LES ÉLÉMENTS DE DISSOLUTION DE L'EMPIRE
La place de l'Eglise dans la société byzantine. — L'Eglise et l'Etat à Byzance. — Le monachisme et l'empire. — La querelle des images. — La décadence de l'institution monas-
tique. — Le patriarcat et l'empire. — Michel Ceroularios.
LA PLACE DE L'EGLISE DANS LA SOCIÉTÉ BYZANTINE. — LE PATRIARCAT. — Dans une société où la religion tenait toute la place qu'elle occupait dans le monde byzantin, l'Eglise, naturellement, possédait une puissance considérable. Le patriarche de Constantinople, son chef, était un très grand personnage, dont le vaste ressort ecclésiastique ne comprenait pas, au x° siècle, moins de 57 métropoles, 49 archevêchés et 514 évêchés. Successivement il s'était élevé audessus des autres patriarches orientaux; le concile de Chalcédoine avait fait de lui l’'égal du pontife romain; malgré les protestations des papes, il avait pris au vr° siècle
le titre de patriarche œcuménique, et depuis que la conquête arabe avait, au vir siècle, séparé de l'empire les patriarches d'Alexandrie, de Jérusalem, d'Antioche, il était devenu le chef unique de l'Eglise byzantine, le véritable pape de l'Orient. Il ne tenait pas une moindre place dans l'Etat que dans l'Eglise. C'est lui qui sacrait l'empereur, qui recevait le serment par lequel le prince s'engageait défendre l'orthodoxie et à respecter les privilèges ecclésiastiques ; très riche par ailleurs, disposant en-maître de cette fortune énorme de l'Eglise qui formait pour l'Etat comme un trésor de réserve aux heures graves, aussi puissant par l’autorité qu'il avait sur l'innombrable armée des moines de Constantinople que par l'influence qu'il exerçait sur la population de la capitak, le patriarche pouvait rendre au gouvernement des services importants : et inversement, pour les mêmes raisons, il pouvait, sans crainte, braver l'empereur, soit que, agitant sur sa tête les foudres de l'interdit et de l'excommunication, il lui imposât sa volonté au nom de Dieu, soit qu'il la fit prévaloir par des moyens plus humains, par l'émeute qu'il déchaînait ou réprimait, par la révolution par laquelle il faisait ou défaisait l'empereur. « Le patriarche, a dit Montesquieu, se trouvait toujours, quoique indi rectement, arbitre de toutes les affaires publiques ». Avec le patriarche, chef de l'Eglise, le basileus, chef de l'Etat, traitait de puissance à puissance. Et ce n'était pas un des moindres soucis du prince que d'être sûr de son patriarche.
LE MONACHISME. — À côté de l'Eglise séculière, l'Eglise régulière ne tenait pas moins de place dans le monde byzantin. De très bonne heure, la vie monastique avait été en grand honneur à Byzance. Le peuple professait un profond respect pour ces moines au visage austère, aux longs vêtements noirs, qui avaient renoncé au monde pour devenir « des citoyens du ciel ». Sur toutes les classes de la société, le cloître exerçait un puissant attrait : les uns y venaient par piété, par besoin d'humilité ou de pénitence, par découragement aussi et par lassitude du monde; d’autres y cherchaient un refuge contre les disgrâces, un détour
pour échapper au fardeau écrasant des services publics, un moyen de parvenir aux hautes dignités ecclésiastiques ; pour les plus indifférents même en apparence, l'idéal était de mourir dans la robe vénérée du moine, pour assurer ainsi son salut éternel. Naturellement aussi tous s’empressaient à fonder et à doter magnifiquement des monastères, et la loi encourageait, favorisait ces fondations pieuses, cet incessant accroissement de la richesse monastique. Aussi Constantinople était-elle pleine de couvents ; en dehors de la capitale, en Egypte, en Syrie, en Palestine, en Mésopotanie, et jusque dans la lointaine péninsule du Sinaï, le V et le vr siècle avaient fait éclore une merveilleuse floraison de monastères ; plus tard, l'Olympe de Bithynie, la montagneuse région du Latros, près de Milet, les solitudes de la Cappadoce, et surtout, à partir du x° siècle, la Sainte- Montagne de l’Athos étaient devenus le centre d'immenses agglomérations monastiques. Une multitude de religieux se pressait dans ces établissements, une quantité énorme de terres s'accumulait entre les mains des moines.
