CHAPITRE Il
Les goûts dominants de la société byzantine. — Le caractère byzantin. — L'empreinte orientale. — La marque hellénique. — Michel Psellos. — jean Cantacuzène. — Cecaumenos.
Plus grave encore que la démoralisation politique, la démoralisation sociale a été une des causes principales de la décadence et de la ruine de Byzance. Assurément, pendant les onze siècles que l'empire a duré, on y rencontre bien des caractères divers, et des âmes honnêtes et fières à côté des âmes médiocres et viles d'’intrigants et de valets. Et souvent aussi on y rencontre dans la même âme un mélange contradictoire et pittoresque de qualités séduisantes, d'originalité puissante et hardie et de bassesse incommensurable, l'esprit le plus admirable s'unissant au caractère le plus méprisable. De tant de figures compliquées et complexes, il n’est donc point aisé de dégager les traits généraux de l’âme byzantine. Pour y parvenir, pour arriver à expliquer ce que fut la mentalité des Grecs du moyen âge, il faut essayer d'abord de définir les goûts dominants de cette société, de marquer ensuite les conséquences qui en découlèrent.
LES GOUTS DOMINANTS DE LA SOCIÉTÉ BYZANTINE. — Sans prétendre, comme on l'a dit longtemps, que l'histoire entière de Byzance se résume dans les querelles des Verts et des Bleus, il est certain que jusqu’au x1Ir° siècle les jeux du cirque furent un des plaisirs favoris du monde byzantin ; si bien qu'on a pu dire justement de l'Hippodrome qu'il semble vraiment « le miroir de la société grecque au moyen âge ». Depuis l'empereur jusqu’au dernier de ses sujets, Byzance apporte à tout ce qui touche le cirque une attention passionnée, et les femmes ne sont pas moins ardentes que les hommes à s'intéresser aux spectacles de l'Hippodrome, aux succès des cochers à la mode et aux luttes des factions. « C'est une chose prodigieuse, dit un écrivain du vr siècle, que l’ardeur qui, au cirque, enflamme les âmes d'une passion inouie. Le cocher vert prend-il ka tête, une partie du peuple est dans la désolation ; le bleu dépasse-t-il son concurrent, aussitôt la moitié de la cité est en deuil. Des gens qui n'ont nul intérêt dans l'affaire profèrent de frénétiques outrages ; des gens qui n'ont éprouvé aucun mal se sentent lésés gravement, et pour un rien on en vient à des batailles, comme s'il s'agissait de sauver la patrie en danger.» Les hommes les plus graves déclarent que, sans le théâtre ou l'Hippodrome, « la vie est proprement sans joie », et un empereur a écrit: « Il faut des spectacles pour amuser le peuple. »
Mais comme par là l'éclat des pompes et des fêtes devient un moyen de gouvernement, et comme l’empereur lui-même prend parti aussi passionnément que ses sujets entre les factions adverses, les rivalités du cirque prennent bien souvent une couleur politique. Le peuple ne se contente pas d'admirer à l’Hippodrome les mille spectacles, courses de chars, chasses d'animaux, combats d'hommes et de bêtes féroces, exercices d’acrobates, bouffonneries de clowns, que
lui distribue, avec un art savant de varier et de graduer les plaisirs, la libéralité impériale ; le peuple ne se contente pas, dans l’Hippodrome, de contempler les triomphes solennels où défilent dans l'arène, à la suite des généraux victorieux, les richèsses conquises sur l'univers vaincu, ou de se réjouir à la vue des exécutions capitales qui satisfont son goût de la cruauté et du sang. Le cirque remplace le Forum, il est un des foyers de la vie publique, le dernier endroit où le peuple manifeste ses sentiments, son esprit d'opposition et de fronde. C'est au cirque que, pour la première fois, le nouvel empereur prend contact avec ses sujets et trace, lon le rite, le signe de la croix au-dessus de la foule assemblée ; c'est au cirque aussi que se jouent, on l'a vu, entre le souverain et son peuple, des scènes plus tragiques, prélude de l'émeute et de la révolution ; et c'est au cirque parfois que s'achève, sous les huées de la populace, l'existence de l'empereur détrôné et torturé.
