Voir l'Appendice I
4. Félix Reyssié, Lamartine poète lyrique, dans les Débats du 22 février 1898. Je n'ai pu à mon vif regret, obtenir de M. de Montherot des renseignements précis sur les éditions de Byron que Lamartine a possédées et qui se trouvent encore dans la bibliothèque de Saint- Point.
Débats sous la signature de Malte-Brun, du 14 septembre au 2 octobre 1818 *.
Ces articles sont conçus dans le même esprit de modération et de sympathie dont Malte-Brun avait fait preuve dans le Spectateur littéraire. Le ton en est semi-apologétique : il fallait ménager les susceptibilités des classiques intransigeants, les Dussault, les Hoffman, qui donnaient la note littéraire dans le Journal dés Débats. L'analyse y tient plus de place que' les jugements, comme il est naturel quand il s'agit d'une œuvre que le public ne connaît encore que de nom. Ge qu'il y a de plus intéressant, c'est l'ordre de préférences que le critique établit entre les divers ouvrages du poète anglais. Malte-Brun constate la magie tyrannique que Byron exerce sur ses lecteurs ; il reconnaît qu'il est impossible de séparer en lui l'homme du poète, et le compare à ce point de vue à Rousseau et à Gœthe : première esquisse d'un parallèle qui sera repris vingt fois entre 1820 et 1830 ; il fait ressortir la supériorité de Byron sur tant de versificateurs raisonnables qui endorment les académies de leurs productions monotones. Ces généralités une fois posées, il étudie l'œuvre en détail : d'abord le Pèlerinage oTHarold, dont il prend la défense au point de vue moral ; il s'étend avec admiration sur la puissance descriptive de Byron, et attribue par-dessus tout l'intérêt du poème aux traits de mœurs dont Fauteur l'a orné. Il analyse longuement le Corsaire, « celui des poèmes de Byron qui paraît avoir obtenu le plus de vogue », en laissant à ses lecteurs « le soin d'apprécier la composition singulière du poème », passe plus rapidement sur Lara, « supérieur au Corsaire sous le rapport du style », glisse en trois lignes sur le Siège de Corinthe, et s'arrête enfin devant Manfred. L'œuvre n'a pas de valeur dramatique ; c'est la peinture du personnage qui seule a le droit d'attacher le lecteur ; mais il y a là « des traits d'une force et d'une
1. Journal des Débats des 14, 18, 24 septembre et 2 octobre 1818.
l'infiltration 61
profondeur qui rappelleut le génie informe et sublime de Shakespeare». Cependant le poème, dans son ensemble, n'est pas « contraire à la saine morale, c'est-à-dire à la morale religieuse ». Il y avait quelque hardiesse à afficher ainsi une prédilection pour Manfred. Quelques mois plus tard, dans la Renommée 4, Pierre Lebrun écrira sur Byron toute une série d'articles beaucoup plus franchement enthousiastes que ceux de Malte-Brun. La part faite aux défauts, il trouvera aux vers du poète anglais « une observation profonde du cœur humain et de la nature, une manière de peindre nerveuse et originale, une individualité puissante ». Manfred seul, « composé du Faust de Gœthe, du René de M. de Chateaubriand et du caractère de lord Byron lui-même », le déconcertera ; il s'empressera de faire ses réserves sur « les bizarreries du poème » : « Tout cela est d'un goût qui n'est pas le nôtre, mais ne doit pas nous fermer les yeux aux beautés supérieures que ce poème renferme, à la poésie dont il étincelle, à la profondeur de pensées et de sentiments qu'on y trouve, et à une verve d'imagination, vagabonde il est vrai, qui va souvent jusqu'à la folie, mais qui s'arrête quelquefois au sublime. » Là, en effet, est le point délicat : il faudra un peu de temps au public français pour s'habituer à Manfred, et encore ce ne sera jamais qu'une élite qui aura le regard assez ferme pour contempler le solitaire des Alpes dans sa sinistre grandeur.
