‹ Buenos-Ayres, la pampa et la Patagonie;Chapitre 11 sur 19 · LES QUICHUAS : L AVENIR DES DIVERSES RAGES · texte numérisé non relu

LES QUICHUAS : L AVENIR DES DIVERSES RAGES

La race sud-américaine sur laquelle on a le plus écrit est la race andine du Pérou ; il est naturel que sa civilisation avancée, et la facilité avec laquelle elle se livrait à l'observateur, aient attiré Tattention des archéologues. Cependant, malgré la connaissance complète que l'on a de cette nation, un point jusqu'ici est resté obscur : c'est le nom qu'on doit lui donner. Le mot péruvien ne date que de la conquête; tout le monde sait que le nom de Pérou fut donné au pays par les premiers conquérants, du nom d'une petite rivière ainsi désignée par les naturels aux Espagnols, qui crurent que c'était le nom de toute la contrée. On ne saurait non plus donner à ce peuple le nom de Quichua, qui est celui de la langue que Ton parlait dans cette région, et qui avait été imposée par la famille des Incas, détachée de la tribu des Aymaras et venue à cette époque fort reculée des bords du lac de Titicaca. Il nous semble que le seul nom que l'on puisse leur appliquer est celui d'Antis, employé dans des poésies du temps de la conquête et dans les chants de guerre des peuples voisins, qui

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désignaient sous le nom d'Ântis les peuples qui habitaient les Andes. Cette question n'a pas été viciée. Tous les auteurs qui ont consacré des œuvreg importantes à Thistoire des Antis ont adopté le nom de Quichua. Parmi les œuvres les plus modernes et celles qui dénotent une étude plus approfondie du sujet, il faut citer le livre remarquable de M. Vicente Lopez, recteur de l'Université de Buenos-Ayres, sur les Races aryennes du Pérou.

M. Lopez veut rattacher les indigènes du Pérou à la race aryenne : c*est là une opinion qui peut être contestée, mais elle est pour l'auteur une occasion d'approfondir la vie entière du peuple dont il s'occupe, et en même temps que sa langue, sa religion, sa fable, ses monuments, son industrie, les détails de sa vie privée et de son mobilier. Ce livre ne manqua pas de railleurs et d'incrédules parmi les savants auxquels l'auteur crut devoir le communiquer avant de le publier ; c'était une entreprise hardie que de rectifier le langage actuel, nécessairement vicié, d'éliminer les incorrections introduites depuis la conquête par le mélange des peuples qui parlent encore le quichua avec ceux qui parlent espagnol, et, dans ce langage reconstitué, de rechercher les racines primitives. Ajoutons à cela que le monde savant manifestait un profond mépris pour ces langues qu'il considérait comme le fruit d'un sol vierge, sans lien aucun avec les langues parfaites de l'antiquité, et les tenait en un mot pour des dialectes de peuples no^

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mades. Celte qualification est inapplicable à une nation de vingt millions d'individus parlant la même langue et parvenue à un degré de développement historique, littéraire et politique qui ne permettait pas de la confondre avec les peuples des plaines, condamnés à la vie errante par les exigences du milieu où ils étaient établis. Aussi, pour les bases de la discussion, M. Lopez recherche les preuves de sa démonstration non pas seulement dans la comparaison des radicaux, mais encore dans les rites religieux, dans les sciences astronomiques, philosophiques et mécaniques, en un mot dans toutes les manifestations d'une civilisation avancée, qu'il rattache par des lien-j nombreux à la civilisation asiatique.