Cette richesse prodigieuse créait pour l'Etat un double danger, politique et social. Outre que le développement de l'institution monastique enlevait des bras à l'agriculture, les biens des couvents échappaient en grande partie à l'impôt ; la population des monastères et les tenanciers établis sur leurs terres étaient affranchis du service militaire ; leur fortune surtout leur donnait une puissance et des moyens d'action redoutables. Les moines exerçaient d'autre part une influence profonde sur le peuple : les pouvoirs miraculeux, l'esprit prophétique qu'on leur attribuait, leur valaient un extraordinaire prestige : ils ne devaient pas moins de faveur aux reliques vénérables, aux saintes icones dont leurs couvents étaient les pieux dépositaires. Par tout cela, et aussi par la direction qu'au grand dépit du clergé séculier ils exerçaient sur les consciences, et encore par les œuvres de bienfaisance groupées autour des monastères, les moines étaient populaires extrêmement : et par tout cela, et aussi par leur intolérance, par leur fanatisme, par leur esprit d'indépendance, ils étaient dans l'Etat un perpétuel
élément de trouble. Avec eux, l'empereur devait compter aussi bien que le patriarche ; l'histoire byzantine est pleine de leurs manifestations, par où ils intervenaient tumul tueusernent dans les affaires politiques et religieuses de la monarchie ; et devant leurs exigences, plus d'une fois l'Etat Capitula.
L'EGLISE ET L'ETAT A BYZANCE. — Assurément, la façon dont étaient réglés à Byzance les rapports de l'Etat et de l'Eglise semblait de nature à diminuer ces périls. On sait quelle était en matière de religion l'autorité de l’empereur, comment, en échange de la protection qu'il lui assurait, de l'ordre qu'il maintenait dans son sein, le prince entendait être le chef suprême et le maître de l'Eglise, lui dicter en toutes circonstances la discipline et le dogme et la réduire à sa toute-puissante volonté. Et on sait aussi avec quelle rigueur, avec quelle brutalité l'Etat byzantin savait briser les résistances et faire fléchir l'obstination dés opposants. Pour avoir un patriarche à sa dévotion, l'empéreur désigne aux électeurs le candidat qui a son agrément, « et les métropolites, dit un texte, s'inclinent, comme il est juste, devant l'ordre et le choix de l'empereur ». De même, si le patriarche a cessé de lui plaire, le prince le contraint à abdiquer ou oblige un synode à le déposer. À côté du patriarche, l'empereur préside les conciles: il dirige les débats, dicte les formules de foi, discute avec les évêques et avec les hérétiques, contre lesquels il à toujours en réserve le bûcher comme argument suprême. [l confirme enfin et fait exécuter les canons des conciles, poursuivant dans ceux qui résistent à son autorité non seulement des criminels de lèse-majesté, mais des ennemis de la religion et de Dieu. Les têtes les plus hautes ne trouvent point grâce à ses yeux ; la déposition, la prison, l'exil, les châtiments corporels sont, contre les personnes ecclésiastiques, les moyens ordinaires de la politique impériak ; et les papes eux-mêmes, arrêtés, incarcérés, maltraités, exilés, n'ont pas échappé à la violence et à l'arbitraire de l’empereur.
L'Eglise orientale acceptait en général docilement cette
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intervention de l'autorité impériale. « Contre l'ordre et la volonté de l'empereur, disait un patriarche du vr siècle, il ne se doit rien faire dans l'Eglise. » Et l'épiscopat de cour, souple, malléable, accessible aux distributions savantes de faveurs et aux adroites négociations, ne protestait pas d'ordinaire plus que son chef contre les manifestations de la toute-puissance impériale. Cependant — et surtout chez les moines, plus intransigeants et plus sûrs peut-être aussi de leur force — de sourdes résistances subsistaient, qui souvent se traduisaient en protestations ouvertes et en luttes déclarées. L'Eglise d'Orient, comme l'Eglise d'Occident, a tenté, — une fois au moins, quoique avec moins de succès — de s'affranchir de la pesante tutelle de l'Etat: et ses moines, par l'ardeur fanatique de leurs convictions et l'énorme développement de leurs richesses, ses patriarches, par leurs ambitions démesurées, ont plus d’une fois gravement troublé la monarchie.
