Notice de l'édition de
Toujours rêveur, toujours amoureux, mais plus sombre, Plus mâle, et tourmenté par un souffle inconnu.
On sent à ses élans de flamme,
On sent que Byron est venu, Et que la corde humide a vibré dans son âme1.
Presque tous les poètes du temps ont senti et répété les vibrations de cette corde poétique. Mettons à part Sainte- Beuve, dont la mélancolie s'apparente à celle d'Obermann, plutôt qu'aux douleurs aristocratiques de René, de Werther et de Lara. Joseph Delorme, la carabin « gauche, timide, gueux et fier », qui hante les faubourgs, et dont la Muse tout le jour « lave un linge usé » à la fontaine, « scandalisa fort les salons, et parut misérable et ignoble2 ». Mais n'est-ce pas en lisant Byron que Lamartine, que Vigny, que Hugo, — celui des Feuilles dautomne, — se sont sentis mordus ou tout au moins effleurés par la désespérance ? Us avaient la force de résister au mal ; s'ils ont réagi contre le pessimisme byronien, s'ils l'ont en quelque sorte absorbé dans une doctrine plus compréhensive, ou s'ils l'ont purement et simplement rejeté, c'est une question qu'il vaut la peine d'étudier en particulier pour chacun d'eux. Je ne m'occupe ici que des poètes du second ou du troisième ordre, mieux pourvus d'intentions que de talent, comme il y en a à toutes les époques, et dont l'œuvre, médiocrement intéressante par elle-même et justement oubliée, est précieuse à titre de témoin. Ceux-là se sont imprégnés de la pensée de Byron, et ils ont subi sa domination sans résistance. A peine si un ou deux ont tenté de secouer le joug. Farcy esquisse un sinistre tableau de la poésie byronienne :
Il m'en souvient, la terre encore épouvantée Voyait fuir en grondant la tempête irritée ;
1. Études françaises et étrangères, A M. Alfred de Vigny, 4e éd., 1829, p. 279.
2. Premiers Lundis, t. I, 1875, pp. 408-409. Article du Globe (4 novembre 1830) sur la 2e édition des Poésies de Joseph Delorme.
La foudre en senfonçant dans de sombres lointains De ses derniers éclats effrayait les humains, Et les feux dévorants dont s'embrase le monde, Comme un volcan éteint dans une nuit profonde, N'éclairaient en mourant de leurs pâles lueurs Que des cités en cendre ou des mortels en pleurs. Un homme était assis sur ces débris funèbres : Il chantait, mais ses chants dans un mode incertain Mêlaient l'insulte aux pleurs et la plainte au dédain.
A ce lugubre Harold, dont le sombre délire lui rappelle Jérémie gémissant sur Sion, ou mieux encore Néron entonnant au milieu de l'incendie de Rome un hymne triomphal, il oppose Lamartine, dont les chants s'élèvent à Dieu comme une humble prière :
On eût dit que du sein des célestes phalanges
Un de ces purs esprits que Dieu lui-même écoute
Achevait ici-bas, hôte mystérieux,
L'hymne saint de la foi commencé dans les cieux...
C'est lui que Farcy invoque comme son modèle et comme
son guide :
Oh ! parle-nous encore, apprends-nous, si tu peux, Quel secret dans ton sein verse ce calme heureux 4 !
1. Georges Farcy, Reliquiœ, Paris, 1831, Épître à Lamartiney pp. 41 et suiv. — Le même parallèle est développé dans la Réponse d'un exilé en Sibérie à Vode adressée par M. Alphonse de Lamartine à lord Buron, publiée par le Mercure du XIX* siècle, t. XXIII, 1828, p. 193, sous la signature d'Alex. d'Oppen, comte de Bronckovski :
Ils sont venus à moi, les sauvages accords
Du barde anglo-saxon, du chantre des remords,
Dont la voix nous répète en des accents funèbres
Les cris des réprouvés errants dans les ténèbres ;
Ils sont venus à moi, les chants qui du Thabor
Vers la voûte du ciel ont pris un noble essor,
Dont le génie heureux a su briser la chaîne
Qui retenait l'élan des Muses de la Seine.
Poursuis, jeune héros ; en sons mélodieux
Célèbre les beautés de la terre et des cieux,
Et malgré les clameurs du doute et du blasphème,
Ose chanter de Dieu la clémence suprême ;
Retrace ses bienfaits aux aveugles mortels,
Conduis leurs pas errants au pied de ses autels,
Et de la foi divine, en dévoilant ses charmes,
Répands les doux rayons dans le vallon des larmes !
Mais les autres cherchent l'agitation et la tempête : ils portent leur douleur en écharpe, et tournent résolument le dos à l'espérance et au bonheur.
Cette attitude était matière à plaisanteries faciles. Chansonniers et satiriques, nouvellistes des petits journaux et critiques des grands, ne laissèrent pas échapper l'occasion. En 1824, le Diable boiteux adressait cette Petite requête à MM. les Romantiques :
Que de poètes en grand deuil
Maintenant ont la larme à l'œil 1
Celui-ci pleure sa grand'mère,
Celui-là sa sœur ou son frère,
Jamais dans les plus noirs romans
On n'a vu tant d'enterrements.
Ah ! par pitié, Messieurs les Romantiques, Cessez d'entonner vos lugubres cantiques :
Riez donc, Messieurs les Romantiques1.
Béquet, dans les Débats, reprenait l'année suivante le même reproche en termes presque semblables. « La plupart de nos jeunes auteurs, séduits par la renommée du chantre de Lara, l'ont choisi pour modèle, et pleurent d'après lui les malheurs de l'existence. La désolation est vraiment sur notre Parnasse : c'est à qui se créera des chagrins, inventera des afflictions. Celui-ci est orphelin, celui-là est proscrit, cet autre est parricide. Les plus modérés se contentent de tuer régulièrement tous les mois leur maîtresse, afin de répandre sur sa tombe des larmes et des vers, à peu près comme nos élégantes, lorsqu'elles sont surprises par le changement de la mode, tuent bien vite une cousine de province, afin de prendre la robe de deuil 2. » « Vous avez bien l'air malade », remarque avec intérêt le Classique de Baour-Lormian, et son interlocuteur Romantique de lui répondre :