LES ÉTABLISSEMENTS DE CRÉDIT. — LES USAGES ET LES LOIS DES
BANQUES d'État.
Les deux rives de la Plata appartiennent, comme on le sait, à deux nations d'origine commune, mais différentes à bien des points de vue : Montevideo, la ville la plus rapprochée de Tembouchure, est, sur la gauche, la capitale d'un petit Étal, enveloppé par les provinces brésiliennes, l'Océan et l'estuaire de la Plata; cette République est à peine aussi vaste qu'une seule des quatorze provinces qui forment sur la rive •droite la République Argentine. Montevideo n'a, par sa population, son commerce et ses tinanccs, qu'une importance tout à fait secondaire dans l'Amérique du Sud; c'est la plus petite des Républiques : si elle a une autonomie constitutionnelle, du moins^ n*a-t-elle pas d*individualité commerciale. Elle est un port de transit et reçoit du dehors des quantités considérables de marchandises qu'elle ne consomme pas, et que viennent acheter les négociants des provinces du sud du Brésil. Une longue tranquillité a depuis longtemps consolidé les fortunes dans ces dernières et permis d'établir les transactions sur des bases
sûres : c'est ce qui explique comment le commerce de Montevideo prospère malgré le triste état de «es finances publiques et les perturbations continuelles de sa politique. L'état de cette ville est tel depuis 1875, que les institutions financières ont été tour à tour modifiées au hasard des insurrections de la inie ou par le caprice d'un dictateur.
Tout autre est la situation de Buenos-Ayres et de la République Argentine. Là, quinze années de paix intérieure ont été employées à constituer le crédit de l'État et la fortune privée, et si deux années de crise ont déplacé les capitaux, imprimé une secousse grave aux intérêts engagés, il est aujourd'hui possible d'affirmer que cette période transitoire aura un lendemain prospère. Il y a fort peu d'années que l'on a songé dans la République Argentine à fonder des établissements de crédit, et l'on peut dire que ceux qui existent ne sont pas encore sortis de leur période de formation. Le temps, du reste, n'est pas fort éloigné où le commerce était réduit au simple troc de produits bruts du pays contre des marchandises manufacturées im- •j)ortées de l'extérieur ; les appoints se réglaient en poudre d'or ou en métal en barres : on ne connaissait ni la monnaie ni la banque.
Au commencement du siècle dernier, les familles avaient encore conservé le vieil usage colonial de garder dans un flacon de cristal posé sur un meuble apparent la poudre d'or nécessaire aux dépenses du ménage ; presque toute la fortune mobilière existait sous cette
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forme et chacun pouvait juger d'un coup d'œil le crédit de la maison. Alors l'once d'or monnayée, le doublon, le maravédi ou le ducat étaient simplement des monnaies nominales ; ce ne fut que plus tard que parut le patacon ou piastre de la croix que les orfèvres découpaient grossièrement et frappaient de ce signe. En 1810, quand éclata la révolution et que fut proclamée l'indépendance, on ne sentait pas encore la nécessité de recourir au crédit. La ville, peuplée de vingt-cinq mille âmes, n'était pas un centre d'affaires très-actif : on y comptait cent trente-sept commerçants faisant quelque Ggure, autant de petits marchands de détail, et quatre cent cinquante débitants de boissons appelés pulperos disséminés dans la campagne; les finances de l'État ne donnaient lieu à aucune opération de crédit, ni à aucun mouvement dans la colonie : elles s'étaient réglées à Lima jusqu'en 1776, et depuis cette époque à Madrid. Il n'y avait donc ni banque, ni agio, ni établissement financier d'aucune sorte; quelques villes du centre et des confins de la République sont encore aujourd'hui la peinture fidèle de ce qu'était Buenos-Ayres à cette époque.
La déclaration d'indépendance amena une série de guerres contre l'Espagne et les Portugais, et de nombreux soulèvements à l'intérieur. Il fallut défendre Buenos-Ayres, entretenir des armées au loin, entre autres celles de San-Martin et de Belgrano au delà des Andes ; pour la première fois alors les gouvernants comprirent l'utilité d'un banquier qui pût four-
nir aux armées en campagne l'argent monnayé, les vétemçnts, les munitions, à qui Ton pût hypothéquer les revenus de TÉtat, négocier l'avenir du pays quand besoin serait, qui eût toujours ouverte une caisse où l'on pût puiser pour faire face aux engagements urgents. Ces nécessités vinrent se grouper autour d'un homme qui, seul, par son intelligence financière, ses ressources personnelles, et la confiance qu'avaient en lui tous les capitalistes du pays, pouvait créer et remplir cette fonction nécessaire. Don Ambrosio Lezica, descendant d'un des négociants espagnols les pluç riches de la colonie, n'avait aucun goût pour la politique, à laquelle ses compatriotes consacraient alors comme aujourd'hui leur vie entière, mais, par contre, il était un homme d'affaires fort habile. Il ne disposait pas personnellement de capitaux considérables, mais en même temps qu'il était appelé à ê're le soutien des finances publiques, il était sollicité par des particuliers pour recevoir leurs capitaux et les administrer. Au point de rencontre de ces deux intérêts, il se trouvait bien réunir tous les caractères d'un banquier. Ces affaires se traitaient à la manière familière du pays, sur le pas de la porte, et l'on comprendra le peu d'importance qu'elles comportaient en examinant les statistiques des douanes d'alors, qui accusent une entrée de six cent mille francs par an. C'était autour de ce modeste trésor que pivotaient toutes les convoitises des capitalistes prêteurs, des gouvernants nécessiteux, des employés attendant le paiement de leur mince salaire, enfin de
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Tarmée, qui, recevant rarement les ressources nécessaires, efl était réduite à vivre sur le pays. L'État, toujours gêné, payait ordinairement 5 0/0 d'intérêt par mois sur les avances qui lui étaient faites, et aban- , donnait au prêteur la perception de l'impôt des douanes, et celle de toutes les contributions forcées qu'il fallait créer pour faire face à des nécessités chaque jour plus pressantes.
Bientôt, cependant, tous les efforts pour se procurer le numéraire nécessaire à l'entretien des troupes devinrent à peu près inutiles, la guerre ayant fait un drainage presque complet de l'or et de l'argent ; des Portugais s'étaient établis dans le pays dans le seul but de le ruiner en faisant l'exportation de la monnaie métallique. Le gouvernement offrit alors aux financiers, ses prêteurs, les privilèges les plus étendus pour les engager à créer ime banque d'émission. Cette opération se réalisa en 1822, et cette banque fut constituée au capital de un million de piastres, somme considérable pour l'époque. La loi de sa fondation faisait de cet établissement un véritable fief de l'État, et rendait son existence tout à fait précaire. Malgré les résistances de ses actionnaires, sa réserve disparut vite, son papier se déprécia à peine émis, sans que l'État trouvât en elle un appui au gré de ses exigences. Après deux années de tiraillements, celui-ci décida que le droit d'émission, étant un attribut de la souveraineté, n'avait pu être légalement aliéné au profit de particuliers; il racheta la banque d'escompte et la paya
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en actions d'une nouvelle Banque nationale, ati capital de cinq millions de piastres ; se substituant ainsi à ses banquiers, il tenta de se faire lui-même escompteur et fabricant de monnaie de papier.
