LKS LÂKGDES ET LES MŒURS DES ARADGAN8 , DES GUARANIS, DES PATAGONS
L'hypothèse la plus vraisemblable est que le hasard a jeté sur le continent américain à diverses époques, du côté de Tocéan Pacifique, des barques d'Asiatiques, comme dans tous les temps les courants marins ont conduit en Islande et même jusqu'à la rive irlaudaise> et une fois jusqu'à la côte de Bretagne, sous Louis XII, des barques d'Esquimaux. Le liasard q'a peut-être pu conduire des barques jusque vers les régions tempérées, la distance, à la hauteur du 45^ parallèle, étant trop grande entre les deux continents asiatique et américain, et il faut supposer que le débarquement se sera toujours opéré entre les 55* et 65® parallèles, — c'est l'hypothèse admise par Humboldt, — et que la population descendit du nord au sud, cherchant une .nature moins indomptable. Des arrivages successifs eurent lieu sur des points différents à des époques différentes ; des fractionnements s'opérèrent dans les divers groupes ; il est donc inutile d'assigner à toutes ces familles une origine identique, aussi bien qu'il serait impossible d'admettre
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rimmobilité du langage, de la religion, des mœurs à travers les âges.
Cependant cette observation a été généralement faite qu'il existe dans toutes les langues d'Amérique des analogies frappantes de structure grammaticale, non-seulement dans les langues perfectionnées comme celles de l'inca, de Taymarà, le guarani, le mexicain et le cora, mais aussi dans les langues les plus grossières. Toutes ont un mécanisme analogue et se composent de particules agrégées plus ou moins complexes, que l'euphonie a dénaturées. Ce mécanisme se rencontre presque partout, cl presque partout merveilleusement calculé pour rendre toutes les combinaisons possibles; mais presque toutes, dans ce jeu des substantifs avec les verbes, les pronoms, les adjectifs, suppriment ou ajoutent des lettres, et usent de l'élision d'une façon si large, qu'une seule lettre arrive à représenter un mot entier. Ce degré de parenté fixé, il est permis d'en tirer celte déduction qu'à une époque quelconque ces langues étaient plus semblables qu'à l'époque même de la conquête ; néanmoins il n'est guère possible de dire qu'entre les quatre grands rameaux de la famille sud-américaine il y eut une entière analogie et des rapports étroits de parenté.
Les Guaranis, les Araucans, les Pehuenches ont seuls été avec les Quichuas l'objet d'études approfonles.
Quelle est celle des nations dont pai'lait déjà Moih*
laigne ? Il s'était attaché un matelot revenu d'Amérique, trouvé dans une de ses flâneries sur le quai des Bacalans. Ce matelot ignorant avait passé dix ans au Brésil à une époque nécessairement très-rapprochée de la découverte cl lui rapportait ses récits qu'il tient pour véridiques, à cause même de la simplicité naïve du conteur, « car les fines gens regardent plus curieusement lés choses, mais ils les glosent. » Pas si simple cependant ne devait être ce conteur, si c'est bien lui qu i a fourni à Montaigne les échantillons curieux de l'éloquence et de la poésie des prétendus sauvages d'Amérique. Montaigne cite entre autres un discoursd'un prisonnier condamné à être mangé par ses vainqueurs ; ce n'est pas un des morceaux les moins curieux que nous possédions de cette littérature, qui, suivant toute vraisemblance, doit appartenir à une tribu caraïbe : « Qu'ils viennent hardiment trestouts, et s'assemblent pour dîner de luy, car ils mangeronl quant et quant leurs pères et leurs ayeulx qui ont servi d'aliment et de nourriture à son corps : ces muscles, dit-il, cette chair et ces veines, ce sont les vostres, pauvres fols que vous estes ; vous ne recognoissez pas que la substance des membres de vos ancêtres s'y tient encores ; savourez-les bien, vous y trouverez le goust de vostre propre chair. » Invention qui ne sent aucunement la barbarie, dit Montaigne; aussi n'hésitet-il pas à déclarer ailleurs que « cette découverte d'un païs infiny semble estre de considération ».
