‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 102 sur 322 · Poésies complètes, p · texte numérisé non relu

Poésies complètes, p

La Muse de 1825, c'est la Mélancolie. Tous ceux qu'elle a touchés de son aile ne sont pas devenus de grands poètes ; mais c'est parce que toute cette génération a été en proie aux angoisses du cœur et de la pensée, travaillée par le doute, tourmentée par l'infini, obsédée par l'énigme de la destinée, qu'elle a produit les plus grands poètes qu'il y ait dans la littérature française. Toutes les fois que les vers d'un ancien ou d'un moderne éveillent un écho dans les profondeurs de notre être et nous donnent le frisson poétique, n'est-ce pas que, nous arrachant aux joies ou aux agitations de l'heure présente, ils nous découvrent brusquement l'incurable tristesse qui gît au fond de la nature humaine? Homère peint les générations des mortels semblables aux générations des feuilles. Pindare se lamente sur l'homme, rêve d'une ombre. Villon frémit à la pensée de la mort :

Quiconques meurt, meurt à douleur.

Les plus légers ont une larme dans la voix en songeant aux années qui s'enfuient sans retour, ou aux roses de la vie qui se fanent si vite. Un Parny même trouve quelquefois de ces accents. Mais après Rousseau, après Werther, après René, après les orages et les ruines de la Révolution, toutes les fibres de Fâme sont tendues et douloureuses. La jeunesse a besoin de pleurer. Elle va d'instinct aux œuvres les plus sombres et les plus désolées. Byron lui plaît parce qu'il répond à sa tristesse ; et à son tour, il l'aggrave encore et la nourrit.

Il n'est pas le seul, je me hâte de le dire. Il n'y avait point alors de poésie dont la sensibilité exaspérée ne sût extraire ce qu'elle pouvait contenir de douloureux. Le Génie du Christianisme avait rouvert la Bible à nos poètes. « Il n'y pas une position dans la vie, disait Chateaubriand, pour laquelle on

ne puisse rencontrer dans la Bible un verset qui semble dicté tout exprès d. » Pour la mélancolie et le pessimisme, il y avait les Psaumes, YEcclésiaste, et le Livre de Job. On ne se fit pas faute d'y puiser. En 1819, on découvre André Chénier. Ses Elégies respirent la passion, la sensualité, l'ardeur de vivre ; il a couru virilement au-devant de la mort, pour la justice et pour la liberté. Mais on s'apitoie sur le Jeune Malade ou sur la Tarentine ; on s'attendrit sur ce jeune cygne, étouffé par la main sanglante des révolutions. « Il est beau, dit de Latouche, d'offrir à ses ennemis une victime sans tache, et de rendre au Dieu qui nous juge une vie encore pleine d'illusions 2 ! » Vers le même temps arrive d'outre-Rhin tout un vol de légendes touchantes ou lugubres. On pleure avec le roi de Thulé, on suit en frissonnant la chevauchée de Lénore à travers les tombes. Mais combien tout cela paraît fade à côté des remords d'un Lara ou d'un Manfred ! Voilà bien, cette fois, l'incarnation du malheur et du désespoir. Emile Deschamps, dans ses Etudes françaises et étrangères, a noté avec précision et commenté avec finesse la succession de ces diverses influences :

N'entends-tu pas frémir la harpe des prophètes, Dont les accents, échos du Ciel et des Enfers,

Parlaient de malheur dans les fêtes,

Et de triomphes dans les fers?

A peine le sacré cantique

S'éloigne et meurt à l'orient,

Entendez-vous, pur et brillant,

Un accord de la lyre antique, Cette lyre que Thèbe a transmise aux Romains, Qui sait chanter les dieux, et Néère, et la gloire, Que Chénier réveilla si fraîche..., et dont l'ivoire

S'échappa sanglant de ses mains.

Du lierre des donjons quels chants ont percé l'ombre ? Des ménestrels du Nord, c'est le luth ingénu, Rempli comme autrefois de merveilles sans nombre,

1. Génie, II* partie, livre V, chap. i, De V Ecriture et de son excellence.

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