Dn événement récent favorisait la réalisation de ce nouveau plan financier. La jeune République Argentine venait de négocier à Londres, en 1824, un emprunt de un million de livres sterling destiné à la construction d'un port à Buenos-Ayres. Les Anglais avaient alors, de fait, le monopole du commerce de la Plata, et l'on comprend qu'ils aient consenti à un prêt de cette importance pour un objet qui les intéressait personnellement. Les fonds, une fois livrés à l'emprunteur, celui-ci imagina un sophisme pour démontrer que ce n'était pas détourner l'emprunt de sa destination que de l'employer à la fondation d'une banque d'État qui fournirait au commerce un point d'appui, aux affaires du pays un élément nouveau de prospérité, et rendrait sous une autre forme les capitaux nécessaires à la construction du port. La Banque nationale d'escompte et d'émission fut donc fondée par actions avec les fonds de l'emprunt. L'État devenait actionnaire principal et même en réalité seul actionnaire, en raison du peu d'empressement que manifestèrent les souscripteurs vainement appelés. Dès lors le crédit de la Banque et celui de l'État partagèrent les mêmes destinées, si bien que les erreurs de 1826 vinrent peser de tout leur poids sur la période actuelle. Au bout d'un an. Te papier de la Banque
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ne valait déjà plus que le tiers de sa valeur nominale ; rémission devait s'élever peu à peu jusqu'à deux cent cinq millions de piastres, ayant une valeur écrite de un milliard de francs, et rester dans la circulation pour celle de vingt et un centimes chacune, ensemble quarante et un millions de francs.
D*autre part, le paiement (Je l'intérêt de l'emprunt confié à la Banque fut servi pendant un semestre et négligé pendant une période de vingt-sept ans et demi.
Ce fut en cet état que Rosas renversé légua à ses adversaires, en 1852, les finances publiques et le crédit de la Banque.
Une double préoccupation s'imposait alors aux hommes à qui vint échoir le pouvoir : relever le crédit à l'extérieur, et créer à l'intérieur des moyens d'action. La première partie du programme fut remplie par la mission heureusement accomplie d'un agent envoyé à Londres en 1854, M. Norberto de la Riestra, Il porta aux souscripteurs de l'emprunt de 1824, en souffrance depuis 1827, un engagement nouveau garanti par l'État de Buenos-Ayres, comportant le paiement intégral du capital et des intérêts arriérés de l'emprunt, consolidés en fonds publics de 6 pour 100 et 2 pour 100 d'amortissement annuel. En même temps, on s'occupait de reconstituer les finances ^ l'intérieur et de rendre la vitalité à la Banque. Les difficultés étaient nombreuses et les éléments faisaient absolument défaut. •
Depuis un demi-siècle, la fortune privée n'avait pu
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se constituer dans un pays passant toiir à toUr de l'anarchie à la dictature ; les mœurs financières ou commerciales ne s'étaient pas modifiées, cortservaiit le caractère spécial de laisser-aller que leur avaient imprimé les usages de l'ère coloniale ; la population avait à peine augmenté : les étrangers s étaient plutôt éloignés depuis 1825, tt quelques tentatives d'industrie locale et d'agriculture, faites sous l'impulsion de tarifs prohibitifs du temps de Rosas, avaient à peitie laissé trace; il n'y avait alors, comme toujours, d'autre source de richesse que Tindustrie pastorale, moins prospère qu'à aucune autre époque t le nombre des bétes à cornes avait considérablement diminué depuis un siècle, et l'élevage du mouton n'avait pas encore fait son apparition ; le commence étranger était à peine exploité par quelques maisons anglaises et quelque^ Français isolés, parvenant difficilement à vivre sur Un pays si pauvre. La monnaie en circulation était p&r contre trop abondante et sans emploi ; âudune banque n'existait pour la recevoir, l'or faisait presque absolument défaut ; quelques Capitalistes escompteurs abusaient du manque absolu de malxhé financier pour imposer des taux usUraires ; il fallait à tout prix ttèdt un intermédiaire qui concentrât les ciat>ilaux épairs et rendit le papier-monnaie à la circulation en le recevant en dépôt, même sans lui fixer de Valeur : sinoh, les deux cent dix millions de piastres qui re()ré8eh^ taient encore, après les dépréciations successives-, .malgré le manque absolu de garaUtie, et par le fait
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seul de la nécessité d*un signe de la valeur, quarantedeux millions de francs au change moyen des dernières années, eussent eu le même sort que les assignats en France et fussent devenus un chiffon de papiier inutile dans la main des détenteurs.
Le crédit de la Banque était trop absolument détruit pour que Ton pût garder celte illusion qu*il suffirait d'appeler les déposants pour qu'ils accourussent lui conBer leurs valeurs, qui, si dépréciées qu'elles fussent, n'en étaient pas moins considérées par les porteurs comme une espérance, comme un titre réel pouvant un jour ou l'autre retrouver son taux nominal et reconstituer une fortuné. D'autre part, elle n'avait aucun capital qui pût lui servir de cautionnement et répondre de ses erreurs oU de ses revers ; on devait se méfier, en outre, de la direction future de cet établissenàent, que l'on jugeait par avance sur un passé peu fait pour inspirer confiance.
La Banque, en effet, n'avait pas perdu soti caractère de Banque d'État, domaine de l'État, à son entière discrétion, administrée par des directeurs nommés par lui, et c'étaient là autant de raisons de discrédit. Les deux garanties qui font la sécurité des capitaux de l'épargne faisaient donc absolument défaut, et la situation li'avait pas de remède si Ton voulait s*en tenir dans la réorganisation de la nouvelle Banque aux règles prescrites par la doctrine ôt par les usagés. Il fallait pour cette situation nouvelle imaginer un palliatif nouveau. C'est alors qu'Un légiste proposa Uli.
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remède empirique dont le succès a été complet, et qui, bien qu'il soit la mise en œuvre d'une erreur économique pleine de dangers, n'en a pas moins produit des résultats excellents et n'eût laissé que de bons souvenirs s'il eût été supprimé aussitôt que la Banque eut prouvé, par une longue expérience, qu'elle pouvait subsister sans y recourir. L'auteur de la constitution nouvelle de la Banque la dota, pour la garantie de ses opérations purement mercantiles d'escompte, du privilège dont jouit le fisc pour le recouvrement des impôts, privilège étrange qui mettait à la discrétion de la Banque tout l'actif de ses débiteurs, à Texclusion de tout autre co-créancier jusqu'au paiement intégral de ses crédits. Pour défendre cette nouveauté exorbitante, on alléguait des raisons d'intérêt général : la Banque, dîsait-on, n'a pas d'actionnaires ; ce privilège ne profitera donc pas à un groupe d'individus ni à des intérêts particuliers, mais à l'État, qui, appuyé sur une Banque vigoureusement constituée, à l'abri de tout danger, pourra rétablir son crédit, imposer la confiance, faire face aux obligations jusque-là en souffrance, appuyer la circulation du papier existant sur un portefeuille inattaquable. On eût pu ajouter que la situation du pays était telle alors, qu'il n'était pas supposable qu'aucune banque songeât à y commencer ses opérations, et, du reste, toutes les opérations que Ton pouvait alléguer étaient alors inutiles ; le besoin d'un établissement de crédit offrant une sécurité apparente était tel, que personne neson-
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goait à attaquer la mesure nouvelle, et que ce privilège héléroclite, auquel aucun pays n'avait encore songé, fut accepté comme la panacée pour tous les maux dont on souffrait.
