‹ ByzanceChapitre 36 sur 58 · TI · texte numérisé non relu

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LE PATRIARCAT ET L'EMPIRE. — L'Eglise séculière n'était pas une moindre cause d'agitation et de dangers.

Comme les abbés des monastères, les évêques étaient de ces « puissants » qui usurpaient le bien des pauvres, et un empereur du x° siècle leur reprochait sévèrement la maurvaise administration des revenus ecclésiastiques, « destinés aux pauvres, disait-il, et qui ne profitent qu'au clergé ». Mais plus encore que le danger social, le danger politique était redoutable. Sur le siège patriarcal de Constantinople, bien des fois en effet de grands ambitieux se sont assis qui, malgré leur dépendance apparente de l'autorité impériale, ont allumé la guerre entre l'Eglise et l'Etat, et qui, non contents de leur toute-puissance religieuse, ont prétendu jouer, parfois comme premiers ministres, parfois comme fauteurs de révolutions, un rôle politique éminent.

C'était déjà chose grave — et significative de la puissance patriarcale — quand on voyait le chef de l'Eglise interdire, pour une question de discipline ecclésiastique, l'entrée de Sainte-Sophie à l'empereur, comme fit Nicolas pour Léon V] ou Polyeucte pour Nicéphore Phocas, le condamner à une pénitence, comme fit Cosmas pour Alexis Comnène, ou Iui imposer, sous menace de l'excommunication, le retrait des mesures contraires aux privilèges ecclésiastiques, comme fit Polyeucte pour Jean Tzimiscès. C'était chose plus grave encore — et plus symptomatique — quand on voyait un patriarche traiter de haut l'autorité impériale et discuter les ordres qui venaient du basileus. « Si l’empereur, écrivait Nicolas, ordonne, sous l’inspiration

du diable, quelque chose de contraire à la loi de Dieu, on ne lui doit point obéissance ; on doit tenir pour nul un ordre impie venant d'un homme impie. » Et Michel Ceroularios déclarait : « Entre le patriarcat et l'empire, il n'y a aucune différence ou presque, et en ce qui concerne les honneurs qu'on leur doit, le patriarcat peut prétendre à davantage.» On devine ce que de tels personnages, très fiers de leur rang, de leur puissance, de ces énormes trésors de l'Eglise qu'ils pouvaient, comme Sergius fit pour Héraclius, mettre à la disposition de l'Etat, ce que ces prélats impérieux et hautains, qui souvent sentaient en eux l'étoffe d'un homme d'Etat, pouvaient oser en face de l'empereur — surtout quand l’empereur était faible.

MICHEL CEROULARIOS. — Le conflit qui, au commencement du x° siècle, mit aux prises le patriarche Nicolas et l'empereur Léon VI suffirait à montrer le rôle que pouvait jouer dans l'Etat le chef de l'Eglise orientale et les ambitions qu'il pouvait concevoir. L'histoire de Michel Ceroularios, au xr‘ siècle, est peut-être plus caractéristique encore. Lui aussi, quand il parvint au patnarcat, y chercha surtout un moyen de monter plus haut ; il s’y retrancha, selon ke mot de Psellos, « comme dans une forteresse», pour de là conquérir dans l'Etat une situation toute-puissante. Orgueilleux, hautain, ne doutant jamais de lui-même, « semblable en sa démarche à un dieu marchant à travers le cie», intelligent avec cela et curieux de toutes choses, il n’était ni accommodant ni souple ; mais il était courageux, tenace en ses projets, implacable en ses haines; s’il à trouvé des ennemis acharnés, il a rencontré aussi des amis dévoués et fidèles ; et sa personnalité puissante s'est imposée fortement au peuple de la capitale. En face d’un empereur faible, on juge de ce que pouvait un tel homme. Et en effet, pour se faire plus grand, il ne craiïgnit pas de déchaîner en 1054 le schisme contre Rome et de le faire accepter, sous la

