‹ Buenos-Ayres, la pampa et la Patagonie;Chapitre 17 sur 19 · DETTE INTÉRIEURE · texte numérisé non relu

DETTE INTÉRIEURE

Indemnités aux étrangers .

6 %, 2 Vs ®/o amortis.

b%. 2 0/^ Virement en faveur du gouyernement de Buenos-Ayres

Intérêts. »

ToUux 22,580,000 — 2,274,820

* Ces chifTres sont en piastres fortes (P. F«) d'une valeur moyenne de 5 francs 20 centimes.

La dette totale du gouvernement de la nation se chiffre donc par soixante-huit millions de piastres ou trois cent cinquante-trois millions de francs; vingt-sept millions de francs annuels suffisent pour faire face au service de l'intérêt et de l'amortissement. Quelles que soient les circonstances que l'avenir réserve à ce pays, il est difficile de supposer que les recettes de la douane puissent descendre au-dessous de douze millions de piastres, chiffre de l'année la moins favorisée des dix dernières, et en acceptant même cette hypothèse défavorable, il faut admettre qu'un pays qui a toujours eu le respect de ses engagements; qui, après vingt-sept ans de crise, est allé spontanément offrir à ses créanciers le paiement du capital et des intérêts de sa dette sans solliciter aucune réduction, ni invoquer aucune prescription, sera toujours dominé par la pensée de remplir les engagements plus récents, et de conserver intact un crédit dont il a tant besoin. Les trente raillions de francs nécessaires au service de la dette seront toujours facilement réunis en or; il suffira d'une réforme politique et d'un peu de modération dans les dépenses pour empêcher les déficits de s'accumuler de nouveau et attendre que le pays arrive, en se peuplant et en se consacrant à l'industrie, à se remettre de la maladie de croissance dont il souffre aujourd'hui.

Tout ce que nqus avons dit du bij^ge| des finances de la nation s'apîplique à la province de Buenos-Ayres, mais avec une différence : cette province, si elle n'avait

d'autres charges que les siennes propres et ne s'était pas, en consentant à l'unification de Ja République, dépouillé de la plus grande partie de ses revenus au profit des treize autres provinces, serait dans une situation des plus prospères, que suffiraient à lui assurer, en même temps que le produit des impôts de la contribution directe, des patentes, du timbre et des saladeros, les revenus de son domaine, composé d'une banque dont les bénéfices s'élèvent annuellement à six millions de francs, d'un chemin de fer productif, et de dix mille lieues carrées de terres publiques qui lui fourniront par le produit de la vente et celui de la contribution un accroissement important de recettes. Cependant, malgré ces avantages brillants, le budgel de la province n'échappe pas au déficit ; pour faire face à un budget de trente-cinq millions de francs, elle n'a pu mettre en ligne en 1875 que vingt-cinq millions, et il lui faut aujourd'hui chercher aussi dans l'économie les ressources qu'elle ne peut demander à l'impôt : l'élasticité de la matière imposable est, en effet, limitée par la tension que lui impriment déjà l'impôt national, l'impôt provincial et l'impôt municipal. Ces trois impôts s'élèvent, en prenant pour base ce qu'ils ont produit en 1874 : l'impôt national à quatre-vingt-deux millions de francs dont soixantesept pèsent sur la province de Buenos-Ayres, l'impôt provincial à vingt-cinq millions, l'impôt municipal à six millions, soit quatre-vingt-seize millions à répartir entre une population de cinq cent mille ha-

vGooQle

gl

bitants, ce qui vient surcharger l'habitaDt de cette province dans une proportion inconnue ailleurs ; la capitation de l'impôt y atteint cent quatrevingt-dix francs par individu pour 1874 : elle n'est en France que de cent francs depuis la guerre francoallemande et aux États-Unis de soixante-dix francs depuis celle de sécession. De ces charges excessives, autant que de l'irrégularité de l'administration, de la mauvaise législation des banques et de la complication des rouages politiques, provient l'état de gène qui, en éerasant les particuliers, met en péril les revenus de l'État ; c'est cette situation critique des affaires privées qu'il nous reste à étudier.

