les mêmes ornenjcnts étaient dressés à la fenêtre. Un riche tapis chaud et moelleux couvrait les dalles de pierre. Deux formes de cuir de Cordoue étaient placées devant une table élégante , couverte de fleurs eftéuillées , de fruits , de conserves et de toutes les friandises composant la confiserie et la pâtisserie du temps. Il y avait aussi deux coupes d'or richement ciselées, et plusieurs amphores contenant un vin généreux. Au fond de la chambre , sur une estrade de bois d'Irlande , était une sorte de couchette tenant le milieu entre le sopha d'orient et les lits de l'occident.
Raoul , superbement vêtu , était assis sur des coussins de velours, auprès d'une jeune religieuse dont le costume contrastait singulièrement par sa grossièreté avec le luxe de cette pièce. Elle portait une longue robe de laine, de l'étoffe la plus commune, descendant jusqu'aux talons et serrée autour du cou par une coulisse. Ce vêtement disgracieux avait absolument la forme d'un sac auquel on aurait cousu des manches grossièrement façonnées. Un voile
tie lin emprisonnait sa chevelure , et l'une des extrémités , alors rejetée en arrière , paraissait destinée à recouvrir la figure. Nonobstant ce costume désavantageux, elle pouvait rivaliser encore avec beaucoup de femmes réputées belles et plus élégamment parées. Le beau Raoul fixait son œil brillant sur le visage candide de la jolie nonne ; et celle-ci , étonnée de cette position si nouvelle , paraissait demander si quelque songe enchanteur n'abusait pas son imagination. En effet , pauvre religieuse astreinte à une règle austère , elle devait trouver une énorme différence entre sa triste cellule de l'abbaye des Blanches-Dames et ce riche boudoir orné d'un luxe oriental.
Une lueur d'effroi couvrit tout à coup sa figure ; elle saisit le bras de Raoul , et se serra contre lui.
c( Qu'as-tu, Méance? demanda-t-il.
— Yous n'entendez pas ces cris ? Vierge immaculée ! messire , voudrait-on m'enlever à vous? y)
Il l'entoura de son bras , et , la baisant amoureusement sur le front :
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(( HnssurC'toi, mon amour: lu es eu sûreté près de moi. Ces cris sont causés par la joie : mes soudards boivent à ta présence. «
En disant ces mots il détacha le voile qui retenait les cheveux de la jeune fille , et de grosses boucles dorées tombèrent frémissantes sur son cou.
(( Méance , dit-il, ne veux-tu pas les imiter? Cette table est servie pour toi.
— Les jolies choses! s'écria-t-elle ; combien mes sœurs seraient émerveillées de ces friandises dorées! — Dites, Raoul, le paradis est-il plus beau que cette chambre ? »
Et , comme si cette question lui eût rappelé quelque souvenir pénible , elle baissa la tête , et deux larmes brillèrent dans ses yeux.
(( Pourquoi ce nuage sur ta figure ? qui peut t'attrister, ma chère belle?
— Je pensais au paradis, que j'ai abandonné pour vous , répondit-elle naïvement. Avant de vous connaître je me plaisais parmi mes sœurs ; vous m'avez tirée du sanctuaire, et moi, pécheresse, j'ai consenti a vous suivre. »
Elle se tut , et le fixa tristement; mais Raoul
324 BUDIC-MUK.
jjardant le silence, elle reprit d'une voix émue : « Et maintenant que pour vous j'ai tout quitté , tout , jusqu'à l'espoir de revivre en paradis, si vous n'alliez plus m'aimer? Dites, Raoul , serez-vous fidèle?
— Peux-tu en douter, toi si belle et si gracieuse? Où trouverais- tu une rivale?
— Sœur Bazile m'a tant parlé de la perfidie des hommes. Si vous saviez , Raoul , les choses horribles qu'elle m'a dites!
— Vraiment , mon ange ?
— Oui, Raoul: elle m'assurait que , dans le monde, des hommes doués du don de plaire cherchaient à se faire aimer des innocentes jeunes filles, et qu'après avoir réussi, ils s'enfuyaient traîtreusement avec le cœur des pauvrettes.
— Sœ^ur Bazile a dit vrai ; mais rassure-toi , Méance : ces jeunes filles n'ont pas tes grâces , et Raoul n'est pas si volage. Un amour comme celui que tu m'inspires dure aussi loin que la vie. ))
Il l'attira sur ses genoux , un bras passé sous sa taille.
«Raoul, Raoul, n'est-ce pas un péché?»
dil-elle d'une voix éntue , où la crainte de lui déplaire dominait celle du péché-
Lui sourit , et , posant ses lèvres sur la bouche de la jeune enfant :
« Il porte avec lui son excuse. N'est-ce pas, Méance , que la tentation est trop forte ? ))
Elle ne répondit pas ; mais un doux frisson parcourut tous ses membres , et sa jolie tête s'inclina sur la chevelure de Raoul.
Alors il lui oftrit les pâtisseries délicieuses et les friandises de toute espèce qui chargeaient la table.