1. Sur ce personnage, voir mes Figures byzantines, % périe, chap. vin: Les quatre mariages de l'empereur Léon le Sage.

menace de l'émeute, à l'empereur hésitant. Grisé de sa victoire, il fut alors, pendant cinq ans, l'arbitre suprême des affaires publiques. C’est lui qui en 1066 installa sur le trône Michel VI et consolida son pouvoir, lui qui, un an après, imposa l’abdication au même empereur, lui qui fit réussir à Constantinople la révolution qui porta au trône Isaac Comnène. Tout plein « de l’amour du pouvoir et du désir de commander à tous », ayant « la prétention, comme dit Psellos, de remuer d'un froncement de ses sourcils le ciel et l'Olympe », Ceroularios entendit dominer le nouveau maître — l'empereur qu'il avait fait — comme il avait dominé son prédécesseur. On l’a accusé de vouloir « réunir la royauté et le sacerdoce », de « décréter impérialement », de convoiter la puissance suprême. En tout cas, il ne craignit pas de porter des sandales de pourpre, insigne traditionnel du pouvoir suprême, « déclarant que c'était un privilège du sacerdoce ». Le conflit était ouvert entre le patriarcat et l'empire. Ceroularios, se sentant soutenu par le peuple, dont la rupture avec Rome lui avait gagné toute la sympathie, menaçait, exigeait, s'emportait en violences : « il prédisait la chute de l'empereur, disant en un langage trivial et populaire : « Je t'ai élevé, imbécile, mais je te briserai. » C'était trop. Isaac fit arrêter, emprisonner, expédier à Imbros le patriarche et préparer sa déposition. Il n'en eut pas le temps; épuisé par la souffrance, Ceroularios mourut avant d'avoir comparu devant ses juges, mais il mourut debout, sans avoir plié. Tout l'empire l'admira comme un saint et un martyr, et Psellos, qui n'en était pas à une palinodie près, après l'avoir accablé vivant dans le plus injurieux réquisitoire, fit en beau style solennel son oraison funèbre.

On voit par ces exemples quel trouble un patriarche de Constantinople pouvait mettre dans l'Etat, avec quelle audace il pouvait braver un empereur. On trouverait aisé ment dans l’histoire de Byzance d'autres types de ces prélats ambitieux qui, selon le mot d'un historien du xiv* siècle, « n'avaient du prêtre que le bâton pastoral et l'habit ». Et si l'on doit observer qu’en dernière analyse, l'autorité impé

riale a toujours eu raison des patnarches, et des plus puissants même, il n’en demeure pas moins que, par leur goût de la politique, leurs intrigues, leur opposition, leurs conspirations, les insurrections qu'ils ont fomentées ou soutenues, les prélats ambitieux qui souvent se sont assis sur le siège de Constantinople ont entretenu dans la monarchie un état d’agitation redoutable. Assurément, à côté de ceux-là, il est passé sur le trône patriarcal des ascètes et des saints, et aussi des hommes politiques avisés, généralement sortis des rangs de l'administration impériale et brusquement élevés de l'état laïque au sommet de la biérarchie ecclésiastique, et encore des prélats dociles, dont l'empereur était sûr. Mais l'antagonisme a été plus fréquent encore entre le sacerdoce et l'empire, et le pouvoir a dû bien souvent compter avec ces grands évêques qui, malgré leurs vertus privées, étaient d'ordinaire des politiques de haute envergure, capables de braver tout ensemble l'empereur et le pape.

LE PATRIARCAT ET LA PAPAUTÉ. — On verra ailleurs comment l'ambition d’un Photius au ne siècle, celle d'un Ceroularious au x ont mis à profit la vieille hostilité de l'Eglise grecque contre Rome pour déchaîner le schisme et rompre avec l'Occident, et tout ce que cette rupture a coûté à l'empire. Maïs il convient d'indiquer dès maintenant cette autre preuve des périls qu'entraîfna pour la monarchie l'attitude envahissante et hautaine des chefs de l'Eglise grecque, et l'affaiblissement qui en résulta. Assurément Byzance n'a jamais connu avec la même âpreté que l'Occident la lutte du sacerdoce et de l’empire, et l'Etat a, au total, maintenu son autorité sur l'Eglise, relle que Constantün et Justinien l'avaient établie. Mais il est certain qu'en face du danger monastique, qu'en face du danger patriarcal, plus d’une fois l'empire à senti sa faiblesse, que malgré l'énergie de sa résistance plus d’une fois il a eu le dessous, et que, par à, l'agitation religieuse n'a pas été une des moindres causes de la décadence de l'empire.

CHAPTTRE V

L'impérialisme byzantin en Occident. — La politique de Justinien. — La politique impérialiste des empereurs macédoniens. — La politique impérialiste des Comnènes. —

L'impérialisme byzantin en Orient.

