L'ÉLEVAGE
Là pampa, ses mœurs et ses habitants.
Celui qui a traversé les mers et contemplé l'horizon de rOcéan calme a vu la pampa. Immense, sans limites, sans variété, à peine accidentée de quelques plis de terrain plus étendus que profonds, semblables à la longue vague de l'Atlantique, elle apparaît partout comme un désert de verdure ; même dans les endroits très-peuplés d'animaux, les troupeaux les plus nombreux se voient à peine, ne réalisant en rien ridée du nombre infini que les statistiques ont -laissée dans l'esprit du voyageur. Si vous sortez de Buenos- Ayres, vous la trouvez à la porte, et vous la retrouverez encore toujours semblable à elle-même à cinq cents lieues de là, sans arbres, sans fleuves, sans montagnes, presque sans villages. Elle n'a d'autre limite au sud que le détroit de Magellan, et à l'ouest la Cordillère; mais la civilisation n'atteint pas là ; à cent vingt lieues au sud, à quatre-vingts à l'ouest, la pampa est le domaine de l'Indien, luttant sauvagement contre le colon pour lui dérober les trésors de son industrie et de
son travail civilisateur, en même temps que pour défendre contre lui son désert inutile, sans produits et sans abri.
Ce désert fertile, dont nous avons décrit plus haut les apects généraux et étudié la formation % produit exclusivement à l'état sauvage une herbe haute et dure appelée paja brava ou pampa^ qui lui donne son nom. Semblable à un buisson d'ajoncs, cette plante, le Gynerium argenteum des naturalistes, est très-connue en Europe depuis qu'elle s'y est généralisée comme ornement des jardins, et l'on compren- -dra aisément que les animaux la foulent du pied avec colère, refusent de s'en nourrir, et, faute d'autre pâturage, dépérissent et meurent le plus souvent. Aussi une longue patience a-t-elle été nécessaire aux premiers qui ont importé des chevaux et des bétcs à cornes sur ce continent pour parvenir à sauver les premiers venus ; après le débarquement, il fallut recourirpendant longtemps encore aux fourrages apportés d'Europe avant de pouvoir prendre définitivement possession de ces terrains, qui dissimulaient une stérilité ruineuse sous les apparences d'une fertilité sans exemple. Les agronomes et les naturalistes sont d'accord pour déclarer que les graines fourragères qui devaient remplacer rapidement les rudes graminées indigènes furent apportées dans ces chargements de fourrages destinés aux animaux venus avec les colonisateurs.
* Voir chapitre !«'.
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L'INDUSTRIE PASTORALE DANS LES PAMPAS. lll
Avec roecupation, il s*est peu à peu formé plusieurs . zones dans la pampa ; cette transformation s'est opérée et s'opère encore imperceptiblement chaque année par le séjour des troupeaux. Aux portes de Buenos- Ayres, le terrain s'est le plus anciennement amélioré, et sans parler des quelques hectares consacrés aux cultures horticoles, aux céréales et à la luzerne, les terrains vierges de trs^vail humain ne sont plus deshonorés par les graminées pernicieuses du temps de là découverte.
La campagne, après avoir subi le feu, première culture ici comme dans les forêts vierges, a été peu à peu envahie par le chardon ^; ce destructeur ardent des ajoncs nuisibles croît en abondance et protège, par sa taille élevée, ses racines vivaces, et même par les facultés d^épuisement qu'il possède, le trèfle, dont l'apparition est le signe définitif de la conquête du sol, et qui atteint la hauteur de deux ou trois pieds au printemps des années pluvieuses.
Les bêtes à cornes, les chevaux et les bêtes à laine paissent en liberté, enfouis dans ces pâturages et amassent de la graisse pour les jours prorapts à venir des chaleurs de l'été : alors les pâturages, séchant
* La pampa possède un chardon indigène, qui atteint une hauteur de 6 à 8 pieds, couvre des étendues considérables, et se récolte pour ôtre employé comme combusliblo. Les champs qui en sont couverts sont impénétrables dès le printemps, défendus qu'ils sont par les pointes aigucs de cette plante, et pendant Télé il est impossible de se diriger au milieu des tourfcs jetées au hasard, et qui cachent l'horizon uu cavalier pei-du dans cette forêt étrange.
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plus vite encore qu'ils n'ont verdi, laissent paraître la terre noire et poudreuse sur laquelle les animaux ne feront plus voler sous le souffle de leurs narines qu'une poussière acre et empoisonnée. L'automne ramène quelquefois une végétation luxuriante ; les pluies fécondes de cette époque préparent pour les troupeaux les provisions d'hiver; si elles manquent avant les gelées d'avril et de mai et les froids souvent rigoureux de juin et de juillet, c'est la mort pour le petit bétail ou l'émigration forcée pour le grand, de toute manière la ruine pour l'éleveur, — ruine passagère cependant, que le temps et la patience répareront vite.
La patience ! c'est là ce qui constitue le fond du caractère pampasien ; c'est une vertu que l'habitant de la pampa acquiert forcément et dont il fait un vice en la laissant dégénérer en indifférence et en paresse incurables, mal général qui atteint ici toutes les races, quelque diverses qu'elles soient dans leurs origines.
L'Indien a été jusqu'à la conquête et depuis une antiquité fort reculée le seul maître de ce territoire ; il était oisif, presque nu, marchant à pied, chose à peine croyable pour les colons actuels, dont pas un ne consentirait à faire un kilomètre sans son cheval. Les tribus des Andes seules employaient à leurs transports et à leur nourriture le guanaque et le lama, mais les Indiens du littoral n'avaient pas cette ressource, et Ton s'explique difficilement comment ils pouvaient vivre, se vêtir, se déplacer, dépourvus qu'ils étaient
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de tout auxiliaire, sur un terrain déboisé et sous un assez rude climat. En dehors du poisson, très-abondant dans tous les cours d'eau, ils en étaient réduits à la' chair des animaux immondes qui peuplaient ces déserts, le tatou, Tiguane, le renard, la biscache, quelques reptiles et quelques oiseaux, sans aucun fruit ni aucune produclion végétale ; malgré ces élér ments alimentaires très-insuffisants, il ne parait pas (|u'aucune de ces tribus ait jamais connu l'anthropo-. phagie.
L'Espagnol étonna ces peuplades par l'usage qu'il faisait du cheval ; la vue de ce superbe auxiliaire de l'homme ne contribua pas peu à leur faire comprendre que la pampa appartenait aux dompteurs de ces animaux, et, quand après des luttes sanglantes elles se retirèrent devant lui, ce fut avec la pensée de lui enlever cet allié ; de nos jours encore rien n'est changé à cet état de guerre, et le vol des chevaux est généralement la raison déterminante des invasions d'Indiens. Quelle que fût la haine de ces premiers habitants contre les envahisseurs, quelques-uns se mêlèrent à eux dès le début ; les points d'analogie n'étaient pas rares entre ces deux races réunies par le hasard : les Maures avaient laissé dans le sang espagnol les traces profondes de leur longue domination encore si récente dans la Péninsule, et ces héritiers européens d'une race africano-asiatique avaient dans leur allure, leur maintien, leurs usages, des points nombreux de ressemblance avec les habitanls de la pampa ; ils ne
(ireiit que retourner à leurs origines en s'alliant avec les vaincus.
Ces unions reproduisirent un type nouveau, le Gaucho.
Né dans la pampa et formé par elle, spécial à ce pays, le Gaucho constitue une race à part dans Tensemble de celles qui peuplent ces solitudes. Généralement d'une taille élevée, le visage osseux et carré, bruni par l'air vif, les cheveux noirs et durs comme ceux de l'Indien, il est par excellence le centaure moderne : honteux de lui si par hasard il traverse à pied les rues d'une ville, il est élégant, digne d'attention quand il manie le cheval. 11 a de l'Espagnol la fierté de l'allure et la vanité, mais au^si la sobriété incroyable que le Maure a léguée à ses descendants; il abuse de l'eau et vit de viande sans pain : non qu'il le méprise, mais par horreur du travail. Gagner sa vie, son pain quotidien, lui semble des mots viâes de sens ; par contre, le jeu est pour lui une passion assez folle pour qu'il joue jusqu'à son cheval et s'expose à aller à pied, dernière des humiliations! Le jeu le fait vivre, et son troupeau, s'il est assez fortuné pour en avoir un, fait vivre le jeu. Cependant il y a des travaux qu'il aime : ceux qui se font à cheval le passionnent, les grandes courses, les rodéos^ tous ceux où le lasso joue le rôle principal el aussi la besogne du saladero^
^ On comprend dans l'expression intraduisible de rodéos tous les travaux de la campagne qui se font à cheval et ont trait aux soins des troupeaux.
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OÙ, le couteau à la main, les pieds dans le sang, il tue, écorche, taille la viandes y trouvant une jouissance plutôt qu'un labeur. Là il gagne facilement en quelques heures un salaire élevé qui le ferait riche, s'il savait économiser; mais il est à peine payé, que son cheval le conduit de lui-même à la pulperia. C'est elle qui remplace pour lui le clocher, le club, l'intérieur, qu'il ne connaît pas.
Au milieu de la campagne, près d'une habitation, s'élève une chaumière, ni plus simple, ni plus luxueuse que toute autre dans la pampa, un rancho comme tous les autres, couvert de chaume, aux murs à'adobe (brique crue), mais généralement de roseaux recouverts d'un recrépissage de boue et de bouse de vache; il y pleut à peu près comme au dehors, le soleil n'y pénètre jamais, un air chaud et humide en est l'atmosphère permanente, le sol est de terre battue; c'est la pulperia. Devant la porte, un rang de piquets de bois dur, le palenque^ où les chevaux des clients sont réunis ; le nouvel arrivé met pied à terre et laisse là son compagnon recevoir, sellé et bridé pendant des heures et même des journées, le soleil ou la pluie, pendant que lui va, selon son expression naïve, « satisfaire ses vices » dans la pulperia,
La porte est ouverte, ou du moins le vestibule sans porte est naturellement ouvert à tout venant; toutefois, au dedans, une grille forte et sévère protège le marchand et sa marchandise contre les convoitises des clients plus avides que fortunés. Une grande politesse
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règne dans ce réduit et fait contraste avec cette grille insolente : c'est un échange continuel de galanteries, que la langue espagnole fournit du reste en abondance au Gaucho à jeun ; mais la raison est bientôt partie. Ce sont alors des paris étranges : on propose de jouer la consommation au premier sang, on sort, on lire le couteau et on se livre à un combat généralement moins homérique que ridicule.
Cependant les jeux n'ont pas toujours cette sauvagerie. Les courses de chevaux y tiennent le premier rang; presque chaque jour ce sont des défis, à la suite desquels on se lance droit devant soi jusqu'à disparaître à travers la plaine unie; la course est courte, rapide et souvent reprise : c'est un passe-temps pour les oisifs, une occasion de paris ruineux et la préparation nécessaire aux grandes réunions, dont le pittoresque est sans égal. Près d'un village, on choisit une avenue large et unie qui se perd au milieu des prairies. Les hommes sont vêtus avec élégance , mélange de vêtements européens et d'accessoires indigènes; ils ont pris leur cheval préféré et l'ont couvert d'ornements d'argent, élriers, mors, avec les brides en cuir de jeune poulain finement tressé et garni de montures également en argent, et la selle si compliquée, composée des tissus de fil et des cuirs les plus fins. Leur costume est le poncho de laine de guanaque, aux tons jaunes harmonieusement fondus, le large pantalon blanc brodé descendant à mi-jambes, de grandes bottes fines ornées d'éperons à roulettes.
le chapeau de feutre mou, garni d'un foulard ponceau en soie de Chine.
Les femmes, à cheval aussi, n'ont, quant à elles, rien de remarquable dans leur costume, tout à fait européen, mais toutes sont habiles écuyères et se tiennent avec élégance. Les types sont des plus variés : les blanches, étrangères ou nées dans le pays, n'ont pas rang à part et s'y mêlent à la mulâtresse, à la china, à la parda, la couleur plus ou moins brune de la peau n'ayant ici aucune importance sociale ; les pardas même, filles au teint cuivré, aux traits fins, métisses d'indien et de mulâtresse, sont ordinairement bien supérieures en beauté aux Européennes ou à la généralité des descendantes pures des Européens. Ce n'est guère qu'à Buenos-Ayres que l'on trouve de beaux types créoles : l'air de la pampa détruit vite la finesse de la peau ; seules les pardas, dont les traits réguliers et le t^t naturellement cuivré ne s'altèrent pas, conservent sur leur visage les preuves de leur jeunesse là où les blanches perdent au même âge toute trace de beauté.
Les femmes ne paraissent à ces réunions que lorsqu'elles se tiennent au village ; elles ne vont pas à la pulperia^ et généralement restent à la maison, mais ne filent pas la laine, ayant aussi peu que les hommes le goût du travail ; faire bouillir de l'eau et sucer dans un tube de métal une infusion de thé du Paraguay, appelé mate, du nom du récipient où il se prépare, est leur seule occupation.