Dès le premier jour, jusqu'au temps présent, la confiance ne fut jamais discutée à la Banque ; les déposants se montrèrent en grand nombre, la circulation recommença, et avec la circulation la vie commerciale. Les petits capitaux produits par lé travail et réunis par l'épargne consentirent à se grouper, et les dépôts atteignirent le chiffre de 65 millions de francs six ans après, en i 860 ; le nombre des déposants était de 15000 en 1868 et de 18000 en 1872, représentant 125 millions de francs ; les opérations d'escompte augmentaient rapidement: elles étaient de 5 millions de francs en 1854, de 40 en 1860, de 140 en 1870, et de 225 en 1 872 ; le capital de réserve croissait en proportion, de 880 000 francs en 1854, il s'élevait à 6 millions et demi en 1865, et à 50 millions en 1875.
Ces vingt années furent pour la Banque et pour le pays une période de prospérité et de progrès rapide, et l'on s'explique (|ue, voyant le développement des affaires et des fortunes particulières, on se soit généralement figuré que l'organisation de la Banque était parfaite. Il a fallu qu'une crise financière causée par la Banque elle-même vînt démontrer que les lois économiques sur lesquelles repose le jeu des établissements de crédit ne peuvent être violées sans danger,
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et que, pour n'avoir pas voulu renoncer à des pratiques injustifiables, la prospérité que l'on a créée grâce à elles n'est que factice.
En peu de mots nous expliquerons ici les innovations imaginées par les fondateurs de la Banque, les principes faux qu'ils n'ont pas craint de pratiquer dès le début sans les corriger jamais. En dehors du privilège fiscal, les deux départements de la Banque, celui de l'escompte et celui de l'émission, subsistent au milieu do pratiques absolument vicieuses.
L'émission en circulation dans le pays en 1854 était de 205 millions, qui furent augmentés dans l'année de 55 millions, soit 240 millions de piastres nominales, inconvertibles, non garanties, papier monnaie n'ayant d'autre raison d'être accepté que le manque absolu de signe de la valeur; ce papier, émis par le gouvernement depuis trente ans, n'avait d'autre caractère que celui d'assignats. Une nouvelle émission provisoire de 100 millions fut lancée par l'État de Buenos-Ayres de 1859 à 1861, pour faire face aux besoins de la guerre civile ; cette dernière émission devait être remboursée par un décime de guerre ajouté aux droits de douane : elle ne le fut qu'en partie.
En 1865, le chiffre de la monnaie de papier de l'ancien type inconvertible resta fixé à 298 millions et n'a pas varié depuis. Une loi de 1867, rendue pour empêcher l'agio sur cette monnaie, en fixa la valeur eu relation avec la piastre argent, et en détermina le
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LES MŒURS FINANCIÈRES DU RIO DE LA PLATA. 294 taux à 25 pour une. La Banque par celte loi était autorisée à faire circuler son encaisse métallique par l'émission de notes le représentant, et constituait un bureau de change, dont les opérations se réduisaient à former contre 25 piastres papier un billet d'une piastre argent, convertible à vue contre espèces. Ce papier ne perdait pas pour cela son caractère de monnaie de cours forcé ; la loi ne faisait qu'établir une sorte de conversion provisoire, basée sur cette opinion fondée en fait que le commerce, à cette époque, n'avait besoin que d'une petite quantité d'or pour ses transactions et d'une masse considérable de papier pour les échanges journaliers. On supprima donc l'agio sans supprimer le cours forcé; mais on ne tarda pas à profiter de cette facilité nouvelle pour remplacer l'instabilité dont on sortait par un danger beaucoup plus sérieux.
Les notes métalliques du bureau de change étant acceptées avec faveur dans le public par cette raison qu'elles représentaient une réalité en or, la Banque se laissa aller, de 1868 à 1871, à aider le gouvernement national, engagé dans la guerre du Paraguay, par des émissions successives qui s'élevèrent à 12 millions de piastres fortes et qui existent encore aujourd'hui dans la circulation sans être représentées par un encaisse métallique équivalent, et sont seulement garanties par le capital acquis et le portefeuille de la Banque. Nous examinerons ce que valent l'un et l'autre. Le capital de la Banque est formé de ses bénéfices
accumulés. 11 s'élève environ à 50 millions de francs employés en fonds publics, et immobilisés pour 12 millions dans la construction d'un chemin de fer, propriété de l'État provincial. Les escomptes s'élevant à 250 millions annuels, ce capital peut être mis facilement en péril, et n'est pas instantanément réalisable. Le portefeuille a une valeur beaucoup moindre encore et diffère absolument dans sa composition de celui de toute autre banque. Un principe, en effet, dont on ne saurait se départir, tellement élémentaire qu'il peut sembler puéril de le rappeler, c'est le remboursement obligatoire, à son échéance fixe, de toute traite escomptée. Une banque ne peut en principe admettre le renouvellement de ses valeurs de portefeuille ; mais un établissement qui doit moins que tout autre admettre des attermoiements, c'est une banque d'émission, pour laquelle il ne saurait y avoir de sécurité si elle ne peut compter sur la réalisation à heure fixe de son portefeuille.
L'organisation et les usages de la Banque la privent de la possibilité de cette réalisation, et son papier se trouve ainsi privé encore de la garantie de soutien que devrait lui fournir, à défaut d'encaisse, le portefeuille : aucune des lettres de change souscrites par les particuliers, escomptées par elle et qui constituent son portefeuille, n'est payable à son échéance, et l'usage ne leur impose qu'un amortissejnent trimestriel de 5 ou de 10 pour 100 du capital nominal. Vingt ans d'une pratique constante de ce système ,
appuyée par une loi, ont supprimé des mœurs financières et commerciales le respect des échéances, qui passe ailleurs, à fort juste titre, pour la seule garantie des transactions, et enlevé à la Banque son caractère d'escompteur pour lui donner celui de commanditaire de toutes les entreprises. De là, en temps de crise, des difficultés inextricables. Il résulte en effet de ce caractère des opérations de la Banque qu'elle est obligée de surveiller son encaisse sans pouvoir compter sur son portefeuille ; qu'au lieu de suivre le système employé avec succès dans les circonstances difficiles par les banques d'Angleterre et de France de continuer et même d'augmenter les escomptes, il lui faut serrer brusquement Técrou de l'escompte, aggravant ainsi la crise sans avoir à sa disposition aucun moyen de l'atténuer, ni de faciliter la liquidation des affaires entreprises.
La Banque, dont le rôle serait d'escompter sur la garantie de vakurs produites et non de valeurs à produire, sortant de la voie qui lui est indiquée par la logique des principes, immobilise dans des constructions rurales ou urbaines, et dans des entreprises à résultat éloigné et incertain les capitaux fournis par ses dépôts à courte échéance, souvent même à vue. Ceux-ci naturellement diminuent en temps de crise, faisant naître l'obligation de veiller à leur remboursement en même temps qu'à celui des billets, avec un encaisse sans proportion avec l'émission et un portefeuille d'effets non exigibles à échéance fixe ou
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des valeurs de garantie que l'état de crise même em pêche de réaliser sur un marché aussi limité que celui de Buenos -Ayres, la Banque est alors réduite à n'écouter aucune demande, h se renfermer dans un égoïsme ruineux pour la communauté.
Qu'en résulte-t-il pour elle-même et pour le commerce? Elle est garantie par son privilège fiscal, et un fait sans précédent peut se produire d'une banque disposant d'un capital de 50 million^ et ayant en portefeuille 30 millions d'effets protestes, comme cela se produit au moment où nous écrivons, sans que cette situation entraîne sa liquidation. Il peut être utile de rappeler qu'en 1848 toutes les banques départementales de France réunies, disposant d'un capital total de 24 millions de francs, avaient en portefeuille moins de 8 millions d'effets protestés et étaient considérées comme ruinées ; elles ne purent être sauvées que grâce au secours que leur porta la B.'^nque de France en les absorbant. Ici il n'en est pas de même, et la Banque peut attendre le paiement à peu près certain de la presque totalité de ses effets protestés, grâce au privilège d'ordre dont elle jouit; mais en même temps qu'il la sauve d'une ruine certaine, l'exercice de ce privilège écrase le commerce et produit les résultats les plus fâcheux.