A toutes les époques de son histoire, Byzance s'est considérée comme la continuatrice et l'héritière de Rome, et l'empire byzantin n’a jamais abandonné l'idée de restaurer l'ancien empire romain. Depuis le temps de Justinien jusqu'à l'époque des Comnènes, toujours les basileis ont tenu pour des usurpateurs aussi bien les rois barbares qui s'étaient taillé des Etats dans les lambeaux de l'empire romain que le successeurs de Charlemagne régnant sur l'empire d'Occident reconstitué. Toujours ils ont vu en eux des inférieurs, occupant à titre provisoire, soit par une délégation toujours révocable des pouvoirs du souverain byzantin, soit par une usurpation plus contestable encore, des portions du domaine de l'empire ; toujours ils leur ont refusé, et aux plus puissants même, aux plus glorieux d’entre eux, le titre d'empereur ; et ne ieur accordant que l'appellation de rois (fñyx}), ils ont revendiqué pour le

souverain de Byzance la possession exclusive de la qualité impériale. En conséquence, toujours ils ont rêvé de reconquérir les territoires compris autrefois dans l'empire romain, de refaire de Rome une autre capitale de la monarchie, et plus d'une fois au cours des siècles ils ont tenté de réaliser leur rêve. Ambitions magnifiques et grandioses, mais singulièrement disproportionnées aux ressources de Byzance, et dont l'effet le plus certain a été d'engager plus d'une fois la monarchie en des conflits redoutables, et toujours de l'affaiblir.

L'IMPÉRIALISME BYZANTIN EN OCCIDENT. LA POLITIQUE DE JUSTINEN. — C'était un principe de la chancellerie byzanüne de ne jamais reconnaître les pertes territoriales subies par l'empire. Sur la liste des gouvernements, Constantinople conservait volontiers des provinces complètement perdues ou qui n'étaient plus représentées que par quelques villes à peine: et les basileis, ne tenant jamais ces aliénations “pour définitives, orgueilleusement maintenaient sur ces territoires les droits historiques de la monarchie. Lorsque, dans la seconde moitié du v* siècle, l'empire romain s'écroula, Byzance ne voulut voir dans les rois barbares établis en Afrique, en Italie, en Gaule, que les représentants du basileus, ses délégués et ses serviteurs. Au temps de Justinien, on pensait de même à Byzance. Sur les royaumes barbares d'Occident, le droit impérial demeurait intact : le jour où le basileus jugeait à propos de revendiquer des pays qui de tout temps avaient appartenu à l'empire, ce n'était point une guerre de conquête qu'il entreprenait, mais une simple restitution qu'il réclamait. Son droit, ou plutôt son devoir, était de faire rentrer dans l'unité impériale ce monde conquis jadis par les anciens Romains, et perdu par la négligence de ses maîtres. Et aucun de ses contemporains n'eût compris qu'il pût, sans une véritable abdication,

renoncer à cet héritage. a C'est, écrit Procope, le rôle naturel d'un empereur à l'âme haute de vouloir agrandir l'empire et le rendre plus glarieux. »

Chose plus remarquable, les barbares eux-mêmes acceptaient sans discuter les théories de l'ambition impériale. Empressés à solliciter les noms et les insignes des dignités romaines, fiers de gouverner leurs peuples comme des délégués de l'empereur, respectueusement ils s'’inclinaient devant le « maître », docilement ils recevaient ses ordres et ss remontrances, faisaient appel à lui comme au juge et à l'arbitre suprême, et éblouis par le prestige de la tradition romaine, ils comprenaient, ils admettaient presque la légitirnité des revendications impériales. Les successeurs de Théodoric comme les successeurs de Genséric acceptent sans hésiter de devenir les tributaires et les vassaux de l'empereur ; les rois des Burgondes et des Francs accueillent «a avec dévotion » les instructions impériales et s’honorent d'appeler le basileus du nom de maître et de père. A tous ces souverains barbares Constantinople apparaissait comme la capitale de l'univers, le souverain qui y régnait comme l'empereur universel, pour la grandeur duquel on priait jusque dans les plus lointaines églises de l'Occident. S'étonnera-t-on, dans ces conditions, des prétentions de l'impérialisme byzantin, du ton de suzerain qu'emploie un Justinien, quand il notifie aux Ostrogoths « qu'il lui a paru convenable de les faire rentrer au sein de la monarchie et qu'il pense qu'ils en seront satisfaits » ?