Cet exemple de poésie éloquente, appartenant à une
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race anthropophage, peut laisser supposer que Ton trouvera ailleurs, dans des nations plus civilisées, les traces d'une poétique presque parfaite. Les Caraïbes du reste, auxquels il semble que Ton puisse attribuer ce passage et beaucoup d'autres cités par Montaigne, sont indiqués par lui comme un peuple plus civilisé que ne le ferait supposer cette habitude de cannibalisme. Son attention appelée sur ce sujet, il le retourne à la lumière de son esprit fin, nous révélant bientôt que le cannibalisme n'est pas un signe de sauvagerie absolue : « Ils rôtissent leur ennemi prisonnier et en mangent en commun, et envoient des loppins à ceulx de lenr^ amis qui sont absens. Ce n'est pas, comme on pense, pour s'en nourrir, ainsi que faisaient anciennement les Scythes, c'est pour représenter une extrême vengeance. » Il conte, à l'appui de cette assertion, que, ces sauvages ayant appris que les Portugais usaient d'un genre de mort plus cruel vis-à-vis de leurs adversaires, qui était de les enterrer jusqu'à la ceinture et de les percer de coups innombrables pour les pendre après et laisser leur corps à dévorer aux bétcs féroces , ils commencèrent alors à quitter leur manière de se venger pour prendre celle-ci.
Montaigne écrit tout cela vers le milieu du seizième siècle; un siècle après, en 1665, le ti ictionnaire caraïbe-français publié par le révérend père Breton, missionnaire de la Guadeloupe, découvrait la poésie de ce peuple, le plus calomnié de l'Amérique, que
d'Orbigny a reconnu être une branche de la famille guaranie.
Cette dernière race, sans dénoter dans son organisation sociale une civilisation aussi avancée que celle des Quichuas, surpassait tous les autres peuples par la richesse et la beauté de sa langue, sa poésie et son éloquence ; cependant il n'existe pas de travail spécial sur. cette matière. L'œuvre la plus considérable qui s'y rapporte est le Trésor^ vocabulaire-grammaire guarani du père Antonio Ruiz, dont une seule édition existait depuis 1640, naturellement fort rare, et que Ton réimprime en ce moment à Leipzig. Ce fut dans le dessein d'étendre leur domination que les jésuites étudièrent si minutieusement cette langue, parlée à l'époque de la conquête par quatre cents tribus qui occupaient tout le territoire actuel du Paraguay, du Brésil, le nord de la République Argentine, une partie de celle de l'Uruguay et les provinces d'Entre-Rios et de Corrientes, qui composent aujourd'hui la mésopoîamie argentine. Cette langue était parlée dans une telle étendue de territoire, qu'elle fut désignée sous le nom de « générale ». Les jésuites confectionnèrent plusieurs grammaires qui permirent de pénétrer dans le secret d'une langue qui s'écrit à peine et ne sert plus aujourd'hui qu'à l'échange d'idées de gens peu civilisés, travail compliqué exigeant une longue patience et consistant à deviner une grammaire dont personne n'avait la clé, à rendre les sons intraduisibles et inusités chez les Européens, en même temps
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(|ue les images et les onomatopées fréquentes d'une langue se prêtant ^vec une merveilleuse facilité, comme en général toutes celles d'Amérique, à la composition des mots pour rendre une image complète par l'accumulation des radicaux.
L'indolence, la douceur de caractère, la docilité étaient, à l'époque de la découverte, comme elles le sont encore aujourd'hui, des signes distinctifs de la race guaranie; tout autre était l'Araucan, habitant des forêts sombres et des plaines inter-andines. Race robuste, opiniâtre, brave et indomptable, celle-ci a réfléchi dans sa langue son propre caractère ; aussi est-elle sévère dans sa forme, rude, laconique et sonore, tout en étant harmonieuse, riche en adjectifs, en interjections et en modulations du verbe. D'une construction consistante, elle a pu résister aux modifications qui atteignent forcément les langues que l'écriture n'a pas tixées : elle était parlée sur le revers occidental du Chili, entre l'océan Pacifique, les Andes et le désert d'Atacama, du 24® au 45*' degré de latitude. La domination des Incas elle même, dont le premier soin élait d'imposer la langue quichua aux vaincus, bien qu'elle ait existé au seizième siècle sous rinca Yupanqui, n'a pas laissé de traces dans la langue araucane. Les quelques mots quichuas que l'on y rencontre aujourd hui y ont été introduits depuis la conquête par les missionnaires, obligés de recourir à toutes les langues du continent pour désigner des objets et des usages nouveaux pour eux. On a essayé vai-
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LES RAGES IlSDIENNES DE L'AMÉRIQUE DU SUD. 135
nement d'établir une grammaire araucane sur le type des grammaires européennes ; cette langue, essentiellement primitive, est construite d'après des lois qui lui sont spéciales.