LE MONACHISME ET L'EMPIRE. — LA QUERELLE DES IMAGES ET LA LUTTE POUR LA LIBERTÉ DE L'EGLISE. — Lorsque, au commencement du vnr siècle, les empereurs iconoclastes entreprirent la grande œuvre de réforme religieuse et sociale, qu'on appelle, en en rapetissant étrangement la portée, la querelle des images, c’est parmi Îles moines, directement menacés dans leur influence, qu'ils trouvèrent leurs adversaires les plus farouches ; et en effet, c’est bien le monachisme trop riche, trop puissant, et devenu par là un danger pour l'Etat, que les empereurs Isauriens tentaient d'atteindre en proscrivant les images qui étaient un des instruments les plus efficaces de l'influence monastique. Pendant plus d'un siècle, la lutte troubla profondément l'empire. Par ordre de l'empereur, les couvents furent fermés, sécularisés, transformés en casernes ou donnés en
bénéfice à de grands seigneurs laïques ; les biens monastiques furent confisqués, les communautés religieuses dissoutes, les moines arrêtés, emprisonnés, exilés, battus de verges, parfois condamnés à mort, plus souvent encore offerts en dérision à la foule, comme en ce jour de 766 où on fit défiler dans l'Hippodrome, sous les huées, en un cortège grotesque, une foule de religieux tenant chacun une relr gieuse par la main, ou bien comme en cette réunion d'Ephèse, où tous les moines et les religieuses de la province furent contraints de choisir sur l'heure entre le manage et le supplice. Il semblait, comme le dit un contemporain, que « l'intention du gouvernement fût d'extirper complètement l'ordre monastique »,
A ces inqualifiables violences les moines répondirent par d'autres violences : non seulement — ce qui était légitime — ils défendirent l'orthodoxie avec un courage digne d'éloges, et s'enorgueillirent de « souffrir pour la justice et pour la vérité ». Mais, dans l’ardeur de la lutte, dans l'exaltation du triomphe que leur ménagea le gouvernement de l'impératrice Irène, le parti des moines et des dévots fanatisés qui les soutenaient dépassa souvent la mesure, indulgent à toutes les faiblesses, à tous les crimes, pourvu qu'ils fussent le fait des orthodoxes, àprement, systématiquement hostile à toutes les tentatives de conciliation qu'essayèrent des empereurs réformateurs ou des patriarches opportunistes. Ils saluèrent avec joie la mort de l’empereur Nicéphore, tué à l'ennemi en défendant la monarchie contre l'invasion bulgare, et ils se réjouirent farouchement, avec une absence de patriotisme lamentable, de voir abattu «le nouvel Achab » qui avait persécuté les fidèles. Contre l'autorité impériale, résolument ils cherchèrent appui à Rome, s'inclinant devant le pape comme devant « leur chef apostolique » et prêts à reconnaître la primauté romaine, le droit de l'Eglise romaine de juger en dernier ressort toutes les diffcultés ecclésiastiques, pourvu qu'ils pussent à ce prix affranchir l'Eglise d'Orient de la tutelle impériale. Car c'est là la forme dernière — et la plus intéressante — que prit l'opposition monastique, d’un grand effort pour revendiquer
l'indépendance de l'Eglise à l'égard du pouvoir laïque, pour fonder sur des bases nouvelles les rapports de l'Eglise et de l'Etat.