LA RELIGION. — La religion d'autre part tenait dans le monde byzantin une place essentielle. Non seulement ce peuple, passionné de spectacles, goûtait avidement la magnificence éclatante des offices liturgiques, non seulement la crédulité publique attribuait aux icones saintes, aux images «non faites de main d'homme » de miraculeuses vertus, non seulement la superstitieuse populace cherchait dans tout événement un signe de la volonté divine et attachait à tout monument quelque signification merveilleuse et prophétique : si bien que ce peuple dévot, crédule, impressionnable, vivait dans un constant état d'exaltation mystique, qui le rendait plus sensible encore à l'influence toutepuissante de l'Eglise. I} y a plus. Depuis l'empereur jusqu’au dernier de ses sujets, Byzance aimait à la folie les querelles théologiques. Assurément il serait puéril de penser que ces disputes interminables sur le dogme, dont l'histoire byzantine est pleine, que les troubles profonds qui en résultèrent ont eu pour unique cause, chez la masse, le goût de la controverse, la manie raisonneuse et la subtilité de l'esprit hellénique et, chez les hommes d'Etat, le plaisir stérile de
dogmatiser. Bien souvent les hérésies ont recouvert et dissimulé des idées et des oppositions politiques, et la raison d'Etat, plus que le désir d'innover en matière de foi, a souvent inspiré la conduite des empereurs. Mais il y a autre chose encore dans ce goût exalté des questions religieuses, dans l'attrait mystique qui y entraîne tant d’âmes. Beaucoup de gens y trouvent comme une illusion d'intellectualité qui flatte leur orgueil, comme la marque d'’aptitudes plus hautes, comme le signe d'une culture plus profonde. Et ce sentiment n'est point sans noblesse. 11 explique aussi l’attirance qu'exerçait le cloître sur tant d’âmes byzantines, la lassitude du monde, le besoin de renoncement et de paix qui conduisait au monastère tant de gens déçus ou meurtris ; il explique le respect profond qu'avait cette société pour les moines, pour ces hommes qui avaient quitté le siècle pour devenir « des citoyens du ciel » et qui assuraient par leurs prières, par leurs pénitences, le salut de l'empire et de l'humanité ; et il explique l'influence que ces moines exer- Çaient sur les consciences, et sur celles des femmes en particulier. Dans l'éducation de tout Byzantin, l'étude des choses religieuses tenait une place importante, et ici encore les empereurs donnaient l'exemple. Dans les habitudes sociales enfin, la dévotion s'alliait étroitement à la vie mondaine. L'église, comme on l’a ingénieusement remarqué, était avec l’Hippodrome le seul lieu de réunion publique que possédait cette société. Dans l'existence de l'empereur, les fêtes de la religion se mêlaient aux pompes du palais assez pour en faire une vie proprement sacerdotale. Enfin une piété réelle et sincère enflammait bien des âmes, et l'orthodoxie était pour l'empire un si puissant soutien, que ceux-là mêmes dont la foi était plus tiède se risquaient rarement à rejeter le masque que leur imposaient l'usage universel et l'intolérance du gouvernement.
L'ESPRIT D'INTRIGUE ET LA VIE DE COUR. — Le cirque et la religion étaient deux préoccupations essentielles de tout Byzantin. Le goût de l'intrigue ne tenait pas moins de place dans son âme. On sait quelle importance capitale avaient
dans le monde byzantin le palais impérial et la vie de cour. Dans une monarchie absolue, où tout dépendait de la faveur du prince, le palais était le centre de tout ; et tout naturellement, pour conquérir ou conserver cette faveur, c'était autour du prince un régime de perpétuelles intrigues. Dans cette cour pleine d'eunuques, de femmes, de hauts die taires oisifs, on intrigue sans cesse et partout, au gyn
et dans les casernes de la garde ; chacun se pousse et cherche à renverser le favori du moment, et tous les moyens sont bons, la flatterie et la calomnie, l'argent et l’assassinat. On prépare dans l'ombre la chute du ministre dirigeant, parfois la chute de l'empereur même. Et dans cette atmosphère de cour il y a naturellement place pour toutes les bassesses, pour toutes les vilenies, pour toutes les capitulations de conscience, pour toutes les palinodies, pour toutes les trahisons. Enfin, dans cette cour élégante, fastueuse, éprise de plaisirs et de fêtes, où les femmes jouent un rôle important, la moralité est médiocre, la corruption est grande, et le palais impérial à gardé la mémoire de beaucoup d'aventures retentissantes et de scandales éclatants. Et du palais impéral, ce goût de l'intrigue, nécessaire pour parvenir, cette Corruption ouvertement étalée se propagent dans toutes les classes de la société.
