‹ ByzanceChapitre 28 sur 58 · UD, OD. cit · texte numérisé non relu

UD, OD. cit

Entre ces ambitions et ces forces prêtes à les soutenir, nul empereur n'était en sûreté, et le pouvoir suprême, si assuré qu'il parût être, était toujours à la merci d'une révolution. On a compté que, de 395 à 1453, sur 107 souverains qui ont occupé le trône de Byzance, 34 seulement sont morts dans leur lit, 8 à la guerre ou par accident ; les autres ont abdiqué de gré ou de force ou sont morts de mort violente, empoisonnés, étouffés, étranglés, poignardés, mutilés : ce qui fait au total, en 1058 ans, 65 révolutions de palais, de rue ou de caserne. Et alors même que l'entreprise des prétendants n'est point couronnée de succès (le nombre de ceux qui échouèrent est bien supérieur encore à ceux qui réussirent), il n’en résulte pas moins pour l'empire, par le fait de ces bouleversements incessants, une anarchie redoutable. Dès que le pouvoir est faible, dès que l'autorité impériale semble se relâcher entre les mains de ses détenteurs, de toute part les compétiteurs surgissent. De là l'anarchie qui, à la fin du vi et au commencement du vin‘ siècle, après la chute de la dynastie des Héraclides, fit en vingt années se succéder six ou sept empereurs, portés au trône par autant de révolutions. De là l’anarchie qui, au commencement du 1x° siècle, après la fin de la dynastie isaurienne, imposa, en moins de vingt ans, Uois ou quatre révolutions à la monarchie. De là l'anarchie qui, dans la seconde moitié du xr siècle, après l'extinction de la dynastie de Macédoine, valut une fois encore vingt ans de troubles à l'empire, durant lesquels il n'est point rare qu’on rencontre simultanément trois ou quatre compétiteurs également empressés à détrôner le souverain légitime et à se disputer la pourpre. Même anarchie à la fin du x siècle, quand disparaît la famille des Comnènes: même anarchie au xXIV* siècle, quand règnent les faibles princes de la maison des Paléologues. Et on devine aisément tout ce que coûta à l'empire une telle succession de bouleversements et de catastrophes.

LES FORMES DE L'ANARCHIE POLITIQUE. — [I] faut étudier de plus près quelques-unes de ces révolutions. Elles affectent en effet des formes assez diverses, qui sont caractéristiques de la démoralisation de cette société.

LES RÉVOLUTIONS POPULAIRES. — I] y a d'abord les révolutions dont le peuple est l'auteur. On a indiqué déjà ce qu'est cette plèbe de la capitale, où se rencontre, comme dans toutes les grandes villes, un ramassis redoutable de gens sans aveu, d'aventuriers, de voleurs, de mendiants. Elle est crédule et mobile, agitée et frondeuse, impressionnable et bruyante, prête à toutes les paniques et prête à toutes les séditions. Comme toutes les foules, elle aime le sang répandu ; le spectacle de la douleur l’attire ; elle est turbulente et gouailleuse, et davantage encore passionnée, sanguinaire et féroce. Elle se prétend l'héritière de l'antique peuple romain; et si, à la vérité, elle ne vote plus au Forum, si elle n'élit plus ni tribuns ni consuls, elle garde du moins, à l’Hippodrome, la liberté de manifester, le droit d'invectiver ou d'applaudir, de huer ou d'acclamer ; si bien que le cirque apparaît vraiment comme «le dernier asile des libertés publiques ». Elle a des armes aussi : les célèbres factions des Verts et des Bleus ne sont pas seulement des sociétés de courses ; elles ont une organisation politique et militaire, qui groupe en une sorte de milice urbaine la population de Constantinople et lui donne le moyen d'intervenir dans les affaires publiques, avec une ardeur où subsiste encore peut-être quelque chose du vieil esprit démocratique des cités grecques d'autrefois. Et elle ne s'en fait point faute — pour le plus grand péril de l'Etat.