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Le succès du pulperô est fait, on peut le dire, de la tristesse de Thabitation. Plantée seule au milieu de la plaine, comme une sorte de tente-abri provisoire, sans culture, sans arbres, sans rien qui dénote la présence d*un homme industrieux, elle est un lieu de tristesse par excellence : le délabrement qu'elle présente, la misère qu'elle exhale, l'oisiveté qui la fait plus vide encore, éloignent l'habitant; négligeant même l'heure des repas et de la sieste, il s^enfuit au galop de son cheval, et va chercher à deux ou trois lieues la pulperia. La famille surveillera le troupeau, mais ne fera rien pour améliorer cet intérieur.
Le Gaucho a femme et enfants; rarement il a un état civil, rarement il est marié, faute de villages, de moyens de transport, surtout par indifférence. S'il songeait du reste à remplir les formalités religieuses, <|ui sont ici les seules légales, le vent de la pampa aurait si vite détruit la feuille volante où- il eût été inscrit, qu'il en chercherait vainement la trace quelques années après. Le gouvernement ne fait rien pour améliorer cette situation; quant au Gaucho, s'il est indifférent à des formalités qu'il comprend à peine, il respecte du moins les liens qu'il s'est créés et élève ses enfants, comme il a été élevé lui-même, jusqu'à ce qu'ils puissent aller seuls à cheval. A trois ou quatre ans, ils savent se tenir en selle et essayer un galop sur un cheval bridé d'une simple corde passée dans la bouche; à six ans, ils gardent les moutons, et ne craignent pas à dix ou douze dç monter les
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chevaux les plus difficiles. Ils puisent dans cette éducation rhabitude de ne rien faire de leurs bras, et reculeront toujours devant tout travail qui ne puisse se faire à cheval; appliquant leur esprit inventif à substituer ce complaisant auxiliaire à eux-mêmes dans tous les efforts que les circonstances leur imposeront, sans autre instrument qu'un lasso attaché à une sangle forlement serrée autour du ventre du cheval, ils pourront exécuter tous les travaux de force.
En dehors de ces anciens habitants d'un caractère peu envahissant, la pampa est peuplée d'étrangers venus de tous les points du globe et conquérant chaque jour tous les avantages que le Gaucho délaisse, le repoussant lui-même, comme fit autrefois l'Espagnol de l'Indien, le reléguant aux extrêmes limites de la partie peuplée, sur la lisière de la civilisation, au seuil tous les jours reculé de la barbarie. Cet envahissement date à peine de quelques années ; l'immigration, aujourd'hui si protégée, était en effet prohibée par les lois espagnoles. Avant la proclamation de l'indépendance en 1810, il fallait, pour pouvoir résider dans la viceroyauté, solliciter préalablement l'autorisation royale, et, pour y exercer le commcxe, justifier d'une résidence de vingt ans en Espagne ou en Amérique, y avoir pendant dix ans possédé des biens immeubles d'une valeur d'au moins 4000 ducats ou avoir épousé une hija delpais^.Le nouveau régime, loin d'amener
^ Textuûllemcnt : fille du pays, indigène.
une transformation daqp un sens libéral de cette légis^ lation étrange, fut au contraire Toecasion d'une recrudescence de prohibitions dirigées contre les Espagnols européens, mais qui atteignaient de fait tous les étrangers; c'est ainsi qu'en 181 7 on leur interdisait le mariage avec les filles nées dans le pays, et en 1819 les charges de tuteur, curateur ou exécuteur testamentaire, imposant en outre leurs successions d'un droit de 50 pour 100. Ces lois prouvent assez sur quels principes économiques et politiques se fondait le nouvel état de choses, républicain de nom, mais de fait tyrannique et prohibitif à l'excès. Ce ne fut qu'en 1821 qu'une première loi ouvrit au gouvernement un crédit destiné à favoriser la venue de familles laborieuses pour augmenter la population de la province, mais sans lever cepend.mt ces prohibitions, que l'Angleterre combattit la première en 1825 avec un succès presque complet, consigné dans le traité qui porte la date du 2 février de cette année*.
Cette législation rétrograde et l'état politique du pays suffirent à éloigner les étrangers; aussi, malgré l'abrogation déjà ancienne de ces lois d'un autre âge, étaient-ils fort rares jusqu'en 1852. Ceux qui débarquaient à Buenos-Ayres y restaient et ne se risquaient
* Il ne reste plus rien aujourd'hui de ces lois oubliées ; les étrangers jouissent des mêmes droits civils que les nationaux, ils peuvent exercer librement toutes les professions, peuvent posséder, vendre et tester sans restriction aucune ; mais ils ne sont admis à aucune fonction publique en dehors des fonctions municipales.
pas à tenter la colonisation dans la campagne, domaine exclusif alors du Gaucho. Jusqu'en 1862, l'envahissement a été lent, mais il s'est étendu rapidement depuis cette époque, qui marque la fin des révolutions permanentes de Buenos-Ayres. Alors en effet commença l'établissement de chemins de fer dans toutes les directions, et les capitaux sortirent avec eux de la ville, si bien qu'aujourd'hui dans la limite des frontières il n'est pas de point où l'étranger ne domine*. Les premiers venus et les plus nombreux au début furent les Basques français et espagnols, travailleurs opiniâtres, qui prospèrent et s'enrichissent vite; mais depuis dix ans, de tous les points de la France, môme du centre de la Bretagne, de la Savoie, de la Lombardie, de Naples, de la Suisse, de l'Irlande, arrivent de nombreux colons à la Plata. Ces races trouvent toutes à s'employer dilféremment, suivant leurs aptitudes, mais toutes avec profit : beaucoup se livrent aux travaux industriels et se groupent dans des villages où ils 'conservent leur patois, leur langue, leurs habitudes ^e vie ; beaucoup aussi, ne s'effrayant pas de l'industrie en pleine campagne, se consacrent résolument à la vie pastorale : ce sont presque exclusivement les Basques et les Irlandais. Parmi les autres peuples, le
' Une statistique, récemment publiée à Montevideo, démontre que la terre dans cette republique est possédée pour les deux tiers par des étrangers de toute nationalité, pour un tiers seulement par les nationaux. Un recensement semblable donnerait dans la province de Buenos- Ayres des résultats similaires.
petit nombre qui émigré à la campagne ne rêve pas encore d'y posséder, n'accepte ses travaux que comme un pis-aller fort triste, et recule devant la solitude et le silence de la grande plaine, la fuyant à la première occasion.
Tous ces nouveaux venus prennent vite les habitudes de leurs prédécesseurs, se contentant d'opposer à la finesse rusée du Gaucho Tâpreté au gain et l'économie de l'Européen. Les railleries dont on l'accable au début font vite de cet étranger un cavalier aussi intrépide que tout autre ; de plus, il sait mieux que le Gaucho soigner son cheval et en tire un meilleur profit sans en abuser autant ; si même il est agriculteur ou s'il joint seulement pour ses besoins une petite culture à son habitation, il apprend vite à employer le cheval à labourer, à semer, à conduire la faucheuse, à ramasser le blé, à le battre et à le rentrer sans, pour ainsi dire, mettre pied à terre.
Le cheval est donc, à proprement parler, le vrai conquérant et le maître de la pampa ; sans lui^ il n'y a ni industrie pastorale, ni séjour même possible dans ces plaines sans fin. II est juste que nous lui donnions le premier rang dans l'étude des animaux qui peuplent ces déserts.
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LE CHBVAL.
Ce roi de la pampa, seul de tous les animaux domestiques, fit partie des premières expéditions à la Plata. N'ayant d'autre but en remontant le Paranâ que de chercher par terre une route plus courte que celle du cap Horn pour arriver au Pérou, les Espagnols songeaient simplement à l'employer dans cette exploration. Les déceptions ne devaient pas leur manquer, jusqu'au jour où, définitivement échoués sur ces rivages, ils pensèrent à utiliser les ressources qu'ils y rencontraient. C'est alors qu'ils eurent l'idée de tenter l'élevage et de faire revivre sur le nouveau continent cette industrie des peuples primitifs. D'Espagne partirent diverses expéditions spéciales * ; les rois distribuèrent des concessions, nommèrent des chefs de commanderie avec obligation d'importer des quantités déterminées d'animaux reproducteurs.
* La première, dirigée par Mendoza en 1535, composée de trois mill hommes, échoua complètement au lieu où est aujourd'hui Bueuos- Ayres; cette ville tut réellement fondée par Juan de Garay, le 28 mar 1582. On songea alors à utiliser les chevaux abandonnes par les conipagnons de Mendoza depuis près d'un de-aii-siècle.
Lorsque commença ce mouvement, le cheval avait pris pied dans le pays depuis un demi-siècle, il pouvait déjà aider l'homme dans Facclimatation pénible des races européennes ; son utilité, d'avance démontrée, lui assurait une place considérable dans les préoccupations de tous les chefs d'expéditions. Les troupes de chevaux libres disséminés dans la pampa, lils de ceux qui, amenés parles premiers explorateurs, avaient été abandonnés dans les départs précipités, prouvaient aussi combien Tacclimatation en serait faci 'e. Leur multiplication avait été si rapide, qu'il y eut bientôt plus de chevaux que ne pouvaient en employer les rares habitants de la pampa. Aujourd'hui encore, après trois siècles écoulés depuis la conquête, avec un accroissement de population considérable, malgré les guerres presque continuelles qui font ici une consommation incroyable de chevaux, comme celle du Paraguay, où il en a péri plus de quatre cent mille, malgré les abatages annuels de ces animaux que Ton immole autant pour se débarrasser du trop-plein que pour utiliser leur graisse et leur peau, le cheval, à peine surveillé, élevé en liberté ou plutôt abandonné à lui-même, suffirait aux besoins d'une population dix fois plus considérable, en abusât-elle, comme elle l'a toujours fait pour tous les usages.
La race introduite par les Espagnols est la race andalouse. Ce cheval petit, aux jambes fines, au cuu court, assez, semblable au cheval arabe, ne s'est pas perfectionné dans la pampa ; sa nouvelle existence ne
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lui a donné ni fait perdre aucune qualité, ci n'a fait que modifier ses habitudes. La nourriture de rencontre, les intempéries, les vents que rien n'arrête, ni arbres, ni montagnes, qui soufflent toujours avec violence, du cap Horn en hiver, de Téquateur en été, enfin la vie pénible qui lui est faite, ont par la sélection naturelle constitué une race rude, nerveuse, résistante ; on voit de ces chevaux faire sans peine des courses de vingt, trente et même quarante lieues dans une journée, et si le soir, après cette longue étape, on arrive dans une région désolée par un fléau quelconque, où la sécheresse et la sauterelle ont tout détruit, ne laissant sur le sol qu'une pousi^ière-noire, ils passent la nuit sans prendre absolument aucune nourrifuiT, pour repartir le lendemain et faire un trajet semblable.
Ces expéditions sont fréquentes, et cette disette n'est pas rare, grâce à l'imprévoyance systématique des habitants, dont aucun n'a pour son cheval cette sollicitude méticuleuse, ni cette affection légendaire que nous prêtons volontiers aux cavaliers de tous les temps et de tous les pays. Le cheval, au retour d'un de ces longs voyages aussi bien que d'une promenade, est dessellé et lâché en liberté ; on le laisse seul chercher sa nourriture, se désaltérer, s'il trouve de l'eau, et quelquefois il lui faut faire une lieue ou deux pour en rencontrer. Le cavalier qui Ta surmené ne prendra pas soin, ni personne pour lui, de lui donner l'eau dont il a besoin, et que généralement un puits
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fournit à riiabitation ; comptant sur lui seul, Taniina. rejoint la troupe avec laquelle il pâture toujours aux mêmes heures, aux mêmes endroits.
Chaque habitant et chaque serviteur de Vestancia doit avoir huit ou dix chevaux personnels pour le service journalier. Chacun en conserve toujours au moins un attaché au palenque^ sellé et bridé. Chaque matin, on réunit dans une enceinte formée de pieux de bois dur, serrés les uns contre les autres et fortement réunis par des liens solides, les différentes troupes de chevaux, parmi lesquelles on choisit les bêtes nécessaires au service de la journée ; ceux-là sont attachés au poteau, et, qu'ils restent inutiles ou qu'ils soient employés à un travail quelconque, ils passeront la journée entière sans prendre aucune nourriture et sans pouvoir faire d'autres mouvements que ceux que permet leur licol attaché fort court,
Les troupes de chevaux domptés sont toutes composées de chevaux hongres ; ces cavaliers intrépides n'en emploient pas d'autres, et jamais on n'a vu ni sellé ni attelé un cheval entier pas plus qu'une jument ; c'est là un signe du caractère des habitants, plus fanfarons qu'audacieux, s'étant fait une réputation de cavaliers incomparables et ne se risquant à monter que des chevaux déjà diminués avant d'être domptés.
Les juments sont toutes sans exception réservées à la reproduction. Elles vivent dans une liberté absolue par troupes de dix à vingt appelées manadas^ diri-
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L'INDUSTRIE PASTORALE DANvS LES PAMPAS. 177
gées par un étalon ; les chevaux dressés forment des manadas spéciales confiées à une jument madrina (marraine), portant au cou une clochette. On peut juger par ces détails du cas qu'il faut faire des récits fantaisistes inventés sur les troupes de chevaux sauvages qui couvrent ces plaines; cet état de liberté n'est rien autre qu'une domesticité réglementée suivant les nécessités du pays*.