L'Hippodrome, Sainte-Sophie, le Palais-Sacré, ce sont vraiment les pôles autour desquels gravite toute la vie byzantine. Et de là on peut déduire peut-être quelques-uns des traits essentiels du caractère byzantin.
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LE CARACTÈRE BYZANTIN. L'EMPREINTE ORIENTALE. — À quelque catégorie sociale qu'il appartienne, le Byzantin apparaît en général nerveux, impressionnable, pieux, superstitieux et passionné. I} a le goût du plaisir, des spectacles magnifiques, qu'il les trouve dans les jeux du cirque, dans
la pompe des cérémonies antiques ou dans la splendeur des fêtes ecclésiastiques ; et il ne lui déplaît pas que ces spectacles soient sanguinaires et féroces. En oriental qu'il est, le Byzantin à un fond d'âme cruelle, dont l'émotion est comme fouettée par les supplices, la souffrance et la vue du sang répandu. On sait l'atrocité des châtiments byzantins, les nez coupés, les yeux crevés. les oreilles arrachées, et les lentes agonies avant la peine suprême. On sait les raffinements de tortures avec lesquels le peuple s'acharmme sur ses victimes ; et je n'en veux rappeler qu'un exemple, la fin épouvantable de l’empereur Andronic Comnène, un spectacle qui, dit un Contemporain, « aurait dû tirer des flots de larmes de tout œil humain ». Le souverain déchu fut abandonné à toutes les insultes de la populace. On lui brisa les dents, on lui arracha la barbe et les cheveux, et les femmes en particulier s'’acharnaient à coups de poing sur le misérable. Puis on lui creva un œil et, presque nu, on le promena sur un chameau galeux à travers les rues de Constantinople. « Les uns, dit Nicétas, lui donnaient des coups de bâton sur la tête ; d’autres lui mettaient du fumier sous les narines ; d’autres au moyen d'éponges lui versaient des excréments sur la face. I] y en avait qui, avec des broches, lui tâtaient les côtes; d’autres lui jetaient des pierres, et une courtisane, ayant pris dans une cuisine un vase plein d'eau bouillante, lui en versa le contenu au visage. » Finalement, dans l'Hippodrome, on l’attache par les pieds, la tête en bas, à un linteau placé sur deux colonnes. Un spectateur lui entre son épée dans la bouche, et d’un grand effort la pousse jusqu’au fond des entrailles. Des soldats latins s'amusent à essayer sur le moribond le tranchant de leurs glaives et à voir qui frappera les plus beaux coups. On s’acharna même sur son cadavre mutilé. Et cela se passait au x siècle, dans la Byzance élégante et raffinée des Comnènes.
Il serait aisé — et il est inutile — de multiplier de semblables exemples. Ce peuple aime tout ensemble le sang, la volupté et la mort : il est sans pitié comme il est sans ccrupules, dès que ses passions sont excitées, dès que ses
colères s’allument, dès que sa haine se déchaîne contre ses adversaires politiques ou religieux. En cela il ressemble fort au Turc d'aujourd'hui et, comme lui, le Byzantin est capable, lorsqu'il est de sang-froid, de fortes qualités et de réelles vertus. On trouve dans la bourgeoisie byzantine, et dans l'aristocratie même, des types charmants de vie familiale étroitement unie, le père actif, laborieux, honnête, simple, la mère se consacrant tout entière à l'éducation des enfants, ordonnée, rangée, point coquette, charitable et pieuse sincèrement. Mais dans ces âmes mêmes, qui sont exquises, il y à parfois une étrange dureté de cœur, et l'emprise religieuse toute-puissante entretient en elles un manque de pondération et d'équilibre, une exaltation mystique qui les rend un peu inquiétantes.