Si la thèse de M. Lopez ne s'appuyait que sur la philologie seule, il faut bien avouer qu'elle serait trop facile à réfuter ; l'auteur lui-même semble avoir par instants des doutes, et après avoir relevé entre le sanscrit et le quichua un nombre considérable de rapprochements et tout aussi important de différences, il fait entrer dans l'esprit du lecteur l'incertitude qui est dans le sien, en écrivant une phrase qui renverse tout ce qu'il a démontré : « La dissemblance entre les deux langues, dit-il, n'est pas moins frappante que leur identité ! » Certes le problème de l'origine du peuple du Pérou reste entier après comme avant la publication de ce livre ; mais, chemin faisant, bien des points ont été éclaircis, et l'on ne saurait dire aujourd'hui que la langue quichua, dont M. Lopez a

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analysé les formes grammaticales, la perfection et lordonnance de la phrase, les conjugaisons et les déclinaisons parfaites, soit un dialecte grossier et informe, sans avenir et sans passé, se modifiant au gré du caprice individuel. Peut -on soutenir en effet que Tempire des Incas, où Ton rencontrait à tous les degrés de l'administration et de la société tous les signés d'une civilisation avancée, armées permanentes, religion élevée, morale établie, industrie florissante, des forges, des fonderies, des métiers à tisser, des mines en exploitation, des ponts de lianes franchissant de grands fleuves, des roules plus hardies, meilleures et mieux entretenues que toutes celles entreprises depuis par les Européens, les arts, les sciences mathématiques et astronomiques en grand honneur, l'histoire enseignée et écrite dans les quipus^ enfin une poésie et un art dramatique largement développés, dont les échantillons, tels que le drame de OUantay, sont parvenus jusqu'à nous, n'eut à son service qu'une langue informe et sans fixité? Ce qui parait indiscutable dans la théorie de M. Lopez, c'est que la langue quichua est une langue ancienne, à la hauteur de la civilisation du peuple qui la parlait : il est possible même que cette langue se soit détachée de la langue mère à l'époque où elle ne se servait pas encore d'un système accompli de flexions et cherchait sa forme définitive ; ce qui permet à M. Lopez d'expliquer comment cette langue qu'il dit aryenne est aussi agglutinante : antithèse

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apparente, anomalie qu'il explique par ce fait que les langues d'Amérique, confinées pendant des siècles dans un isoletnenl complet, n'ont pas participé aux développements successifs qui ont transformé le sanscrit et.les langues qui en dérivent. La langue quichua se serait donc développée lentement et différemment, mais il n'en serait pas de même de la civilisation individuelle du peuple de cette région, qui, malgré son isolement, avait accompli tous les progrès qui se sont révélés au conquérant.

Tel était le peuple qui tenait le premier rang parmi les nations de l'Amérique du Sud lors de la découverte, et qui aurait pu les absorber et généraliser sa civilisation sans l'arrivée des Européens. Quelques nations étaient peut-être plus avancées en civilisation, mais beaucoup moins puissantes,, comme les Yuracarès et les Aymaras, ancêtres des Incas; d'autres, au centre d'une région inhospitalière, depuis le 54® degré jusqu'au cap Horn, au milieu de la rudesse de leurs mœurs, laissaient entrevoir un développement intellectuel se manifestant par des productions poétiques, par un certain goût pour les plaisirs de l'esprit, plutôt que pour un bien-être matériel que la nature de leur pays leur refusait absolument. Parmi ces peuples, nous avons cité les Araucans, les Pehuenches, les Patagons et avec eux beaucoup de tribus, même de la pampa.

A côté de ces peuples et tribus qui se dénonçaient par les côtés variés de leur intelligence native déve-