Lorsque l'on part en voyage, on forme une tropilla de chevaux de relais pris dans une ou plusieurs manadas ; la jument, clochette au cou et suivie de son poulain, est nécessairement de la partie ; c'est elle qui dirige la troupe. Ces voyages sont pittoresques et fort rapides. La tropilla^ fouaillée en avant, prend un trot accéléré, les chevaux montés tendent à la rejoindre et ne perdent pas le galop ; de deux heures en deux heures, on prend des chevaux frais et Ton repart. Les voyages en voiture se font de même. En ce cas, la tropilla est nécessairement beaucoup plus nombreuse ; il n'était pas rare de voir encore, il y a trois ou quatre ans, une voiture en route accompagnée de trente ou quarante chevaux de relais. La création de nombreuses diligences a fait perdre peu à peu cette habitude coûteuse de voyager; Vestandero prend prosaïquement le chemin de fer ou la dili-
* Les troupes de chevaux sapvages égarées dans la pnmpa déserte étaieit encore assez nombreuses au siècle dernier; mais depuis le commencement du siècle actuel elles ont complètement disparu.
gence. Celle-ci a des relais fixes et trouve à heure ^lite, dans un lieu déterminé, les chevaux dont elle a besoin, fournis sur le parcours par les propriétaires ; c'est une subvention que Ton accorde volontiers pour obtenir l'avantage d'un relais chez soi.
Les juments donnent assez régulièrement deux poulains tous les trois ans ; les plus vieilles sont choisies chaque année à l'automne et envoyées au saladero pour y être abattues ; l'huile, la peau, les os, les sabots, sont matière à exportation. Le crin se recueille à part au printemps ; les juments, prises au lasso dans le corra/, sont jetées par terre, dépouillées de leur queue et de leur crinière, et, relâchées dans ce piteux état, vont rejoindre la manada. La crinière des chevaux est coupée de même, mais la queue est respectée; cependant, en temps de révolution, des propriétaires prudents les privent, eux aussi, de cet ornement, évitant ainsi le vol ou la réquisition, ces deux fléaux de l'éleveur de chevaux; il n'y a pas en effet une recrue qui consentît à monter un cheval ainsi ridiculisé.
Les jeunes poulains, après avoir subi à l'âge d'un ou deux ans l'opération de la marque et de la castration, sont vers trois ans remis au dompteur. Celui-ci est toujours un vrai pampasien ; né et élevé dans la pampa, il ne connaît la ville que de nom el ne met pied à terre que pour s'accroupir ou se coucher, jamais pour marcher ; il n'a d'autre bien que son cheval, d'autre lit que sa selle, dont les pièces nortibreusés
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se divisent et forment un lit très-confortable ; il est le plus souvent nomade, et va d'estancia en estancia
.exercer sa profession; partout entouré de considération, il est fier de son mérite.
Le cheval destiné à être dompté subit, avant de lui être remis, un travail préparatoire ; pris en plaine avec les bolas ' ou le lasso, il est ainsi traîné jusqu'au palenque, où il reste tout le jour attaché et les pieds entravés; il est lâché de nuit et ramené le lendemain;
. (]uelques jours de ce régime cruel adoucissent un peu son caractère et Thabituent à la présence de l'homme à pied. C'est en effet un des étonnements de tous les animaux de la pampa que l'apparition de l'homme à pied, et même assez fréquemment les animaux qui fuient devant l'homme à cheval entourent l'homme à pied et l'attaquent jusqu'à mettre sa vie en péril, si la présence d'esprit l'abandonne. L'animal, ainsi un peu calmé, est pris avec deux lassos, l'un jeté au cou et l'autre aux pieds de derrière ; fortement attaché, culbuté et maintenu par plusieurs hommes, il est sanglé, sellé et muselé par le dompteur au moyen d'une corde qui lui serre les narines et passe dans la bouche. Tout ce travail est fait avec une brutalité excessive ; c'est avec des coups violents que l'homme
^ Lus bolas sont un engin composé de Irois Ltnières de cuir en forme de T» chacune ternjihée par une boule de fer ou de pierre ; Id plus petite se prend dans la main ; oo ûnprime alors aux deux: autres un mouvement de rotation priicipilé, et le tout jclc sur Tobjul à atteiiidre Vient l'embrasser avec une violence irrésistible.
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cherche à fane passer dans res|)rit de l*anima] la terreur qui semble remplir le sien. Quand il est moins furieux et déjà terrifié, le dompteur le monte, et, le serrant dans ses jarrets puissants, où une longue ha-^ bitude a concentré toute la vigueur dont il est capable, il lui prouve sa supériorité par des coups redoublés. Le lasso qui relient les pieds de derrière est alors lâché et un premier galop essayé, course furibonde d'où cheval et cavalier reviennent épuisés au milieu des vivats. Il reste alors au dompteur à entreprendre quelque longue course de dix ou quinze lieues pour pouvoir livrer au propriétaire un cheval dompté et recevoir sa prime. Ce traitement a pour résultat de rendre tous ces chevaux fort doux, mais presque tous très-difticiles au montoir; ils se souviennent toujours de leurs premières relations avec l'homme ; une fois montés, ils sont généralement dociles, ignorent le trot, et ne connaissent guère que cette allure commode et monotone vulgairement appelée traquenard, allure générale à tous les chevaux de la pampa, et qui explique la facilité avec laquelle un Européen, même fraîchement débarqué, arrive à faire sans fatigue vingt ou trente lieues par jour.
Il y a dans toutes les estancias plus de chevaux domptés qu'il n'est nécessaire, les débouchés sont insuffisants, et la pensée se présente naturellement d'utiliser au bénéfice de l'Europe cet excédant sans profit pour le pays. La chose est non-seulement à tenter, mais elle est relalivement facile; ni les capitaux, ni'les
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moyens de transport, ni la matière transportable, ne pourront faire défaut. Le cheval en liberté coûte peu à nourrir, il s'accommode de tous les traitements ; à peine souffre-t-il des plus grandes sécheresses; il subsiste et prospère sans soins aucuns. Vienne un débouché, et il est à présumer que l'élevage du cheval fera en peu d'années des progrès considérables ; même chose s'est produite en d'autres temps pour le mouton. Le prix d'une troupe de juments pour l'élevage, étalon compris, est de quatorze à vingt francs par tête ; le prix d'un cheval sellé et dompté s'élève dans la campagne jusqu'à soixante francs. Le prix moyen dans la ville a beaucoup augmenté : il est déjà de cent cinquante à deux cents francs; les chevaux de carrosse valent jusqu'à quatre cents francs, ainsi que ceux de tramways, dont la consommation est considérable. Voilà les conditions que rencontrerait l'acheteur en vue d'exportation;^ on peut dire qu'en payant sur le marché producteur cent cinquante francs en moyenne par cheval prêt à embarquer, on pourrait trouver des chevaux choisis, dressçs et de robes assez élégantes.
Deux obstacles sérieux se présenteront : l'insuffisance de la taille et les marques à feu dont tous les chevaux sont déshonorés. En effet, la propriété des animaux ne s'affirme dans la pampa que par l'application d'une marque à feu ; le poulain reçoit à un an sur la cuisse la marque de son propriétaire, qui en cas de vente l'applique de nouveau en même temps
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que Tacheteur la sienne ; Tanimal n'a donc changé de propriélaire qu'une fois, et il a déjà été marqué trois fois au fer rouge. Ces hiéroglyphes, qui s'entremêlent sur la cuisse gauche de tous les animaux, n'ont rien de gracieux et ôteront en Europe beaucoup de leur valeur aux chevaux ^importés. 11 faudrait, pour éviter cet inconvénient, que les propriétaires renonçassent à cet usage, ce qu'ils ne pourront faire que lorsque leurs terres seront assez fermées pour être infranchissables pour les animaux retenus dans ces enceintes. Ces temps sont loin, c'est là une dépense inabordable, et les fermetures de fil de fer raidi et soutenu par des pieux, en usage jusqu'ici, n'ont été qu'un obstacle illusoire à la fuite des animaux et particulièrement des chevaux.
Le second inconvénient sera, jusqu'à de nouveaux perfectionnements, l'aspect et la taille des chevaux. Il faut bien le dire, Tœil habitué aux races européennes ne rencontre guère dans celles-ci que des laideurs de détail dont l'ensemble est rarement supportable. Le cou est court et fort, la tête petite, l'arrière-main sans vigueur et sans élan ; de plus la taille, el c'est là une question majeure, est en moyeime au-dessous de celle adoptée par la remonte de la cavalerie, et ce défaut est malheureusement plus prononcé encore chez les juments, presque toutes fort petites ; sans cela, il serait toujours préférable d'exporter des pouliches de trois ans, dont le prix est minime, parce qu'elles sont complètement dédaignées.
Aucun de ces défauts n'est irréparable. Déjà de ri-
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ches propriétaires se sont occupés de la question pratiquement. Les Anglais ont importé des étalons et créé des types métis qui brillent aux courses de Buenos- Ayres, d'autres ont importé des étalons de France et d'Allemagne et obtenu des chevaux de carrosse de belle apparence ; faute de demandes pour d'autres espèces, les éleveurs ont tous porté leur attention de ce côté, et le luxe des voitures a jusqu'ici largement récompensé ces tenlatives. Que la demande se présente pour les chevaux de selle d'^ne certaine taille, et Ton verra bientôt les efforts intelligemment conduits la satisfaire et trouver dans la plus-value le remboursement de frais considérables de première installation et d'importation d'étalons et de juments. Les moyens de transport ne manqueront pas aux innovateurs ; il arrive chaque mois à Buenos-Ayres vingt ou vingt-cinq steamers d'outre-mer, dont quelques-uns, très-spacieux, sont spécialement aménagés pour le transport d'un grand nombre d'émigrants ; au retour, les vastes entreponts réservés pour cet objet étant vides, rien n'est plus facile que d'y pratiquer les divisions nécessaires et de tenter Texpérience. On l'a tentée déjà en 1874, et l'expédition, ayant donné d'assez bons résultats à Marseille, eût été certainement renouvelée sur une grande échelle, si la guerre civile n'eût éclaté à Buenos-Ayres*. Or le premier effet des guerres dans ce
* De nouveaux envois ont été faite, niais les chevaux sont généralement trop petits et sont, paraît-il, insuliisamnienl domptés, ce qui les rend impropres au service de l'armée.
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pays est Tenlèvement des chevaux : ilé sont considérés comme marchandise de guerre, à ce point que les propriétaires n'ont sur eux qu'un simple droit d'usufruitiers que la guerre suspend. Elle suspend naturellement aussi l'exportation des animaux sur pied et la retarde pour longtemps par la consommation excessive dont elle est l'occasion. Heureusement cette dernière insurrection a été courte, et la question se pose aujourd'hui d'une manière sérieuse ; elle doit intéresser vivement l'Europe, et sera pour la République Argentine l'aurore d'une nouvelle prospérité, en faisant une industrie productive de l'élève, jusqu'ici délaissée, du plus intéressant auxiliaire de l'homme.
LES BÊTBS k CORNES
Ce fui en 1555, cinquante ans après les premières descentes des Espagnols sur les rives de la Plata, que .deux Portugais dont l'histoire a conservé les noms, les frères Goës, amenèrenl de Sainte-Catherine sur la côte du Brésil, par la route de terre jusqu'à l'Assomption du Paraguay, huit vaches et un taureau, souche de tout le bétail qui couvre aujourd'hui les plaines platéennes. L'homme qui avait soigné ces animaux pendant ce voyage, qui dura plus de six mois, fut récompensé par le don d'une vache.
Le sol se prétait si merveilleusement à la multiplication de ces animaux, que leur nombre dépassa bien vite celui de la population, et qu'un siècle après on aurait eu plusieurs troupeaux pour le prix de la vache de Goës, dont le prix élevé était devenu et est resté proverbial. La race n'a pas subi de variations. Depuis quelques années seulement, de riches propriétaires ont importé d'Angleterre des taureaux de Durham, et ont créé une race métisse fort belle qui fournit d'excellentes liitières. Ce n'est qu'aux environs de
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186 BUENOS-AÏRES
Buenos-Ayres que ces vaches sont soignées et utilement exploitées ; la production du lait, fort lucrative là comme dans le voisinage de toutes les grandes villes et principale préoccupation de l'éleveur euro pécn, n'est nullement recherchée par l'éleveur ou estanciero de la pampa. C'est à peine si, dans une estancia riche de plusieurs milliers de vaches, on en trouverait une ou deux habituées à donner du lait et en donnant pour les besoins de l'habitation; quant au beurre, l'usage et la fabrication s'en répandent lentement, et sur la petite quantité que consomment les Européens une partie est importée du Havre et de Cherbourg ; V estanciero fait peu ou point de cuisine, et n'emploie ni beurre, ni graisse : il se contente d'un rôti copieux sans aucun assaisonnement. Le but de l'éleveur est donc de produire non pas du lait, mais bien du cuir, de la graisse et de la viande, qui, salée et séchée au soleil dans les saladeros, est expédiée au Brésil et à La Havane, où elle fait la nourriture exclusive des nègres.