Déjà, au vur siècle, Grégoire Il et Jean Damascène, et avant eux les Pères du vir siècle même, avaient contesté à l'empereur le droit d'intervenir dans les choses de l'Eglise. Les moines du rx° siècle posèrent la doctrine plus fermement encore. « Les affaires ecclésiastiques, déclarait Théodore de Stoudion à l'empereur Léon V, sont du ressort des prêtres et des docteurs : à l'empereur appartient l'administration des choses extérieures. C’est aux premiers que revient le droit de prendre des décisions touchant les dogmes et Îa foi: pour vous, votre devoir est de leur obéir et de ne point usurper leur place.» En des paroles plus lourdes de portée encore, — car il y contestait le principe fameux : Princeps legibus solutus est. — Théodore de Stoudion éCTivait: «a Si l’empereur n'est pas soumis à la loi, il n’y a que deux hypothèses possibles : ou bien l’empereur est Dieu, car la divinité seule n'est pas soumise à la loi, ou bien il n'y à plus qu'anarchie ou révolution.» C'étaient là de grandes nouveautés. Les moines du couvent de Saint-Jean de Stoudion les défendirent avec une énergie inflexible. Ni la persécution, ni l'exil ne purent les décider à « tenir leur langue captive, à garder le silence sur la vérité » ; pendant vingt ans, obstinément, ils déclarèrent que, si les rois « ont pouvor de juger des choses humaines et temporelles », quand il s’agit des « dogmes divins et célestes », « leur rôle est de donner leur concours et leur approbation à ce qui a été décrété » par les prêtres. « Aucun pouvoir ne leur a été accordé sur les dogmes divins : et s'ils l'exerçent, il ne subsistera pas.» Par cette fermeté dans la foi, par cette hauteur morale dans la doctrine, les Stoudites n’ont pas peu contribué à préparer la victoire définitive du parti des images : maïs si, dans la lutte séculaire que l'Eglise byzantine soutint contre l'Etat, elle a été victorieuse en ce qui concerne le culte des icones, dans la bataille engagée pour assurer sa liberté, elle n’a pu triompher de la vieille tradition qui fondait l'autorité impériale en matière de religion. La
fin de la querelle des images a fait l'Eglise byzantine plus dépendante que jamais du pouvoir impérial, et le seul résultat de ces luttes stériles poursuivies par les moines a été une longue agitation.
LE DÉVELOPPEMENT DE LA PROPRIÉTÉ MONASTIQUE. — Ce n'est point par là seulement que le monachisme à troublé l'empire. Par la quantité prodigieuse de terres qui s'accumulaient entre leurs mains, par l’âpre avidité qu'ils apporaient à s'enrichir, par la façon dont ils usurpaient sur les petites propriétés de leur voisinage, les moines eux aussi étaient parmi ces « puissants», que les empereurs du x° siècle ont combattus comme un redoutable danger social. IH faut voir avec quelle vigueur Nicéphore Phocas — un empereur très pieux cependant, fondateur de couvents, et nullement suspect d'hostilité à l'égard de l'ordre monastique — à dépeint les pratiques des moines de son temps. « Les moines, dit-il, ne possèdent aucune des vertus évangéliques, ils ne songent à chaque minute de leur existence qu'à acquérir de nouveaux bien terrestres, qu'à élever d'immenses constructions, qu'à acheter en quantités innombrables chevaux, bœufs, chameaux, toutes sortes de bêtes de somme : ils consacrent à s'enrichir de cette manière toutes leurs forces, toute leur énergie, si bien que la vie qu'ils mènent en réalité ne diffère plus en rien de celle des gens ui vivent le plus dans le siècle. » En rappelant la vie
obites d'autrefois. « Quel contraste cette existence toute frivole n'offre-t-lle pas avec la vie des saints religieux qui, aux siècles passés, ont vécu en Egypte, en Palestine, à Alexandrie, eux dont toute l'existence quasi immatérielle tenait plus de celle des anges que de celle des humains. » L'empereur ordonne en conséquence que les moines mènent désormais une vie plus détachée des choses du monde: et pour les y contraindre, il prend des mesures tout à fait radicales. Défense de faire aucune fondation nouvelle : défense de faire aux monastères existants aucune libéralité nouvelle ; l'interdiction de toute acquisition quelconque aux dépens d'un pauvre. C'est que Nicéphore, bon administra-
teur et soldat, comprenait tout ce que le développement des monastères coûtait au fisc et à l'armée, et il n’hésitait pas à frapper.
