Richard Darlington, IV^ tableau, se. î
gédie une tirade à la façon byronienne qui obsède la mémoire du poète depuis qu'il a lu Manfred :
Oui ! lorsqu'il est écrit sur le livre du sort
Qu'un homme vient de naître, au front large, au cœur fort,
Et que Dieu sur son front qu'il a pris pour victime
A mis du bout du doigt une flamme sublime,
Au-dessous de ce mot la même main écrit :
« Tu seras malheureux si tu n'es pas proscrit ! »
Car à nos premiers pas sur la terre où nous sommes
Son regard dédaigneux prend en mépris les hommes ;
Comme il est plus grand qu'eux il voit avec ennui
Qu'il faut vers eux descendre ou les hausser vers lui.
Alors, dans son sentier profond et solitaire,
Passant sans se mêler aux enfants de la terre,
Il dit aux vents, aux flots, aux étoiles, aux bois,
Le chant de sa grande âme avec sa forte voix.
La foule entend ses chants, elle crie au délire,
Et, ne comprenant pas, elle se prend à rire.
Mais à pas de géant, sur un pic élevé,
Après de longs efforts lorsqu'il est arrivé,
Reconnaissant sa sphère en ces zones nouvelles,
Et sentant assez d'air pour ses puissantes ailes,
Il part majestueux, et qui le voit d'en bas,
Qui tente de le suivre et qui ne le peut pas,
Le voyant à ses yeux échapper comme un rêve,
Pense qu'il diminue à cause qu'il s'élève,
Croit qu'il doit s'arrêter où le perd son adieu,
Cherche dans la nuée... Il est aux pieds de Dieu * !
iVu tombeau de Charlemagne, Don Carlos paraphrase en vers sonores YExpende Hannibalem :
Avoir été plus grand qu'Annibal, qu'Attila, Aussi grand que le monde !... et que tout tienne là ! Ah î briguez donc l'empire et voyez la poussière Que fait un empereur 2 !
1. Christine, acte I, se. î. — Paul Albert, citant ce couplet {la Littérature française au XIXe siècle, Paris, 1885, t. II, p. 217^, ajoute en note: « Ce qu'il y a de bon comme vers (dans Christine) est pris à Alfred de Vigny. » Il se peut qu'en particulier pour le passage qui nous occupe, il y ait eu influence de Moïse. Mais l'inspiration première vient de Manfred, acte II, se. ii.
2. Hernani, acte IV, se. î. — Voyez par exemple Childe Harold, II, 4, et
On ne peut oublier que la vanité de la gloire est un des thèmes sur lesquels Byron déclame le plus volontiers, et l'on se demande si Hugo ne s'est pas souvenu de lui autant que de Juvénal, quand il fait tenir à son héros ces propos mélancoliques, qui conviennent plus à un poète désabusé des choses humaines qu'au jeune et ambitieux candidat au trône impérial.
C'est encore pour se donner des attitudes de penseurs que les romantiques ont insufflé à leurs personnages, — au prix souvent de quel anachronisme moral, — le scepticisme et le pessimisme des Childe Harold et des Conrad. Qu'un Antony décrive son désespoir en termes renouvelés du Giaour, nous ne nous en étonnons pas : il appartient à la génération de 1830 ; en ce temps-là, comme dit Dumas lui-même, « il y avait quelque chose qui flottait en l'air, — le dernier soupir de Byron peut-être, — et qui jetait une incertitude profonde dans les esprits, un doute mortel dans le cœur d... » Aux critiques qui prétendaient que le caractère était « hors dénature», d'autres répondaient qu'il était « très commun et des plus communs. Les garnisons regorgent d'exemples pareils 2. » Mais ce langage nous déconcerte dans la bouche d'un aventurier du xive siècle, d'un captif musulman ou d'une châtelaine du xve, d'un Anglais du temps de Henri VIII, d'une admiratrice de Descartes. Marguerite de Bourgogne demande à Buridan s'il n'est pas de Bohême : « Je suis
Don Juan, I, 218-219. Ces images, Byron les avait, avant Hugo, appliquées à un autre empereur: *< C'en est fait ; hier encore ton front portait une couronne; ton bras faisait trembler tous les rois : aujourd'hui tu n'es plus pour eux qu'un objet de mépris... Dans la balance de la mort, la poussière d'un héros est aussi vile qu'une cendre vulgaire Les bassins en sont égaux pour tous ceux qui ne sont plus. )> [Ode à Napoléon, avec l'épigraphe prise de Juvénal, trad. Pichot, 3e éd., 1821, t. III, p. 179.)
1. Il s'agit de la période de 1830 à 1834, pendant laquelle furent écrits les drames $ Antony et à'Angèle. Voir Dumas, Théâtre complet, t. XVI, p. 199, préface du comte Hermann (1849).
2. À. de Vigny, Lettre sur le théâtre à propos d Antony. (Revue des Deux Mondes, 1831, t. ML p. 627.)
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chrétien, répond le capitaine, ou du moins je Tétais, mais il y a longtemps que je n'ai plus de foi, n'ayant plus d'espoir. Parlons d'autre chose 4. » Yaqoub aspire tout comme Manfred à « rendre un corps aux éléments 2 ». Ethelwood déclare qu'il n'y a d'avenir certain que celui de la tombe : « Et celui-là pourquoi l'attendre, quand on peut si facilement aller au-devant 3 ? » Bérengère renie Dieu, qui ne répond pas; elle est près d'invoquer Satan, qui «répond, lui4». Christine exhale en plaintes amères son dernier souffle de vie :
Je vis que dans la nuit où notre esprit se plonge,
Tout était vanité, déception, mensonge!
Que sur l'éternité Dieu seul était debout,
Et qu'excepté de lui, on doit douter de tout 8 !
L'influence de Byron est grandement responsable de ce défaut capital du théâtre romantique, qui est de substituer à la variété de la nature et de la vie la raideur uniforme d'une attitude conventionnelle.
Elle est responsable aussi du débordement de lyrisme qui encombre les scènes du drame nouveau. L'imagination et la sensibilité, longtemps contenues par la discipline