Revue des Deux Mondes, 1850, etc
Il n'en va pas de même pour Lamartine. Celui-ci a lu et relu Byron. Il Fa admiré et envié plus qu'il ne l'a aimé et compris. Il Fa moins imité qu'il n'a rivalisé avec lui. Il était trop profondément optimiste et spiritualiste pour que le scepticisme et le pessimisme de Byron eussent prise sur son âme ; ils n'ont fait que redoubler son aspiration naturelle à espérer et à croire. Mais il a subi le prestige de l'homme, de sa destinée, de sa gloire, de son génie. Il a, en s'inspirant de lui, élargi sa pensée, son imagination et son art. Et ce n'est point faire tort à Lamartine, mais c'est faire un grand honneur à Byron, de retrouver quelque chose du mouvement, de l'ampleur et de l'éclat de sa poésie dans le lyrisme qui déborde des Nouvelles Méditations, des Harmonies eldeJocelyn.
Sur Musset, au sortir de l'adolescence, le poète anglais a exercé un ascendant très fort et presque exclusif. « Il pensa le gâter.» Malgré ses protestations d'indépendance, il est visible que l'auteur de Don Paez, du Saule, de Mardoche, deNamouna, de la Coupe et les Lèvres, de Rolla, sait son Byron par cœur. Il en reproduit tantôt l'ardeur passionnée, tantôt l'impertinence cavalière, tantôt la gaieté bouffonne, tantôt la sombre mélancolie. Il lui emprunte ses procédés de composition et ses tics, sa manie des digressions, des apostrophes. Cette rhétorique s'étale encore dans la Confession d'un enfant du siècle. Si Musset n'eût fait que les Contes d Espagne et d Italie et le Spectacle dans un fauteuil, il pourrait passer pour un Byron français, plus facile toutefois et plus spirituel que l'autre. Mais il a écrit les Nuits, le Souvenir, ses exquises comédies, où Byron n'est pour rien. Et l'on admire plutôt que, l'ayant tant aimé et imité de si près, il ait su, le moment venu, si complètement s'en affranchir.
La raison en est que son imitation se joue à la surface. Seul, Vigny a pénétré jusqu'au fond le génie amer du grand romantique anglais. Il s'est nourri de son œuvre. Plus d'une fois, dans les Poèmes de 1822 et de 1826, quand nous croyons lire du Vigny, c'est du Byron que nous lisons. Le genre dont
l'auteur de Moïse et d'Eloa a doté la littérature française, le poème philosophique, il n'en a de son propre aveu conçu l'idée qu'après avoir connu Manfred et Caïn. Le pessimisme qui perce dans les premiers Poèmes, s'organise dans le Journal, et s'épanouit, si l'on peut ainsi parler, comme une fleur haute et sombre dans les Destinées, a sa racine maîtresse dans le tempérament même de Vigny, mais il en a de secondaires ou d'auxiliaires qui plongent dans le fonds byronien. Le symbole par lequel le poète exprime son attitude dernière à l'égard de la vie, c'est une stance de Childe Harold qui le lui fournit. Mais en s'arrêtant, par délibération et par choix, à cette résignation hautaine où Byron n'avait pas voulu ou pu se tenir, il a révélé la différence irréductible de leurs natures, et il a mis sur sa pensée un cachet ineffaçable d'originalité et de grandeur.
Byron a eu un très grand succès auprès des romantiques. Le romantisme passé, il a été à demi oublié. Peu à peu, ses fidèles ont disparu : Barbey d'Aurevilly a été le dernier. Sans doute il a continué d'exciter des admirations individuelles : il a même fait de loin en loin quelques passions. Il a trouvé dans la comtesse d'Haussonville un biographe enthousiaste1. M. Paul Bourget, à ses débuts, était byronien, dit-on, et s'en vantait 2. En 1890, dans un volume consacré en entier au chantre de Childe Harold et de Manfred, un tout jeune homme déclarait « qu'après avoir admiré entre tous Homère et Eschyle, il avait préféré Byron 3 ». Mais l'œuvre du poète
1. La Jeunesse de lord Byron, par l'auteur de Robert Emmet (comtesse d'Haussonville), Paris, 1872. — Les Dernières années de lord Byron, par le même auteur, Paris, 1874.