La Banque, cela est démontré dès lors par l'expérience, pouvait se jeter dans toutes les opérations les moins prudentes, opérations de prêt ou d'escompte dissimulant une commandite bâtarde au profit d'in-
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dividus sans responsabilité, opérations d'autant plus nombreuses que la camaraderie est Tàme des affaires de ce pays, et que Timpersonnalité de la Banque, en même temps que Tirresponsabilité individuelle de son directoire, les rendent plus faciles. L'emprunteur ainsi investi d'un crédit factice peut se permettre des opérations au-dessus de ses forces et exposer le commerce tout entier à des surprises funestes, le jour où, la spéculation tournant mal, par malheur ou par légèreté, tout ce château de caries s'écroule devant ses créanciers réunis pour se voir primés par un établissement financier auteur impuni de leur désastre. Ces faits se sont produits journellement depuis 1873 : les conséquences en sont multiples.
Le 'premier effet et le plus nuisible est de faire redouter au créancier plus encore la faillite que l'insolvabilité de son débiteur. Il n'est personne qui ose se résoudre à réclamer une liquidation qui ne se fera qu'au profit d'une banque privilégiée; de là l'existence d'une quantité innombrable de maisons notoirement insolvables qui se perpétuent sous l'œil indifférent de créanciers renonçant à discuter un actif sur lequel ils ne pourront mettre la main ; c'est là une des raisons qui ont le plus contribué à faire à la ville de Buenos-Ayres, aux affaires de cette Bépublique, une bonne part de leur réputation d'insécurité. En outre, l'existence du privilège fiscal au profit de la Banque a créé au bénéfice de celle-ci un monopole de fait, et arrêté le développement d'autres établissements
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de crédit sur lesquels le commerce eut pu s'appuyer, aussi bien que l'essor de capitaux qui, loin d'être protégés de la même manière, sont rais en péril par cette protection. Il n'est pas, en effet, d'actionnaires qui puissent consentir à risquer leurs capitaux sur une place ainsi machinée ; on ne peut admettre qu'il y ait beaucoup de directeurs de banque doués d'une perspicacité suffisante pour éviter un danger aussi occulte que l'est une conséquence d'opéralions nécessairement secrètes, d'autant que la jurisprudence, allant au delà de la loi elle-même, a décidé à diverses reprises que même une hypothèque dûment enregistrée est primée par le privilège dont jouit la Banque pour la sûreté de ses opérations mercantiles. Tel .est le péril que l'accroissement progressif des opérations de la Banque a chaque jour augmenté, et qui, aujourd'hui que cet établissement a compris la nécessité de soutenir son encaisse au moyen d'opérations de change sur l'Europe, intéresse à un haut degré les maisons européennes, ()ui, en cas de malheur et de retour de traites remises par la Banque, viendraient se heurter à cette exception difficile à comprendre au premier abord.
Ce privilège est donc condamné par l'expérience ; si en effet, à l'origine, il était défendable alors que le pays n'offrait aucune sécurité aux capitaux et la Banque aucune garantie aux déposants ; si Ton peut iiUéguer que, dans ces circonstances, le privilège qui lui fut concédé n'était ni plus ni moins étrange que
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LES MŒURS FlISANGiÈRES DU RIO DE LA PLATA. 297
celui concédé par d*autres lois à la femme mariée pour sûreté de ses reprises, ou que la restitutio in iniegrum au profit du mineur, ou même que le privilège du propriétaire sur les objets garnissant les lieux loués, pour sûreté du loyer, il faut admettre qu'en matièie de lois d'exception, l'emploi et l'application doivent en être limités aux temps et aux circonstances pour lesquels elles sont faites, et le souvenir même en être supprimé le jour où, ces circonstances s'étant modifiées, la nécessité en a disparu. Or, la Banque ayant constitué depuis longtemps, par l'accumulation de ses bénéfices, un capital de réserve considérable, offre par son ancienneté, ses capitaux et la manière dont elle a toujours été administrée, des garanties indiscutables aux déposants ; par le maintien de son privilège, elle expose gratuitement le pays aux périls que nous avons énumérés.
Ils ne sont pas les seuls. Son exemple, en effet, a été pernicieux : le privilège est entré par cette porte dans les mœurs financières du pays et en a supprimé la régularité. Chaque province, jalouse de la prospérité de Buenos-Ayres et l'attribuant au privilège spécial qui avait permis aux directeurs de la Banque des générosités et des imprudences sans danger, voulut avoir sa banque constituée sur le même modèle, et, sans se préoccuper de la différence des temps et des circonstances, tenta d'attirer les capitaux étrangers par l'appât de cette prime; enfin, en 1872, le gouvernement national généralisa ce principe délétère en
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concédant à un groupe d'actionnaires la création d'une banque nationale d'émission avec privilège fiscal, créant du même coup les deux conflits les plus funestes, conflit d'émission, conflit de privilège.
Si, à cette époque, la banque de la province eut renoncé à ses prérogatives, et elle le pouvait, p^utétre par ce seul fait eût-elle sauvé le pays de la crise financière dont il a souffert depuis cette époque, et qui est due à ces créations inopportunes, à ces erreurs dont l'application s'est multipliée à l'heure où elles offraient le plus de dangers. Pour ne l'avoir pas f.iit, elle a autorisé l'accumulation de banques à privilèges, qui, en lutte continuelle, ont entravé le développement des afïaircs du pays, après avoir contribué à le jeter dans des spéculations à long terme, d'une réalisation difficile, en ouvrant aux moins solvables des crédits sans danger pour elles.
Il était supposable qu'un système financier édifié sur des erreurs aussi fondamentales verrait un jour nécessairement s'écrouler et entraîner avec lui toute la prospérité factice qu'avait créée la mise en pratique de ces erreurs : monnaie de papier non garantie, greffée sur un papier-monnaie inconvertible; escompte d'effets non exigibles à leur échéance , émis non pour cause de commerce, mais pour cause de spéculation ; — privilège d'ordre au profit d'une banque, la dispensant de toute prudence, empochant les liquidations, éloignant les capitaux.
C'est Texposé de cette seconde phase de Thistoirc
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de la Banque qu'il nous reste à faire ; elle commence avec la fondation simultanée d'une banque hypothécaire, créée par elle-même, et d'une banque nationale créée parallèlement à elle par un gouvernement parallèle, avec privilège d'ordre, et privilège d'émission en compétition avec ceux dont elle jouissait.