L'élevage des bêtes à cornes dans l'industrie pastorale constitue la grande culture. Vestancia ou terre consacrée à l'élevage est en ce cas d'une grande étendue : elle ne saurait être de moins d'une lieue carrée dans les meilleurs terrains et de deux ou trois lieues dans les terrains neufs ou médiocres, L'animal en effet a besoin d'espace ; respectant peu les limites du cadastre et même les clôtures, il violerait ti'op fréquemment la propriété d'autrui, si le terrain était restreint : les
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L'INDUSTKIE PASTOUALE DANS LES PAMPAS. 187
plus grands soins et une garde continue n'empêcheraient pas ces incursions. Le terrain étant vaste au contraire et suffisant pour nourrir les animaux qui le couvrent, rien n'est plus facile que d'habituer le troupeau à n'en pas sortir, à ne pas se mêler aux troupeaux voisins, à venir aux mêmes heures du jour se réunir tout entier, se reposer et, pour ainsi dire, se faire reconnaître au même endroit. Faire bonne garde, toujours surveiller son troupeau, le réunir chaque jour, connaître tous ses animaux, fussent-ils des milliers, tels sont les travaux productifs deVestanciero^ se résumant tous dans le moirodeo. Ce travail, qui se fait, bien entendu, à cheval et emploie un nombre d'hommes proportionné à l'étendue de Vestancia, consiste à faire plusieurs fois par jour le tour du troupeau.
Dans les estancias de grande étendue, et il en existe de quinze à vingt lieues carrées, les animaux sont divisés par groupes de deux mille ou trois mille, habitués à se réunir et à paître dans des endroits différents, n'ayant de commun que la marque, que tous portent semblable. Il faut compter par lieue, dans les meilleurs terrains, un maximum de trois mille têtes, qui produisent chaque année une augmentation de sept cents à huit cents animaux, permettant au propriétaire de vendre autant de vaches grasses et de bœufs de trois à quatre ans à raison d'un prix qui varie de cinquante à quatre-vingts francs par tête. On peut sur cette base calculer l'énorme revenu que produit un établissement de ce genre ; nous ne croyons pas, — et
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188 DUENOS-AYRES.
nous avons pour nous la longue expérience de ceux qui dans le pays ont consacré leur existence à cette industrie, — qu'il y en ait d'aussi sûre en même temps qu'ans^ lucrative ; mais il faut pour l'entreprendre pouvoir disposer dès le début d'un capital assez considérable.
Vestanciero éleveur de bètes à cornes est ordinairement un descendant d'Espagnols établis dans le pays depuis plusieurs générations, ayant entrepris cet élevage à une époque où il n'en existait pas d'autre et 011 lé mouton n'avait pas encore conquis droit de cilé. Généralement riche, il habite presque toujours la ville et ne s'occupe que superficiellement de l'administration de sa terre, laissant ce soin à ses intendants, majordomes et sous-majordomes ; le produit est si * abondant et si sûr qu'il ne fait pas seulement la forlune rapide de ceux-ci, mais qu'il laisse encore des rentes au propriétaire. Nous pouvons donner, pour établir sur des chiffres l'importance de cette industrie, le compte d'administration de quatre années de deux estancias situées dans des parages différents. La première, de pâturages tendres et depuis longtemps peuplée, a donné les résultats suivants :
Années.
Têtes de bétail.
MoiU.
Proportion.
Naissances.
Proportion.
soit un revenu moyen de 20 pour 100 par le seul fait
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L'INDUSTRIE PASTORALE DANS LES PAMPAS. 18î>
du croît en déduisant 5 pour 100 de morts; mais il faut remarquer que de Tanimal mort on relire le cuir, soit les deux tiers de la valeur qu'il avait vivant, que Tannée 1873 a été une année désastreuse comme on en compte à peine une sur vingt, que la perte a été considérable, et le croît presque nul. A ces valeurs il faut ajouter la plus-value de la vente des animaux gras : on voit, par exemple, qu'en 1871 les naissances bnt été dans cet établissement de 5000 net, et les ventes de 4500 ; or les animaux pris au hasard, petits et grands, valent environ 50 francs, mais les animaux gras en valent au moins 50 ou 60. Nous trouvons donc comme résultat total pendant ces quatre années : 15 000 animaux vendus au prix minimum de 50 francs, — soit 750000; 2500 cuirs à 20 francs, 50000, — formant un revenu total de 800 000 francs sans avoir diminué le capital primitif et ayant supporté une trèsmauvaise année et une médiocre ; le capital engagé était, terrain compris, de 800000 francs environ, en adoptant même comme base les prix d'aujourd'hui. On trouve donc comme résultat d'une mauvaise période le capital remboursé en quatre années ou un revenu annuel de 25 pour 100, risques, pertes et frais déduits ; ces derniers sont presque insignifiants et ne s'élèvent pas à 1 pour 100.
Nous avons fait le même calcul pour la même période sur une estancia située dans les régions de pâturages durs ; en voici le résultat :
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nrENOS-AYRES.
Années.
Tdies de bétHil.
Morts.
Proportion.
Naissances.
Proportion.
La terre, dans ces régions, a une valeur beaucoup moindre, mais les résultats sont aussi beaucoup moins certains. Si nous ne trouvons qu'une augmentation moyenne de 15 pour 100 'contre une perte moyenne de 8 pour 100, n'oublions pas que dans ces parages l'année 1873 a été si terrible qu'elle- ne peut servir de base ni entrer dans une moyenne. Après quelques années d'établissement dans les pâturages durs, les pertes sont peu sensibles, mais l'engraissement est toujours moins rapide, les naissances moins nombreuses et par conséquent l'élevage moins productif; cependant on peut compter encore en moyenne sur une rente de 20 pour 100 du capital engagé, moyenne qui va en s'élevant tous les jours, et qui vient au bout de quelques années, par l'amélioration rapide du pâturage, à s'équilibrer avec le produit considérable des terrains mieux situés. Une entreprise de ce genre donne une tranquillité du lendemain qui suffit à expliquer l'indifférence de Vestanciero. Il est vrai de dire que les vieilles familles, qui ont acquis ces propriétés pour fort peu de chose il y a de longues années, et les ont peuplées d'animaux dans un temps où les bétes à cornes valaient de cinq à dix francs, n'ont pas encore ouvert les yeux sur la valeur du capital ainsi
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I/INDUSTRIE VASTOIULE IIANS I.ES PAMPAS. 191
représenté, et le prix toujours croissant des animaux permet à leur indifférence d'augmenter en même temps que leurs revenus.
Cette insouciance et l'absence du propriétaire se révèlent dans l'aspect même de Tliabitation. 11 ne faut chercher ici rien qui ressemble au château d'un riche propriétaire du centre de la France, ni même à la ferme confortable d'un petit éleveur normand. Un toit de chaume soutenu par quatre murs de boue, une porte basse et pas de fenêtre, un puits sans margelle, un pieu pour y attacher le cheval, c'est là en général toute l'habitation où végète une famille dans les privations et l'oisiveté : la sobriété poussée à ce point n'est plus une vertu, c'est un vice antisocial.
Heureusement quelques propriétaires riches semblent vouloir secouer cette torpeur par des exemples utiles et montrer à leurs voisins les avantages de ce bien-être que l'homme a créé partout où il s'est établi. On peut déjà citer les établissements assez nombreux où l'on a élevé des maisons luxueuses, créé des jardins, même de la grande culture, et enfermé tout cela au milieu de futaies d'eucalyptus, de saules, de peupliers et de pêchers. Dans une propriété princière de quatre lieues carrées d'étendue, située à vingt-cinq kilomètres de Buenos-Aytes, il existe une forêt de trente à quarante mille eucalyptus ; un parc de cinq cents hectares a été créé, embelli de toutes les essences d'arbres, de fermes- modèles et de tous les enchan-
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192 BUENOS-AYRKS. •
tements de nos grands châteaux français. Malheureusement il n'est pas permis à tout le monde de prendre ainsi la nature corps à corps , de créer des forêts là où elle n'a pas mis un arbre, où régnent les vents les plus variables, où la sécheresse de Tété amène toute sorte d'insectes destructeurs, où les gelées d'hiver ne respectent rien, où les révolutions détruisent en un jour le travail de plusieurs années : il faut pour cela des capitaux considérables, un caractère résistant et opiniâtre ; mais, pour se créer un peu de bien-être, il suffirait de ne pas attendre tout du ciel seul et d'occuper à un travail quelconque les longs loisirs de la vie pastorale.
Le chef de l'exploitation, en l'absence du propriétaire, est un majordome ; il vit à peu près à la manière de tous les hommes employés au travail de l'établissement, dont le système d'alimentation serait à peine supportable pour un Européen : il se compose uniquement d'une infusion d'un thé spécial connu sous le nom de yerba du Paraguay, qui s'aspire par un tube Je métal plongé dans une petite courge sauvage servant de récipient et appelée mate. Prendre le maie constitue le fond de la vie du Gaucho et en général, de toute personne résidant à la campagne ; il remplace le thé du Russe, le café de l'Arabe. Souvent les hommes employés dans Vestancia passent tout le jour sans prendre autre chose que cet aliment débilitant ; le soir seulement, au coucher du soleil, on fait le rôti à la mode nationale, et l'on destine à cet usage
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L'rapUSTRIE PASTORALE DANS LES PAMPA& 193
une OU deux vaches par jour suivant les besoins de Vestanda:
La viande eii est distribuée avec libéralité ; le cuir étendu sur le sol, étiré par des chevilles enfoncées en terre, est ainsi desséché, la graisse est recueillie dans des vessies ; ces produits sont vendus en leur temps ; les os seront employés à faire le feu de la cuisine, et le surplus inutilisé blanchit au soleil jusqu'à ce qu'il trouve un emploi ou un acquéreur. Les têtes, dépouillées des cornes, servent de siège ; dans les ranchos ôii Ton a quelque prétention au confortable, l'os frontal est garni d'une peau de mouton et devient ainsi un siège un peu moins rébarbatif. Ce meuble lui - même n'est pas d'une nécessité absolue : l'usage est non pas de s'asseoir, mais bien de s'accroupir sur les jarrets, position des plus fatigantes pour qui n'a pas hérité de ses aïeux une aptitude spéciale. C'est ainsi accroupis qu'hommes et femmes se réunissent autour du feu, fait au milieu de la chambre, qu'il remplit d'une fu^ mée acre ; peut-être se reposent-ils ; en tout cas, ils évitent la fumée, tout à fait insupportable. Si l'on vous invite à entrer, ce que la politesse vous oblige d'accepter, ayez soin de faire comme eux, autrement vous devrez sortir vite en vous frottant les yeux et criant grâce, ce qui vous fera mal juger et passer pour un homme aussi peu habitué aux élégances de la vie qu'aux usages du monde.
Avant le lever du soleil, les hommes sont debout et se préparent au travail. Le premier soin, après avoir
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sucé quatre ou cinq mates, est de prendre au lasso dans l'enceinte, où un homme les a amenés dès l'aube, les chevaux nécessaires au travail de la journée, et pendant ce temps le soleil se lève, les troupeaux se rendent à leurs pâturages, si le temps le permet; si au contraire il pleut, si la rosée ou la gelée est trop forte, le troupeau doit rester au rodeo, c'està - dire sur la hauteur, où l'on a l'habitude de le réunir et où il a passé la nuit; on l'y gardera en galopant autour de lui jusqu'à ce que , le soleil ayant dissipé la rosée ou la gelée, il puisse aller pâturer sans avoir à craindre la météorisalion. Ces précautions se prennent à l'automne et au printemps ; une fois l'heure venue où il peut paître sans danger,' hommes et chevaux lui laissent le champ libre. Ces mille ou deux mille animaux se lèvent alors, s'étirent, se forment par groupes et se rendent lentement à leurs pâturages ; ils s'en vont au loin, mais la plaine est si unie qu'ainsi même ils demeurent sous l'œil du maître, et, par un effet d'optique étrange, ils semblent grandir à mesure qu'il s'éloignent, se découpant en silhouettes gigantesques sur l'horizon. La pampa, comme le désert, a ses mirages trompeurs : c'est ainsi que parfois au loin une misérable chaumière entourée de'quelqiies acacias rabougris et de terrains secs et nus vous semble une île verdoyante plantée d'arbres, avec des lacs sans fin ; il y a des journées où de tous les côtés vous apercevez des paysages enchanteurs là où l'herbe elle-même ne pousse quelque-
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fois qu'à regret et où régnent la misère et la dévastation.
Tous les jours ne sont pas aussi calmes, il y a même des journées d'un travail tellement rude et spécial que l'Européen le mieux disposé ne saurait Taborder : le Gaucho par contre Taccomplit gaiement sous un soleil tropical, à cheval, au milieu d'une poussière sui generis^ sans se donner de repos pendant des heures et sans prendre même de nourriture avant la tombée de la nuit. Ces travaux sont ceux auxquels donne lieu l'opération de la marque et de la castration.