LA SÉDITION NIikA. — La formidable émeute, connue sous le nom de sédition Nika, qui, en janvier 632, faillit

emporter le trône de Justinien, offre un significatif exemple de cette puissance populaire. Elle commence au cirque par un dialogue stupéfiant, où la plèbe interpelle directement l’empereur, le couvre de huées et d’outrages, où les plaintes se mêlent aux invectives, la colère à l'ironie. Elle s'étend bientôt à la ville entière, où, pendant six jours, l'incendie fait rage dans le plus beau quartier de la capitale, tandis que la multitude furieuse — les femmes elles-mêmes se mêlant à la bataille — met en déroute les soldats de l'empereur, proclame à l'Hippodrome un souverain nouveau et s'apprête à donner l'assaut au palais. « L'empire, dit un contemporain, semblait à la veille de sa chute. » On sait comment l'énergie de Théodora releva le courage de Justinien et de $es conseillers, comment Bélisaire, dans l'amphithéâtre, écrasa le peuple soulevé et joncha de plus de 30 000 cadavres le sol de l'Hippodrome. Cette sanglante exécution calma pour quelques années les passions populaires, encore que les luttes des factions aient, durant tout le cours du vr siècle, bien des fois encore gravement troublé la capitale. Mais cette terrible insurrection, qui avait rempli Byzance d'incendies et de ruines, montre abondamment de quoi était capable la bête populaire déchafnée.

LA RÉVOLUTION DE 1042, — L'émeute du 19 avril 1042 en peut fournir un autre exemple, d'autant plus intéressant que nous avons pour le raconter le récit d'un témoin oculaire, Psellos ; et il y a peu de pages dans l'histoire byzantine plus vivantes et plus colorées. On sait la cause du soulèvement : l'empereur Michel V venait de déposséder et de faire enfermer dans un monastère la vieille et popurlaire impératrice Zoé. Mais il est intéressant de suivre dans Psellos la marche progressive de l'insurrection. L'histoire a peint en traits inoubliables l'orage grondant dans la ville, grossissant d'instant en instant, le mouvement des affaires s'arrétant subitement, les conciliabules se formant dans la rue, la foule, de tout âge, de tout sexe, de toute classe, murmurant d'abord et bientôt menaçante, « un sombre voile de douleur et de colère s'étendant sur la cité, comme

c'est le cas lors des grandes calamités publiques ». Sur les places, ce sont des pamphlets, des complaintes, ailleurs des vociférations. Les femmes surtout sont excitées. Les plus retenues, celles qui jusqu'alors n'étaient guère sorties du gynécée, se mêlent à la foule, visage découvert, « pareilles à des furies, groupées en une masse hurlante, proférant des imprécations terribles ». Bientôt cette foule s'organise et s’arme : chacun prend ce qui lui tombe sous la main, haches, épées, massues, pierres ; on force les prisons, et le peuple en délire se rue vers le palais, comme « mû par une influence supérieure et mystérieuse ». «Tous ces milliers d'êtres humains couraient comme des fous furieux, sentant leurs forces comme décuplées. Leurs yeux jetaient des flammes à la fois de colère et d'enthousiasme.» Les maisons des parents de l’empereur sont pillées, ravagées, démolies. Le palais est envahi, mis au pillage, les objets précieux du trésor sont mis en pièces, les registres des impôts lacérés, l'argent volé. L'empereur s'enfuit en hâte. Et alors, c'est la joie délirante de cette populace victorieuse : tous dansent dans la rue, chantant, improvisant des refrains de circonstance. Et voici la fin du drame. Au couvent du Stoudion, où ils se sont réfugiés, l’empereur et son oncle, cernés par la foule, vainement s'accrochent désespérément à l'autel : « toutes ces bêtes fauves menaçaient de les mettre en pièces ». Agonisants, demi-morts de terreur, les malheureux supplient, s’excusent. On les arrache du saint lieu, on les tire par les pieds sur la place, au milieu des cris, des chansons injurieuses, des raïilleries. On les hisse sur une mule, et sous les lazzis on les conduit jusqu’à l'endroit où le bourreau leur crève les yeux. Les contemporains ont vivement senti l’atrocité puissante de cette journée révolutionnaire, de ce grand et mystérieux déchaînement de l’ime populaire, uéya xal Snuooturrartov uuorhpiov. comme écrit Psellos, et ils ont trouvé, pour marquer la faiblesse de toute grandeur humaine, des expressions qui font penser à Bossuet. Et peu d'épisodes en effet attestent avec une réalité plus saisissante ce qu'était dans sa brutalité déchaînée la foule odieuse de la capitale byzantine.

LES RÉVOLUTIONS PAR L'EGLISE. — Le peuple n'agit pas toujours seul: pour le soutenir, il trouve tantôt l'appui de l’Eglise et tantôt le concours de l'armée.