La création de la anque nationale ne répondait, il faut l'avouer, à aucun besoin financier ; elle fut imaginée par un groupe d'actionnaires voulant exploiter à la fois un antagonisme politique et l'esprit de spé culation développé outre mesure depuis 1871, au milieu de circonstances exceptionnelles dont nous ferons brièvement l'historique. Deux faits simultanés , avaient contribué à produire dans le pays une activité d'affaires jusque-là inconnue : l'augmentation de valeur des produits de l'industrie pastorale qui suivit en Europe la guerre franco-allemande, et la réalisation des emprunts faits à Londres par la province en 1868 et par la nation en 1871 : de ce chef, les dépôts des deux gouvernements réunis à la Hanque s'étaient élevés à soixante- quinze millions de francs ; celle-ci, obligée d'en servir l'intérêt, devait nécessairement augmenter le chiffre de ses escomptes. Dans tout autre pays, cette opération n'aurait pas offert de grands dangers; il est de principe, en effet, que les dépôts faits dans les banques d'État par les gouvernements sont ceux qui exigent, pour y faire face, les réserves les moins élevées : on sait quels besoins aura le déposant et à (juelle époque ; dans l'espèce, la banque
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500 BUENOS-AYUES.
de la province devait même supposer que les travaux publics auxquels ces capitaux étaient destinés n'exigeraient que des débours échelonnés à longue échéance. Sur la foi de ce raisonnement, elle avait admis à Tescompte, fidèle à son dangereux système, des valeurs à longue échéance aussi, renouvelables sous simple condilion d'amortissement trimestriel de 5 p. 100. L'abondance de ces escomptes, le bas prix qu'elle fixa à l'intérêt, qu'elle abaissa jusqu'à 5 p. 100, engagèrent non-seulement les propriétaires à emprunter pour construire et pour développer leurs établissements agricoles, mais contribuèrent à illusionner les esprits les plus sages sur les ressources réelles du pays, en même temps qu'ils entraînaient les esprits ardents dans des spéculations irréfléchies.
Les affaires, sous cette impulsion, avalent augmenté si rapidement, que la création de nouveaux établissements de crédit semblait à tous indispensable ; rien ne parut plus facile que de réunir les capitaux surabondants pour constituer une banque au capital de cent millions de francs divisés en vingt mille actions. L'élan des souscripteurs sembla démontrer, vers le début, que l'idée était mûre «t celte fondation opportune. Le capital fut souscrit dix fois pendant les quelques jours consacrés à la souscription. L'illusion ne fut cependant que de courte durée, et Ton dut très-vite reconnaître que des capitaux fictifs dus à Temprunt avaient été apportés à la souscription par la spéculation et non par l'épargne. En effet, la hausse
des actions au lendemain de la souscription ne dépassa pas 5 pour 100 et fut aussitôt arrêtée parles reventes précipitées ; la baisse, au contraire, imprimée par l'appel des versements successifs, atteignit 55 pour 100. Non-seulement les capitaux n'existaient pas dans le pays pour une création de cette importance, mais encore l'ouverture de cette Banque nationale allait élre l'occasion déterminante d'une crise sans précédents. L'imprévoyance des prétendus financiers et des législateurs avait décrété ce cataclysme : avant même que ne fût né le conflit de l'émission, ou celui du* privilège fiscal, un autre était créé par la loi ellemême. Un article de la loi de création imposait, en effet, au gouvernement national, actionnaire de la nouvelle banque, l'obligation de déposer dans les caisses de celle-ci tous les fonds appartenant au trésor public et que jusque-là il avait confiés à la banque de la province de Buenos-Ayres ; et comme entrée de jeu, celle-ci avait à restituer incontinent soixante millions de francs dont elle était dépositaire et qu'elle avait employés comme nous Tavons vu : ceux donc qui avaient augmenté leurs spéculations et leurs engagements en vue de Tactivité qu'allait donner au marché financier l'ouverture d'une banque au capital de cent millions, virent rapidement leurs espérances détruites; la banque de la province, forcée d'arrêter brusquement ses escomptes et de redemander à ses emprunteurs le maximum des amortissements, exigea le paiement des billets à ordre, qui eux sont exigibles à l'échéance,
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sans faire au commerce aucun prêt. Un bouleversement sans précédents fut ainsi produit; le taux de l'argent s'éleva en quelques mois de 5 pour 100 Tan à 2 et 3 pour 100 par mois ; c'était la ruine de toutes les entreprises et de toutes les spéculations, et même des affaires les plus modestes et des fortunes, qui, pour être bien assises, n en dépendent pas moins de Tétat général des affaires publiques et privées. La crise était créée par Tarrét brusque d'une circulation développée en quelques mois au delà des besoins réels du ' pays, et par la suppression inopinée du crédit, dont tout le monde avait abusé.
Ce fut au milieu de cette situation étrangement métamorphosée que la Banque nationale ouvrit ses portes. Banque d'émission rivale de celle de la province : opérant légalement sur le même terrain, autorisée à émettre trois fois son encaisse métallique, elle tenait celle-ci en échec en menaçant sa réserve; banque munie d'un privilège d'ordre pour sûreté de ses créances, elle augmentait l'insécurité du marché, et mettait en péril les banques particulières d'escompte et de dépôts; elle commença ses opérations suivant les traditions de sa rivale en prêtant les yeux fermés, et aboutit au bout d'un an à déclarer que son portefeuille contenait pour un tiers des effets protestés; ajoutant pour la consolation des actionnaires que ces effets devaient être considérés comme bons pour 5 millions, et comme douteux pour 1 million de francs seulement.
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Les deux banques privilégiées avaient donc, à la niérae heure, à réclamer devant les tribunaux le paiement de 40 millions de francs d'elfets protestés ; la situation était encore aggravée par une nouvelle création de la même époque, aussi mal raispnnée et équilibrée que les précédentes:
Le même mouvement de spéculation et d'activité qui avait donné naissance à la Banque nationale poussa le gouvernement de Buenos-Ayres à greffer sur sa banque provinciale une banque de prêt hypothécaire, dans le but louable de fomenter les entreprises agricoles, d'augmenter en la mobilisant la valeur de la propriété, qui avait toujours été une valeur morte et jamais une ressource dans les mains des délenteurs. Elle était, quant à son objet, calquée sur les établissements de crédit foncier créés en Europe depuis vingt ans; mais elle était constituée suivant le système allemand, c'est-à-dire que l'emprunteur devait recevoir, au lieu d'espèces, des bons hypothécaires portant intérêt : elle fut de plus constituée avec les caractères d'une banque d'État et sans capital aucun ; et comme il fallait bien la doter de quelque privilège, que le privilège d'ordre était déjà aliéné, et que celui afférent à l'hypothèque découlait de la nature même de ses opérations, on se contenta de lui concéder le monopole des opérations de prêt avec émission de bons, et de supprimer à son profit toutes les formes de la procédure qui pouvaient être le dernier rempart de l'emprunteur, et jusqu'à l'interven-
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tîon du juge dans la vente des propriétés de ses débiteurs en retard, qu'elle seule ordonnait et réalisait.