La marque des animaux est un vieil usage de la pampa qui durera encore des siècles. Les propriétés n'étant pas fermées, et, faute de bois ou de fer, ne pouvant l'être qu'à très-grands frais, les animaux sont abandonnés à eux-mêmes et ne peuvent être matériellement surveillés dans leurs excursions quotidiennes, à plus forte raison lorsqu'une sécheresse prolongée ou une tempête les éloigne pour plusieurs jours et quelquefois plusieurs mois de Vestancia. Il est de toute nécessité que dans ces voyages lointains chaque animal porte avec lui son état civil et la preuve de son origine ; l'usage s'est donc établi d'appliquer à tous une marque à feu sur la cuisse ou sur l'épaule. Chaque estanciero a la sfenne, propriété exclusive, inviolable comnle toute autre; le nombre en est si gr^d qu'il a fallu inventer les contorsions de lignes les plus bizarres pour arriver à n'en pas avoir deux semblables. La formalité d'inscription à la police étant rem-
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plie, Vestanciero peut reprendre partout où il les rencontre, non - seulement les animauK sur pied, mais même les cuirs en poils sur les marchés; les peines les plus sévères frappent ceux qui s'emparent d'un animal marqué ou colportent, sans laisser-passer du juge de paix, des cuirs dont la propriété ne leur a pas été régulièrement transmise. Il n'existe pas d'autre moyen de sauvegarder les droits de chacun ; on a vu en effet, dans des années de grande sécheresse, jusqu'à deux millions de bêtes à cornes réunies dans des plaines de quarante ou cinquante lieues que le fléau n'avait pas atteintes; sans la marque, ces mélanges seraient inextricables, et, malgré l'habitude de ces animaux de retourner là où ils ont été élevés, beaucoup seraient perdus pour leurs propriétaires. Ces raisons ont sauvé cet usage, condamné depuis longtemps, car cette brûlure perd la robe des chevaux en les rendant fort laids, troue les cuirs, qui deviennent impropres à beaucoup d'usages, ne disparaissant ni à la tannerie, ni même sous le vernis ; de plus le travail de la marque est pour l'éleveur un des labeursjes plus rudes.
Au jour désigné, on se réunit entre voisins; les troupeaux de chacun ont été visités, et les animaux égarés repris par les propriétaires respectifs, de telle façon que les veaux qui n'ont porté jusque-là qu'un sîfne à l'oreille soient bien authentiquement du troupeau que l'on va marquer. Le travail se fait le plus souvent en liberté ; les animaux sont groupés et entourés d'un cercle d'hommes à cheval armés de
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lassos. Dès le matin, on tue une jument, et on allume un grand feu d'os, les fers y rougissent et sont ensuite trempés dans la graisse huileuse de la jument tuée. Le jeune taureau désigné est poursuivi par le Gaucho à cheval, le lasso tourbillonne et vient s'abattre autour de son cou. Le cheval d'un mouvement souple et vigoureux se raidit des quatre pieds, assujettissant ainsi le lasso sans le rompre; le taureau, les quatre pattes liées, est aussitôt jeté à terre, maintenu sur le flanc et marqué au fer rouge au milieu des vivats. Cette lutte et ce travail durent à peine un instant. On enduit alors la blessure de graisse, et l'animal est lâché; si le temps est pur et sec, l'air de la pampa cicatrisera cette plaie en quelques jours, et l'on choisit si bien son moment que très-peu de bêtes souffrent ou meurent de cette blessure. La journée se passe ainsi, et un animal est à peine pris que le lasso est déjà envoyé de nouveau avec une telle habileté qu'il est rare que le coup ne porte pas et que l'animal se dérobe.
La marque n'est pas permise en tout temps ; dans les époques de sécheresse par exemple, comme il est habituel que les animaux quittent leurs querencias * pour aller chercher l'eau et la nourriture qui leur manquent, la marque est interdite : il serait alors trop facile aux propriétaires favorisés d'un cours d'eau de s'approprier tous les animaux égarés; aussi l'opé-
• Pâturages préférés, de querer^ aimer.
198 fiUENOS-ÀYRES.
ration a-t-elle lieu presque partout à la même époque, au printemps, alors que les campagnes sont verdoyantes et tous les animaux réunis dans leurs pâturages respectifs, avant que les fortes chaleurs d'été ne la rendent dangereuse en amenant la gangrène sur la blessure profonde que fait nécessairement le fer rouge.
Au commencement de Tété, quand les premières chaleurs ont mûri les fourrages et leur ont donné les qualités nutritives exigées pour un engraissement complet, on s'occupe de réunir les troupes qui seront envoyées aux saladeros^ sans préjudice de celles que Ton destine toute l'année aux marchés de la ville de Buenos-Ayres. Pour l'abatage, on choisit les bœufs de trois à quatre ans. La conduite de troupes de quatre à cinq cents animaux pendant de longues journées de voyage est un travail difficile qui demande beaucoup d'habileté : il faut tout le jour les diriger, les pousser lentement en leur permettant de pâturer le long du cheiïiin et les empêchant de se dérober; la nuit, il faut les réunir, les surveiller, les protéger contre la panique qui souvent les prend et produit alors une mêlée générale où un grand nombre sont exposés à périr. Les troupes, à leur arrivée au scdadero^ sont enfermées dans un corral, où. presque immédiatement commence Tabatage. Les animaux tués sont débités et toutes les parties expédiées, la viande séchée pour le Brésil et La Havane, le cuir salé et le suif pour Anvers, Liverpool et le Havre, les os pour l'Angleterre
ainsi que les cornes et les sabots; le sang lui-même est aujourd'hui réduit en poudre et exporté comme guano. De tous ces produits, Tindustrie locale n'en conserve aucun : il est plus économique de recevoir la bougie d'Anvers, les cuirs préparés de Millau, la viande fumée de Hambourg, que de s'appliquer à travailler tous ces produits pour, la consommation; grâce à l'étrange système économique des douanes du pays, l'objet manufacturé en Europe, quel qu'il soit, fait toujours une concurrence victorieuse au produit nécessairement inférieur de l'industrie locale.
La richesse produite par la pampa est aujourd'hui colossale, mais l'avenir surtout en est illimité ; bien que chaque jour, par suite de la division des terres et de l'invasion de l'étranger, Télève du gros bétail doive se retirer devant celle du mouton et devant la culture, cette industrie ne saurait de longtemps être atteinte ni diminuer d'importance. En effet, le terrain occupé jusqu'à ce jour ne représente pas la dixième partie de celui à conquérir sur l'Indien et sur le dé* sert; ce travail de conquête se fera peu à peu, et l'on peut entrevoir que la pampa de l'Amérique du Sud pourvoira tous les marchés du monde le jour où la science aura trouvé la solution de la question du transport de la viande abattue. En attendant, le commerce, qui cherche aussi bien que la science des champs nouveaux pour son activité, a tenté déjà des exportations d'animaux sur pied et en approvisionne
quotidiennement la ville de Rîo-Janeiro, située à six cents lieues de Buenos-Ayres.
Aujourd'hui le nombre des bêtes à cornes s'élève à environ 50 millions ; niais, le jour où tous les terrains inoccupés seront peuplés de la même manière, ce nombre peut atteindre 250 millions, que la République Argentine nourrirait aisément dans les cent trente-six mille lieues carrées de plaine qu'elle contient. Les débouchés ont le temps de se former avant que ce peuplement s'opère ; en attendant qu'ils soient ouverts, l'habitant de l'Amérique du Sud se livre à une véritable orgie de gaspillage de viande. La ville de Buenos-Ayres, qui compte moins de deux cent cinquante mille habitants, consomme par jour huit cents bêtes à cornes et cinq mille moutons ; bien que ces animaux soient beaucoup plus petits que ceux tués -dans les abattoirs des villes d'Europe, cela fait plus de deux livres de viande par jour et par habitant. Le prix de la viande autorise du reste ce gaspillage; quoiqu'il ait subi une hausse depuis la grande sécheresse de 1874, il ne dépasse pas 3 ou 4 francs pour la viande de mouton, et pour celle de bœuf 3 ou 6 francs les vingt-cinq livres. Le transport et le débit en ville donnent seuls le prix à cette denrée ; dans la campagne, la viande n'a aucune valeur, et l'on ne prise que le cuir^et la graisse. Il ne faudrait pas croire que cette abondance fasse le bonheur de l'Européen ; le Français surtout n'y trouve aucun avantage et ne pense qu'à se plaindre du prix du pain, qui dépasse
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50 centimes la livre en temps normal : aussi s'empresse-t-il d*en produire comme agriculteur, meunier où boulanger, pour avoir le. droit d'en manger à sa faim, se rappelant toujours
Quels bons croûtons de pain coupait la ménagère !
LE MOUTON. — LE COLON EUROPÉEN DANS LE OisERT.
L'élevage du mouton représente dans les plaines de rAmérique du Sud la petite culture, et, bien entendu, ici comme partout où la terre est libre et accessible à tous, elle tend à devenir la plus importante, si déjà elle n'occupe le premier rang : elle n'appartient pas, à proprement parler, à la pampa, n'est possible que dans les terrains depuis longtemps peuplés de bêtes à cornes, et constitue Tarrière-garde de la colonisation; elle est spéciale à l'étranger. Le premier, il y a vingt ans à peine, il s'est consacré à cet élevage, et lui a donné la place et l'importance qu'il mérite. Avant 1850, le mouton, dont l'introduction à la Plata remontait cependant à trois siècles, n'avait littéralement aucune valeur vénale; l'élevage de cet animal, si utile à l'homme et pour qui la domesticité semble être l'état de nature, était si complètement dédaigné, qu'il vivait sans aucun soin, presque à l'état sauvage, traqué comme un fauve ; sa laine n'était pas même recueillie, sa chair n'apparaissait jamais sur le marché de Buenos-Ayres ni sur la table de l'habitant ; on le tuait pour employer le cadavre desséché au chauffage
des fours à briques. Des Français pour la première fois en 1852 eurent l'idée d'acheter et d'exporter pour les manufactures du midi de la France les laines de la Plata, alors tout à fait inférieures. Ils les payèrent pendant longtemps un prix dérisoire ainsi que les peaux ; ces prix, dont on se souvient encore, étaient de 60 centimes à 1 franc les 25 livres de laine. Les peaux avec laine se payaient le même prix la douzaine; aujourd'hui la laine vaut de 15 à 23 francs Varrobe de 25 livres, et les peaux de mouton s'achètent jusqu'à 80 francs là douzaine ; l'exploitation des laines et des peaux atteint de deux cent cinquante mille à trois cent mille balles par an, du poids de mille livres chacune.
En vingt-cinq ans, arnvé de patience et aidé de peu de capitaux, l'étranger a conquis presque seul ces résultats sans parvenir à convaincre la majorité des indigènes, qui gardent leurs préférences exclusives pour l'élève des bêtes à cornes, et même leur ancienne répulsion pour la viande de mouton. A l'époque dont nous parlons, l'extrême dédain avec lequel on traitait le mouton avait amené une dégénérescence complète dans l'espèce et produit une race à part, dont quelques échantillons subsistent encore dans les provinces où cet élevage est le plus négligé. Cette race créole portait une laine longue, forte, entremêlée, en apparence feutrée, assez semblable à la bourre faite de la crinière des bêtes à cornes. Presque tous ces individus dégénérés ont disparu et fait place aux espèces d'im-
portation européenne, Rambouillet, Saxons, Negretti, Lincoln, amenés à grands frais, élevés avec les plus grands soins et croisés avec les restes des anciens troupeaux; mais il a fallu de longues années pour amener une transformation complète dans la nature de la laine. Pendant ce temps, quelques manufacturiers d'Europe avaient créé une fabrication spéciale pour employer la laine créole, si bien qu'aujourd'hui, où elle disparaît, elle reste nécessaire et se trouve quelquefois demandée sur les marchés de Buenos- Ayres à des prix que n'atteint pas la laine des troupeaux raffinés.
Les étrangers qui au début pouvaient se consacrer à cet élevage s'établissaient discrètement sur des terrains dédaignés des propriétaires ou appartenant à l'Etat, et avec quelques moutons créaient en peu d'années les éléments d'une fortune au milieu des dédains des riches estancieros. Que faut-il en effet pour entreprendre cet élevage ? Peu d'argent pour le commencer et peu de travail pour le mener à bien ; un enfant de huit ans suffit à garder un troupeau de deux mille têtes et à lui donner toute l'année, sauf au moment de la tonte, les soins qu'il réclame ; à plus forte raison suffit-il à soigner les quatre ou cinq cents brebis du début prêtées ou achetées à crédit, permettant ainsi à la famille de se livrer à tout autre genre de travail, jusqu'au jour où elle pourra vivre dans une oisiveté productive en s'occupant du troupeau ainsi augmenté.
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Les Irlandais sont parmi les immigrants ceux qui se sont livrés avec le plus de profit à cette sorte d'élevage. Hommes rudes, habitués aux privations, débarquant sans ressources, ils forment dans la province de Buenos-Ayres une grande famille de 35,000 individus environ, s'aident les uns les autres, tendent la main aux nouveaux venus, et acquièrent un premier capital qui s'augmente rapidement ; tous à leur arrivée se consacrent exclusivement à l'élevage du mouton, et l'on peut en citer dont les fortunes colossales se sont faites là, et qui possèdent jusqu'à 250 000 moutons.