Ce qui frappe d'abord dans la langue araucane, c'est l'excellence de la structure grammaticale, un
. laconisme sévère, l'abondance des interjections, la richesse des flexions du verbe, le grand nombre des adjectifs primitifs et dérivés, une sonorité et une hapmonie remarquables. D'Orbigny nous a révélé un à un tous les traits du génie du peuple qui la parle, et
V après lui un savant littérateur argentin, qui a fait un long séjour au Chili, M. Juan Maria Gutierrez, nous a détaillé tous les caractères originaux de leur poésie et de leur langue. Cette famille humaine, que les Espagnols rencontrèrent au milieu des montagnes et des forêts de l'Arauco, avait approprié son langage à la beauté sauvage et rude de la nature physique au milieu de laquelle elle vivait. Ce langage est si parfait, comparativement à la culture générale du peuple auquel il servait, que certains historiens ont émis l'opinionque c'était là un legs d'un peuple plus avancé en civilisation; mais il est peu probable qu'une langue qui se parle du 24* au 45* degré, c'est-à-dire dans tout le territoire compris entre la mer, la Cordillère et le désert d'Atacama et qui semble ne s'être arrêtée dans son développement que devant ces obstacles insurmontables, ait été une langue en décadence : il est plus croyable qu'elle était en voie de formation. L'unifor-
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mité même de cet idiome sur un territoire aussi vaste prouve que c'était une langue originaire, formée et développée pour ainsi dire sous Taclion de la nature entière et d'une construction assez résistante pour subsister sans être fixée par l'écriture. Une remarque qui a été faite sur la langue araucane et qui a son importance, est qu'elle diffère des autres langues américaines formées par agglutination : la formation des mots semble due plutôt à l'impression spontanée que peut causer la vue des choses.
Les missionnaires ont publié quelques dictionnaires de la langue araucane parmi lesquels le dernier et le le plus complet est celui du père Febres, imprimé à Lima en 1765; mais, dominés par l'idée de transformer le génie du peuple au milieu duquel ils avaient pénétré, ils ne se firent pas faute d'introduire dans la langue une métaphysique et une phraséologie nouvelles, aussi étrangères au génie de la langue qu'au caractère du peuple. Ainsi les Araucans n'avaient pas de religion, le mot ciel n'avait pas d'équivalent dans leur langage, leurs idées s'arrêtaient aux nuages, où ils logeaient leurs héros morts ; ils ne connaissaient d'autre divîuité qu'un esprit qu'ils nommaient Pillan, mauvais génie, auteur de tous les événements malheureux, disposant du tonnerre, des volcans, et présidant aux tremblements de terre. Les missionnaires firent de ce mauvais génie le dieu des enfers, baptisant du nom tout trouvé Pillan le Satan de l'Écriture, tentateur de la femme, ce qui, sans donner aux iiidi-
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gènes une idée exacte du démon chrétien, les confirmait dans leurs superstitions.
Les Araucans se distinguent surtout par le don de bieiïdireet le culte de l'éloquence. La conversation est toujours maintenue entre eux sur un ton élevé se rapprochant du discours plus que du langage familier, et ne traite que de sujets graves. L'urbanité exigeait qu'à la fin de chaque période ou à chaque pause d*un interlocuteur, l'autre répétât ses derniers mots, et, avant de prendre lui-même la parole, tendit la main comme pour demander la permission de répondre: ainsi s'écoulaient de longues heures ; les femmes pendant ce temps passaient des vases remplis de liqueurs fermentées, de maïs ou de rafraîchissements nécessaires aux causeurs. Ces stimulants devaient contribuer à donner à la conversation un tour vif; mais il ne semble pas que Ton sortit jamais des limites d'une émotion tout amicale et convenable, pour tomber dans cet abus des spiritueux que les Européens ont intentionnellement inculqué aux tribus de la pampa. Si le public était nombreux, l'orateur mettait en jeu les expressions élevées et élégantes du style le plus châtié. Dans tous les chroniqueurs on trouve la trace de l'impression que firent sur eux les réunions où, dans de longs discours, on traitait de la paix et de la guerre ; ces usages parlementaires devaient surprendre des Européens, peu habitués alors à discuter dans des assemblées les questions d'un intérêt national. Olivarez, dans son His-
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loire militaire, civile et sacrée du Chili, dit qu'il semblait que leurs discours fussent accompagnés du tonnerre, et que leurs gestes étaient des bourrasques violentes. Le père Molina, dans son Histoire civile, remarque que le style de leurs discours était au suprême degré allégorique et chargé de figures ; ils donnent, dii-il, aux harangues parlementaires un nom spécial et les appellent coyaptucan ; ils respectent les lois de la rhétorique classique, divisant leurs discours en deux ou trois parties qu'ils nomment thoï, et annoncent dès l'exorde qu'ils vont diviser en deux ou trois points ce qu'ils ont à dire ; ils parlent beaucoup par paraboles ou apologues, recourent à la pro • sopopée, aux hypothèses, aux réticences, à l'ironie.