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loppée dans risolemeut, d'autres existaient, qui ont disparu laissant un nom , comme les Caraïbes, les CharruaSf les Querandies, et avec eux beaucoup de tribus irréconciliables de la pampa, détruites sans avoir été absorbées. La nation dont la destruction est la plus moderne est celle des Charmas. Leur résistance est restée célèbre; ce furent eux qui tuèrent Solis et ses compagnons, les premiers explorateurs de la Plata en 1515. Azarâ écrivait en 1800 : « Peut-être les Charmas ont-ils coûté plus de sang à l'Espagnol que les nombreuses armées de Tlnca et de Montezuma, et cependant leur nombre ne s'élève pas au chiffre insignifiant de quatre cents; on a essayé contre eux, toujours en vain, de petites et de grandes expéditions ; sobres, agiles et forts, plus grands en moyenne que les Européens, tous coulés dans le même moule, au visage énergique et bronzé, encadré de cheveux longs et touffus, ils avaient l'œil perçant, Touïe extraordinairement fine, les dents blanches, la main et le pied petits. » C'est là tout ce que nous savons de ce peuple ; tous sont morts, jusqu'au dernier, sans avoir livré le secret de leur vie, de leur âme ou de leur langage. Ils furent définitivement vaincus en 1831; quelquesuns, emmenés prisonniers à Montevideo, y furent vendus et livrés à Paris à un entrepreneur de cirque forain : le dernier a fini cette triste captivité funambulesque dans un hôpital de Paris.

Ce peuple du moins expiait ainsi une longue résistance armée qui avait commencé par un crime et duré

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trois siècles ; mais^ si les Espagnols châtiaient si rudement la résistance, il ne faut pas croire qu'ils payaient aussi de retour l'excellent accueil que leur firent les races plus civilisées. Nous chercherions en vain, en effet, les avantages que la conquête de l'Amérique peut avoir apportés à la race indienne. Il est inutile de demander aux Quichuas ce qu'ils peuvent avoir gagné à être, sans avoir combattu, vaincus, dis^ perses, massacrés, employés aux travaux les plus rudes des mines, réduits en esclavage et vendus sur les marchés comme esclaves malgré les ordonnances royales. Les Guaranis, de leur côté, si doux, si humbles, se l rêtant à tous les caprices de l'Européen, lui fournissant des vivres, des maisons, le bien-être d'un pays riche en productions naturelles, lui donnant leurs filles, ont trouvé au Brésil l'esclavageà l'égal du nègre, et au Paraguay une servitude différente dans la forme, identique dans les résultats, dissimulée sous le nom de réductions^ et enfin l'abâtardissement sous la main sévère et le régime militaire des jésuites, jusqu'au jour où leurs voisins actuels se sont alliés pour punir tant de soumission d'une extermination presque complète.

Quant aux peuples qui habitaient les pampas, la Patagonie et les vallées andines du sud, ceux-là sont proscrits et destinés au sort des Charmas et des Cârâïbies. Jusqu'au dernier dispat*âftrotlt les mtBnibtiÉ» des tûtm pàm^as, arau^cânés él pàtagoniBii qui luttent encore aujourd'hui ; bien peu s'uniront et iiiéleboill

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leur sang au sang si composite de la race néo-américaine. La guerre est engagée de chaque côté depuis plus d'un siècle avec une cruauté que n'ont ni exercée ni éprouvée les premiers conquérants ; il est difficile de décider si elle a été dès le début celle de la civilisation contre la barbarie ; il n'y avait alors, ni d'un côté ni de l'autre, ni civilisation absolue ni barbarie absolue.

Si Ton se reporte aux premiers jours de la découverte, c'est en conquérants et non en explorateurs que se posent les Espagnols, c'est encore le drapeau de la conquête qu'arborent les Américains, sans avoir, plus que leurs prédécesseurs, fait aucune tentative civilisatrice. Là où les Indiens se sont livrés, on a pris ce qu'ils offraient et enlevé ce qu'ils réservaient, on a disposé de tout et de leur vie même, imposé avec la religion nouvelle Tabjuration sous peine de mort : la grande figure d'Atahuallpa, mourant pour n'avoir pas voulu abjurer, se lève pour en témoigner. Sur les rives de la Plata, ces peuples rudes, qui n'ont ni religion, ni poésie, ni agriculture, ni troupeaux, ni abri, ni bien-être d'aucune sorte, ont un culte cependant, celui de l'hospitalité ; ils le prouvent à leur hôte inconnu, partagent avec lui leurs biens, si minces et si peu enviables, et ne trouvent en lui qu'un ennemi armé, fermé, résolu à la destruction, pillant et saccageant son malheureux campement au premier prétexte. En trois siècles, quel changement est intervenu, quel progrès s'est réalisé ?