En terminant sa revue des poèmes de Byron, Malte- Brun exhortait nos auteurs « à puiser dans la riche mine qu'offraient ses ouvrages, mine déjà exploitée avec ardeur par les Italiens ». Le conseil ne devait pas être perdu. Mais, avant d'imiter Byron, il fallait le lire : grosse difficulté, aucune traduction n'existant encore que les extraits de la Bibliothèque université et la Zuléïka de Thiessé, qui paraît
1. La Renommée des 7 et 18 juillet et 4 août 1819. Ces articles ont été recueillis dans le t. IV des Œuvres complètes de Pierre Lebrun, Paris, 1844.
d'ailleurs avoir passé inaperçue. En 1818, beaucoup des futurs lecteurs de Byron en sont encore à ignorer l'anglais. A peine si quelques initiés peuvent goûter dans l'original les étranges beautés du Corsaire et de Manfred. Raison de plus pour vanter leur auteur, dont aucune traduction ne saurait donner une idée. « Il faut, disent-ils, que ceux qui veulent connaître ce poème apprennent l'anglais d. » Qu'à cela ne tienne : ils l'apprendront, et avec une passion qui leur fera doubler les étapes :
En France, le premier, de mon culte fidèle J'ai devancé celui que l'on porte à ton nom. J'ai, pour te lire, appris ta langue maternelle : Tes vers m'en ont donné la première leçon,
s'écriera fièrement Pierre Lebrun quelques années plus tard 2. Les pères, au besoin, donnent l'élan à leurs fils. « Je suis d'autant plus aise que tu pousses à l'anglais, comme tu dis, écrit au sien le savant Ampère, qu'en lisant l'autre jour un article sur les œuvres de lord Byron, j'y vis des choses très belles, d'une grandeur sauvage, qui te plairont surtout dans la langue de l'auteur 3. » Et Jean- Jacques de se mettre à
1. ce Les premiers ouvrages de lord Byron, Lara entre autres, commençaient à être lus en France par ceux qui entendaient l'anglais, car ils n'étaient pas encore traduits (1816) .. Sous le charme de cette poésie effectivement si énergique et si séduisante, Charles (Monod) et sa sœur en parlaient sans cesse à Etienne (Delécluze), auquel, malgré toutes les questions qu'il leur adressait sur le genre de poésie et la nature de talent du lord anglais, ils ne firent d'autres réponses qu'en répétant que les poésies de Byron n'avaient pas d'analogues ; qu'aucune traduction n'en pourrait donner une idée, et qu'enfin, ajoutaient en riant les deux jeunes gens, il fallait que ceux qui désiraient connaître ce poète apprissent l'anglais. » (Souvenirs de soixante années, p. 116.)
2. En apprenant la mort de lord Byron .. pièce datée de Saint-Maurice, mai 1824. {Œuvres complètes, Paris, 8°, 1844, t. III, p. 126.)
3. Lettre d'André Ampère à J.-J. Ampère, juin 1818, dans J.-J. Ampère, Correspondance et Souvenirs, Paris, 1875, 1, p. 142 L'article auquel il est fait allusion est sans doute un de ceux qui avaient paru dans la Bibliothèque universelle.
L INFILTRATION
l'étude avec un redoublement de zèle : il y est encore en 1820, de compagnie avec Mérimée *. Non seulement il lit Byron, mais il traduit en vers de longs fragments du Corsaire, de Manfred, de Childe Harold 2. Dans le petit groupe d'amis dont, avec Albert Stapfer, il est le centre, tout le monde se passionne pour Byron. Delécluze, entraîné par Charles Monod et par sa sœur Louise, organise des «matinées britanniques » 3. On se rassemble chaque dimanche pour lire en commun et commenter le Corsaire, Manfred ou le Giaour. J.-J. Ampère, Jules Bastide, Sautelet, Mérimée, Adrien et Alexis de Jussieu, Franck et Albert Stapfer, Edmond Morel, FulgenceFresnel, assistent à ces réunions. Aux vendredis de Viollet-le-Duc, les discussions se poursuivent avec de nouveaux interlocuteurs, Victor Le Clerc, Saint-Marc-Girardin, Patin, Charles Magnin{ Sainte-Beuve, Duvergier de Hauranne, Vitet, Charles de Bémusat, toute la future rédaction du Globe 4. Byron trouve des lecteurs même dans la partie la plus grave du public. En 1820, un diplomate, qui n'est pas étranger, il est vrai, au culte des Muses, le vicomte de Marcellus, emporte dans ses bagages, de Paris à Constantinople et de Constantinople à