LES MŒURS FlNANGlËhbS DU RIO 1)Ë LA PLÀTA. 525.

LES AFFAIRES PRIVEES

Le commerce de la Plata subsiste dans un état de si absolue dépendance vis-à-vis de l'Europe, et particulièrement de la France et de l'Angleterre, qu'il n'est pas douteux que Bordeaux et Marseille par exemple, pour ne citer que les places les plus étroitement liées d'affaires avec ces pays, ne ressentent vivement le contre-coup des affaires de Buenos-Ayres. L'importance de ces relations se chiffre de la manière suivante : en 1825, la République Argentine recevait d'Angleterre 20 millions de francs de marchandises, et de France 2 millions; en 1850, elle reçoit de la première 22 millions, et de la seconde 15 millions; en 1860, l'importation anglaise est restée stationnaire, celle de la France s'élève à 19 millions; enfin elle est pour cette dernière, de 65 millions en 1870, de 71 millions en 1872, et de 92 millions en 1873; elle dépasse alors celle de l'Angleterre, et cette supériorité se continue en 1874, où la France importe 61 millions contre l'Angleterre 51 millions. Le commerce de la France a donc profité toujours de l'accrois-

vGooQle

gl

sèment de prospérité de la République Argentine, et a moins souffert que TAngleterre de la diminution des aflaires. Ce n'est pas que le négociant français ait plus de témérité que le négociant anglais, mais cela provient de ce que les produits français consommés à la Plata sont devenus d'absolue nécessité, se composant pour les deux tiers d'articles d'alimentation adoptés par la plus grande partie de la population ; le vin et les eaux-de-vie importés rentrent' dans ces chiffres pour 35 millions, et le sucre de provenance française pour i millions : c'est donc autant l'agriculture que le commerce français qui sont intéressés dans la prospérité de la République Argentine. A ce point de vue, il ne sera pas sans intérêt de rappeler les chiffres suivants, qui sont ceux de la production de cette République. En 1845, elle exporte exclusivement des cuirs ; elle commence à cette époque à exporter des laines, et à son exportation de 100 à 150 millions de francs, produite exclusivement par les bêtes à cornes, elle ajoute, en 1852, 20 000 balles de laine de mille livres chacune ; en 1 862, 88 000 balles ; enl867, 178 000, et 285 000 en*l 872; 1398 balles de peaux de moutons en 1852, 85 000 en 1872, sans que l'on puisse prédire pour l'avenir autre chose qu'une progression encore plus rapide, et une amélioration certaine dans la qualité de la laine. On peut calculer aujourd'hui à 750 francs la valeur moyenne d'une balle de laine mise à bord en rade de Ruenos- Ayres; la valeur exportée s'élève donc, en 5 ans, de

135 à 213 millions de francs pour un seul article; il est Cécile, sur cette donnée, de prévoir un accroissement nouveau, sans limites calculables, des relations commerciales entre la France et la République Argentine.

Quant aux effets de cet accroissement de prospérité, ils sont pour le moment au rebours des prévisions, et ce qpi eût dû enrichir tout ie monde, a ruiné tous ceux qui étaient en relations d'affaires avec ce pays. Cet événement a besoin d'être expliqué ; c'est l'histoire d^une crise financière sans précédents que nous avons à faire.

Disons tout de suite que si l'augmentation de production fût venue seule, elle n'eût pas produit les effets funestes que nous aurons à relever ; mais la guerre franco-allemande avait imprimé au milieu de 1871 une hausse de 80 pour 100 aux produits de l'industrie pastorale, et cette hausse, en raison de circonstances locales, profita tout entière à Testanciero, détenteur à cette époque de la tonte de 1870, à la veille de celle de 1871 ; un tel accroissement de revenus venant subitement grossir les budgets des propriétaires, produisit une activité inusitée dans les affaires commerciales, à Tépoque où les deux emprunts contractés à Londres par les gouvernements faisaient affluer l'or. Nous avons vu que cette abondance de numéraire, permettant à la Banque de fortes émissions, engendra un développement excessif du crédit, ce qui greffa une prospérité factice sur celle réellement produite par