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L'histoire des invasions, si elle avait été faite, dirait de quel côté était au début la barbarie. Aujourd'hui quelques tribus à peine peuvent invoquer pour défendre leur sol le droit des premiers habitants, mais toutes peuvent combattre au nom des principes de l'humanité violés. Si nous fermons les mémoires officiels, nous trouvons les pièces de ce procès dans la chronique locale, dans les liasses et les archives, si peu soignées jusqu'ici, si difficiles à consulter, des différents cabildos de toutes les villes de l'Amérique espagnole. Nous avons sous les yeux l'acte de fondation de la ville de Buenos-Ayres par Juan de Garay, daté du 28 mars 1582, contenant le détail de la distribution des Indiens qui fut faite entre les fondateurs. Le terrain que l'on occupait alors était fort limité, et cependant cette distribution comprend . soixante-six caciques avec leurs tribus, appartenant à vingt-trois nations, pour prendre le terme employé dans ce document ; le nombre des individus de chaque tribu n'est pas indiqué, mais il devait être considérable. Néanmoins les résultats de cet esclavage furent tels et la destruction des Indiens si rapide, qu'en 1611, au même lieu, la population européenne n'étant que de quatre-vingts familles et de deux cent quarante indi • vidus, sans agriculture ni industrie, les Indiens n'étaient déjà plus assez nombreux pour les servir, et les colons demandaient au roi lautorisation d'introduire des nègres de Guinée pour suppléer les Indiens disparus.

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Un grand nombre de tribus restèrent insonmises : elles s'éloignèrent dans la pampa ; d'antres se formèrent des débris des tribus vaincues qui échappaient par la fuite à l'écrasement ; quelques-unes peu à peu sollicitèrent des traités pour profiter, au prix d'une demiservitude, de l'amélioration de bien-être matériel introduite par les Européens. Les invasions furent longtemps inconnues; aucun des deux partis n'avait intérêt à entreprendre une guerre. Le nombre des troupeaux répandus dans la campagne était tel, et leur exploitation était si négligée, que les Indiens pampas purent puiser dans cette mine féconde sans avoir à s'avancer dans le pays, peuplé et sans que personne songeât à leur contester le droit de le faire. A l'ombre de cette tolérance, ils avaient créé un commerce considérable avec les tribus indiennes du Chili, qui, elles, trafiquaient de ce butin avec les Européens établis sur la côte du Pacifique. Cette jouissance paisible et ce commerce rapidement développé avaient créé des besoins ; d'un autre côté, la destruction des troupeaux fut si rapide dans les pampas pendant tout le dix-huitième siècle, que peu à peu les Indiens eurent chaque jour plus de difficulté à se procurer les animaux nécessaires à leur consommation et à leur commerce. Ce fut cette seule raison qui motiva des incursions dans le pays peuplé et amena des conflits. Les Espagnols les imputèrent à tort à la complicité des tribus soumises et procédèrent à un massacre général de ces tribus que vint venger la première grande invasion armée de