Le terrain propre à cet élevage doit être choisi dans les parties les plus anciennement peuplées, où les graminées dures et hautes ont disparu sous le pied colonisateur des vaches et des chevaux, et ont été remplacées par des plantes courtes, touffues et tendres à la dent. Les meilleurs sont naturellement ceux couverts de trèQe, mars ce ne sont pas les seuls bons ; le trèfle a même un inconvénient grave qui a empêché longtemps la laine de la Plata d'atteindre son prix sur les marchés européens : c'est le grand nombre de ses graines, sorte de petites rondelles garnies de poils durs, dont la toison se couvre avant que la tonte puisse être terminée, et qui s'attache à la laine de façon à en rendre le peignage à la machine fort difficile ; les immenses plaines du sud de la province de Buenos-Ayres, où le trèfle est rare, sont peuplées d'innombrables troupeaux de brebis dont la laine est
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plus recherchée que celle de l'ouest et du nord, où il couvre toute la plaine. Le sud cependant a toujours été dédaigné par les premiers estancieros^ ce qui a permis aux étrangers de s'y établir en grand nombre, d'y acquérir à bas prix de vastes terrains fertiles, et d'y commencer avec peu de débours l'élevage en petit, aujourd'hui si productif.
Vestancia consacrée à l'élevage du mouton est généralement composée de terrains restreints; cependant il y a de riches propriétaires qui occupent 5, 6 et même 10 lieues. Pour un troupeau de 2,000 têtes, 200 hectares, 250 au maximum, suffisent; la terre se divise en conséquence, et, sur 1 lieue de pâturages passables, on peut placer de 10 à 12 troupeaux de cette importance. On trouve facilement des terrains à louer, bien qu'ils soient chaque jour plus recherchés.
Le système pratiqué est celui de l'association : le propriétaire ou locataire du terrain fournit un ranchOy 1000 brebis, 200 hectares à un métayer qui, fournissant également 1000 brebis et entrant pour moitié dans les frais d'installation, aura la garde du troupeau. Tous les produits se diviseront par moitié; le métayer cependant a le droit de nourrir sa famille en tuant les animaux nécessaires à sa consommation; il doit compte, bien entendu, de chaque peau provenant de ces abatages quotidiens. D'octobre à décembre a lieu la tonte ; en mai, avant la mise bas d'automne, qui commence à cette époque et qui est
la plus productive, on peut vendre les animaux gras ou vieux et faire place ainsi aux agneaux.
Le produit de ce genre d'industrie est vraiment prodigieux. Nous avons pris au hasard le compte de rendement d'un troupeau de 2040 moutons élevés par un métayer soigneux associé par moitié. Il fut payé en avril 1874 cinq francs par tête, soit 10200 fr. ; en déceinbre, le produit net en laine fut de 2200 fr.; les peaux provenant de la consommation du métayer et de quelques animaux morts donnèrent 420 francs; en avril 1875, on put extraire du troupeau 800 animaux choisis que l'on vendit 9 francs pièce, soit 7200 francs, et le troupeau, augmenté déjà des mises bas d'avril, resta encore de 1900 têtes à la veille de la mise bas d'automne, qui devait donner au moins 500 agneaux, soit un revenu de près de 100 pour 100 en une seule année pour un troupeau très-ordinaire. Certes il y a des métayers peu soigneux et des propriétaires négligents qui détruisent ou laissent perdre leur troupeau peu à peu, et au bout de quelques années sont plus pauvres qu'au début ; mais l'homme travailleur et sobre ne trouvera nulle part un emploi plus avantageux d'un petit capital. Ce premier capital, l'immigrant qui fera preuve de qualités sérieuses ne manquera pas de propriétaires qui le lui prêtent, trop heureux de s'attacher un homme capable de faire prospérer leurs intérêts en même temps que les siens propres; mais il ne faut pas croire que cette vie soit des plus douces ; le seul charme pour celui
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qui aime he far niente le plus invariable, c'est l'oisiveté absolue.
Est-ce un travail en effet que d'ouvrir à l'aube en été, à dix heures ea hiver, la porte du parc? Le troupeau de lui-même va pâturer où bon lui semble, et le soir un enfant à cheval sufGt à le rassembler et à le ramener bêlant. Les quelques soins à lui donner consistent pendant le jour à faire un tour ou deux à cheval pour empêcher qu'il ne se mêle avec le troupeau du voisin ; quelquefois, mais rarement, dans les nuits d'orage, une surveillance est nécessaire ; on ne peut en effet le faire rentrer au parc, où il s'enfoncerait dans la boue au grand péril du profit de l'année. Quel autre charme que le travail offrirait cependant cette existence peu riante ? Le cadre en est triste, la monotonie en est lugubre. L'éleveur de moutons étranger ou indigène a pour toute habitation un rancho fait de paille recouverte de boue délayée, protégé d'un toit de chaume ; d'une toile tendue ou d'une cloison légère, de boue aussi, on fait deux pièces. L'une est la cuisine, la salle de réunion et le dortoir des hommes ; le feu y est allumé tout le jour au milieu de la pièce; le combustible, qui n'est autre que la fiente de mouton recueillie dans le corral et séchcc au soleil, laisse échapper une fumée acre qui a peine à sortir par les interstices du chaume. L'autre pièce est la chambre des femmes ; il est surprenant de voir la quantité d'êtres humains qui vivent là pêle-mêle, se multipliant dans l'insouciance, sans la moindre di-
gnité humaine. Toute rhabitation représente une dépense d'installation de 400 à 500 francs, car il faut songer que les quelques bois qui servent d'armature aux autres éléments très-dissolubles sont apportés de fort loin, et que les transports sont très-coûteux. L'indigène n'est gourmand que de citrouilles et de pastèques, et ces végétaux rampants ont seuls l'honneur d'une apparence de culture ; l'étranger embellit quelquefois de quelques arbres ce triste séjour.
A l'exception des Irlandais, celui qui se décide à se consacrer à l'élevage du mouton n'est généralement pas nouvellement débarqué : il est venu d'Europe sur la foi des contes bleus des agents d'émigration ramasser des onces d'or sur. les quais de Buenos- . Ayres; il y a trouvé une population remuarîte, très-occupée de ses intérêts, ardente au gain et moins disposée à se serrer pour faire place au nouveau venu qu'à rire de son air vainqueur et de conquérant du Nouveau-Monde,
Il a cherché alors à se faire une place, essayant de tout, entreprenant les métiers qui lui étaient les plus étrangers, réussissant peu et finalement partant pour la campagne y refaire sa vie ; il devient alors, s'il est doué d'une nature résistante, un vrai berger, et, s'il est persévérant, réussit à vivre et à se constituer un capital sûr. Parmi les immigrants de race latine, fort peu jusqu'ici se sont décidés à courir cette aventure, méprisant les exemples qu'ils ont sous les yeux.
Les écueils sont rares : à de longs intervalles appa-
210 fiUENOS-AYRES.
raît une épizootie qui frappe la race ovine ; en ce cas même, tout n'est pas perdu, les peaux peuvent être sauvées, beaucoup d'animaux préservés : c'est un retard et non une ruine pour l'éleveur. Si la guen^e civile ou une invasion d'Indiens survient, l'éleveur de moutons est beaucoup moins atteint que tout autre : c'est à peine si on lui mange quelques animaux en lui laissant les peaux. Les maladies, sauf la gale qui diminue le rendement de la laine, sont rares chez ces animaux élevés à l'air libre ; on peut compter sur un produit à peu près sûr et entreprendre cette industrie avec un petit capital et un grand fonds de courage et de patience, certain de recueillir au bout de quelques années le résultat de ce travail obscur.
Celui qui peu à peu, à force de temps, est parvenu à augmenter son troupeau, louant chaque jour une nouvelle étendue de terrain, aspire, bien entendu, à obtenir la propriété du sol sur lequel il a constitué sa nouvelle aisance. Cette acquisition est permise et possible à tous, bien que dans ces dernières années une spéculation mal faûsonnée ait porté le prix des terrains hors des limites de leur valeur intrinsèque. Nous ne parlerons pas de ceux rapprochés de Btrenos- Ayres dans un rayon de 8 à 10 lieues : le prix eil varie de 4000 francs à 200 francs l'hectare, suivant la situation : ce ne sont déjà plus des terrains propres à l'élevage, ils sont consacrés à l'agriculture. Le vrai rayon de l'industrie pastoral^ conunence à 10 lieues et s'étend jusqu'à ^0 et 70 lieues de Buenos-Ayres ;
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dans cette région , les terrains valent de 50 000 à 150 000 francs la lieue carrée de 2700 hectares, soit de 18 à 60 francs l'hectare ; c'est un prix qui permet d'essayer l'élevage du mouton en réservant à chaque troupeau une étendue assez va^te. En s*éloignant encore de Buenos-Ayres, dans des régions de pâturages déjà assez tendres, le gouvernement concède à des conditions fort avantageuses des terrains au prix de 30000 et même de 14000 francs la lieue carrée, payables en trois ans ou six ans; mais ces concessions n'ont pas été jusqu'ici une faveur offerte à l'immigrant, elles se font à quelques intrigants, amis du pouvoir, qui ne les revendent qu'à gros profits : aussi est-il plus sage, pour celui qui veut acquérir, de choisir des terrains déjà peuplés depuis longtemps et mieux préparés pour un élevage sur et sans risques. C'est en effet souvent une source de déceptions incalculables pour les nouveaux habitants que des essais de colonisation de terrains vierges; il est arrivé que, trompés par des apparences brillantes, des étrangers ont sollicité des concessions, risqué de gros capitaux sur des terrains neufs pour n'y recueillir que la ruine. Cela est vrai surtout pour les terrains boisés, abondants sur les rivages du Haut-Paranâ et du Paraguay. Des compagnies ont obtenu ou racheté des concessions de centaines de lieues couvertes de bois, ont engagé dans ces opérations des sommes importantes qui S'y sont englouties sans laisser de traces ; les bois seuls, disait^'on, devaient payer tous les frais de
la colonisation, mais devant le premier arbre on a yu combien les outils et les hommes étaient insuffisants, que le sol n'avait pas d'assises, et qu'au milieu de marais que Ton ne soupçonnait pas le transport d'un arbre jusqu'à la rivière, située à 100.mètres, était un proiDlème insoluble. Ce qui s'est produit pour les terrains boisés est fréquent aussi dans la pampa : le terrain vierge dévore le troupeau et ruine le colon ; il faut être riche pour acheter les terrains à bas prix. L'introduction récente de l'élevage du mouton dans la pampa enlève nécessairement à ce genre d'industrie toule espèce d'originalité : il n'a pas le pittoresque des travaux de l'élevage des bêtes à cornes. La vie de l'éleveur est vide, celle du troupeau est sans incident*, elle se passe en plein air ; le corral où on le rentre le soir est en tout semblable aux parcs à brebis connus en PVance, avjc cette dilférence qu'étant à posie fixe, le sol s'en élève avec rapidité jusqu'à . former un monticule de résidus riches en azote et en ammoniaque ; c'est là une richesse encore négligée faute de moyens de transport à bas prix, et qui un jour pourra fournir à l'Europe des chargements aussi nombreux que ceux que l'on a extraits des iles Chinchas ; pour le moment, dans ce pays où l'engrais est inutile, l'habitant n'en utilise qu'une faible partie comme combustil>le. Le matin, ce corral où les brebis ont passé chaudement la nuit sur un sol brûlant est ouvert, et le troupeau 'sort, se dirigeant de luimême sur le point où il doit pâturer ; on le surveille
L'INDUSTRIE PASTORALE DA^S LES PAMPâS. 213
à peine, assez cependant pour Tempêcher de se mêler aux troupeaux qui existent dans le voisinage. Si un groupe s'égare, ce qui est fréquent, et se mêle à un troupeau étranger, le propriétaire a le droit d'en exiger l'examen : on fait alors rentrer les animaux dans le corral et l'on vérifie les oreilles des 2000 ou 3000 brebis qui s'y trouvent renfermées ; c'est en effet à l'oreille que l'agneau a reçu la marque de propriété; les animaux étrangers sont pris par le pied et
mis à part.
Au printemps, d'octobre à décembre, a lieu l'important travail de la tonte; les bras manquent généralement, le pays étant peu peuplé; hommes et femmes sont à l'œuvre. Les moutons réunis dans une enceinte auprès du hangar, s41 en existe, un homme les prend un à un, et, après avoir lié le patient, le jette aux tondeurs ; ceux-ci, armés de forts ciseaux à ressort automoteur, pointus et d'un pied de long, au tranchant affilé, en moins de cinq minutes ont tourné, retourné l'animal et l'ont lâché dépouillé de sa toison, le plus souvent les chairs mises à vif par la pointe des ciseaux; la toison, repliée en boule sur elle-même, montrant extérieurement la racine blanche des poils, est liée avec une ficelle et remise par le tondeur contre un jeton de 10 ou 20 centimes suivant le prix du jour ; les meilleurs tondeurs, généralement indi • gènes, se font 20 et 25 francs par jour^
Comme chez nous la moisson et la vendange, la tonte est l'occasion de fêtes de tout genre, de bals avec
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guitares et chants ; s'il pleut ou que le temps fraîchisse, la tonte est nécessairement arrêtée, et les fêtes redoublent. A Tautomne commencent les grands abatages de moutons dans les fonderies de suif. En 1869, ils s'élevèrent jusqu'à 10 millions de têtes, à la suite d'une baisse subite du prix de la laine sur les marchés d'Europe ; depuis il y a eu un très-grand ralentissement dans ces travaux : le haut prix de la laine a élevé le prix de la brebis, la consommation toujours croissante de la ville de Buenos-Ayres et l'exportation des animaux sur pied pour le Brésil ont imprimé un tel mouvement de hausse des prix, que la fabrication du suif a été fortement atteinte. Ce débouché restera toujours ouvert pour le trop-plein des troupeaux, mais il était peu avantageux pour l'éleveur de n'en pas avoir d'autres. Dans cette année 1869, le prix du mouton, qui dix ans auparavant était de 8 à 1 francs, était tombé à 3 et 4 francs ; aujourd'hui, même après la tonte, les moutons gras ne valent pas moins de 9 à 12 francs : c'est une augmentation de valeur d'au moins 500 millions de francs pour l'ensemble des troupeaux de la République, que l'on peut estimer à 70 millions de têtes.