Elle , enivrée du parfum des fleurs , et de ce baiser qui lui brûlait encore les lèvres ; elle , la pauvre enfant , astreinte aux mets grossiers , à la vie ascétique du cloître , combien devait lui sourire cette vie nouvelle qui se déroulait suave et belle , cette vie toute d'amour et de joie!
L'être inconnu qu'elle avait créé dans ses rêves, cet être naguère fugitif et insaisissable qui s'évanouissait au réveil il était là, près d'elle, et pour toujours à ses côtés : car il le lui avait
promis. Aussi comme elle Taimerait , comme elle s'étudierait à prévenir ses désirs , à lui rendre la vie heureuse...! O amour ! Et ses lèvres égarées se colèrent à celles de Raoul. Son premier baiser lui avait été si doux! Puis, voyant un vin généreux pétiller dans la coupe brillante , elle en désira boire. Sa bouche était desséchée; mais le vin l'altéra encore. Sa tête devint lourde et son œil galvanisé. Dans ce moment Raoul détacha l'étofFe grossière qui couvrait la gorge de la jeune fille. Le rouge de la pudeur monta aux joues de Méance ; elle s'arracha de ses bras , et courut se cacher derrière les rideaux du lit
Six mois après son enlèvement , la jolie religieuse était avec Raoul dans la même pièce où nous les avons déjà vus. Les meubles et les tentures étaient exactement semblables, mais eux n'étaient plus les mêmes. Lui , vêtu d'une casaque de buffle , le front soucieux et ses brodequins blancs de poussière, était couché sur les coussins. Elle , richement vêtue , le teint pâle et la taille épaisse , était assise auprès de lui.
Ses yeux inquiets fixaient Raoul, mais il ne la voyait pas. Elle lui prit la main : il la retira brusquement. Elle devint pâle , et deux larmes roulèrent dans ses yeux.
(( Raoul ! dit-elle d'une voix touchante , Raoul ! qu'as-tu ?
— Rien.
— Oh ! si , quelque chose te chagrine. Tu n'es plus le même.
— Pourquoi veux-tu que j'aie changé? Que sais-je? mais tu as des peines. Oh !
va , n'espère pas me tromper : Fœil de l'amour est clairvoyant. »
Il la fixa d'un air étrange :
« N'insiste pas davantage : tu en serais fôchée, Méance.
— Non, sois-en sûr. Dis- moi tes peines, je saurai les adoucir.
Laisse-moi, » dit-il brusquement.
Etonnée , et croyant qu'il voulait bouder, elle se rapprocha de lui. Mais, sans daigner effleurer les lèvres qu'elle lui avait tendues, il la repoussa de la main.
— Mon Dieu ! Raoul , que t'ai-je donc fait ?
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— ^ Uien.
— C'est assez d'avances pour- ma part ; ce sera maintenant votre tour. »
Elle lui tom-na le dos; mais il n'y prit ' pas seulement garde. Un quart d'heure s'écoula, et, de minute en minute, elle attendait qu'il lui parlât. Mais le quart d'heure s'écoula sans qu'un mot de lui vînt mettre un terme à son supplice.
Impatiente , le cœur criblé de soupçons , elle rompit eniin le silence. Sa voix était agitée d'un tremblement douloureux.
« Raoul !
— Eh bien ?
— Vierge du ciel ! quelle froideur inaccoutumée ! Raoul ! c'est moi , ta Méance.
— Eh bien? fit-ilencore du même ton poignant pour elle.
— Raoul I est-ce que ma voix n'a plus de charme à ton oreille ? Ne suis-je donc plus cette Méance que tu juras d'aimer toujours ?
— Si.
— Eh bien ! pourquoi cette froideur ? » dit-
elle en passant ses bras d'ivoire autour du cou de Raoul.
li parut un moment ranimé, et baisa son >ein iiémissanl.
« Ësl-ce là tout / »
Et son yrand œil bleu le parcourait amoureusement.
« JN'as-tu iiiiti :< me contier?
— Laisse-moi , Méance , dit-il d'un ton ennuyé. C'est trop souvent parler amour : tu userais le sentiment. »
— Elle le fixa douloureusement : c'était la première fois qu'elle entendait ce langage. Son cœur manqua de faillir.
a Tu ne m'aimes plus î »
Et la pâleur de la mort couvrait sa figure éteinte. Ses genoux fléchissaient sous elle.
c( Que veux-lu , Méance ! six mois d'amour sont bien longs!
— Ingrat ! y) gémit-elle en tombant froide a ses pieds. . , . . .
Les soudards de Ker-Sauson s'étonnaient que la même femme captivât si long-temps leur maitre. Us commençaient à mm'murer ;
car Raoul ne faisait plus d'aussi fréquentes expéditions. Enfin arriva la scène que je vous ai contée, et dès lors on recommença l'ancien genre de vie.
Mais des plaintes énergiques avaient été adressées à la cour de Bretagne par les monastères voisins. Une catastrophe inévitable arriva. Une armée puissante fut envoyée contre les pillards. Le château fut pris d'assaut, rasé jusqu'à ses fondements, et l'on sema du sel au lieuoùilexistait.