LA MARQUE HELLÉNIQUE. — Mais s'ils touchent à l'Orient, ces Byzantins sont des Grecs aussi, épris de toutes les choses de l'esprit, curieux de toutes les recherches et de toutes les subtilités, et généralement intelligents À un degré éminent. C'est pour cela qu'ils se plaisent aux raffinements de la discussion, qu'ils appliquent avec une passion ardente aux choses religieuses les procédés de la sophistique ancienne. La controverse les attire, les exalte ; l'éloquence est toujours à leurs yeux la suprême vertu. Ils se plaisent, en bons Grecs qu'ils sont, aux paroles, aux commérages, et aussi aux railleries, aux injures, grossières ou spirituelles. Mais s'ils sont par là les héritiers des Athéniens d’Aristophane, le christianisme à donné à ces traits de caractère une autre direction. Le Byzantin est pieux, dévot même, et très superstitieux ; il croit aux miracles, aux devins, à la magie, à l'astrologie ; il se passionne pour les querelles religieuses ; il vit dans une atmosphère de mysticité exaltée, et il sacrifie toutes choses, et la patrie même, au désir d'avoir raison et de triompher dans la dispute.
LES CONTRASTES DU CARACTÈRE BYZANTIN. — Ce qui d'ailleurs ne l'empêche nullement d'avoir une moralité médiocre et douteuse. Le Byzantin aime le luxe, luxe du
costume, luxe des bijoux, luxe de la maïson, luxe de la table, luxe des chevaux et des attelages. Îl aime le plaisir ; et malgré la clôture assez sévère en apparence de la vie féminine, la corruption est grande dans cette société. Il aime l'argent aussi. L'administration — et ici encore on pense à la Turquie d'aujourd'hui — est gangrenée de vices, malgré les grands services qu'elle rend à l'Etat. Comme elle achète ses places, elle vend ses faveurs, sa protection, ses jugements. Pour faire fortune et avancer dans la vie, elle compte moins sur le mérite que sur l'intrigue, l’habileté, les conspirations ou l'insurrection. Ambitieux ou valets, également sans scrupules, également prêts à toutes les bassesses et à toutes les trahisons, tels nous apparaissent, sauf exception, les gens de la classe dirigeante. Et l'on conçoit que de tout cela se dégage une image un peu trouble de Byzance, image de luxe éclatant, de raffinement prodigieux, de raffinement aussi dans le vice, et, dans un merveilleux décor de féerie, des mes médiocres et veules, que dominent quelques puissants génies du mal.
Pourtant ces Byzantins sont à leurs heures — et ces heures sont fréquentes — capables de bravoure, de délicatesse, de dévouement même. Il y a, jusque dans la haute aristocratie byzantine, des qualités robustes et de chevaleresques vertus. Mais chez tous le fond du tempérament apparaît étrangement passionné, pour le bien comme pour le mal ; et si l'intelligence est certaine et souvent admirable, le caractère généralement n'est point à la hauteur de l'esprit. Peu de morale, peu de scrupules, une âpre poursuite du but égoïste, que ce soit le plaisir, l'aventure, la richesse ou le pouvoir. Peu de sûreté dans les rapports sociaux : le Byzantin habile et souple aime trop, pour n’en point user sans cesse, les réussites de la ruse et les perfidies joliment calculées. Et ceci explique pourquoi, malgré d'incontestables qualités, ce monde byzantin a souffert d’une démoralisation sociale rapide, pourquoi, malgré leurs réelles vertus, ces Grecs subtils ont toujours inquiété la rudesse franche et droite des Latins, et pourquoi enfin, malgré la grandeur de l'empire
et tout ce qu'elle implique d'efforts et de mérite, un si fâcheux renom s'attache toujours à l'épithète de byzantin.