2. Barbey d'Aurevilly, les Poètes, 1893, article sur P. Bourget, à propos de la Vie inquiète, p. 308.
3. Joseph Dalloi s, Etudes morales et littéraires à propos de lord Byron, Paris, 1890, p. 57. (Ouvrage posthume, Dallois étant mort en 1887, à 23 ans.)
anglais a cessé depuis longtemps d'être populaire en France. Des trois grandes idoles du romantisme, seuls, Shakespeare et Goethe ont vu durer leur culte. Cette différence de traitement ne saurait s'expliquer par un caprice de la mode : elle a une raison profonde que Flaubert, dans une page de Correspondance, nous a donnée. « Il y a, dit-il, deux classes de poètes : les plus grands, les rares, les vrais maîtres, résument l'humanité ; sans se préoccuper d'eux-mêmes ni de leurs propres passions, mettant au rebut leur personnalité pour s'abîmer dans celle des autres, ils reproduisent l'univers, qui se reflète dans leurs œuvres étincelant, varié, comme un ciel entier qui se mire dans la mer avec toutes ses étoiles et tout son azur ; il y en a d'autres qui n'ont qu'à chanter pour être harmonieux, qu'à pleurer pour attendrir, et qu'à s'occuper d'eux-mêmes pour rester éternels ; ils n'auraient peut-être pas pu aller plus loin en faisant autre chose, mais, à défaut de l'ampleur, ils ont l'ardeur et la verve, si bien que s'ils étaient nés avec des tempéraments autres, ils n'auraient peut-être pas eu de génie. Byron était de cette famille, — Shakespeare de l'autre *. » Là est en effet le secret de la grandeur et de la décadence de cette destinée littéraire. Byron aux hommes de son temps n'a révélé qu'un homme : l'avenir est à ceux qui, aux hommes de tous les temps, révèlent l'humanité.
1. Correspondance, t. I, p. 180, lettre à Mme X... du 22 octobre 1846. — Rapprochez le mot de Balzac que j'ai déjà eu l'occasion de citer (p. 495) : « Scott grandira et Byron tombera : l'un a toujours été lui, l'autre a créé. »
EDITIONS ANGLAISES DES ŒUVRES COMPLETES DE BYRON PUBLIEES EN FRANCE DE 1818 A 1850 *.
1. — The Works of the right honourable lord Byron, comprehending ail his suppressed poems, embellished witha portrait and a sketch of his lordship's life, six vol. in-12 Paris, Galignani, 1818.
Ces six volumes contiennent : I : Childe Harold's Pilgrimage, I et II ; the Giaour ; — II : the Bride of Abydos ; the Gorsair ; Lara ; — III : Ode to Napoléon ; Poems (pièces détachées postérieures aux Hours of Idleness) ; Hebrew Mélodies ; the Siège of Corinth ; Parisina ; — IV : the Prisoner of Ghillon; Stanzas to.., ; Manfred ; the Lament of Tasso ; Ghilde Harold, III ; — V : Ghide Harold, IV; Poems; — VI : Beppo ; English Bards and Scotch Reviewers ; suppressed Poems. (Oh! shame to thee, land of theGaul...; Windsor Poetics ; A sketch from private life. )
La librairie Galignani a publié dans le même format, de 1818 à 1824, les ouvrages de Byron non compris dans cette première édition ou dans la réimpression augmentée de 1822 (voir ci-dessous n° 3 , à savoir : the Gurse of Minerva, 1818; Mazeppa, 1819 ; the Vampire, 18 19 ; Letter to *** on the Rev. Bowles, 1821 ; Marino Faliero, 1821 ; Gain, 1822; Sardanapalus, 1822; the Two Foscari, 1822 ; Hours of Idleness, 1822 ; Don Juan, cantos XII, XIII, XIV, 1824; the deformed Transtormed, 1824; the parliamentary Speeches,
2. — Lord Byron's Works, 12 vol. in-12, Paris, Louis et Baudry, 1820-
3. —The Works of... lord Byron, etc., 11 vol. in-12, Paris, Galignani,