Les écrivains plus à même d'apprécier les beautés du langage et tous ceux qui participèrent aux événements furent frappés de Teffet produit sur les tribus dans tous les grands événements par les discours des orateurs indigènes. Les traces vivantes de cette éloquence lettrée au milieu d'une sauvagerie apparente se trouvent non-seulement dans Ercilla , le poète épique de TAraucana, mais encore dans les historiens.
Parmi ceux qu'il a été donné aux Espagnols de connaître, et dont l'éloquence leur coûta de rudes défaites et même la mort de Valdivia, arrivée le 27 décembre 1553, il faut citer le jeune Laùtaro, dont on a reproduit entre autres le discours qui précéda 'et amena cette catastrophe. Mariano de Lovera parle en-
€ore d'un chef dû nom de Machimalongo, qui réunissait toutes les qualités de Torateur, belle prestance, visage agréable et avenant, jusqu'à paraître aimable aux Espagnols eux-mêmes ; il réunissait à une action et à une diction parfaites la science du discours, puissant, ironique, railleur, entraînant. L'historien en cite quelques échantillons, et entre autres Tallocution qu'il prononça dans un des moments les plus critiques de la défense de sa patrie, alors que les Araucans avaient entrepris le siège de la ville fondée par les Espagnols sur les bords du Mapocho. La défense et l'attaque étaient également acharnées : les femmes même défendaient la place, Inès Juarez, exconcubine de Yaldivia, avait de ses mains coupé les tètes de sept caciques prisonniers, et les avait jetées en guise de projectiles aux assaillants : le résultat était incertain; Machimalongo releva Tesprit de ses compagnons d'armes par un discours resté célèbre, que l'historien espagnol rappelle , mais qui nous paraît apocryphe et refait après coup par l'historien lui-même, afin de donner un corps aux récits qu'on lui faisait de l'éloquence de ce sauvage.
Les Araucans n'étaient pas parmi les Indiens les seuls qui fussent passionnés pour l'art de bien dire. Luis de La Cruz a, dans son voyage, fait la même observation sur les Pehuenches, autre peuple établi sur le revers oriental des Andes, à la limite du pays araucan, du côté de la plaine pampéenne, et qui au-
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jourd'hui encore a conservé les qualités remarquables que ce voyageur avait alors observées.
Les Yuracarès, peuple de TAmérique centrale, surpassaient encore leurs congénères; ils cultivaient aussi l'éloquence et la poésie, et leur mythologie était des plus intéressantes : il est vrai qu'ils avaient sous les yeux un pays magnifique et naturellement fertile. Us étaient aussi parvenus à un degré assez avancé dans l'industrie, fabriquaient des tissus de l'écorce des arbres, et les ornaient de dessins qu'ils imprimaient au moyen de planches de bois dur sur lesquelles ils les avaient sculptés.
Par contre, on chercherait vainement un langage élevé et une énergie semblable chez les Guaranis ; cependant leur poésie et leur mythologie présentent aussi bien des détails fort curieux. Malheureusement toutes ces manifestations originales du génie de ce peuple ont été noyées dans l'absorption des jésuites ; rares sont les écrivains qui se sont jusqu'ici appliqués à rechercher ces curiosités. Au milieu de l'écrasement dont a été victime le groupe principal des Guaranis sous les tyrans modernes du Paraguay, qui ont continué et exagéré le système des jésuites, et de la dispersion qui a été le sort commun a toutes ces tribus au milieu des forêts du Brésil, les derniers restes de la littérature guaranie ont disparu, et cette langue, qui a conservé toute sa beauté, fait contraste avec l'annihilement où est plongé le peuple qui la parle encore.
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