Journal d'un poète, p
baume sur les blessures de la vie, qui affranchit des servitudes de ce monde.
Si ton cœur, gémissant du poids de notre vie, Se traîne et se débat comme un aigle blessé,
Si ton âme, enchaînée ainsi que Test mon âme, Lasse de son boulet et de son pain amer, Sur sa galère en deuil laisse tomber la rame, Penche sa tête pâle et pleure sur la mer,
Si ton cœur, frémissant des passions secrètes, S'indigne des regards, timide et palpitant,
Pars courageusement, laisse toutes les villes ; Ne ternis plus tes pieds aux poudres du chemin... Les grands bois et les champs sont de vastes asiles, Libres comme la mer autour des sombres îles. Marche à travers les champs une fleur à la main.
La solitude à deux, c'est le bonheur. « Oh! que ne puis-je habiter le désert, s'écriait l'auteur de Childe Harold, avec un doux génie pour charmer ma solitude ! heureux de perdre le souvenir du genre humain, et de n'aimer que lui, sans haïr personne d ! » Vigny, pour son amante, roulera dans la bruyère de sa montagne la Maison du Berger :
Le seuil est parfumé, l'alcôve est large et sombre, Et là, parmi les fleurs, nous trouverons dans l'ombre Pour nos deux fronts unis un lit silencieux.
Le symbole emprunté à Chateaubriand vient revêtir la pensée byronienne, comme s'il fallait que le chef-d'œuvre du poète des Destinées portât à la fois la marque des deux maîtres par qui son génie a été formé.
1. Childe Harold, IV, 177, trad. Pichot, 2* éd., t. III, p. 309. Ce génie appartient, dans le texte anglais, au sexe féminin : Oh ! that the Désert were my dwelling-place, With one fair Spirit for my minister, That I might ail forget the human race, And, hating no one, love but only her !
De ce commerce avec la nature, Byron ne rapporte que des impressions heureuses ; il l'en aime davantage après ces entrevues qu'il a eues avec elle. Une fois seulement il a senti douloureusement le contraste entre l'éternité de la nature et la brièveté de l'homme : — « Homme immortel ! admire les beautés de la nature, et dis dans la joie de ton cœur : « Tout cela est à moi ! » Admire-les pendant qu'il est permis à tes yeux charmés de les voir encore ; un jour viendra où elles ne t'appartiendront plus. Quels que soient les regrets qui s'exhalent sur la tombe muette, les cieux et la terre ne t'accorderont pas une larme ; aucun nuage ne deviendra plus sombre, aucune feuille ne tombera plus tôt, aucun zéphir ne soupirera pour toi, mais les vers rampants s'empareront de leur pâture, et prépareront ton argile à fertiliser la terre1. » Ce qui n'avait été sur l'âme dure et véhémente de Byron qu'une impression fugitive, a blessé profondément la sensibilité, prompte à souffrir, lente à guérir, d'Alfred de Vigny. Il n'a pardonné à la campagne « son immobilité, son éternité impudente, sa fraîcheur et ses rajeunissements annuels sur les tombes de ceux qu'on aime, qu'en faveur de son silence et de ses magnifiques horizons"2 ». Quand il écrivait ces lignes, il y avait quatre ans déjà qu'il avait cité devant lui la Nature « stupide » et « insolente », qu'il lui avait prêté le plus superbe et le plus éloquent langage, comme pour s'exciter plus fortement à lui crier sa haine et sa malédiction :
On me dit une mère et je suis une tombe.
Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,
Mon printemps ne sent pas vos adorations.
Avant vous j'étais belle et toujours parfumée,
J abandonnais au vent mes cheveux tout entiers...
1. Lara, début du IIe chant, trad. Pichot, 2^ éd., t. I, p. 119.
2. Lettre à la vicomtesse du Plessis, 10 août 1848. (Revue des Deux Mondes, 1897, ou Correspondance, p. 147.)
byron 26
Après vous, traversant l'espace où tout s'élance,
J'irai seule et sereine en un chaste silence,
Je fendrai l'air du front et de mes seins altiers.
C'est là ce que me dit sa voix triste et superbe, Et dans mon cœur alors je la hais, car je vois Notre sang dans son onde et nos morts sous son herbe, Nourrissant de leurs sucs la racine des bois 1...
Il sent croître sa sympathie et sa pitié pour la créature éphémère de tout ce que la création immortelle lui cause d'horreur et d'effroi. Il comprend « la majesté des souffrances humaines ». Au ricanement dédaigneux de Lucifer à Caïn : « Je te prends en pitié d'aimer ce qui doit périr », il répond par cette parole :
Aimez ce que jamais on ne verra deux fois,
où s'exprime la solidarité de tous ceux qui ont reçu la vie sujette à la mort 2.
Quel autre que l'homme peut avoir compassion de l'homme ? Si la nature est hostile, Dieu est impuissant. Son univers est « une œuvre manquée », « un monde avorté », — « une magnifique bourde », disait l'auteur de Don Juan 3. La terre s'indigne des injustices de la création. Mais à quoi bon se révolter contre elles ? Le Ciel est « muet, aveugle et sourd » ; il n'entend ni la prière ni le blasphème.
Le juste opposera le dédain à l'absence,
Et ne répondra plus que par un froid silence
Au silence éternel de la divinité 4.
Il ne cherchera de consolation et de réconfort qu'en luimême, dans la conscience de sa dignité personnelle et dans