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1748. Jamais, sans cette volonté arrêtée d'épouvanter les envahisseurs par un grand exemple de cruauté, qui a toujours été le système employé par les Espagnols, les invasions n'eussent pris le caractère odieux qu'elle? ont gardé depuis. Les Espagnols avaient appris aux Indiens l'enlèvement des femmes et des enfants, que ceux-ci, dès le jour où la guerre fut résolue, mirent en pratique et continuent encore avec la même cruauté. L'invasion de 1748 fut suivie d'un nouveau massacre que raconte l'historien national du Rio de la Plata, le dean Funès, dans tous ses détails ; les tribus amies de Mayulpilqui et Taluhet et celle de Cabliau furent égorgées jusqu'au dernier homme. Cette boucherie amena des invasions continues, qui se sont continuées jusqu'à ce jour malgré lès fortifications élevées contre elles, les compagnies de Blandengues formées en 1765 pour défendre la frontière, l'offensive prise par les chefs les plus redoutés des Indiens depuis 1810, tels que Rauch, Rondeau et Rosas, qui changent le système de guerre et envahissent à leur tour le territoire indien. Il est difficile d'entrevoir d'autre fin à cette longue guerre que l'extermination définitive, jusqu'ici partiellement exécutée. Cette grande injustice' aura son excuse dans la longue résistance de ces peuples, mais la sauvagerie des tribus pampas n'est pas pour cela prouvée : on ne saurait conclure des faits de guerre commis par un peuple luttant contre l'extermination, à une barbarie antérieure à cet état de

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guerre; si Ton soumettait les peuples les plus civilisés à la même épreuve au milieu de phases identiques, on trouverait partout un état semblable produisant des résultats pareils.

Mais, si la guerre justifie dans une certaine mesure l'antipathie des deux races dans les pays où elle se perpétue, il serait difficile d'expliquer la généralisation de ce sentiment, aujourd'hui que la race néoaméricaine en voie de formation, malgré l'introduction lente et continue du sang européen, contient comme bases fixes à peu près en égale proportion l'élément indien et l'élément espagnol. On comprendrait donc que les antipathies s'effaçassent, étant prouvé surtout qu'aucune raison d'infériorité ne justifie le mépris où les Européens tiennent encore les races indiennes. Ce qui est plus logique et qui mérite d'être noté, c'est que les écrivains américains se préoccupent enfin de rendre justice à ceux qui pour les premiers colons étaient des vaincus, et pour les Hispano- Américains actuels sont des ancêtres au même litre que les Espagnols. Si en effet le sang européen domine dans. les villes du littoral, il n'en est pas de même dans celles de l'intérieur, et l'on peut même dire que c'est la différence du sang indien qui constitue les caractères distinctifs des groupes sud-américains. Tocquevilie, avec raison, indique en passant ce caractère spécifique des races sud-américaines, en opposition en cela avec celles du nord, où Talliancc avec l'Indien ne s'est pas faite. Dans le sud, partout

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le mélange des vainqueurs avec les vaincus s'est opéré. 11 y a du sang araucan dans les veines du peuple chilien, du quichua dans le sang péruvien, de l'indien pampéen dans Targentin. Au Chili et dans les États de la Plata, le sang indien ne domine pas, mais il domine au Pérou, au Paraguay et dans tous les États du centre, où les races primitives ont subi à peine quelques modifications en raison de leur situation géographique ou de leur sociabilité, qui les prédisposait à contracter des alliances avec les conquérants. Partout où ce rapprochement s'est opéré, il n'y a pas de famille qui ne soit quelque peu apparentée à la race indigène. L'influence des milieux s'est en outre fait sentir dans le même sens après comme avant la découverte ; les exigences du climat ont, malgré l'introduction d'éléments nouveaux de civilisation et de nouveaux instruments de travail, dirigé la formation des nouveaux groupes, sans que l'on puisse dire que l'Espagnol ait profondément modifié les races, qu'il a transformées seulement au point de vue politique et religieux.

Le hasard a du reste contribué pour sa large part à la conservation du génie individuel de chaque race et à la persistance des usages de chacune d'elles au lieu même où elles étaient anciennement établies, en distribuant les différentes familles des conquérs^nts dans le milieu social qui convenait à chacune d'elles. Il est étrange en effet de voir, après la conquête, cliaquc pays se peupler de familles étrangères facile-

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ment assimilables, et prédisposées par le hasard à continuer les coutumes préexistantes.