Après ces détails donnés sur cette modeste et riche industrie, on comprendra facilement que les mines et les aventures du mineur soient délaijssées dans un pays où sans travail, presque sans premier capital, mais avec la résolution de supporter une vie oisive et rude, un homme a devant lui un horizon certain de
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bien-être et de fortune. On a vu quelques déclassés venir chercher dans cette existence la satisfaction de leurs désirs ambitieux et y réussir, mais en réalité ils sont rares. Le succès sur la terre d'Amérique appartient à ceux qui consentent à refaire leur personnalité, en constituant des débris de l'Européen un homme nouveau, à s'américaniser^ mot nécessaire pour exprimer cette transformation curieuse que subit celui qui a passé l'Océan. A vivre au milieu de cette société en formation, l'Européen, oubliant le vieux monde, ses traditions, sa routine, retrempé dans un individualisme absorbant, acquiert une énergie spéciale, dominé qu'il est par la doctrine de l'intérêt personnel, loi générale à laquelle il essaierait vainement de se soustraire. Si l'on veut s'expliquer la raison de cette transformation, on la trouvera dans l'esprit de retour, mobile que ne connaît pas l'homme sédentaire, dont la vie plus ou moins heureuse est fixée là où il est né et qui peut accepter la médiocrité, qui, pour l'immigrant, contient une menace d'esûl perpétuel.
Le sol d'Amérique influe différemment sur les différentes catégories d'immigrants : inutile de dire que les dix années de collège, bagage du bachelier, lu seront d'un mince profit, que l'étranger lettré, à quelque degré qu'il le soit, n'a de rang à prendre dans la société américaine qu'à la condition de s'y refaire une éducation spéciale, toute différente de la première^ Par contre , une place considérable appartient à l'homme qui débarque avec deux brai
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prêts à tout, qui n'a pas même essayé un apprentissage, ou du moins qui, s'il a un niétier, le connaît superficiellement ; tout travail lui est bon, les salaires élevés et la vie matérielle facile lui assurent un avenir prospère. Il semble créé pour lui, ce pays où le superflu est hors de prix, mais où le nécessaire est pour rien ; peu lui importent ces joies de l'esprit et des yeux, ce luxe des sociétés européennes, qui distribuent gratuitement tout un monde de jouissances, où la nature elle-même a prodigué des satisfactions de tout genre. Ici, rien de semblable; dans les villes, tous les luxes hors de portée, rien de gratuit pour les yeux ni l'esprit, la nature elle-même sans pittoresque et sans beauté, mais le nécessaire en abondance à la portée de tous.
Entre ces deux classes d'individus, il y en a une, intermédiaire, qui trouverait la satisfaction de tous les désirs qu'elle ne saurait réaliser en Europe ; nous voulons parler du petit fermier et du petit propriétaire français, vivant péniblement sur une terre morcelée à l'excès, sans profit possible, sans pouvoir même développer sa famille sous peine de ne pouvoir l'alimenter. Celui-là, armé déjà d'un capital, quelque minime qu'il soit, accompagné d'une famille connaissant les travaux des champs, trouverait dans les pampas de Bucnos-Ayres un climat des plus salubres, de vastes plaines fertiles, des terrains à acheter à des prix relativement bas ; il tâtonnera peut-être un peu au début, mais, bien dirigé, il prospérera vite une
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fois enraciné, s'assurant à lui-même et préparant aux siens une aisance qu'il eût vainement rêvée en Europe. Quelques uns échoueront, d'autres se lasseront; là comme partout les revers vous attendent, là comme partout il y a de bons et de mauvais jours ; mais là plus que partout le travail est facile et rémunérateur.
Il faut vraiment que l'ignorance des résultats économiques de l'émigration soit bien profonde pour qu'elle rencontre en France, en Allemagne et en Italie l'opposition gouvernementale dont elle est l'objet. Est-ce donc une vérité si méconnue, qu'émigration c'est production? L'émigrant, à quelque catégorie qu'il appartienne, n'emporte-t-il donc pas avec lui ses usages et ses mœurs? Entrant dans la vie américaine, plus large, et d'où est bannie la mesquinerie des pays trop peuplés, il développe ses besoins, mais dans le sens de ses habitudes premières, les fait connaître et les impose même aux différents peuples au milieu desquels il vit ; tout son travail retourne ainsi au centuple à la mère-patrie et vient augmenter chez elle la production, l'exportation et partant la richesse. On pourrait citer à l'appui mille exemples : c'est ainsi qu'en Italie le mot inconnu d'exportation est devenu une réalité et une source de prospérité depuis que les Lombards et les Napolitains s'expatrient par milliers pour revenir sans exception jouir chez eux du bien être acquis ailleurs. Prenons en France un exemple facile à contrôler.
De 1852 à 1860, à peine y avait-il quelques Fran-
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çais à Buenos-Ayres ; Texportation des vins de Bordeaux pour tout le bassin de la Plata n'atteignait pas en 1855 cinq cents barriques par an ; on ne consommait alors que les gros vins de Barcelone, que les Espagnols y avaient dès longtemps fait connaître. Vers 1860, la création d'une ligne de vapeurs de Bordeaux à Buenos-Ayres fut le signal d'un commencement d'émigration vers la Plata, qui s'accentua sérieusement vers 1866. En 1872, la colonie française de la province de Buenos-Ayres ne dépassait pas cinquante mille individus : l'exportation des vins de Bordeaux pour la Plata atteignit jusqu'à vingt huit mille barriques dans un mois et ne descendit dans aucun au-dessous de quinze mille ou dix-huit mille. Nierat-on que ces quelques milliers de Français aient plus fait pour développer notre richesse nationale en la faisant connaître que cinq cent mille pris au hasard qui sont restés chez eux? N'ont- ils pas, dans une mesure considérable, développé en France la production en répandant au dehors l'exemple de leurs habitudes? Ce qui est si sensible dans le monde matériel ne Test pas moins dans l'ordre moral et intellectuel : nos livres, nos journaux, notre littérature sont surtout répandus au dehors par ceux qui émigrent et inspirent à tous les étrangers le désir de connaître un pays où tout se sait et s'enseigne ; c'est ce qui amène chez nous avec les nombreux étrangers un élément nouveau de richesse.
\y est certain qu'un temps viendra où les gouver-
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nements des pays neufs n'auront plus à répandre des primes et à entretenir des agents, et verront l'émigration aussi protégée par les gouvernements européens qu'elle est aujourd'hui entravée ; un temps où cette erreur économique ira rejoindra le vieux système espagnol, jaloux, prohibitif à l'excès et en même temps ruineux, qui, en fermant l'accès des colonies aux peuples étrangers, en ajournait le développement sans profit pour personne. L'Angleterre a depuis longtemps adopté le système contraire, et en a prouvé pratiquement la valeur par le profit qu'en ont tiré ses banques et son industrie. Peu à peu tous les gouvernements suivront cet exemple; alors peut-être auronsnous rendu un service en faisant connaître une des industries où l'activité humaine peut trouver le plus utilement son emploi.
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II— L'ABATAOE DAMS LES SALADEROB
LES LOIS COLONIALES ET LES AfiATAGES AU SIÈCLE DERNIER.
Nous avons essayé jusqu'ici d'étudier sous ses divers aspects le caractère de l'habilant des pampas et de retracer cette vie oisive, indifférente à tout bien-être, de l'indigène au milieu de ses troupeaux, et du colon, qui s'endort, lui aussi, dans l'inaction à l'ombre d'une prospérité précaire.
Il est permis de chercher l'explication de l'état actuel du vaste territoire des pampas dans cette étrange législation espagnole qui défendait aux colonies le travail et la production, en leur imposant la consommation exclusive des produits de la métropole : là est la vraie cause de l'état d'infériorité relative dans lequel, au milieu d'immenses richesses spontanées, a végété un pays plus anciennement colonisé que les États du nord. Perdu au milieu du désert, abandonné par la mère-patrie, le colon, quel qu'il fût, criminel expulsé, émigrant laborieux ou pionnier avide de dé-
couvertes, n'était plus considéré comme Espagnol du jour où il touchait le sol de l'Amérique et s'y établissait ; il devenait un instrument de fortune pour les chefs des compagnies autorisées à exploiter le pays, un vassal taillable et corvéable à merci. Il est surprenant qu'un pareil sort ait tenté quelques coureurs d'aventures et que les chefs d'expédition aient pu enrôler des volontaires'; il fallait vraiment que TEspagne de Philippe II et de ses successeurs fût un triste séjour pour que les États de la Plata, où n'existait pas l'attrait des mines d'or, aient pu se peupler en deux siècles de cinquante-six mille Espagnols. Le système général appliqué à toutes les colonies était la défense absolue d'exporter autre chose que de l'or. Le revenu des mines était divisé par tiers entre le roi d'Espagne, ses représentants dans le pays et le colon ; le tiers abandonné à celui-ci ne pouvait .être employé par lui à autre chose . qu'à payer les objets qu'il tirait de la métropole pour sa consommation. Créer une industrie quelconque dans la colonie lui était défendu, améliorer son sort lui était impossible ; l'agriculture ellemême lui était interdite par des règlements rigoureux.
Il semblerait que les provinces de la Plata eussent dû être exemptées de l'application de lois qui n'étaient pas faites pour elles ; Buenos-Ayres était en effet à mille lieues des mines de Potosi, qui produisirent quatre milliards de francs en cinquante ans, et ce terrain d'alluvions ne dénonçait l'existence d'aucune mine
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d'or OU d'argent : la surface seule promettait au travail -humain des richesses capables de faire une concurrence yictorieuse aux mines les plus riches. Les rois d'Espagne n'en accumulèrent pas moins les prohibitions, essayant d'arrêter l'élan irrésistible de la production de la pampa ; mais ils pouvaient plus facilement condamner l'homme à l'oisiveté que la nature à l'inaction, et les colons voyaient leurs richesses se développer malgré la loi et pour ainsi dire malgré eux, sans emploi ni profit, ne leur apportant que le dégoût du travail. Comme si ces lois eussent été insuffisantes, l'Espagne alla jusqu'à créer une fiction géographique qui doublait la distance réelle entre les provinces de la Plata et la métropole. Placées en effet sur un grand fleuve, clé d'autres voies navigables qui descendaient des pays les plus riches de ce continent, situées sur l'Atlantique, presque en face de TEspagne, les provinces de la Plata furent soumises dès l'origine à l'autorité administrative de la vice-royauté du Pérou, dont le siège était sur le Pacifique, et toute communication directe avec la métropole leur fut interdite ; privées du droit d'exporter, elles ne pouvaient rien recevoir que par cette voie détournée, ce qui imposait aux objets de consommation les frais d'un voyage de mille lieues par terre, et des droits de 50 pour 100 au profit du roi et du vice-roi. L'estuaire de la Plata se trouvait, par le fait de cette législation illogique, être une sorte de porte fausse condamnée, semblable à celles que les architectes simulent sur
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les édifices pour la symétrie, mais qui ne servent à rien.
Cette législation, à peine améliorée de temps à autre, dura de 1580 à 1810 ; elle était aggravée par l'existence de monopoles de tout genre. Une sorte de ferme du commerce existait en effet à Séville sous le nom de Casa de contratacion, réunissant entre ses mains la consommation et la production des pays d'outre-mer ; quelques maisons opulentes, sous la surveillance des douanes de TEtat, qui régissaient l'embarquement et le débarquement des cargaisons, formaient en Espagne, aussi bien qu'en Amérique, une aristocratie commerciale où les nobles entraient sans déroger. Toutes les lois étaient faites en faveur de ces monopoliseurs, sans aucun souci de l'intérêt privé du colon ni de l'intérêt public des colonies.
En quelques mots, nous en ferons connaître l'esprit* Une ordonnance de 1602, qui fut considérée comme un progrès sur les précédentes, permit pour la première fois l'exportation par la voie de la Plata de deux mille fanegas ^ de I)lé, de mille quintaux de graisse et de viande sèche pour la côte de Guinée pour y être échangés contre des nègres. On se demande à quoi pouvait servir l'importation des nègres, sinon à augmenter le nombre des consommateurs dans un pays où, Ja production étant prohibée, tout travail était superflu, et où, en permettant l'entrée de nègres,
^ Une fatiega équivaut presque exactement à un hectolitre.
on défendait en même temps l'exportation de tout ce qu'ils pourraient produire. En 1718, le roi accorda enfin à un Espagnol le droit d'expédier directement deux petits navires par an de la Péninsule pour la Plata, avec autorisation de rapporter en retour les produits de cette contrée. Ce mince progrès disparut luimême dix ans plus tard devant les réclamations des monopoliseurs, et les exportations de la Plata durent reprendre la voie du Pacifique.