Quelques exemples permettront de mieux saisir, et dans une réalité plus vivante, ce que furent ces âmes byzantines, si complexes, si malaisées à comprendre, et de sentir tout ce qui s'y rencontre, en un mélange souvent contradictoire et parfois déconcertant, de hautes qualités et de vices.
MICHEL PSsELLOS. — Michel Psellos, qui vivait au xr° siècle, est un des hommes les plus remarquables que Byzance ait produits. Par l'intelligence il est tout à fait supérieur, et
ar l'ampleur de l'érudition, par la souplesse et la Vanété du talent. Il avait tout appris, il a écrit sur tout, avec une curiosité universelle, avec une compétence universelle ; par son savoir encyclopédique il rappelle les hommes de la Renaissance, et il les rappelle aussi par sa forte culture classique, par l'amour passionné qu'il eut pour Platon. Il a été un écrivain de premier ordre, plein d'humour, de verve, et un professeur merveilleux ; c'était un causeur exquis, un orateur ingénieux et facile, un esprit aussi très ouvert et très libre ; et si la destinée lui avait accordé de vivre en un emploi tranquille, loin de la cour, uniquement pour la science, c'eût été un homme délicieux et parfait. La politique le perdit. Ce savant, cet homme de lettres éminent manquait de caractère, et on trouve en lui quelques uns des côtés les plus médiocres de l’âme byzantine. Fort content de lui-même, très fier de devoir à son seul mérite toute Sa carrière, d’une infatuation naïve et d’une ambition sans limites, très soucieux aussi de son avancement et très préoccupé de ne pas se compromettre, ce professeur, lorsque les circonstances le menèrent à la cour et au pouvoir, y fut lamentable. Il fut, pendant vingt ans, le ministre
de quatre empereurs ; et dans ses hautes fonctions, il se montra prêt à toutes les tâches, à toutes les palinodies, à toutes les intrigues, à toutes les trahisons. Il savait faire de beaux discours, écrire des lettres éloquentes, mais il manquait de courage, de fond moral, et il jugeait plus utile et plus sage de s’accommoder aux événements. Grisé par la fréquentation de la cour, grisé par l'exercice du pouvoir, ne pouvant se résoudre à le quitter et s’y jugeant indispensable, il à été le courtisan de tous les régimes ; et, jeté dans un monde d'intrigues, il y a intrigué vilainement. On a dit de lui qu'il était « un journaliste d'affaires, qui sait que sa plume est une arme et qui la vend ». Il est certain qu'il a écrit sur commande des réquisitoires contre d'anciens amis, qu'il s’est incliné docilement devant la révolution qui dépouillait son élève, qu'après avoir flatté Romain Diogène., il à été du parti qui le renversa, et qu'il a eu l’impudeur d'écrire des lettres de consolation à celui qu'il avait lâchement trahi. Il à été le courtisan par excellence, intrigant, che, vil et bas, et il demeure pour nous le type achevé de l'homme de cour à Byzance, chez qui la bassesse du caractère s’unit à l'esprit le plus éminent.
JEAN CANTACUZÈNE. — Jean Cantacuzène, au xIv* siècle, offre — en un rang social un peu différent — un semblable exemple de l'intelligence la plus haute unie à la plus complète absence de scrupules, un manque total de sens moral s’accordant avec un goût mystique du cloître et un amour passionné de la théologie. Issu d’une grande famille aristocratique, admirablement élevé par une mère remarquable, très instruit de toutes choses, fin politique et excellent soldat, bon orateur et habile diplomate, écrivain de talent enfin, Cantacuzène avait tout ce qu'il fallait pour réussir, et d'autant mieux que, pour servir son ambition, il était capable de tout. Pour monter sur le trône, il n’hésita pas à déchaîner la guerre civile qui, pendant cinq ans et demi, mit l'empire en feu ; pour assurer son triomphe, il n'hésita pas à faire appel à l'étranger et à distribuer à ses alliés turcs les trésors des églises chrétiennes. D'ailleurs il gou-
verna bien la monarchie, en administrateur consciencieux, en politique énergique et habile, et avec le désir sincère de relever l'empire qu’il avait troublé. Nature pleine de contrastes, unissant à des ambitions ardentes un mépris un peu affecté des grandeurs, À une absence absolue de scrupulkes un souci véritable des choses religieuses, et à un désir mystique de renoncement, qui le mena au cloître, une préoccupation de se peindre en beauté, dans ses mémoires, pour la postérité, Jean Cantacuzène est bien une de ces âmes byzantines passionnées et mystiques, où tout est poussé à l'extrême, mais où, une fois encore, le caractère n'est point à la hauteur de l'esprit.
