JOSEPH PRADELLE
leur disposition une palette plus riche et plus vigoureuse. Même dans ses articles de musique les moins importants, à propos d’un simple ballet ou d’un modeste opéra-comique, que de passages fièrement brossés, que de jolis dévergondages de couleur ! Joseph Pradelle a un jour, dans un feuilleton sur le mandoliniste Armanini, raconté une sérénade à Rome, qui est la page la plus mélodieuse, la plus gazouillante, la plus murmurante et la plus poétique que nous ayons jamais lue. Mais Pradelle a en portefeuille le manuscrit d’un Voyage en Espagne , dont l’apparition fera certainement du bruit dans le monde des artistes et des lettrés. Il y a là une succession ininterrompue de croquis lumineux, de descriptions truculentes, de savoureuses eaux-fortes, de paysages crânement enlevés, que n’eut pas désavoués l’auteur de Tra los Montes.
Voilà la fin du dernier acte. Le critique a disparu sans tambour ni trompette. Pradelle, en effet, évite la foule, les fâcheux, les Joseph Prudhomme, les milieux où grêle la bêtise humaine, et rentre chez lui, en frôlant mystérieusement les murs.
BOUCHET
Quelqu’un a dit qu’il ressemblait à un commis- Q voyageur gelé sur l’impériale d’une diligence. La comparaison n’a rien de désobligeant, puisque les commis-voyageurs tiennent aujourd’hui une si large place dans la politique. Mais nous estimons qu’avec sa face glabre, légèrement bouffie, ses yeux ronds et sans flamme, son débit empâté, zézayant, le député Bouchet réalise plutôt le type d’avocat de chef-lieu d’arrondisse-
BOUCHET
ment. Tout en lui, en effet, décèle le petit avocat de Province qui a étudié Y art de parvenir ; car l’ambition et, il faut bien le dire, une certaine finasserie, un véritable savoir-faire, voilà ce qui constitue le fond de son caractère. Alors qu’un de ses coreligionnaires politiques, lâchant la bride à sa nature sentimentale et généreuse, à la fougue de son imagination révolutionnaire, allait tomber sous les balles du peloton d’exécution, Bouchet, lui, ne se compromettait que tout juste pour se poser plus tard en victime de l’état de siège et de la réaction bourgeoise. On ne saurait, certes, faire un crime à l’ancien compagnon de lutte du regretté Crémieux d’avoir su se dégager des filets des conseils de guerre. Mais ce qui achève d’établir la réputation d’habileté et de prudence de l’avocat Bouchet, c’est que celui-ci ramassait un mandat de représentant du peuple dans la tourmente du 4 avril, tandis que l’autre, le politique sentimental et rêveur, y trouvait la fosse du fusillé. Tant il est vrai de dire qu’en politique une pointe d’égoïsme et d’esprit pratique est préférable aux mouvements d’un cœur ardent et téméraire. Bouchet, lui, tout en professant des opinions avancées, bien que placé à l’avant-garde de la démocratie, n’a jamais cessé de se garder des fondrières et des casse-cou. Il suit paisiblement sa route, s'étudiant seulement à saluer bien bas tous les cantonniers, tous les facteurs ruraux, tous les humbles qui passent. C’est ainsi que les électeurs ont pris plaisir à voir en lui un député dévoué, docile, populaire, serviable, et qu’il était inutile de remplacer.
BOUCHET
Bouchet, en somme, a conquis de haute lutte le renouvellement de son mandat. Toute peine mérite salaire, comme dit la sagesse des nations.
ANNA JUDIC
m jour, entrant au Café Cardinal — un café qui jn’ existe plus et il y a de cela déjà belle lurette — nous trouvâmes au comptoir, à côté de la limonadière, l’aimable Mme Isch-Wall, une paire de grands yeux voluptueux et rieurs, arrivés le matin même de Paris et qui nous furent présentés comme appartenant à une chanteuse de l’Eldorado venant faire une tournée à l’Alcazar de Marseille. C’était Mme Judic, alors complètement ignorée en Province. M. Comy, un directeur qui s’est rendu célèbre ici par son gilet blanc et pat ses prétentions
ANNA JUDIC
parfois justifiées de déniqueur d’étoiles, nous vanta fort par avance l’artiste parisienne. Mais rendu sceptique à l’endroit de toutes les cantatrices en baudruche, de toutes les risibles diseuses que nous expédient tous les deux mois les cafés-concerts de la capitale, nous primes le soir le chemin de la salle du Cours Belsunce, sans enthousiasme aucun et guidé par un pur sentiment de curiosité. Quelle fête et quelle révélation — les habitués de l’Alcazar se le raplent — fut pour eux la jeune chanteuse de l’Eldorado ! On était en présence — il n’y avait pas à en douter
— non seulement d’une exquise susurreuse de couplets mais encore d’une grande actrice. La chansonnette — interprétée avec cet art infini, avec ce jeu merveilleux
— acquérait immédiatement la valeur d’une comédie dans toute la plus large acception du mot. Il était évident pour tous les délicats et les raffinés, après avoir entendu seulement par le Trou de la Serrure, le Sentier couvert, la Neige et surtout la Chatouilleuse, que Mme Judic devait, dans un temps plus ou moins éloigné, s’affirmer victorieusement et comme chanteuse et comme comédienne sur les principales scènes parisiennes. Ces prédictions se sont réalisées au delà même de ce qu’on attendait et l’on sait qu’à cette heure
Tout Paris pour Judic a les yeux de Rodrigue.
Quand on relit toutes les adorables appréciations qui ont été écrites sur la diva par les maîtres de la critique et
ANNA JUDIC
notamment par ce délicieux sertisseur qui s’appelle Paul de Saint- Victor, on hésite à formuler une nouvelle définition du talent de la Roussotte. Elle joue de la feuille de vigne comme d’un éventail, a dit un jour l’auteur à' Hommes et Dieux. Qu’ajouter à ce jugement qui explique tout Judic, dans sa brièveté? Il n’y a pas, en effet, à cette heure, sur la scène française, une artiste qui sache, comme Mme Judic, mettre une si spirituelle réserve dans la gaillardise, laisser courir un sourire innocent sur une bouche aussi sensuelle et darder une œillade anacréontique avec une pudeur aussi virginale. Les auteurs ont beau imaginer, à son intention, les situations les plus scabreuses, les plus court-vêtues, les plus égrillardes, la diva ne cesse d’y apporter une grâce merveilleusement décente, une entente exquise des nuances et des sous-entendus. Mais, qu’on nous passe ce faible, c’est surtout dans la chanson pure et simple que nous aimons Mme Judic. C’est là qu’elle est la plus croquante, la plus pétillante, qu’elle sait avoir l’esprit le plus osé et le plus chaste à la fois, la malice la plus capiteuse et la moins voulue, qu’elle sait être la friponne la plus dangereuse et la plus mesurée en même temps. Voyez-la, dans un couplet d’amour, les narines dilatées, ses deux grands yeux étonnés et se baissant parfois pudiquement, la bouche ingénûment rieuse et le geste finement mutin. Quelle griserie vaudrait celle-là? Et si l’on ajoute cette voix qui est pour l’oreille une vraie et perpétuelle caresse de velours, une cha-
ANNA JUDIC
touillante musique, on comprendra le mot de ce grave notaire de Province qui, relâchant le nœud de sa cravate blanche et faisant sauter les plus hauts boutons de son gilet, pendant que Judic flûtait sa chansonnette, s’écria : « Ah que diable, on n’est pas de bois ! »