On sait quels furent les résultats de la grande œuvre militaire que, conformément à ces principes, fJustinien entreprit. La Dalmatie, l'Italie, une grande partie de l'Afrique du nord, le sud de l'Espagne, les îles du bassin occidental de la Méditerranée, Sicile, Corse, Sardaigne, Baléares, rentrèrent dans l'unité impériale ; par l'occupation de Septem, le pouvoir de l'empereur s’étendit jusqu'aux Colonnes d'Herculie, et la Méditerranée redevint un lac romain. Car thage, Rome, Ravenne furent replacées, la première pour plus d’un siècle, les autres pour plus de deux cents ans, sous l'autorité du basileus ; et du fait de ces conquêtes

l'étendue de la monarchie se trouva presque doublée. Orgueilleusement, Justinien put se parer des épithètes sonores de « très heureux, très illustre empereur, victorieux et triomphateur », et, comme aux plus beaux temps de l'empire romain, s'intituler magnifiquement l'Afncain, Île Vandalique, l'Alamanique, le Germanique, le Gothique, le Francique. Il put croire que, dans les provinces reconquises, il allait rétablir sans peine cet ordre parfait, cette paix parfaite qui étaient à ses yeux la marque d'un Etat vraiment civilisé, qu’il allait rendre aux populations, avec les institutions d'autrefois, l’exacte image de l'empire romain tel qu'elles l'avaient autrefois connu. Grisé par ces triomphes

latants, où défilaient sous les yeux d’un peuple ébloui les richesses de Carthage et les trésors de Théodoric, tout fier de célébrer par des médailles commémoratives et de magnifiques tableaux de mosaïque « la gloire des Romains », il ne douta point «que Dieu lui accorderait de reprendre les autres pays que possédaient les anciens Romains jusqu'aux limites des deux Océans ». « Il aspiraïit, dit un de ses historiens, à conquérir le monde entier. »

On sait aussi ce que coûtèrent à l'empire ces rêves grandioses et ces ambitions démesurées, et de quel prix il paya en Orient les conquêtes faites en Occident. Les invasions des Perses, des Slaves, des Huns, les frontières sans cesse farcées, l'Illyricum, la Thrace, la Macédoine épouvantablement ravagées et dépeuplées furent la rançon des succès éclatants remportés sur les Vandales et les Ostrogoths. Surtout l’empire sortit épuisé, financièrement et militairement, de ce grand effort impérialiste. A la fin du règne de Justinien, le trésor, comme l'atteste un document officiel, était « réduit au dernier degré de la pauvreté », et « l'armée si complètement dissoute que l'Etat était exposé aux invasions incessantes et aux insultes des barbares ». Si grandiose et si haute que fût la pensée de reconstituer l'empire romain, si tenace qu'ait été l'effort accompli pour la réaliser, la disproportion des moyens au but poursuivi pesa lourdement sur l'empire, et la liquidation de l'œuvre de Justinien imposa une dure tâche à ses successeurs. Les résultats obtenus,

malgré leur apparente grandeur, furent singulièrement éphé mères, et en détournant pour deux siècles l'attention du gouvernement impérial vers l'Occident reconquis, ils l'éloignèrent incontestablement de la direction naturelle qui s'imposait à sa politique. Par là ces desseins gigantesques et magnifiques, en tendant à l'excès les ressorts de l'empire, en l'écartant surtout de sa véritable voie, lui ont, en dernière analyse, malgré le regain de prestige et de gloire qu'ils valurent à la monarchie, fait plus de mal que de bien.

LA POLITIQUE IMPÉRIALISTE DES EMPEREURS MACÉDONIENS. — Cependant jamais Byzance ne renonça à ses grandioses et dangereuses ambitions. Quoique, à la fin du vnr siècle, elle ne conservät plus que quelques lambeaux des conquêtes de Justinien, quoique, en 812, elle ait dû reconnaître le nouvel ordre de choses établi en Occident et accorder offciellement à Charlemagne le titre d'empereur, toujours elle considéra ces concessions comme temporaires, et elle saisit avec empressement toutes les occasions d'affirmer et de faire revivre les droits historiques qu'elle s'attribuait. En face des faibles successeurs du grand empereur franc, les souverains de la maison de Macédoine retrouvèrent toutes les ambitions de Justinien. Basile | reprochait vivement à Louis II, l'arrière-petit-fils de Charlemagne, de s'intituler auguste et empereur des Romains, et au nom des « principes éternels et des règles posées par les anciens empereurs », il déclarait que celui-là seul avait droit à l'appellation de basileus qui régnait à Constantinople. Les autres souverains ne pouvaient prétendre qu'au titre de roi, et en particulier ces princes francs, absolument indignes de l'empire, auquel leur aïeul ne s'était haussé que par une véritable « usurpation ». Louis Il avait beau répondre que les Grecs avaient depuis longtemps déserté la vieille capitale de l'empire,

abandonné le peuple et oublié la langue des Romain: Byzance ne renonçait à aucune de ses prétentions.