On supposait qu'ainsi protégé, même sans capital de formation, cet établissement était fortement établi; qu'il pourrait, comme la banque de la province, arriver à former très-vite un capital par l'accumulation de ses bénéfices; mais personne n'avait songé à la situation qui allait être faite à l'emprunteur, qui, forcé de vendre à tout prix sur un marché très-limité des bons qu'il recevait pour espèces, discréditerait la banque en discréditant ses titres. Il est, en eiïet, né> cessaire de préparer le sol aux institutions que l'on veut essayer d'y implanter; et s'il est un fait qui doit précéder la mobilisation de la propriété, c'est l'accumulation des capitaux de Tépargne. Une banque, comme le Crédit foncier de France, pour citer l'exemple d'un établissement sagement équilibré, ne développe ses opérations de prêt que selon qu'elle a pu réunir les capitaux épars de l'épargne, au moyen de la vente de bons qui offrent au prêteur la garantie personnelle du capital de fondation, et la garantie réelle des immeubles grevés. Une pareille concentration de capitaux n'est possible que dans un pays où la terre est classée, et où la petite épargne largement développée se voit réduite à chercher ailleurs un placement qu'elle ne peut faire directement en terre, ce qui est le summum de ses desiderata. Les faits étaient loin de se présenter à Buenos- A yres sous ce jour favorable, en fait, la terre disponible y est abondante, très-of-
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ferte et à bon marché ; son bas prix y est motivé par les difficultés de la production, le prix élevé des outils, de la main-d'œuvre et des transports : l'épargne disponible a donc facilement son emploi ; dans les villes d'Amérique, l'ouvrier jouissant d'un salaire élevé amasse vite un pécule, mais dans le but de l'employer lui-même dans une entreprise personnelle; et s'il a en vue un placement foncier, il veut avant tout être propriétaire, apportant avec son argent l'élément le plus cher, la main-d'œuvre, qu'il ne demandera qu'à lui-même ; mais l'épargne prête pour l'hypothèque n'existe pas , et les longues formalités d'une procédure inextricable en ont des longtemps éloigné les capitalistes. Les fondateurs de la Banque ne se sont pas pénétrés de ces vérités, ni des exemples que leur fournissaient les banques hypothécaires fondées sur les mêmes principes erronés sur h côte du Pacifique ou aux Etats-Unis : une courte expérience leur a fait toucher du doigt leurs erreurs et démontré que l'épargne n'existait pas pour absorber les titres créés, en même temps qu'elle prouvait à l'emprunteur, s'engageantàpayerpar an H pour 100 d'intérêt et d'amortissement, qu'il signait en réalité le contrat de sa ruine. 11 s'en est suivi une dépréciation rapide de la propriété et des bons hypothécaires ; en 1872, année de la fondation, les prêts s'élèvent à 25 millions de francs, et le prix des cédules hypothécaires se maintient à 96 pour 100 ; en 1873, la banque de la province a réduit dans une large proportion ses es-
comptes, les prêts hypothécaires s'élèvent à 70 millions de francs, et les bons descendent à 85 pour 100 : ils sont à 79 pour 100 en 1878 et à 72 pour 100 en 1875, pour tomber enfin à 60 pour 100 au milieu de 1876; l'émission s'élève alors à 100 millions de francs , et le nombre des propriétés vendues faute de paiement d'intérêts dépasse les deux tiers de celles hypothéquées. La spéculation seule s'est emparée de cette valeur devenue une carte à jouer, et en a éloigné le rentier.
Si donc nous essayons de résumer les théories mises en pratique par les légistes et les économistes indigènes, nous assistons au spectacle d'un pays ayant à sa disposition tous les éléments de prospérité facile que la nature a mis à la disposition de l'homme, et ruiné par les établissements de crédit, qui devraient augmenter et généraliser cette prospérité : des banques constituées en état de minorité, et dotées de plus de privilèges que des incapables ou des interdits; l'ordre public confondu avec l'intérêt privé; les privilèges enfantant les privilèges, arrêtant l'essor des af'faires et forçant les capitaux à fuir un pays couvert d'une hypothèque générale et occulte ; le prêt hypothécaire fait sans argent par une banque sans capital ; la terre devenant un instrument de spéculation et restant improductive ; une banque nationale formée par des actionnaires insolvables, soumise, en paiement de ses avantages, à un actionnaire-chef, l'État, qui, lui aussi, emploie dans cette fondation des
capitaux provisoirement entre ses mains et empruntés pour un autre objet ; toutes les anomalies découlant de la loi ; la politique locale faussant les rouages financiers. Le public, au milieu de ces ténèbres, fait remonter jusqu'au gouvernement la cause de ses souffrances : ce n'est que justice ; puisque ce gouvernement est en même temps le législateur, le commanditaire, l'actionnaire, le propriétaire, le gérant de tous les établissements de crédit, il ne sera pas hors de propos d'étudier l'état de ses finances, qui, plus qu'ailleurs, influencent à un haut degré les affaires privées.
LES FIN ANGES rUfiUQU£8
Une des étrangetés qui étonneront le plus celui qui tentera d'analyser les institutions de la République Argentine et la vie publique à Buenos-Ayres, c'est la dualité politique et administrative qui complique sans nécessité l'existence de ce pays.
La République Argentine est, on le sait, divisée en quatorze provinces ayant chacune sa vie politique propre, gouverneurs, ministres, chambres législatives; à côté, et non au-dessus de ces pouvoirs locaux, existe un gouvernement national sans autorité à Tiniérieur, et n'ayant légalement d'autre objet que de régler les relations et les affaires avec Textérieur et des provinces entre elles : il se compose, lui aussi, d'un président, d'un vice-président et de deux assemblées légistatives. Voilà donc un pays contenant une population égale à celle de la ville de Paris, inférieure en nombre à celle de la seule ville de New- York, disséminée sur un territoire de deux cent soixante- cinq mille lieues carrées, qui doit fournir des hommes pour trente assemblées législatives, des ministres
LES MŒURS FINANCIÈRES D(I RIO DE LA PLATA. 5()!> pour quinze cabinets, et dont les modestes ressources sont divisées en quinze budgets, administrés par quinze ministres des finances. Il n'y a pas à redouter que l'occasion vienne à manquer pour la mise en lumière des moindres capacités: il est plutôt à craindre que les sujets man(|uent pour tant de théâtres.
Cette organisation trop compliquée a pour base le système fédéral, qui n'est ici qu'un plagiat inopportun d'institutions utiles aux États-Unis. Il suffit de se rappeler les événements qui présidèrent à la colonisation de ce grand territoire du Nord par des secles et même des peuples différents, pour comprendre que là le système fédéral était pour longtemps le seul applicable; il établissait des liens fraternels entre des colons d'origine, d'idées et de chartes différentes, qui avaient besoin de s'appuyer les uns sur les autres pour se défendre et constituer leur autonomie, mais n'avaient aucune raison de se sacrifier mutuellement des principes qui leur étaient propres. C'était là une institution nécessaire; sans elle, l'annexion à une République saxonne des pays français de la Louisiane, ou espagnols du Texas et de la Californie, n'eût pas été possible ; les Hollandais de New-York se seraient, eux aussi, tenus à l'écart; c'est grâce à elle que le nombre des États confédérés s'est élevé de treize à trente-cinq en un siècle. Mais quelles raisons peuvent invoquer les fédéraux de la République Argentine, qui a renoncé depuis vingt ans à son titre de confédéra-
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lion, ne rappelant pour elle que la guerre civile? Que signifie aujourd'hui cette superfétation de gouvernements locaux, sans liens entre eux et sans intérêts distincts ?
D'origine et d'éducation communes, ayant toujours été soumises depuis trois siècles aux mêmes autorités judiciaires, administratives et politiques, ayant partagé les mêmes destinées, les quatorze provinces n'obtiennent, par cette division, d'autre résultat que de surchapger, dans des proportions difficiles à soutenir, leurs budgets locaux. A Buenos-Ayres, des complications spéciales font surtout ressortir les périls de cette organisation. Faute d'une ville que Ton pût neutraliser pour y installer un gouvernement national, celui-ci a dû s'établir côte à côte avec le gouvernement provincial, ce qui, dans la même ville, crée une multiplicité d'administrations que l'on chercherait vainement ailleurs. 11 y a là deux justices parallèles, ayant chacune leur procédure, leurs usages, leurs magistrats sortis d'écoles différentes ; deux autorités légales, deux forces publiques, une dualité parfaite dans toutes les branches de l'administration, 'deux palais de gouvernement, deux pouvoirs exécutifs, deux trésoreries, les ministères en double, l'instruction publique elle-même dédoublée. Pour coordonner tous ces éléments, éviter des conflits journaliers, il a fallu imaginer des fictions, faire du gouvernement national un gouvernement purement fictif, n'ayant en réalité d'autorité directe ni sur un
habitant, ni sur un pouce du territoire ; si une province se soulève et met la communauté en péril, il ne manque pas de légistes pour lui contester le droit d'intervention ; ses revenus sont perçus sur le mouvement extérieur des affaires, et seulement sur les entrées et sorties des douanes. Aucune raison ne s'opposerait à ce que ce gouvernement, qui est le lien idéal entre tous les autres, absorbât tous les gouvernements provinciaux ; cette transformation passerait inaperçue à l'étranger, où le nom seul de Buenos- Ayres jouit de quelque crédit, où la prospérité de cette ville, habitée, possédée par des étrangers, inspire seule confiance.