Une pareille législation équivalait à une prohibition absolue d'exportation, étant donnée la nature des produits de la pampa, alors exclusivement composés de cuirs de bœufs, marchandise lourde et encombrante. Une seule voie de salut restait ouverte au colon : c'était la contrebande. Elle prit un développement considérable dans les ports voisins occupés par les Portugais, et sauva les provinces espagnoles d'une ruine complète en procurant à la production spontanée du pays les moyens de se répandre au dehors. Le champ à exploiter était tellement vaste, que les contrebandiers pouvaient former des compagnies puissantes, disposaient d'une véritable flotte, de ports de ravitaillement, et avaient à leurs ordres des armées de travailleurs entretenus par eux, faisant pour leur compte l'exploitation des animaux inutiles à leurs propriétaires. En raison du développement excessif et sans profit des troupeaux, les hacendados d'alors les avaient laissés vivre à l'abandon, se contentant d'en tirer leur nourriture quotidienne et
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renonçafit à marquer les nouveaux nés ; il était rare même quMls s'occupassent d'abattre une quantité quelconque d'animaux pour en vendre le cuir, alors de peu de valeur et d'un placement difficile.
L'exploitation de la pampa au dix-huitième siècle était donc, à proprement parler, abandonnée à deux ou trois mille brigands, gauchos malos, que les contrebandiers entretenaient sur les limites du territoire des estancias, sur Tune et l'autre rive de la Plala, et auxquels ils faisaient appel lorsqu'ils avaient amené les navires destinés à la contrebande. On organisait alors une sorte de battue générale du bétail. On réunissait une troupe de ces cavaliers intrépides, qui se jetaient dans la pampa, là oii les animaux étaient les^ plus nombreux, sans se préoccuper des propriétaires. Lorsqu'on rencontrait un troupeau, on formait le cercle, ceux des côtés rassemblaient le bétail, et ceux du centre, armés d'une longue perche de bambou terminée par une demi-lune de fer tranchant, coupaient le jarret des animaux affolés, sans s'arrêter dans leur course tant qu'il en restait debout, laissant le sol jonché de ces malheureuses bêtes bondissant sur place au milieu de beuglements et d'efforts impuissants. Quand le massacre était fini, les mêmes individus mettaient pied à terre, enfonçaient leur long couteau dans le cœur de la bête abattue, d'autres les suivaient, arrachaient le cuir et l'emportaient. Les entrepreneurs de ces abatages payaient un real*^ à
* Le real argent valait 55 centimes de notre monnaie.
ceux qui coupaient le jarret, et un real à ceux qui écorchaient ; la viande était abandonnée aux chiens sauvages et aux oiseaux de proie.
Les lois avaient créé cette industrie au grand détriment de la moralité et de la richesse du pays. Les propriétaires se voyaient, eux aussi, obligés d'employer le même système, qui, en se généralisant, conduisait à une destruction rapide du bétail. En effet, malgré les ordonnances qui défendaient d'abattre les mères et les génisses, on choisissait de préférence pour ces battues le printemps, époque de la mise bas ; les vaches pleines étaient les plus recherchées en raison de la valeur du veau mort-né, dont le cuir se vendait fort cher en Espagne, et dont la chair était un régal pour le Gaucho. C'était ruiner doublement le troupeau en détruisant les reproductrices et en égarant les veaux déjà nés, qui erraient à l'abandon et mouraient en grand nombre. En dehors même des contrebandiers, les Indiens du Chili et des provinces des Andes, les habitants de Montevideo, les Brésiliens, tous, chrétiens et autres, venaient s'approvisionner dans cette mine inépuisable, sans autre but que de se fournir de cuirs et de graisse pour leur consommation.
Les hacendados, cependant, ne renonçant pas à retirer un jour quelques revenus de leurs troupeaux, ne cessaient de lutter contre les erreurs économiques de la métropole; pendant tout le dix-huitième siècle, ils adressèrent directement au roi d'Espagne des mé-
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moires aussi curieux par l'élévation des idées et des doctrines que par le contraste avec la folie de ceux qui faisaient les lois. Ces mémoires constituent de vrais cahiers coloniaux, rédigés par des hommes nés cependant loin du centre de la civilisation, tenus volontairement dans l'ignorance, et qui, guidés seulement par l'intérêt privé, donnaient à FEspagne des leçons d'administration aussi opportunes qu'inutiles. Tel était l'aveuglement de ceux qui avaient dans leurs mains la conduite des colonies, que le roi répondait aux réclamations des colons par les instructions suivantes, qu'il transmettait au vice-roi de la Plata vers la fin du dix-huitième siècle. « A tous les vice-rois, écrivait-il, nous avons toujours recommandé de prendre le plus grand soin d'empêcher que dans les provinces on ne travaille les draps, on ne plante la vigne ou l'olivier, pour beaucoup de raisons de haute considération qui nous y forcent, et dont la première est de ne pas diminuer le commerce de notre royaume avec ces pays ; nous avons su que, malgré notre défense, on avait lâché la main, et que les vignes, par exemple, s'étaient développées ; nous défendons formellement que dorénavant il en soit planté aucune, que celles qui existent soient soignées ou replantées, si elles disparaissent, qu'il soit fait aucune plantation d'olivier ni travail de laine. »
En 1790 sont envoyées les premières suppliques; vingt ans suffiront pour amener les esprits à la pensée d'une guerre ouverte, et pendant ce temps TEspagne
ne fera du reste aucune concession qui ne lui soit arrachée de vive force ; la seule qu'elle ait oxîtroyée est la cédule du 4 mars 1795, qui pour la première fois autorise la vice-royauté de la Plata à faire directement le commerce avec la métropole et les autres colonies espagnoles, droit qu'elle ne concède qu'empêchée qu'elle est de surveiller ces transactions par suite de la guerre avec l'Angleterre. Pour la première fois, une apparence de commerce régulier remplaça la contrebande, et profita aux hacendados, au lieu de faire eX' cltfsivement la fortune des pillards. En 1796, le com merce de la Plata se faisait déjà par quatre-vingtdix-sept navires, et Ton exportait dans cette seule année huit cent soixante-quinze mille cuirs de bœufs, quarante-quatre mille de chevaux, et deux cent cinquante mille kilos de suif.
Cette demi-liberté était due aux circonstances, mais était loin de constituer la liberté du commerce, et si les commissaires royaux ne pouvaient plus dire aux colons ce qu'ils leur disaient un siècle auparavant, « vous n'avez d'autre privilège que de ne pas être vendus comme esclaves ! » les colonies étaient en somme maintenues dans un état de dépendance assez complet pour n'avoir d'autre sentiment que la haine contre leurs compatriotes d'Espagne, devenus leurs maîtres. C'est là qu'il faut chercher le vrai sens de la révolution de 1810, qui n'avait, au début, rien de politique, et n'avait d'autre mobile que l'intérêt commercial. L'Espagne le comprit vite, et aux premières nou-
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Telles du soulèvement tenta de l'arrêter par une ordonnance qui, datée du 17 mai 1810, six jours avant la proclamation de l'indépendance, concédait la liberté commerciale sans restrictions. Il était trop tard : moins d'une semaine après, le vice-roi était en fuite.
Chaque peuple, du reste, suivant son éducation et ses besoins, ne se choisit-il pas une idée favorite qui devient, pour lui, par excellence l'idéal du bonheur? C'est ainsi que le citoyen anglais a combattu de tout temps pour le droit d'accorder son argent et de voter l'impôt. Les colonies anglo-américaines ont reçu avec le sang ces idées et ces principes ; leur amour de la liberté s'est attaché à ce point spécial de l'impôt : suivant l'expression de Burke, c'était là qu'était pour elles le pouls de la liberté. Cet attachement au vote et à la discussion de l'impôt les amena à réclamer des institutions libres semblables à celles ' de l'Angleterre, représentation nationale, établissement du jury, qui restreignaient le pouvoir de l'administration; il en résulta qu'en 1776 la révolution éclata le jour où l'Angleterre prétendit fixer elle-même l'impôt à lever dans les colonies, et par une conséquence naturelle la liberté politique s'y installa presque sans lutte sur un terrain préparé à l'ombre des formes protectrices de la liberté.
On chercherait vainement rien de semblable dans les colonies espagnoles. Venus, sans avoir puisé dans
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la mère-patrie l'amour de la liberté, ni la notion d'un gouvernement libre, les colons ne songeaient ni à en réclamer la fondation, ni à prétendre à des institutions dont ils ignoraient la valeur et le mode de fonctionnement. Exploités et dirigés pendant deux siècles par l'autorité royale, ils devaient se soulever exclusivement contre l'état d'infériorité et de dépendance ruineuse où la loi les mettait vis-à-vis de la métropole. Certes , ils eussent accepté la liberté comme en Espagne, faute d'avoir puisé d'autres aspirations politiques dans leur éducation ; mais, frappés dans leurs intérêts matériels par des restrictions de toute nature et s'armant pour réclamer et fonder l'indépendance commerciale, ils atteignirent indirectement et sans la viser la liberté politique, que pas un Espagnol ne connaissait alors même de nom.
Le mouvement s'affirme vers le milieu du dix-hui- ♦ tième siècle, alors que la production presque spontanée a produit une richesse que la métropole ne veut ni recevoir, ni laisser utiliser ; les résolutions se fortifient devant la résistance de l'Espagne et les palliatifs insuffisants qu'elle offre. Que la liberté se soit fondée à la longue au milieu de luttes sanglantes, cela n'est pas douteux, mais que la liberté politique fût l'objectif des premiers révolutionnaires de 1810, cela est beaucoup moins certain, et l'on commettrait une erreur en voulant juger par l'esprit de l'Amérique libre actuelle des idées de l'Amérique <;oIoniale espagnole, où la religion avait toujours condamné au bûcher
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L'iptJbTRIE PASTORALE DANS LES PAMPAS. 2ol
les adeptes des principes qui étaient la loi fondamentale des États saxons du Nord.
Mais ces trois siècles que l'on venait de traverser ne pouvaient, par le fait d'une révolution, s'effacer de l'histoire ; le mal était profond, tout était à créer. 11 fallait changer la tradition, réagir contre cette indolence que les créoles avaient puisée dans les loisirs de la vie pastorale. La destruction des troupeaux avait été si rapide que Ton était passé en quelques années de l'extrême abondance à la crainte de voir disparaître le dernier troupeau. Si nous en croyons les chiffres rapportés par Félix de Azarâ dans un mémoire écrit en 1751 et imprimé à Madrid en 1847, il faudrait estimer à quarante-huit millions le nombre des bêtes à cornes qui peuplaient la pampa du Rio-Negro de Patagonie au Rio-Tebicuary du Paraguay. Ces chiffres sont peut-être erronés malgré l'exactitude ordinaire des observations de cet écrivain méticuleux ; mais, quel qu'eût été le nombre du bétail à cette époque, il était assez réduit pour qu'on estimât à peine à six millions les animaux qui avaient survécu aux battues.
Aucun motif du reste n'engageait les habitants à être ménagers de leurs richesses. Au milieu des prohibitions de la loi espagnole, les créoles n'avaient jamais appliqué leur esprit à la recherche des procédés propres à utiliser les produits de leurs troupeaux. Quand était venue en 1795 la première autorisation d'exporter, les moyens manquaient pour en profiter ;
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les cuirs étaient le seul produit transportable à Buenos- Ayres pour y être embarqué, et encore un bon tiers pourrissait sur place faute de préservatif contre les insectes. Comme ils valaient de douze à vingt réaux, soit de sept à onze francs la pièce livrés à Buenos- Ayres, ce qui, transport déduit, donnait à peine cinq réaux au propriétaire, celui-ci se souciait peu de chercher les moyens de préserver de la corruption une marchandise aussi peu estimée. Ce fut seulement en 1 816 que pour la première fois on eut Tidée de plonger dans un bain saturé d'arsenic les cuirs séchés au soleil pour les protéger des mites, et aujourd'hui encore Ton ne procède pas autrement. Quant à la chair des animaux, elle était absolument sans emploi en dehors de la consommation journalière de la population très-restreinte ; on allait jusqu'à tuer un bœuf pour en avoir la langue ou tout autre morceau désiré, le reste était abandonné. Une petite quantité de viande était - séchée au soleil et expédiée en fût dans de la graisse : c'était le cecino, produit d'une fabrication coûteuse, d'une conservation difficile, auquel on a depuis un siècle tout à fait renoncé. L'esprit d'invention et l'activité industrieuse des habitants, qui au nombre de cent mille végétaient^sur cette terre, n'avaient aucune raison de se développer, et, faute d'un progrès quelconque, la ruine était imminente. Heureusement la révolution, en proclamant l'indépendance commerciale, éveilla l'esprit d'initiative, ouvrit le pays à l'activité étrangère, y révéla les inventions de l'industrie
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moderne, et, quoique dans une mesure encore restreinte, inaugura l*ère de l'exploitation lucrative et raisonnée de la pampa.