Elle les maintint non moins énergiquement en face des puissants empereurs germaniques du x° siècle. Aux ambassadeurs d'Otton le Grand les représentants de Nicéphore Phocas affirmaient d'un ton indigné que leur maître ne méritait pas le titre d'empereur mais simplement celui de roi, que le pouvoir qu'il exerçait sur Rome n'était qu’un pouvoir tyrannique, fondé sur la force et sur la violence, que les territoires auxquels il prétendait en Italie étaient partie intégrante de l'empire byzantin, et en conséquence ils demandaient la restitution de Ravenne et de Rome, avec toutes les terres qui de ces villes s'étendaient jusqu'à la frontière grecque. Aussi bien, depuis lie jour où Constantin avait transporté en Orient la capitale de l'empire, le Sénat, l'aristocratie romaine, il ne restait plus à Rome que des gens de rien, des plébéiens, des esclaves ; c'était donc un vrai « scandale » que le pape, se proclamant le chef de cette vile multitude, se permit de disposer de l'empire et qu'un roi de la Saxe barbare osât accepter de lui le titre impérial. En vertu de ces principes, hardiment les souverains de Byzance entreprenaient de reprendre pied en Italie. Depuis la fin du Dé siècle jusqu'au commencement du xr, Basile 1® aussi bien que Nicéphore Phocas, Jean Tzimiscès aussi bien que Basile Il s'efforcèrent de rétablir dans la péninsule l’autorité impériale ; et si, dans ja pratique, ils apportèrent dans leur politique occidentale une habile prudence et lui assignèrent des buts plus limités et plus réalisables, si par là les succès qu'ils remportèrent en Italie furent incontestables, assez pour que leur pouvoir et leur influence s'étendit de l'extrémité méridionale de ja péninsule jusqu'aux portes mêmes de Rome, en théorie la hantise ambitieuse de l'Occident à reconquérir subsista toujours dans l’âme des basileis: chose grave, qui pouvait à la moindre occasion engager l'empire byzantin dans des conflits inquiétants et attirer sur lui des périls redoutables.

LA POLITIQUE IMPÉRIALISTE DES COMNÈNES. — On le vit bien à l'époque des Croisades. Quand les grandes entreprises tentées pour la délivrance du Saint-Sépulcre mirent en contact direct les Grecs et les Latins, les théories de l’'impé.rialisme byzantin ne contribuèrent pas peu à aigrir les rapports, à exciter les défiances et les haines entre les deux mondes qui se rencontraiïent. Dans les grands barons qui commandaient les armées de la croisade, Alexis Comnène ne voulut voir que des mercenaires prêts à se laisser acheter, que des vassaux disposés à lui prêter serment d'hommage et de fidélité. A l'égard des rois de France ou de Germanie, à l'égard de l’empereur Frédéric Barberousse. ses successeurs affectèrent la même attitude dédaigneuse et hautaine, s'obstinant à les traiter en inférieurs et froissant cruellement par là leur orgueil. A l'égard des princes latins qui s'étaient taillé des Etats en Syrie, ils ne marquèrent pas moins d'intransigeance et n'épargnèrent rien pour leur imposer la suzeraineté byzantine. Mais surtout la politique impériale conserva sur l'Italie, sur Rome, sur l'Occident, toutes ses prétentions d'autrefois : ce fut la grande ambition — et la grande erreur — de Manuel Comnène de vouloir, en plein x siècle, refaire une réalité de ce passé oublié.

Un curieux passage de l'historien Cinnamos, qui semble refléter assez exactement la pensée de l'empereur, montre quelles idées avaient cours à ce sujet dans la Byzance des Comnènes. Aux yeux de l'écrivain, les maîtres de l'Italie, depuis les temps lointains d'Odoacre et de Théodoric, n’ont jamais été que des délégués du basiieus, de simples rois qui n'ont que par une usurpation pris le titre d'empereur, oubliant que depuis la ruine de l'empire romain la qualité impériale appartient au seul souverain de Byzance. Et raillant à la fois cet empereur illégitime et le pape qui prétend le conserver, Cinnamos tourne en dérision ces

étranges souverains, qui ne craignent pas d'humilier la majesté impériale en se faisant les écuyers du pontife romain, et ces papes qui, oubliant qu'ils doivent à Constantin tout ce qu'ils sont, se croient le droit de conférer la dignité impériale, alors que c’est à l'empereur seul qu'il appartüent de créer le souverain pontife. « Votre pape est un empereur, et non pas un évêque », disait avec une indignation significative un ambassadeur byzantin du x siècle, montrant bien par là que Byzance refusait au pape tout autre pouvoir que le pouvoir religieux.