Au point de vue financier, le gouvernement national, de création récente puisqu'il date seulement de 1862, a profité en réalité du bon renom de l'ex-État de Buenos-Ayres, sur lequel il s'est pour ainsi dire greffé. C'est dans la capitale de cet État qu'il s'est établi, et cette province contribue pour 80 pour 100 aux charges de son budget. Elle contient, en effet, plus du quart de la population totale de la République; c'est là que s'arrêtent la plupart des immigrants étrangers, que se concentrent toutes les affaires de la République, que se sont fondées les premières banques indigènes et étrangères; c'est aussi la seule qui ne recoure pas à l'aide du gouvernement national pour la création de ses voies de communication ; tous ses chemins de fer sont prospères et donnent 10 et 12 pour 100, un d'entre eux même 18 pour 100 du
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capital engagé ; les compagnies y ont d'elles-mêmes renoncé à la garantie d'intérêt qui leur avait été concédée au début; les tramways, les usines à gaz, les moulins montés par actions y donnent aux capitaux des revenus élevés.
Tout différent est l'état des autres provinces ; nonseulement les entreprises de cette nature y sont peu prospères, mais encore doivent-elles recourir à la garantie du gouvernement national, diminuant ainsi leurs charges aux dépens de la communauté, c'est-àdire en réalité de la province de Buenos-Ayres. Il faut donc que celle-ci jouisse d'une prospérité peu commune pour arriver à supporter les charges que lui impose en plus des siennes propres une pareille constitution financière, etsuffire à trois budgets, national, provincial et municipal : peut-être est-ce cette multiplicité de charges qui donne aux habitants de cette province cette fièvre des entreprises, cette activité qui fait et défait rapidement les fortunes , qui leur in. culque l'habitude des dépenses personnelles exagérées, et, en fin de compte, fait que la sécurité du lendemain y est plus qu'ailleurs inconnue?
Le système fédéral est donc condamné financièrement, et la raison économique vient peser aujourd'hui de tout son poids dans la balance, et créer une raison d'État nouvelle qui entraînera par économie la simplification administrative, politique et financière, si l'on ne préfère voir succomber ces divers États sous le poids des charges intérieures qui se sont
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LES MŒURS FINANCIÈRES DU RIO DE LA PL ATA. 3!5 accrues, dans ces dernières années, de celui des obligations contractées à rextérieur.
Il y a huit ans, le gouvernement Argentin était à peine connu sur les marchés européens ; depuis 1824 il n'avait tenté aucun emprunt, et avait toujours paré aux difficultés intérieures de son budget par des émissions de papier-monnaie. Ce fut en 1868 qu'il changea de système et inaugura celui des emprunts intérieurs et extérieurs ; le premier qu'il réalisa à cette époque n'était que la consolidation à Londres d'un emprunt intérieur de six millions de piastres destiné à couvrir les dépenses de la guerre du Paraguay. L'État de Buenos-Ayres avait sauvé son crédit personnel, et par contre celui du gouvernement national, par l'opération de 1854 et la reconnaissance d'un emprunt jusque-là négligé. Cette province, de son côté, put réaliser en 1869, à 86 pour 100 et 6 pour 100 d'intérêt, un emprunt destiné h la construction des ponts et chemins, en même temps qu'elle aidait de son crédit à l'intérieur le gouvernement par l'émission de douze millions de piastres faite par sa banque. Cette émission avait pris sa place dans la circulation sans nuire au crédit de la banque ni à celui de la province, mais elle constituait une dette intérieure à la charge du gouvernement national, que celui-ci ne pouvait couvrir que par la réalisation d'un emprunt ; ce fut alors que l'on imagina de faire à Londres une grande opération financière et de demander six millions de livres sterling pour la construction d'un port à Buenosr
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Ayres et de dilféreiites lignes de chemins de fer dans les provinces. Les financiers sud-américains n'ifçnorent pas qu'il est de bonne politique de ne se présenter sur le marché de Londres pour émettre un emprunt que si l'on peut faire entrevoir au prêteur anglais des dépenses d'avenir productives, des fournitures de fer, d'acier et de charbon. Aussi le succès fut-il aussi complet cette fois qu'en 1824 ; il est môme probable qu'avant que le siècle s'achève, on se souviendra encore qu'il y a un port à construire à Buenos-Ayres, et que l'on attirera une troisième fois les capitaux anglais dans cette entreprise imaginaire.
L'emprunt se négociait en 1871, à l'heure même où Paris était aux mains de la Commune. On se souvient qu'à cette époque la guerre du continent avait produit ce résultat financier de concentrer à Londres des dépôts considérables de métallique, appartenant à des particuliers et au gouvernement allemand : cette concentration faisait de Londres, en même temps qu'un marché abondamment pourvu de numéraire, le seul marché où fût possible une négociation de cette nature. En raison dé ces circonstances autant que du bon crédit de la République Argentine, l'emprunt se réalisa facilement à 88 1/2 et 6 pour i 00 d'intérêt, 2 pour 100 d'amortissement annuel ; on eût pu même à cette époque opérer sur des chiffres plus considérables avec le même succès; il n'en serait plus de même aujourd'hui.
Depuis cinq ans cependant les intérêts de ces em-
LES MŒUaS FINANCIÈRE^ DU RIO DE LA PLATA. 315
prunts, ceux de la dette intérieure aussi bien que ceux de Textérieur, ont été religieusement payés; l'emprunteur de 1871 a même laissé entre les mains de son banquier à Londres 1 608 000 livres sterling en litres, réserve destinée aux travaux non entrepris, et cependant, dès le mois de septembre 1875, le ministre des finances de la nation n'hésitait pas à déclarer en séance du Congrès que le crédit de l'État était absolument épuisé ; qu'il serait impossible de trouver qui lui prêtât une piastre; que les bons du trésor parfaitement garantis et les titres de la douane, revêtus de deux signatures de négociants et endossés par le trésor, ne trouvaient escompteur qu'à 3 pour i 00 par mois ; que les fonds argentins étaient descendus à la bourse de Londres de 92 pour 100 à 72. Cependant, ajoutait-il, nous n'avons d'autre moyen de couvrir les déficits accumulés du budget que l'emprunt. Cette situation difficile lient à plusieurs causes. Le marché de Londres n'est plus en 1876 ce qu'il était en 1871 : des difficultés y ont été créées par la confiance même que tous les États européens ont mise en lui; c'est un fait connu que la Banque de Londres ne pouvant plus compter sur l'appui de celle de France, où les opérations sont enrayées par le cours forcé, est obligée de veiller d'autant plus à sa réserve métallique qu'elle est la plus exposée, étant la seule en Europe qui puisse être attaquée; il en résulte sur tout le marché financier moins d'élasticité, moins de désir de prêter aux États américains de fortes
sommes qui seraient en grande partie demandées en or; il y a deux ans même, Tescompte fut élevé à Londres par suite d'une seule extraction d'or faite par le Pérou et la République Argentine.