Le Pérou, siège de la monarchie quelque peu orientale et théocratique des Incas, devient, après la conquête, le siège de la vice-royauté espagnole, qui continue les traditions de Tancienne royauté indienne, s'inspire des mêmes idées théocratiques et installe à Lima le tribunal de Tinquisition.

Au Chili, au dix-septième siècle, sous le règne de Philippe V, commence Timmigration basque; de ce jour date le progrès de cette colonie : cette race énergique et fine prospère rapidement dans la patrie de cette autre race tout aussi noble des Araucans ; le rapprochement est rapide, grâce à leurs affinités de caractère, et le peuple chilien se forme ainsi.

Au Paraguay, où l'esprit de soumission est endémique, viennent s'établir les jésuites, moins attirés, comme on pourrait le croire, par le génie de la race, qu'ils n'ont pu encore étudier, que par la grande expansion de la langue, qui leur fournit un instriiment de conquête le jour où ils se la sont appropriée.

Enfin, pour que chaque contrée soit colonisée par la classe d'hommes qui lui convient et qui se rapproche le plus de la racine indigène, quels sont les colons qui accompagnent Garay pour venir fonder Buenos-Ayres ? Leurs noms ne nous apprendraient rien, mais le prospectus de l'expédition, publié en Espagne par Garay, est plein de révélations. Ce chef

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d'expédition, autorisé et résolu à fonder une ville aii lieu même oii en 1535 Mendoza avait débarqué et avait vu mourir de faim et de misère plus de mille de ses compagnons, offre comme prime aux aventuriers qu'il cherche, à recruter, non pas l'exploitation facile et lucrative de mines d'or comme au Pérou, mais la chasse et la prise des animaux abandonnés dans la pampa, et qui, depuis le départ de la première expédition, se sont assez multipliés pour qu'un créancier de l'État ait offert au gouverneur de l'Assomption d'accepter en paiement de trente mille douros qu'on lui doit le droit de prise des chevaux sauvages. On comprend aisément à quelle classe devaient appartenir ceux qui se laissaient embaucher pour une telle aven> ture. De ces immigrants alliés aux indigènes devait sortir ce type nouveau, le Gaucho, être composite, ayant emprunté aux Indiens leurs armes, le lasso et les bolas, à l'Espagnol le cheval ; sans être pasteur, vivant de la chasse des troupeaux, bronzé, assombri par l'intempérie, il s'est imprégné de la poésie triste et monotone de la pampa ; forcé qu'il est de boire l'eau saumâtre des lagunes, il a perdu le goût dos boissons douces et pris celui des breuvages alcooliques. On ne saurait nier que ce type nouveau continue la race indienne trouvée au même lieu au seizième siècle, beaucoup plus qu'il ne continue la race européenne. Ainsi se forme un type sur la limite des estancias et de la pampa stérile, qui, à chaque génération, accuse davantage dans ses traits l'influence du

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milieu barbare où il s'est développé; quelques-uns de ces hommes restent confinés dans la barbarie, beaucoup tendent à en sortir, s'élèvent même par l'armée, par l'administration, par une suite de chances heureuses qui leur donnent une fortune et leur ouvrent les portes de la société des villes ; là ils créent une famille, et ainsi s'opère encore aujourd'hui l'introduction continue du sang indien dans les veines de ce peuple en formation, dans le pays même où il semble que la fusion doive rencontrer le plus d'obstacles.

Analyser le génie des races indiennes de l'Amérique, du Sud, étudier leurs aptitudes, leurs langues, leur industrie, les manifestations variées de leur civilisation, c'est donc bien réunir les éléments de Thistoire des origines des sociétés sud-américaines. Il semble aujourd'hui que les écrivains indigènes s'occupent de rassembler les documents épars de cette histoire qui . reste à faire, dont l'intérêt se révèle davantage à mesure que les races mdiennes sont mieux connues et que nous nous éloignons du système de destruction professé par les conquérants.

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