On voit le danger que causait le monachisme, féodalité religieuse non moins envahissante ni moins puissante que la féodalité laïque. Pas plus que visà-vis de celle-ci, l'empire ne réussit. Devant le mécontentement de l'Eglise, devant les protestations du patriarche, le gouvernement céda et abrogea la loi. C'était en 988, vingt-quatre ans après l'édit de Nicéphore. L'empire traversait une crise grave : Phocas soulevé était aux portes de Constantinople; il fallait s'assurer le concours de l'Eglise: Basile II n'hésita pas. « Notre Majesté, dit le préambule de l'édit qu'il promulgua, a entendu affirmer par beaucoup de vénérables religieux qui ont fait leurs preuves de piété et de vertu, et par d’autres personnages vénérables, que les lois édictées par notre
ur ke seigneur Nicéphore au sujet des saints monastères et des fondations piecuses, ont été l'origine et la cause des maux dont l'empire souffre actuellement, parce que ces lois étaient une offense non seulement pour ces très pieux monastères, mais pour Dieu même. Notre expérience particulière nous à pareillement convaincu de la vérité de ces affirmations ; car, à partir de l'époque où ces lois ont été mises en vigueur, nous n'avons plus jusqu'à ce jour éprouvé un seul moment de félicité. C'est pourquoi, par ce présent chrysobulle, signé de notre main, nous proclamons à partir d'aujourd'hui ces règlements abrogés et ordonnons qu'ils n’aient plus force de loi. »
C'était un grave échec pour le pouvoir impérial, et qui montre bien toute la puissance du parti monastique et tout ce qu'il pouvait imposer au gouvernement.
LA DÉCADENCE DE L'INSTITUTION MONASTIQUE. — Jusqu'aux derniers jours de l'empire byzantin, le monachisme fut une cause de trouble dans la monarchie. Les ouvrages de l'époque des Comnènes montrent en quel état de décadence morale et de corruption était tombée depuis la fin du xr siècle l'institution monastique. Plus que jamais les moines étaient
avides de richesses, d'argent, de propriétés, et les higoumènes étaient plus soucieux d'expliquer les méthodes d’une bonne exploitation rurale que de penser au salut des âmes. La vie mondaïne envahissait les couvents : plus de clôture, plus de vie eñ commun, plus de discipline. Comme les grands barons laïques, les abbés montaient à cheval, allaient à la chasse, recevaient magnifiquement ; l'empire était plein de bandes de moines vagabonds, qui infestaient les routes, ravageaient le pays, détroussaient les passants. De culture intellectuelle, plus de traces. « Le monastère, disait-on, n'a pas besoin de lettres » ; et on vendait les livres de la bibliothèque. Et pourvu qu'on portât l’habit monastique, un peu en haillons, la barbe longue et mal tenue, les cheveux tondus, qu'on eût les pieds nus et sales, la démarche lente et les yeux baissés, ces apparences édifiantes suffisaient à faire un moine excellent. Vainement, à la fin du xr siècle, un Christodoulos de Patmos, à la fin du xir siècle, un Eustathe de Thessalonique s’efforcèrent d'introduire dans la vie monastique la réforme devenue nécessaire. Vainement, Manuel Comnène remettait en vigueur la Novelle de Nicéphore et, comme Christodoulos avait fait à Patmos, il fondait sur le Bosphore un monastère modèle. « Comprenant, dit Nicétas, que c'est par le fait de posséder des terres et de s'occuper d'affaires que les moines perdent leur tranquillité d'âme et oublient le souci de Dieu », l'empereur n'attribuait à sa fondation aucune dotation en domaines, mais simplement l'argent nécessaire pour l'entretien de la communauté. Et il ordonnait que les couvents fussent établis loin du monde, dans les montagnes, dans les déserts, et que Îles moines évitassent Constantinople, « comme Ulysse se garda du chant des sirènes ». Rien n'y fit. Quand ils n'affligeaient pas les âmes pieuses par leur démoralisation, les moines les troublaient par leur stérile agitation intellectuelle. La querelle hésychaste, née des rêveries mystiques des moines de l’Athos, a, au xIV° siècle, agité pendant près de quinze ans le monde byzantin : étrange affaire, où s'opposent en un conflit passionné la scolastique latine et la mystique orientale, mais qui montre surtout, par la réper-
cussion qu'elle eut sur les luttes politiques de l’époque, combien les choses ecclésiastiques se mêlaient étroitement à Byzance aux affaires de l'Etat, et tout ce que le parti monastique pouvait causer de trouble dans l'empire.