LA FAMILLE DES COMNÈNES. — On retrouverait des aspects assez analogues chez les membres de la grande famille des Comnènes. Tous offrent un trait commun : ce sont des gens de grande race, intelligents, aventureux, passionnés, qui portent en toutes choses une ardeur singulière et chez qui tout est poussé à l'extrême, l'ambition comme la ferveur religieuse, le goût du plaisir comme le goût de l'intrigue et de l'aventure. Le frère de l'empereur Jean Comnène, saac, intrigant, agité, toujours prêt à conspirer, n'hésite pas à passer chez les Turcs, quand il s'est brouillé avec son frère: ce qui ne l'empêche point d'être un fondateur d'hôpitaux et de monastères, un protecteur des lettres et un ivain de quelque mérite, et encore un soldat admirable. Son fils est le fameux Andronic Comnène, type achevé du Byzantin, avec toutes ses qualités et tous ses vices. Cavalier accompli, d’une élégance incomparable et d'une merveilleuse bravoure, il était supérieurement intelligent, instruit, enjoué, spirituel et prodigieusément séduisant. Mais à ces hautes qualités, il joignait une âme inquié.tante et trouble, violente et passionnée. Il n'avait ni principes ni scrupules. Quand il avait quelque désir, quelque ambition, quelque caprice en tête, rien ne le retenait, ni le souci de la morale commune, ni le sentiment du devoir ou de la reconnaissance. Conspirer, trahir, se parjurer, lui étaient un jeu. Pour servir ses ambitions, tous les moyens
lui étaient bons, l'épée et le poison, l'intrigue et la violence ; de même que, pour satisfaire ses passions amoureuses, rien ne l’arrêtait, ni la préoccupation de l'opinion publique, ni le respect des conventions sociales. Pendant trente ans il remplit le monde byzantin de l’éclat et du scandale de ses aventures, admirable comédien, capable de jouer en perfection tous les rôles, volage et trompeur, perfide et cruel ; et cependant, quand il devint empereur il sut, de l’aveu de ses ennemis mêmes, être «égal aux plus grands», et jusque dans la débauche et le crime il garda une sombre grandeur. Nature géniale et tyran abominable, il aurait pu être le sauveur de l'empire ; il n'employa ses hautes qualités qu'à satisfaire ses passions, ses ambitions, ses vices. Et en lui aussi se révèle cette tare de l'âme byzantine : le caractère qui ne correspond point à l'esprit.
1] s'entend bien que ces exemples ne prétendent pas à représenter la forme nécessaire, universelle, du caractère byzantin. Il s’est rencontré dans cette société de fort honnêtes gens — tels un Nicétas Acominate, un Eustathe de Thessalonique, et bien d’autres — et, dans l'aristocratie comme dans la bourgeoisie byzantine, tout un trésor s'est accumulé, on le sait, de fortes qualités et de solides vertus. Pourtant, chez les meilleurs de ces Byzantins mêmes, certains traits Caractéristiques se retrouvent, ardeur impulsive et passionnée, impressionnabilité nerveuse, ambitions démesurées, un manque fréquent de pondération et d'équilibre, le goût de la complication, de la subtilité, de l'intrigue, une façon d'aborder et de conduire la vie qui laisse trop souvent soupçonner un peu de ruse et pas beaucoup de scrupules, et surtout un affaissement du caractère qui fait contraste avec la supériorité de l'intelligence. On sent que toute cette race porte le poids d’un trop lourd passé, que ses énergies s'usent vite, que le fond moral lui manque. Et on conçoit alors que la vie de cour ait produit bien des hommes qui, au génie près, ressemblent étrangement à Psellos, que la politique et le monde aient fait naître bien des hommes qui, de façon moins grandiose seulement et moins surhumaine, répètent les traits essentiels qui carac-
térisent un Andronic Comnène ou un Jean Cantacuzène, — qu'on songe à ce que furent des hommes, d’ailleurs émirents, comme un Photius ou un Michel Ceroularios — et que, dans les âmes provinciales même, ces traits se rencontrent, plus enveloppés sans doute et comme estompés, mais toujours visibles.