les bénéfices acquis. Dans tout autre pays, un tel concours de circonstances eût engendré un grand développement de la production qui eût simplement abouti, le jour où la consommation se fût ralentie, à une pléthore de produits qu'il eût fallu exporter en subissant une perte; à Buenos-Ayres la production industrielle étant incçnnue, cette activité et ce crédit facile ne pouvaient amener qu'une consommation excessive d'objets manufacturés à l'étranger et la spéculation sous toutes les formes, c'est-à-dire aboutir aux deux plus dangereuses applications du crédit. Tout contrit buait à la fois à développer l'esprit d'entreprise : la terre seule et les troupeaux ayant donné cette richesse subite, on supputait ce qu'allait donner la propriété rurale, hier sans valeur, et l'éternelle fable du Pot au lait faisait sauter de joie tout un peuple de gens d'affaires; le troupeau donnait tant, la terre valait tant; le crédit étant facile, les acheteurs se présentaient en foule, les vendeurs faisaient des coquetteries ; les spéculateurs à imagination vive, voyant déjà leurs rêves réalisés, calculaient que la terre serait insuffisante pour le flot d'éraigrants qui fuyaient l'Europe, ruinés par la guerre, compromis par la Commune, ou effrayés des lois de recrutement en France et en Allemagne. On se préoccupait déjà du prix de la terre dans les pays très-peuplés d'Europe, et l'on allait jusqu'à se régler sur ces prix pour spéculer, faisant même entrer en. ligne de compte la plus grande valeur d'une terre vierge, qui peut donner

vGooQle

igl

LES MŒURS FINANCIÈRES DU RIO DE LA PLATA. 'ô2b

dix récoltes pour une. La terre donc, que jusque-là personne n'avait trouvé à vendre ni à hypothéquer, n'étant pas frappée de droit de transmission, devenait une marchandise courante ; des propriétés qui depuis un siècle n'avaient pas changé de main, se vendaient trois et quatre fois dans un mois, à des prix toujours plus élevés, les détenteurs momentanés étaient assaillis d'offres.

Dans un rayon de dix à quinze lieues, les grandes propriétés étaient accaparées par des spéculateurs, qui achetaient des surfaces de plusieurs lieues carrées pour les diviser et vendre à de naïfs acheteurs des villes et des villages futurs taillés sur le modèle de New- York et de Chicago, sans se préoccuper de la nécessite sociale de ces créations. Au milieu, on plantait une église, dont les clochetons muets dominaient la plaine, grands corps sans âme, chaire préparée pour le néophyte tenté de prêcher dans le désert ! Toutes les invraisemblances qu'imagine Dickens dans son roman de Martin Chuzzlewit , autour de son héros devenu citoyen d'un de ces villages de spéculateurs tracés au milieu des marais ou du désert, semblaient avoir été prises pour idéal. Mais ici Martin Chuzzlewit n'eût même pas trouvé un compagnon de colonisation : il n'eût rencontré qu'un arpenteur consciencieux, plantant des piquets au coin de chaque rue future, dçs rues baptisées de tous les grands noms, et le vent de la pampa chargé de donner la vie à cette solitude. Aujourd'hui, le vent a renversé les piquets, le trèfle

gi

et le chardon ont reconquis leur domaine, Tarpenteur n'a pas été payé, les quelques lots vendus sont restés sans possesseurs, le village est tombé en faillite et son nom dans Toubli, le spéculateur ruiné assiste à la vente par autorité de justice de son église inutile ; la solitude est plus complète que jamais, et comme si le coin de la pampa où ces folies se sont accomplies était maudit, le pasteur lui-même, chassé par Tarpenteur, n'y a pas ramené son troupeau.

Cependant, au milieu de cette activité d'affaires de pure spéculation que l'on eut tort de prendre pour une prospérité définitive et bien assise, il y avait de l'argent et du crédit pour toutes les entreprises et toutes les dépenses de luxe ; les palais se multipliaient, les théâtres se construisaient pour une population dix fois plus considérable, l'importation prenait des proportions inconnues : celle des voitures de luxe, des meubles, des bijoux, triplait en une année; dépenses exagérées, consommations démesurées, spéculation à long terme alimentée par des capitaux empruntés, tout contribuait à rendre la débâcle plus certaine et plus terrible quand son heure aurait sonné.

