Le Livre du promeneur, Paris, 1854, pp. 357 et
2. Jules Lefèvre était devenu, après l'élection du prince Louis Napoléon à la présidence de la République, l'un des familiers et le bibliothécaire .. sans bibliothèque de l'Elysée. Dans une note adressée par lui à l'empereur en 1852, « sur quelques-uns des ouvrages publiés depuis le 2 décembre 1851 )), il jugeait ainsi les plus récentes publications de Sainte-Beuve (Causeries du lundi, Derniers portraits littéraires, 5 vol. in-12) : « Sous le titre sans prétention de Causeries, M. de Sainte-Beuve (sic) réunit les articles qu'il publie chaque semaine dans le Constitutionnel . Il y a là plus de laisser-aller, moins d'entortillage que dans ses autres livres, mais son idée a/toujours peine à se dégager de ses nuages d'habitude. lia beau les charger d'électricité, l'éclair n'en sort pas. M. de Sainte-Beuve est un écrivain qui sait beaucoup, très soigneux d'apprendre, et découvrant sur les auteurs une foule de détails ignorés. Ce qui lui manque assez généralement, c'est le don de donner du relief à son savoir et de faire aimer son enseignement. Il a des aperçus délicats, des rapprochements subtils, mais il ne nous met pas assez dans la confidence de ses finesses ; il en cache la moitié dans l'ombre. On les soupçonne plus encore qu'on ne les devine. Son style est quelquefois un peu lourd, sa pensée aussi ; c'est très bien quand c'est de l'or ; mais quand ce n'est que du plomb ! » (Recueilli dans les Etudes politiques, par M. Jules Le Fèvre-Deumier, Paris, Didot, 1897.)
au triomphe du romantisme dans Fart. En 1815, l'art français était encore soumis à l'hégémonie de David. La peinture par excellence était la peinture d'histoire : entendez par là la peinture proprement historique, l'allégorie et la mythologie. Les peintres qui cherchaient un sujet de tableau feuilletaient Homère, ou Tite-Live, ou simplement le Dictionnaire de la Fable. Peu à peu, le champ de leurs inspirations s'élargit. La complaisance naturelle pour l'actualité, le besoin de parler aux contemporains un langage qui fût accessible à tous, la décadence des études classiques et l'ignorance croissante de l'antiquité, firent chercher dans les guerres de l'empire ou dans la poésie étrangère, dans Ossian en particulier, des sujets moins rebattus et plus puissants sur l'imagination j. Les peintres « laissèrent reposer un peu sur son rivage troyen le bon Homère, qui, au dire même d'Horace, sommeille quelquefois, et se lancèrent avec Shakespeare, Byron et Gœthe sur un océan plus agité 2 ». Sans exagérer la fraternité d'art que Sainte-Beuve et Th. Gautier ont prétendu établir entre poètes et peintres romantiques 3, il est permis de croire que l'exemple de ceux-là a entraîné ceux-ci. Les artistes avaient d'ailleurs leurs raisons à eux, que Delacroix a très finement exprimées, pour préférer, comme thèmes pittoresques, le romantique au classique. « J'établis, dit-il dans son Journal, qu'en général ce ne sont pas les plus grands poètes qui prêtent le plus à la peinture : ceux qui y prêtent le plus sont ceux qui donnent une
1 . Sur cette évolution du goût et sur les origines du romantisme artistique, voir Léon Rosenthal, La Peinture romantique, Paris, 1900, Livre premier, chapitres i, m et iv.
2. Burty, article sur l'exposition du cercle de la rue de Choiseul. (Gazette des Beaux-Arts, 1864, XVI, p. 367.)
3. Th. Gautier, Histoire du Romantisme, Paris, 1872, p. 305 : « En ce temps-là la peinture et la poésie fraternisaient. Les artistes lisaient les poètes, et les poètes visitaient les artistes. On trouvait Shakespeare, Dante. Gœthe, lord Byron et W. Scott dans l'atelier comme dans le cabinet d'étude » ; et Sainte-Beuve : « Les peintres novateurs étaient nos frères. » [Portraits contemporains, cité par Rosenthal, p. 278 ; le même auteur, livre VI, ch. h, étudie à fond la question.)
plus grande place aux descriptions. La vérité des passions et du caractère n'y est pas nécessaire. Pourquoi l'Arioste, malgré des sujets très propres à la peinture, incite-t-il moins que Shakespeare et lord Byron, par exemple, à représenter en peinture ses sujets? Je crois que c'est, d'une part, parce que les deux Anglais, bien qu'avec quelques traits principaux qui sont frappants pour l'imagination, sont souvent ampoulés et boursouflés. L'Arioste, au contraire, peint tellement avec les moyens de son art, il abuse si peu du pittoresque, de la description interminable, qu'on ne peut rien lui dérober. On peut prendre d'un personnage de Shakespeare l'effet frappant, l'espèce de vérité pittoresque de son personnage, et y ajouter, suivant ses facultés, un certain degré de finesse, mais
l'Arioste! » — et reprenant plus tard la même observation,
il lui donnait la forme et la valeur d'une loi esthétique : « Plus l'ouvrage qui donne l'idée du tableau est parfait, moins un art voisin qui s'en inspire aura de chances de faire un effet égal sur l'inspiration. Cervantes, Molière, Racine, etc.. j. »
Quoi qu'il en soit, dès la vulgarisation des œuvres de Byron en France, on commença à s'inspirer de lui : Géricault le premier, prédisposé sans doute par sa nature ardente et fougueuse. En 1819-1820, il publiait deux lithographies, Lara blessé et le Giaour, où les chevaux (on sait la passion de Géricault pour le cheval) sont peut-être les parties les plus importantes 2. En 1823, il exécutait, en collaboration avec Eugène Lami, quatre nouvelles pièces publiées par Gihaut, un Mazeppa, un Giaour, un Lara, et une Fiancée dAbydos 3. En 1824, c'est Delacroix qui dessine, pour le Miroir et pour les libraires, des lithographies dont il emprunte les sujets à
1. Delacroix, Journal, Paris, 1893-1895, I, p. 232, à la date du 17 septembre 1846, et III, p. 374.
2. Catalogue de V œuvre de Géricault, par Charles Clément. (Gazette des Biaux-Arts, 1866, XX, p. 529.)