CECAUMENOS. — Je n'en veux pour exemple que le curieux petit livre — document unique pour la connaissance du Caractère byzantin — où ce grand seigneur
thessalien du xr siècle, Cecaumenos, dont il a déjà été question précédemment, à résumé les leçons de son expérience et tracé pour ses enfants les meilleures règles de la conduite de la vie. Le trait dominant en est un bon sens un peu terre à terre, une prudence toujours soucieuse de ne point se compromettre, un esprit pratique, méfiant et sceptique, et passablement désabusé. Cecaumenos a connu le monde glissant de la cour, les perpétuelles intrigues du palais, il sait comment il faut y surveiller chacun de ses pas, chacune de ses paroles, si on ne veut pas compromettre sa fortune : il sait les humiliations, les calomnies, les disgrâces dont sont constamment menacés ceux qui fréquentent la capitale. « Si tu sers l'empereur, dit-il, prends bien garde : aie toujours devant les yeux l'image de ta chute: tu ne Sais pas tout ce qu'on trame derrière ton dos. » Cecaumenos a connu de même l'administration impériale, et il sait tout le danger qu'il y a à se trouver en rapport avec elle ; il sait la place que tient l'argent dans les résolutions qu'elle prend, il sait quand il en faut donner ou accepter, et s’il conclut en somme qu'il faut ne rien recevoir, c'est bien moins parce que c'est immoral que parce que c'est périlleux. De même, dans la vie privée, il sait qu'il ne faut pas se faire d’affaires, qu'il faut se bien tenir avec ses voisins puissants, sans se familiariser avec eux ni se compromettre ; il sait surtout qu'il faut être économe, bon ménager de son bien, âpre à s'enrichir, aussi attentif à ne point emprunter aux autres qu'à ne leur point prêter d'argent, et enfin qu'un homme avisé ne doit mettre sa
confiance en personne, ni dans ses amis, qui ne sont jamais bien sûrs, et qui peuvent être fâcheux ou indiscrets, ni dans les femmes en général, qui lui semblent étrangement inquiétantes, ni dans la sienne en particulier, qu’il recommande de tenir sous clé soigneusement. Cecaumenos a bien d'autres préjugés ; il n'aime pas les médecins, ni les comé.diens, ni les flatteurs, ni les paresseux, bref tous les gens qu'il juge inutiles : et la sagesse de ce grand propriétaire provincial, économe, prudent, méfiant, avisé, sceptique, n'est point évidemment fort attrayante. Elle est instructive pourtant, par ce qu'elle révèle de l'esprit et du caractère byzantin : on y voit ce qu'étaient les mœurs provinciales, moins élégantes, moins raffinées que celles de Constantinople, moins perverties aussi, mais où se rencontrent, comme à Constantinople, certains traits éternels de l'âme byzantine, l’habileté prudente qui ne s’embarrasse point d'inutiles scrupules, la méfiance avisée qui incline à la ruse, l'intelligence déliée qui ne s'appuie point sur le fond moral du caractère. Et on comprend — si on songe que c’est dans les classes dirigeantes que se manifestent principalement ces tares — que, malgré les rudes vertus et les fortes qualités qui ont fait la grandeur de l'empire, la démoralisation sociale y ait été rapide et qu'elle ait, plus que toute autre cause, précipité la ruine de la monarchie.