Une autre cause, étrangère aussi à la siluation intérieure de cetle République, est le discrédit jeté sur les Républiques hispano-américaines par les événements financiers du Pérou, du Honduras, du Venezuela, de la République de Montevid(»o et de celle du Paraguay; ces désastres récents éloignent les souscripteurs qui établissent une solidarité entre ces Etats très-différents. Si à ces circonstances Ton ajoute les craintes qu'inspire forcément la situation d'un État où le budget est assez mal équilibré pour que les dépenses votées dépassent d'un tiers les ressources supputées et de 56 pour 100 les ressources réelles, qui ne peut trouver un appui dans la prospérité des particuliers, mise en question par le brusque arrêt de la circulation, on aura saisi les motifs de cette gêne momentanée qui dénonce le débiteur à la suspicion du préteur, et le prive du crédit qui pourrait le sauver, jusqu'à ce qu'il ait prouvé qu'il peut sortir sans aide de la passe difficile où il est engagé.
La République Argentine a du reste, par une administration vicieuse de ses finances, prêté le flanc aux critiques; elle a eu le tort de ne pas tenir compte dans la progression de ses dépenses, de la progression beaucoup plus lente de ses revenus, et le poids du budget de l'année écoulée pèse sur l'année en cours
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à tel point, que rarriéré de Tannée précédente absorbe dès le début de l'exercice plus de la. moitié des ressources probables. En 1868 le budget de la République s'élevait à la somme minime de quarante millions de francs, sur lequel le service de la dette intérieure absorbait douze raillions; en 1872 les dépenses s'élevaient à soixante-onze millions, en 1875 à cent sept millions de dépenses ordinaires et quarante-cinq millions de dépenses extraordinaires ; le service de la dette intérieure et extérieure absorbe seul trente millions. Les recettes sont loin de s'être accrues dans la même proportion. La douane, en effet, est restée la seule source de revenus importante du gouvernement national et les recettes de ce département sont soumises à des lois rigoureuses; ni la production, ni la consommation, qui sont les seules sources de ces revenus, ne peuvent être augmentées brusquement. La production, c'est un fait acquis, n^a cessé d'augmenter, mais elle ne peut être frappée que de droits modérés, sous peine de voir cet accroissement s'arrêter. Quant à la consommation, l'augmentation de population et de richesse peut seule l'activer; mais ici la richesse, ou du moins l'augmentation momentanée de revenus par la hausse des prix, ne constitue qu'une richesse éphémère, en raison du manque d'industrie, en raison surtout des habitudes du consommateur, qui puis^ à l'étranger tous les objets de consommation et par conséquent exporte la richesse produite avant qu'elle ait pris racine dans le pays.
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En 1871, sans que la production ait augmenté en quantité sur les années précédentes, elle a doublé de valeur par suite de la hausse des laines et des cuirs sur les marchés d'Europe ; le particulier en a bénéficié et a immédiatement augmenté sa consommation en raison de l'accroissement de ses revenus. La situation de rÉtat percepteur des douanes était donc la suivante: le chiffre des droits de sortie n'augmentait pas, étant réglé sur une valeur 6xe que l'on ne pourrait élever, mais les droits d'entrée augmentèrent dans une proportion considérable ; les premiers produisaient douze à treize millions de francs, sans variation de 1864 à 1875 ; le produit des entrées a été tout différent et s'élève de vingt et un millions de francs en 1864, à quarante-huit en 1869, à cinquante et un en 1871 , à soixante^lix-sept en 1872, à quatre-vingtneuf en 1875, augmentation anormale inquiétante, ruineuse et, par conséquent, éphémère, comme le prouvent les chiffres déjà plus modestes de 1874 et 1875, et ceux tout à fait bas de 1876, où le produit est à peine de trente millions.
C'est cependant sur cette anomalie qui n'annonçait autre chose que la crise que le pays, traverse aujourd'hui, qui devait faire prévoir une diminution rapide, que des financiers ont établi des espérances d'augmentation de revenus et calculé le chiffre des dépenses ; alors que la seule aiguille qui devrait indiquer la marche à suivre était celle de la production, on a négligé ses indications, et c'est ainsi que l'on a
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LES MŒUnS FINANCIÈRES DU RIO DE LA PLATA. 510
fait fausse route. L'équilibre des finances a été rompu ; l'État s'est trouvé dans la même situation que les particuliers, obligé de renoncer brusquement à un luxe intempestif, et de revenir à la médiocrité des anciens jours, sans même avoir la possibilité de payer ses dettes criardes. Malgré les leçons de 1874 où les revenus diminuant laissent un déficit de trente millions, le budget des dépenses est augmenté en 1875 et se solde en déficit de trente-cinq millions de francs, c'est-à-dire 35 pour 100 du chiffre total, et cependant le budget de 1876 est voté avec une augmentation de dix millions et porté à cent sept millions. Où trouver des ressources pour faire face à cette dette flottante de cent vingt-cinq millions de francs provenant des déficits accumulés des exercices précédents, s'il est vrai, comme le déclarait l'ex-ministre des finances, que le gouvernement ait perdu tout crédit à l'étranger? Il ne reste que le chemin étroit, et pénible à remonter, de l'économie domesticjue, la plus sage économie, non-seulement par suppression de quelques emplois, mais par suppression de gouvernements coûteux, si l'on ne veut voir une population très-limitée renoncer à supporter le poids d'impôts en disproportion avec ses ressources.
Bien autre a été la marche des États-Unis de l'Amérique du Nord, que les États du Sud pourraient en cela aussi imiter avec profit. Le budget s'y est élevé insensiblement jusqu'à la guerre de Sécession, qui seule a pu en troubler passagèrement l'équilibre ; il
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était en 1 776 de deux millions de dollars avec une population de trois millions d'habitants, c'est-à-dire déjà supérieure à la population actuelle de la République Argentine; il est en 1798 de quatre millions; en 1808 de six; en 1820 de treize ; en 1841 de vingtquatre; en 1851 de trente-trois; en 1861 de cinquante-sept; c*est en 1838 que le chifîre du budget des États-Unis atteint celui de 21 millions de dollars, niveau du budget de 1876 de la République Argentine, mais avec une population de vingt millions d'habitants, c'est-à-dire dix fois la population actuelle de celle-ci. Qui sait si un poids égal d'impôls, frappant la République {les États-Unis dans sa période de développement, n'eût pas suffi pour enrayer l'immigration , principal agent de son progrès ?
Les administrateurs Argentins doivent craindre déjà d'avoir à expérimenter cette conséquence d'un budget voté au mépris de toutes les lois de l'économie politique ; ils pourraient cependant trouver dans leur histoire la plus récente des précédents à imiter : en effet, sous l'administration antérieure, alors que le président actuel de la République Argentine, M. Avellaneda, était chargé du ministère des finances par intérim, il fit rendre un décret le 21 avril 1871, qui remédiait à des maux semblables par une mesure énergique, réduisant de plus de deux millions de piastres un budget qui n'était alors que de sept millions, par une simple suppression de frais d'administration exagérés et inutiles. Quoi qu'il en puisse coûter àl'ex-
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ministre des finances aujourd'hui président, quelque résistance qu'il rencontre dans son cabinet, il lui faudra renoncer aux promesses fallacieuses du passé pour ne voir que les déceptions du temps présent, être le Sully de son propre gouvernement, économiser sur tout s'il veut rasseoir le crédit de la République sur des bases solides.
Il nous reste à considérer si cette situation fort difficile est de nature à inspirer à l'étranger des craintes sérieuses sur le paiement des intérêts de la dette. Nous sommes convaincu pour notre part que ce désastre n'est pas à redouter, et le tableau suivant, qui donne la synthèse de la dette existante et des intérêts à servir suffira à le démontrer.