L'ÉVÉNEMENT DE 963. — Au mois d'août 963, Nicéphore Phocas, le plus illustre général de l'empire, venait de se proclamer empereur à Césarée de Cappadoce. Ses troupes étaient aux portes de la capitale, et l'agitation était extrême dans la ville. Contre l'usurpateur, le premier ministre, le tout-puissant Bringas, essayait d'organiser la défense, et il avait mis hors la loi les parents et les partisans de Nicéphore. Bardas, le père du prétendant, n'avait pas eu le temps de fuir ; il chercha asile à Sainte-Sophie, où le patriarche Polyeucte lui fit bon accueil. La foule prit parti pour lui, et se ruant vers la Grande-Eglise, elle couvrait de menaces et d'injures les soldats du régent, qui essayaïent d'arracher par la force le fugitif hors du saint lieu. Vainement Bringas sommait le patriarche de lui livrer Bardas ; vainement, « injurieux et hautain », il haranguaïit la foule, la menaçant, si elle ne cédait, de la faire mourir de faim en lui refusant le pain: vainement il obligeait Bardas à quitter Sainte-Sophie pour rentrer dans sa maison. Quand le peuple, à l'office de l'après-midi (c'était un dimanche), ne trouva plus le fugitif dans la Grande-Eglise, ce fut d’abord, contre le patriarche et le clergé qui l'avaient laissé partir, un tel débordement d'insultes, que Polyeucte dut en toute hâte inviter Bardas à revenir dans le saint lieu pour calmer l'effervescence popurlaire : et comme celui-ci hésitait, le peuple s'en alla, pour le protéger, monter toute la nuit la garde autour de sa maison. Bientôt les émeutiers s'armaient, attaquaient les troupes du gouvernement, et dans cette guerre de rues les femmes n'étaient pas les moins ardentes à cribler du haut des terrasses les soldats de projectiles. Aussi bien l'insurrection avait trouvé un chef. C'était le parakimomène Basile, un fils bâtard de l'empereur Romain Lécapène, qui armant les gens de sa maison — il avait à ses ordres plus de 4% 000 personnes, — s'était hardiment jeté dans la bataille. A son agitation, le peuple envahit les palais du premier

ministre et de ses amis, pillant, saccageant tout, rasant les constructions jusqu'au sol. Pendant trois jours on se battit dans la ville ; le peuple furieux arrêtait sous le moindre prétexte et emprisonnait les gens de qualité : le pillage et la destruction faisaient rage ; l'arsenal était pris d'assaut, la flotte livrée à Nicéphore ; et tandis que Bringas, aban:donné de tous, se réfugiait à son tour dans l'asile de Sainte- Sophie, Bardas, sa victime, prenait possession du palais impérial, en attendant que son fils victorieux fit dans Constantinople son entrée solennelle.

LA RÉVOLUTION DE 10£$7. — Plus actif encore fut en 10657 le rôle d'un autre patriarche dans la révolution qui porta au trône Isaac Comnène. Michel Ceroularios Haissa d’abord complaisamment les généraux mécontents se concerter dans Sainte-Sophie ; il n'ignora rien de leurs desseins, quand ils quittèrent la capitale pour proclamer Isaac empereur, et les gens avertis le considéraient dès ce moment comme le maître de la situation. En effet, pendant que les insurgés campaient aux portes de Constantinople, c'est lui qui mena tout dans la capitale et prépara l'insurrection. Le 31 août 1057, au matin, un rassemblement se formait devant Sainte- Sophie, réclamant à grand cris le patriarche. Après s'être fait prier un peu, Ceroularios parut, en grand habit sacerdotal, et dans Sainte-Sophie envahie par la foule il écouta les demandes des insurgés. Mais bientôt, sous les voûtes de la basilique, on se mit à acclamer Comnène, sans que le patriarche protestât. Bien plus, prenant ouvertement la tête du mouvement révolutionnaire, il imposa l’abdication à l'empereur déchu, institua un gouvernement provisoire dont il fut le chef, déchaîna l'émeute et la laissa ensanglanter Constantinople. Et maître de la ville, 11 la livra à Isaac Comnène. En ces jours de révolution, c'était le patriarche qui vraiment avait fait l'empereur.

