‹ Byron et le romantisme français; essai sur la fortune et l'influence de l'œuvre de Byron en France de 1812 à 1850Chapitre 144 sur 322 · Histoire du Romantisme, pp · texte numérisé non relu

Histoire du Romantisme, pp

Après maintes rasades, la conversation s'engage . Et quelle conversation ! quelque chose comme

une ville espagnole Qu'un tremblement de terre épouvante et désole...

Les « divins élans de morale énergie », les extases de gloire et d'immortalité , s'abîment dans les rires et sous les sarcasmes ; les coqs-à-1'âne et les calembours se ruent à travers les plus graves colloques; sur le tout plane l'idée de la femme :

Le creuset corrupteur où nos vices empirent, C'est la femme !.. . L'étoile où nos vertus aspirent, C'est elle également ! — De la création La femme est à la fois l'opale et le haillon î

Reblo(Petrus Borel) prend la parole. Il exalte les anciens jours, où il faisait bon vivre,

Lorsqu'on avait des flots de lave dans le sang, Du vampirisme à l'œil, des volontés au flanc I

« Un visage moresque » — c'est O'Neddy, — réclame la liberté absolue pour le poète. L'architecte Noël (Léon Clopet) propose la lutte contre les lois oppressives, contre

La lâche iniquité de l'ordre social.

Don José (Bouchardy) demande qu'on provoque les bourgeois en duel ; l'idée est acclamée d'enthousiasme :

Ce fut un long chaos de jurons, de boutades, De hurrahs, de tollés et de rodomontades Dont les bruits jaillissant clairs, discordants et durs, Comme une mitraillade allaient cribler les murs ! Et jusques au matin les damnés Jeunes-France Nagèrent dans un flux d'indicible démence, Echangeant leurs poignards, promettant de percer L'abdomen des chiffreurs, jurant de dépenser Leur âme à guerroyer contre le siècle aride, Tous, les crins vagabonds, l'œil sauvage et torride,

Pareils à des chevaux sans mors ni cavalier, Tous, hurlant et dansant dans le fauve atelier, Ainsi que des pensers d'audace et d'ironie Dans le crâne orageux d'un homme de génie1 !...

De ces cerveaux surchauffés sort une littérature uniformément paradoxale et violente, auprès de laquelle le genre frénétique de 1820 n'était que jeu d'enfant. Ces servants de l'art et de la passion ne connaissent que l'art brutal et la passion forcenée. Ils se réclament avec orgueil de ce Byron dont ils ont imité les orgies :

Il est depuis longtemps avéré que nous sommes

Dans le siècle environ dix mille jeunes hommes

Qui, du démon de l'art nous croyant tourmentés,

Dépensons notre vie en excentricités,

Qui, du fatal Byron copiant les allures,

De solennels manteaux drapons nos encolures.

A l'excès pour ma part j'ai ce tempérament 2.

De fait, les principaux thèmes byroniens, vulgarisés depuis dix ans par d'innombrables imitations, reparaissent dans leurs vers ou dans leur prose, mais dépouillés de tout ce qui est nuance, tendresse, délicatesse, réduits uniquement aux sonorités cruelles et déchirantes. Les Jeunes-France reproduisent quelques-uns des gestes du poète, mais avec des tics de maniaques, avec des transports de furieux. Ils ont pris du maître la rage de « mettre son moi à nu », de « décrire les phases de son cœur ». Mais dans ce moi « qu'ils prennent pour thème avec emportement3 », dans ce cœur qu'ils étalent avec complaisance, c'est tout au plus s'il y a place pour deux ou trois sentiments ou sensations qu'ils analysent sans fin : le spleen d'abord,

1. Philothée O'Neddy, Feu et Flamme, poésies, Paris, 1833 : Pandœmonium, pp. 3-20, passim.

2. Philothée O'Neddy, Poésies posthumes, Paris, 1877 : Une fièvre de V époque (1837), p. 144. \

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