Redevenir, comme l'avaient été ses prédécesseurs, le protecteur de la papauté, rétablir l'unité impériale brisée jadis par l'usurpation de Charlemagne, refaire de Rome la capitale de la monarchie et ruiner en Occident l'empire de Frédéric Barberousse, telle fut pendant vingt-cinq ans l'ambition constante de Manuel Comnène, le but persistant de la politique et de là diplomatie byzantines ; et on put croire un moment, lorsque au temps d'Adrien IV ou d'Alexandre III la papauté était si gravement menacée par l'empereur germanique, que l'accord rêvé à Constantinople avait quelque chance de se réaliser. Les ambassadeurs pontificaux ne décilaraient-ils pas alors à la cour byzantine que les empereurs d'Occident n'étaient que des usurpateurs, des tyrans, des barbares, que le pape et le peuple romain seraient heureux de se soumettre corps et âme à l'autorité du basileus ? L'empereur semblait donc avoir beau jeu à revendiquer, comme au temps de Justinien, « la vieille Rome et l'Italie entière » et à proposer, pour faciliter la transaction, la fin du schisme et l'union des églises, pourvu que le pape en échange lui conférât la couronne impériale et proclamät le rétablissement de l'ancien et unique empire romain. Manuel pourtant ne réussit pas, et il ne pouvait réussir. On dit que le pape posa comme condition à l'empereur qu'il transporterait à Rome sa résidence ; on voit par ailleurs qu’'Alexandre I1I se retrancha derrière «les décisions des Pères » pour refuser de trancher « les questions si hautes et si complexes » que soulevait la demande impériale. En fait l'accord était impossible. Les Comnènes, aspirant à l'empire

universel, eussent fait, s'ils étaient devenus les maîtres de Rome, de la papauté un simple évêché byzantin. A cela la papauté ne pouvait consentir. Elle aussi aspirait à l'empire du monde et ses prétentions théocratiques s’étendaient jusqu’au gouvernement de l'Eglise byzantine et de l'empire grec. Entre ces deux conceptions l'accord était irréalisable. L'hostilité de la papauté contre l'Allemagne pouvait bien amener un rapprochement passager : du jour où l'empereur grec prétendait se substituer à l'empereur allemand, la rupture était inévitable, — d'autant plus que le clergé orthodoxe, refusant d'accepter la primauté romaine, rendait plus malaisée encore toute tentative d'union.

L'empereur chercha par d’autres moyens à ébranler l'empire des Hohenstaufen. La diplomatie byzantine répandit un flot d'or sur l'Italie pour encourager les adversaires de Barberousse ou lui créer des ennemis nouveaux. Au moment même où Manuel demandait à Alexandre 111 de rétablir en sa faveur l'unité de l'empire, il aidait la ligue lombarde à se reconstituer, négociait avec Ancône et Pise, avec Gênes et Venise, et se préparait à soutenir en Italie une lutte ouverte contre le souverain allemand. I] est sans cesse question dans les documents du temps des « richesses infinies », des « largesses prodigieuses », que l'empereur grec, « le plus opulent des rois », dispense aux Etats de la péninsule. Mais ici encore, malgré l'habileté de ses diplomates, malgré les intrigues menées en IJtalie comme en Allemagne, malgré l'intervention de ses armes, Manuel échoua. Son ambition remuante, en même temps qu'elle exaspérait Barberousse, inquiétait les villes italiennes, et surtout Venise, comme elle avait inquiété la papauté. La rupture avec la République Sérénissime (1171}, la paix conclue six ans plus tard (1177) sous la médiation de Venise entre le pape et l'empereur allemand marquent la fin des rêves ambitieux et des chimériques projets de Manuel sur l'Italie. C'était l'Occident maintenant qui se coalisait contre Byzance, et Frédéric Barberousse qui prenait l'offensive sur le terrain même où il avait été provoqué. Dans une lettre curieuse qu'il adressait, non sans insolence, « au noble et illustre roi des

Grecs », il déclarait que de ses prédécesseurs, les glorieux empereurs romains, il tenait le droit non seulement de gouverner l'empire romain, mais aussi d'administrer à sa volonté « le royaume de Grèce ». Rome en effet était « la tête du monde », et en conséquence Byzance devait tout à la fois reconnaître au temporel l'autorité de l'empire romain d'Occident, et se soumettre au spirituel à celle de la papauté. Orgueilleusement, Barberousse traitait l'empereur grec en vassal et en sujet : c'était la plus rude humiliation que pôût subir l'impérialisme byzantin.