Nous avons expliqué le phénomène que produisit la loi de fondation de la Banque nationale : le virement à date fixe des dépôts appartenant à l'Etat; un temps d'arrêt dans la circulation, au milieu de l'élan que les excès de crédit avaient imprimé à toutes les affaires, occasionnant un refoulement général ; la

gène de quelques-uns, inspirant dès le début des inquiétudes sur tous ; la confiance excessive transformée en méfiance générale ; les remboursements exigés à courte échéance ; nulle part une réserve pour y faire face; tout le monde comprenant que chacun avait plus d'engagements qu'il n'en pouvait porter, et l'année 1873, commencée en pleine prospérité, se fermant au son de ce glas funèbre. La liquidation ne pouvait être évitée : la ruine de l'un entraîna celle de l'autre ; les fortunes les plus sérieuses furent atteintes ; les banques privilégiées elles-mêmes ne trouvèrent pas où exercer leurs privilèges au milieu de ce néant; le commerce européen essuya des pertes sérieuses, que l'on estime à 25 millions de francs pour la seule ville de Bordeaux, et l'on s'explique les craintes qu'a pu inspirer l'avenir d'un pays aussi profondément atteint. Il nous reste à démêler ce qu'il y a d'exagéré dans les attaques dont il a été l'objet, et à indiquer ce que sera le lendemain de cette liquidation.

On a vu au cours de cette étude que bien des usages locaux contribuent à rendre les affaires dangereuses à la Plata ; leur résultat dépend de beaucoup de circonstances que les plus habiles ne sauraient prévoir. Ce n'est pas la politique, contre la coutume des Républiques hispano-américaines, qui a contribué à l'instabilité des affaires : l'économie vicieuse des lois financières est la cause unique de tous les désastres. 11 faut bien confesser que les prétendus économistes que leur fortune personnelle ou l'intrigue ont mis à la tête des affaires

vGooQle

gl

33ii BUENOS-AYRES.

du pays ignorent jusqu'aux principes les plus élémentaires de la finance, de la banque et de la pondération du crédit. Dans les assemblées législatives, si une question de quelque grayité se soulève, on s*étonne de voir la pauyreté de Térudition d'apparat de ceux qui la discutent : les écrivains français de second ordre qui en font les frais seraient bien surpris d'être si souvent cités en même temps que leurs maîtres si ignorés ; les événements prennent tout le monde de surprise ; jamais les faits précurseurs n'ont été Tobjet de l'attention de ceux qu'ils devraient préoccuper; les questions n'ont pas été étudiées à l'avance, et l'on s'en rapporte aux inspirations de l'heure du danger. Dans les banques, l'imprévoyance est un péché véniel, étant admis que le privilège d'ordre dispense de la prudence la plus vulgaire.

L'heure est venue cependant où les lois d'exception, les mœurs patriarcales, la camaraderie créole doivent disparaître des relations commerciales, qui sont plus que jamais entourées de périls. 11 ne s'agit plus aujourd'hui seulement du règlement d'affaires intérieures entre voisins d'une même ville, mais de règlements quotidiens avec l'Europe. Il y a peu d'années, en effet, en 1869 même, si le pays consommait généralement plus qu'il ne produisait, si la balance du commerce était contre lui, du moins la différence était faible : quelques mois d'une année prospère suffisaient à couvrir l'arriéré de plusieurs années. Cela se produisit en 1871, mais l'époque d'activité et de