LES RÉVOLUTIONS MILITAIRES. — Mais l'armée surtout était la grande force ; dans toutes les circonstances graves, c’est d'elle essentiellement, de l'appel au soldat, que Byzance

attendait le salut. Ce sont les pronunciamientos militaires qui ont élevé au trône plusieurs des plus glorieux empereurs de Byzance, Héraclius qui délivra la monarchie de la tyrannie de Phocas, Léon l'Isaurien qui mit fin à la terrible anarchie du début du vur siècle, et Nicéphore Phocas qui au x° siècle donna à l'empire une gloire incomparable, et Alexis Comnène qui le sauva de la crise où il s’abîmait vers la fin du xr° siècle. Et je ne parle pas des prétendants innombrables, Georges Maniakès, Bardas Phocas, Bardas Sklèros, tant d’autres, qui se sont crus assez sûrs de leurs soldats pour ceindre la couronne impériale et chausser les bottines de pourpre, et qui, moins heureux, n’ont pas réussi à réaliser leur rêve. C'est dans les camps, au milieu des troupes qui leur étaient toutes dévouées, que tous les généraux mécontents et ambitieux, que tous ceux aussi qui, aux jours de crise, avaient le souci de la grandeur de l'empire, ont cherché et trouvé un appui. Et plus d’une fois les soldats eux-mêmes ont forcé la volonté encore hésitante de leurs chefs. C’est ainsi qu’au camp de Césarée, en juillet 963, fut proclamé empereur Nicéphore Phocas. L'épée nue à la main, les principaux chefs de l'armée entourent la tente du général et, au milieu des acclamations, le saluent autocrator des Romains. Nicéphore proteste, refuse, rappelle ses deuils de famille qui ont brisé en lui toute ambition, déclare qu'il n'a qu'un devoir et qu’un souci, continuer la guerre contre les infiddèles. On ne l'écoute pas, on l'entraîne hors de sa tente, on le hisse sur le pavois, et il se résigne — sans trop de peine. Et l'épée au côté, s'appuyant sur sa lance, il fait du haut d’un tertre son premier discours aux soldats, à ces soldats qui. dit l'historien auquel nous devons ce récit, « l'aimaient merveilleusement (8æwoviux) et dont chacun était fier de recevoir ses éloges ».

C'est dans les camps que cherchaient refuge, tout prêts à la révoite, tous ceux qui à Constantinople craignaient pour leur sécurité et pour leur vie. Quand en 1057 Michel VI, « le vieux », comme l'appelaient ses adversaires, fut assez maladroit pour mécontenter les grands chefs de l'armée et répondre à leurs représentations par de belles

aroles et par des railleries, les généraux n'hésitèrent pas Ê conspirer, sûrs d'être suivis par l'armée tout entière ; et de leur complot sortit la proclamation d’Isaac Comnène. Lorsque, en 1081, Alexis Comnène sur les mauvais desseins que formaient contre lui les ministres de Botaniate, il s'enfuit avec ses partisans au milieu des troupes dont il savait la fidélité, et résolument marcha sur Constantinople. F est rare que la capitale résistât longtemps à la puissance militaire des usurpateurs ; et aussi bien ceux-ci trouvaient-ils toujours, on l’a vu, un parti dans la ville tout prêt à les servir.

LES RÉVOLUTIONS DE PALAIS. — La révolution à Byzance prenait parfois encore une autre forme. On sait quelle place importante le palais tenait sous la vie byzantine, quelle influence l’usage et la constitution même assuraient à l'impératrice aux côtés de l'empereur. Dans l'intimité de la résidence impériale, dans la reclusion du gynécée, au milieu des courtisans, des eunuques et des femmes, bien des intrigues se nouaient pour préparer la succession au trône, et bien des complots se tramaient pour la modifier. Le Palais- Sacré de Byzance est plein de lugubres histoires. C'est là que la très pieuse Irène fit impitoyablement aveugler, dans la chambre même où il était né, son fils Constantin VI. C'est là qu'en 820, dans la chapelle de Saint-Etienne, Léon V l'Arménien fut assassiné, un matin de Noël, tandis que, selon son habitude, i] dirigeait le chant des hymnes, par des meurtriers qui s'étaient glissés parmi les chantres. C'est là que Basile le Macédonien et ses amis assassinèrent Michel III. Et c’est là encore que Théophano, par une nuit de décembre, fit assassiner son mari Nicéphore Phocas et que, par une fenêtre, on montra aux soldats des gardes la tête coupée et sanglante de leur maître.

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