Cette fois encore, l'effort tenté par l'empire byzantin était disproportionné aux ressources dont jl disposait. L'idée était grandiose et hardie, la réalisation en était impossible : et peut-être aussi Manuel Comnène ne s’aperçut-il pas assez que sa politique, aux moyens trop divers, enfermait des contradictions dont devait sortir la ruine. En tout cas il ne réussit pas à se concilier les Latins, qu'il inquiéta par son ambition ou froissa par sa hauteur ; et malgré toutes les divisions qu'il tenta de semer entre elles, les grandes puissances de l'Occident finirent pas se coaliser contre lui. Jl mécontenta d'autre part les Grecs, qu'irritaient à la fois la sympathie trop déclaré que leur souverain marquaïit aux Latins et la prodigalité avec laquelle il leur distribuait les trésors de l'empire. Enfin, il épuisa les ressources de la monarchie par les énormes sacrifices qu'il lui demanda, et sàa politique italienne compromit si gravement la situation de Byzance en Orient qu'à la fin du règne l'empire avait peine à se défendre en Asie Mineure contre les Musulmans et que son infiuence diminuait de jour en jour en Cilicie et en Syrie. Comme jadis Justinien, Manuel s'était complu, par une dérogation significative au protocole de son temps, à ajouter à son titre impérial une longue liste d'épithètes sonores, d'appellations empruntées aux noms des peuples qu'il avait vaincus ; comme jadis Justinien, il s'était orgueil . leusement proclamé « l'héritier de la couronne de Constantin le Grand », et il avait revendiqué « tous les droits qui lui appartenaient », encore que, ajoutait-il, « certains se soient depuis lors soustraits à notre autorité ». Comme

il était arrivé après la mort de Justinien, la liquidation de l'œuvre de Manuel fut difficile et désastreuse pour l'empire — et d'autant plus qu'à la fin du xn° siècle l'Occident était autrement organisé et fort qu'il n’était à la fin du vr. Tous ceux qu'avait inquiétés l'impérialisme byzantin, tous ceux qu'avait blessés l'orgueil byzantin, le Saint-Empire comme là papauté, Venise comme le royaume normand de Sicile, ne devaient pas pardonner à Byzance. Dès le lendemain de là mort de Manuel, les Normands se jetaient sur l'Orient et dévastaient Thessalonique (1185). Un peu plus tard, Barberousse songeait sérieusement à prendre Constantinople (1190). Et la croisade de 1204, qui assit un empereur latin sur le trône des Comnènes, fut la revanche éclatante de l'Occident sur l'impérialisme byzantin.

L'IMPÉRIALISME BYZANTIN EN ORIENT. — Héritiers des Césars, les empereurs byzantins avaient eu l'ambition de reconstituer l'antique empire romain. Le caractère chrétien de la monarchie leur imposait d’autres devoirs et leur inspirait d'autres ambitions.

On croyait fermement à Byzance que le basileus avait pour mission de répandre dans tout l'univers la connaissance de la vraie foi : or, comme le monde entier était par les prophéties promis au règne de Dieu, la terre entière en conséquence devait appartenir, par droit divin, au souverain de Byzance. « Un seul Dieu est annoncé à tous, écrivait Eusèbe dès le 1rv° siècle, un seul empire est debout pour les recevoir et les contenir, à savoir l'empire romain. Par ]la volonté céleste, deux germes ont grandi, se sont élancés de terre et ont couvert le monde de leur ombre, l'empire romain et la foi chrétienne, destinés à unir dans les liens d'une concorde éternelle le genre humain tout entier.» Faire entrer l'univers dans la grande unité impériale et

chrétienne, telle était la perspective grandiose, illimitée, que la religion ouvrait aux ambitions impériales : et tous, princes et sujets, s’accordaient à croire à cette mission sacrée, à estimer que le basileus a pour devoir, comme dit un écrivain du vr siècle, « de ne point laisser diminuer l'étendue du monde chrétien, mais de l'élargir indéfiniment ».