vGooQle

gl

prospérité factice que le pays a traversée depuis, a suffi pour Fentraîner dans des dépenses et des engagements qui pèsent actuellement sur lui et ajoutent aux charges annuelles de la consommation du pays, qui seules apparaissent dans les états de la balance du commerce, des intérêts et des amortissements de capitaux à payer pour une somme considérable. 11 ne s'agit plus seulement de solder en or Tappoint de la consommation, plus élevée que la production : il faut faire face à ces obligations fixes qui constituent une dépense forcée. La liste en est longue et le chiffre élevé : les chemins de fer y figurent pour six millions deux cent mille livres sterling ; les banques étrangères, pour un million cinq cent mille livres; les tramways, pour neuf cent mille livres ; les usines à gaz nouvelles, pour trois cent mille ; les télégraphes, pour deux cent cinquante mille, et diverses compagnies particulières pour un million ; à quoi il faut ajouter le total des emprunts du gouvernement national, soit dix millions de livres, ceux du gouvernement provincial de Buenos- Ayres, soit quatre millions sept cent cinquante mille, et ceux des provinces d'Entre-Rios et de Santa- Fé, soit cinq cent quinze mille livres. Ces emprunts et ces commandites constituent un total de plus de vingtcinq millions de livres sterling, ou six cent trente millions de francs, empruntés ou employés dans une période de six années, et qui exigent aujourd'hui plus de cinquante millions de francs d'intérêts annuels, et vingt millions d'amortissement que le pays

vGooQle

igl

doit couvrir avec la production. Il est donc de toute nécessité d'augmenter cette production par le travail, en même temps que Ton diminuera la consommation des objets d'importation étrangère par le développement de l'industrie locale : sinon il faudra payer en or la différence ; le paiement d'un semestre sufGra pour épuiser le stock métallique et pour déprécier tout le papier en circulation; les opérations de change les mieux combinées seront insuffisantes pour empêcher l'exportation et fomenter l'importation de l'or, si elles ne s'appuient sur une progression constante de la production. Cette progression est-elle possible, et peut-on supposer qu'elle sera rapide?

La richesse se compose d'éléments divers doiit la République Argentine possède quelques-uns, et dont beaucoup lui manquent, qu'elle ne pourra acquérir qu'avec le temps. Ainsi, elle a en abondance des terres fertiles et facilement exploitables ; mais il lui manque les éléments nécessaires pour mettre en œuvre cette richesse latente, les capitaux, la population, les magasins pour conserver les produits jusqu'au jour de leur emploi. L'industrie pastorale y a seule une grande importance, et produit beaucoup plus que ne l'exige la consommation : ce qui maintient ses produits a bas prix et forcerait le colon à l'abandonner, si elle exigeait quelque travail ou un terrain à prix élevé ; l'agriculture est délaissé^ faute de bras, par suite du haut prix des transports, de Téloignement des grands centrer de consommation, et il n'est pas rare de voir.

vGooQle

igl

dans certains districts, Tagriculteurrenoncer à recueillir le blé sur pied ou vendre son maïs comme combustible aux fours à brique ou aux boulangers, pendant qu'au loin la disette est complète ; de plus, les greniers n'existent pas : le blé se bat en plein champ ; aussitôt coupée, la botte d'épis est placée sur une pean sèche de cheval, traînée* par un cheval monté, déversée sur une aire im'provisée, et est piétinée par les juments jusqu'à l'extraction du grain: on estime à vingtcinq pour cent de la récolte la quantité utilisée; vienne une tempête au milieu de ce travail, et tout est perdu. La récolte faite est transportée sur un marché éloigné et vendue à bas prix, par la seule raison que tous les arrivages sont simultanés, et qu'il faut que le produit s'écoule en peu de temps, faute de capitaux empruntables pour l'agriculteur ou de grenier de réserve; aussi voit-on périodiquement au mois de décembre, époque de la récolte, le blé valoir vingt francs l'hectolitre et le maïs huit francs, et s'élever l'un à soixante dix, l'autre à quarante à la fin de la saison. Ce sont là des anomalies, des défauts d'équilibre quiprofitent à quelques capitalistes, mais qui arrêtent le développement de la richesse en éloignant le travailleur d'un labeur incertain, et, en fin de compte, peu rémunérateur.