La malheureuse victime de Raoul , continua le moine, celle qui fut indirectement la principale cause de sa ruine, Méance, accoucha d'un fils qui portait à la tempe gauche une marque assez profonde, provenant de la chute que sa mère avait fait aux pieds de son damné amant. Long-temps elle erra avec son fils aux environs du château , et souvent, par les belles matinées, ou le soir au clair de la lune, on la voyait tresser la chevelure de son enfant, qui ressemblait par sa couleur et sa finesse à la plus belle étoupe de lin.
Les manants du pays l'avaient surnommée la Fileuse. Elle appartenait, dit-on, à une noble
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famille. Mais son frère, lorsqu'elle se présenta chez lui avant ses couches, la traita avec une dureté sans pareille. 11 ne se borna pas à lui refuser sa porte , il mit sa meute après elle pour la chasser de son château.
C'est alors qu'elle revint dans le pays , où elle passa, comme je vous l'ai déjà dit, plusieurs années, souvent atteinte de folie. Enfin elle partit dans le dessein d'aller demander un asyle à une proche parente qu'elle avait en Cornouailles , mais on assure que le navire qui la porta périt sur la côte du Conquet.
c( Que devint Raoul? » demanda Budic-Mur, qui prenait au récit du moine un intérêt singulier.
Le moine eut un moment d'hésitation.
(c Le bruit se répandit que Raoul et ses gens furent ensevelis sous les ruines de leur château.
— Mais ce ne fut qu'un bruit ! insista Budic- Mur, à qui l'hésitation du moine n'avait pas échappé.
— En eftet ; mais il acquit l'importance d'une certitude , parce qu'amis et ennemis eurent un intérêt égal à Taccrédiler ; les uns par égard
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pour la (aiuille de Ker-Sauson , les autres pour /j'avoir pas à rougir, . .
— Que devinrenl donc Raoul cl ses gens? demanda Budic-Mur, sans le laisser achever.
— Les uns ont cherché dans un repentir sin cère le pardon de leurs crimes passés. Ils ont voué le reste de leurs jours...
— Et les autres! interrompit de nouveau le sénéchal, dont le cœm- battait violemment.
— Raoul et les autres, ne pouvant plus demeurer en Bretagne ni en France , où leur tète était mise à prix, cherchèrent un refuge en pays étranger. Ils se rendirent dans la cité de Wisby, en l'île de Gothland... »
La voix du moine était tremblante; des larmes roulaient dans ses yeux.
c( Eh bien ? s'écria Budic-Mur.
— Eh bien , mon fils ! le descendant de la lamille de Ker-Sauson ne fut plus connu désormais que sous le nom de Creff-JaAvn.
— Ah ! s'écria le sénéchal.
— Quel si grand intérêt prenez-vous donc à cela? demanda le religieux, justement surpris
tle l'expression profonde fjiii régnait dansceKc exclamation.
— - Un intérêt bien grand, à la vérité , répondit Budic'Mur, cherchant à recouvrer an moins l'apparence de la tranquillité. — Tout indique, mon père, que vous avez connu Raoul. Savezvous s'il existe encore ? et , dans ce cas , ou pourrais-je le rencontrer?
— J'ignore s'il a cessé de vivre , et je serais assez porté à le croire : car depuis bien longtemps on n'entend plus parler de lui. Cependant, si vous teniez à avoir des renseignements certains... ; mais ce serait un si Ioua voyage.
— N'importe, les distances ne sont rien. J'ai besoin de savoir ce que cet homme est devenu. »
Le moine se gratta la tête; il paraissait regretter d'avoir été aussi loin.
« Vous avez dit au père prieur que Pabbé de Saint-Matthieu...
— Oui , c'est lui qui m'envoie , interrompit Budic-Mur. Poursuivez donc , révérend. Vous pariiez d'un voyage...
— Mon frère — le Seig^neur ail pitié de lui — faisait partie des soudards de Ker-Sauson j mais, au lieu de demander au Ciel dans la prière et les larmes l'oubli des fautes de sa jeunesse , le malheureux , tourmenté d'une condamnable soif d'or, s'est établi marchand à Wisby. Il n'a jamais cessé d'entretenir des relations actives avec les pirates, et l'on ajoute
Mais Dieu seul connaît les consciences. — II est donc à même, mieux que personne, de vous donner les informations que vous désirez.
— Mille actions de grâces sur vous I balbutia Budic-Mur, dont l'émotion se trahissait malgré lui. Dites-moi son nom , je vous prie.
Il porte à Wisby le nom de Clément Lo-
deven. Mais, pour qu'il veuille se rappeler Raoul de Ker-Sauson , appelez-le Brise-Moustier. Ajoutez que vous êtes envoyé par un homme qui fut son frère avant d'appartenir à Dieu , par un misérable pécheur qui se nommait alors
Humfroi. »
En prononçant ces derniers mots, le moine était suffoqué. S'arrachanl brusquement de sa
couchette , il se prosterna devant un prie-Dieu , et Budic-Mur entendit les sifflements d'une discipline mêlés au bruit des sanglots.