On sait comment les missions furent un des instruments les plus caractéristiques de la diplomatie byzantine et comment, avec le christianisme, elles répandirent à travers tout l'Orient la civilisation et l'influence de Byzance, « jusque dans les contrées dont, comme l’écrivait Justinien, personne auparavant ne connaissait même le nom ». Mais si par là Byzance fit entrer dans sa sphère d'action nombre de nations barbares, et en particulier les tribus slaves, Serbes, Croates, Bulgares, établies à partir du VIT siècle dans la péninsule balkanique, si souvent même elle réussit à en faire ses vassaux, par ailleurs ses prétentions à l'empire universel se heurtèrent violemment aux aspirations nationales de ces peuples, du jour où ils se furent constitués en Etats organisés. On sait comment, entre la fin du 1x° et le commencement du x siècle, le premier empire bulgare se crut de taille à disputer à Byzance l'hégémonie des Balkans et quels flots de sang durent répandre les Romain Lécapène, les Jean Tzimiscès, les Basile I}, pour détruire la monarchie des grands tsars Syméon et Samuel. On sait comment, à la fin du x1r° siècle, la tenace nationalité bulgare se reconstitua en un empire nouveau, qui eut un siècle de gloire, et que ni les empereurs latins ni les empereurs grecs de Constantinople ne parvinrent à abattre. ]l en fut de même pour les Croates et les Serbes. Eux aussi s’efforcèrent vite de rompre les liens qui les attachaient à Byzance. Dans la seconde moitié du xr siècle, l'Etat croate était à l'apogée de sa puissance, et son chef cherchait à Rome, auprès de Grégoire VII, la couronne royale qui l'affranchirait de Constantinople. La Serbie, longtemps vassale, mais toujours frémissante et prête à l'insurrection, préparait de même dans la seconde moitié du xH° siècle, sous le long règne

d'Etienne Némanya, son indépendance complète et sa future grandeur. On sait comment l'Etat serbe prospéra au x siècle assez pour que lui aussi pût au xIV* disputer, avec Etienne Douchan, l'hégémonie des Balkans à Byzance : et si le tsar serbe ne réussit pas à s'emparer de Constantinople, l'empire byzantin en décadence ne put pas davantage dompter l'Etat puissant fondé par les Némanides.

Mais les ambitions byzantines s'étendaient bien au delà du Danube et en dehors de la péninsule balkanique. Depuis le x° siècle, Byzance trouvait là pour voisins les Hongrois. Elle avait essayé vainement de les convertir à l'orthodoxie pour Îles soumettre à son influence ; elle n'avait pu Îles soustraire à la suprématie romaine. Pourtant la diplomatie grecque ne renonça pas à faire entrer la monarchie hongroise dans la sphère d'action byzantine. Les Comnènes saisirent toutes les occasions d'intervenir dans les affaires hongroises, de se créer un parti au royaume de Saint- Etienne, d'y placer sur le trône des princes de leur choix, qui fussent des vassaux de l'empire grec. Ce fut un moment le grand souci de la politique de Manuel Comnène ; il se flatta de substituer en Hongrie l'influence grecque à l'influence allemande et de trouver dans cet Etat un allié de plus contre Barberousse. I] rêva davantage encore : en mariant sa fille unique à l'héritier du trône de Hongrie, il semble avoir eu en vue l'annexion du royaume et la réunion sur la tête de son gendre de la couronne impériale et de celle de Saint-Etienne. Tout au moins réussit-il à asseoir sur le trône de Hongrie son candidat qui, aussi longtemps que l'empereur vécut, resta pour Byzance un allié fidèle.

A la fin du x° siècle, Byzance avait converti les Russes à l’orthodoxie. Ici aussi la politique byzantine profita de la circonstance pour tâcher de maintenir sur les princes de Kief l'influence grecque. Manuel Comnène s'efforça de ce côté encore d'assurer le prestige de l'empire et d'empêcher les Slaves de Russie, comme ceux de Serbie, d'échanger la protection byzantine contre celle que leur offrait la Hongrie.

Ailleurs encore, en Arménie, en Cilicie, dans les Etats latins de Syrie, on constaterait les mêmes efforts pour établir la suzeraineté de l'empire très chrétien. Mais, malgré Îles succès remportés, Byzance s'épuisait dans ces luttes, et à la longue elle devait s'y briser. Elle avait par son impérialisme inquiété l'Occident ; elle inquiéta de même Îles jeunes peuples balkaniques dont elle arrêtait le développement national. En cherchant à maintenir son hégémonie dans les Balkans, en s’efforçant d'établir sa prépondérance dans l'Orient européen et asiatique, partout elle se créa d'irréconciliables adversaires. Les ambitions formidables des empereurs byzantins les empêchèrent de s'entendre avec les autres Etats chrétiens nés dans la péninsule et qu'ils rêvèrent uniquement d'asservir : si bien que peu à peu l'empire byzantin, épuisé par ces luttes, trop faible pour maîtriser ses rivaux, se trouva, à l'heure du péril suprême, absolument seul contre ses ennemis. La prise de Constantinople par les Turcs en 1453 acheva ce qu'avait commencé en 1204 la prise de Constantinople par les Latins.

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