Telle est donc, pour nous résumer, l'organissition finf^nçière et économique du pays : une indy^triç pas- \9^9ih produisant à peu dp frais des anifla^ivix d'une vqjppr véi|îil« relatiïement insignifiante, mais cepenr da|n{ enrichissant le pasteur et le propriétaire sfinsfra-

vGooQle

gi

vail et sans capitaux, seule source des revenus et de Texportation; l'agriculture, ayant devant elle un champ des plus vastes, mais réduite à peu près au néant, faute d*appui, faute d'écoulement et de circulation de capitaux ; un commerce étranger et des dettes extérieures qui absorbent le plus clair des ressources du pays et des particuliers. Si à cela Ton ajoute le peu de goût de rhabitant pour la constitution de l'épargne, qui le pousse à gaspiller dans les années de prospérité son revenu doublé et à se conformer sans souci aux années de disette, on aura l'explication des causes qui ont empêché la formation d'un capital de réserve suffisant pour faire face à une crise financière comme celle que le pays traverse depuis trois ans après deux années de réelle prospérité. Le pays se trouve, en réalité, dans la situation d'un agriculteur qui, après avoir consommé ou vendu toute sa récolte pour en gaspiller le produit, penserait acheter à crédit les semences nécessaires à l'année suivante : il est alors à la merci du moindre incident politique ou financier; si le crédit est supprimé, si la circulation se ralentit, il est condamné à une inaction ruineuse ; son activité et ses forces deviennent inutiles ; il ne produit pas, et le bien-être général en est diminué.

Telle est la situation que la prudence des établissements de crédit succédant à un relâchement absolu de la discipline financière a enfantée ; non-seulement le commerce et la spéculation ont été contraints, faute de crédit et de circulation, à une liquidation ruineuse.

LES M(EURS FmANCIÈRES DU RÎO DE LA PLATA. 337

mais encore la production a été enrayée ; il n'y a pas, en effet, d'industrie qui ait plus besoin d'avances que l'agriculture ; il n'en est pas qui exige plus d'argent comptant que l'industrie pastorale ; le pasteur ne livre son troupeau que contre espèces, et jamais contre des promesses de payer ; l'argent s'étant retiré de la circulation, le crédit étant refusé même à Tacheteur des troupeaux, ceux-ci ont été mal exploités depuis deux ans, et le pasteur a été privé d'une grande partie de ses revenus, aussi bien que l'agriculture dé la possibilité de produire.

L'inquiétude qu'une pareille perturbation inspire à tous a détruit jusqu'à [l'espoir d'une amélioration, et le placement des capitaux est devenu aussi difficile que l'emprunt : faute de circulation, la consommation s'est alors arrêtée autant que la production, et le commerce étranger, pivot des transactions, profondément atteint, songe à se retirer d'un pays qu'il considère à tort comme épuisé. C'est là une résolution irréfléchie : il n'est pas de pays où le commerce étranger trouvera mieux et plus longtemps à vivre que dans la République Argentine. Certaines contrées d'Amérique peuvent être exposées à une ruine complète : par exemple, le Pérou, le jour où les îles Chinchas et les salines d'A tacama s'épuiseraient, ne pourrait plus alimenter le commerce étranger, tout le monde vivant depuis des siècles des libéralités du budget, dans cet ancien siège de la vice-royauté ; un pareil fait s'est produit en Bolivie, où, les mines d'or et d'argent abandonnées, le

vGooQle

gi

pays, habitué qu'il était à vivre sans travail et sans industrie, s'est trouvé assez épuisé pour que le commerce étranger ait renoncé à l'exploiter . Telle n'est pas et ne sera pas la situation de la République Argentine, où l'industrie pastorale, même sans travail, donne d'elle-même des produits abondants d'une haute valeur et d'une vente sûre.

Les erreurs économiques ont seules éloigné les capitaux dont le pays a besoin pour développer son industrie, exploiter les terres propres à l'agriculture, et profiter ainsi des voies ferrées créées en grand nombre, et qui ne traversent encore que des déserts habitables et exploitables L'État n'a pas su employer les capitaux des emprunts à peupler le pays et à attacher au sol des producteurs : il n'a su qu'augmenter les dé« penses, en même temps que les intérêts à payer diminuaient ses revenus, opérant en cela comme les particuliers. Les uns et les autres ont trop compté sur les troupeaux pour combler les déficits, sans songer que, pour ne vivre que de son troupeau et ignorer le travail, le pasteur a pour première obligation de borner ses désirs à son humble condition et de mettre en pratique Téconomie domestique la plus rigoureuse.

Page 1