‹ ByzanceChapitre 37 sur 58 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La décadence de l'agriculture. — La décadence du commerce. — La détresse financière de l'empire.

L'empire byzantin était riche et sa prospérité économique était grande. Cependant, même aux jours de sa plus brillante fortune, sa situation financière avait été souvent instable et difficile. Le poids des dépenses était lourd. La guerre et la diplomatie, les rouages compliqués et innombrables de l’administration publique, le luxe de la cour et des constructions, les fondations pieuses et hospitalières, toute cette tradition enfin de magnificence, aussi nécessaire pour satisfaire le peuple de Constantinople que pour imposer aux étrangers le prestige de Byzance, coûtaient extrêmement cher. Et les recettes, déjà insuffisantes souvent pour satisfaire à tant d'exigences, étaient encore diminuées par l'avidité et la corruption des fonctionnaires. Aussi, à toutes les époques de l'histoire de l'empire, le fardeau des impôts fut-il écrasant pour les sujets et l'équilibre du budget singulièrement malaisé à établir. Ce fut bien pis lorsque, du fait des circonstances, les ressources progressivement diminuèrent et finalement se tarirent.

LA DÉCADENCE DE L'AGRICULTURE. — L'agriculture, on l’a vu, était une des sources de la richesse de l'empire. Les causes qui préparaient sa décadence ne firent que s'accroître au cours des siècles. D'une part, la conquête turque enleva à Byzance, dès la fin du xr siècle, quelques-unes de ses plus riches provinces, en particulier la plus grande partie de cette Asie Mineure, qui était la force de la monarchie; et dans les territoires que conservèrent les empereurs, la guerre, les perpétuelles incursions des Ottomans, des Serbes, des Bulgares — sans parler des ravages de l’armée byzantine ellkemême — entretinrent un état permanent d'insécurité et de misère: à ce point qu’au commencement du xrv* siècle, Constantinople était réduite pour vivre à compter sur les arrivages de blé et de poisson de la mer Noire, les fertiles plaines de Thrace et de Macédoine ayant été complètement ravagées par les Catalans et les Turcs. D'autre part les mesures que Île gouvernement avait prises pour empêcher les progrès de la grande propriété et les usurpations des puissants tombaient de plus en plus en oubli : au milieu du xrv° siècle, elles n'étaient qu'une vieil lerie, dont nul ne prenait plus souci. Le paysan libre avait disparu en même temps que la petite propriété libre: la condition agricole la plus habituelle entre le xnr et le xV* siècle était celle de réporuot, cultivateurs attachés à la térre du maître et ayant à acquitter envers lui de nombreuses redevances et prestations.

Dans les derniers temps de l'empire byzantin, les communautés de paysans libres apparaissent de plus en plus comme une rareté. Une grande partie des terres appartient à l'empereur ou au fisc, qui exploitent ces domaines par leurs répotrot ou les afferment moyennant une redevance. Les églises et les couvents possèdent également de très nombreuses propriétés, qui sont mises en valeur par les moines

et par leurs répouxor ; et si, en principe, ces terres doivent à l'Etat l'impôt foncier, en fait elles en étaient souvent exemptes, et en tout cas elles avaient l'immunité de toutes les charges extraordinaires. Le surplus, qui constituait vrai ment la propriété privée, se partageait en grands domaines appartenant à des propriétaires nobles, qui les faisaient cultiver par leurs répoixot où en affermaient certaines portions ; en fiefs militaires, dont les possesseurs devaient uniquement le service de guerre ; et enfin en communautés et propriétés rurales, les moins nombreuses et les plus chargées : car, outre les impôts innombrables qu'elles payaïent au fisc, elles avaient d'autres obligations à l'égard du seigneur dont, plus ou moins volontairement, elles avaient accepté le patronage. On appelait ceux qui les occupaient « les pauvres », et ils l'étaient en effet — lamentablement.

On voit les conséquences d'un tel état de choses. La prédominance des grands domaines et le régime d'exploitation rurale qui y est appliqué ont pour effet que la terre ne donne point autant qu'elle pourrait produire. La dureté de la condition à laquelle sont soumis les répoiuxor entraîne la misère et l’abandon des campagnes et cause un mécontentement universel des classes inférieures, qui se traduit, au xrv* siècle par exemple, par une tension sociale de jour en jour plus aiguë. Les nombreuses immunités dont jouissent les grands propriétaires diminuent notablement les ressources que l'impôt foncier fournit au trésor et, en faisant retomber sur les pauvres la plus grande partie des charges, augmentent leur découragement et leur esprit de révolte : d'autant plus que le fisc, dans la détresse croissante, aggrave incessamment ses exigences et perçoit les impôts avec une cffroyable dureté, faisant payer aux paysans six ou douze fois ce qui était dû. Dans l’agonie de Byzance, la population des campagnes n'avait plus d'autre perspective que de changer de maître: on conçoit que, comme aux derniers temps de l'empire romain, les paysans Aient envisagé presque comme une délivrance la venue d’un nouveau maïtre. Au x siècle déjà, les provinciaux écrasés d'impôts appelaient plus d’une fois l'ennemi ou se joi

gnaient aux révoltés insurgés contre l'empire ; pour échapper à la tyrannie fiscale, ils s'enfuyaient dans la montagne, ils passaient à l'étranger, et sur de vastes étendues le pays désert demeurait en friche. Ce fut bien pis aux xrv° et xXv* siècles: si bien que, la matière imposable manquant de plus en plus, la détresse financière, du fait de la ruine de l'agriculture, était profonde.

LA DÉCADENCE DU COMMERCE. — La ruine du commerce byzantin n'eut pas de moins graves conséquences.

L'empire grec s'était sans trop de peine relevé du coup que lui porta au va* siècle la perte des riches provinces de Syrie et d'Egypte et des ports florissants que lui enleva la conquête arabe. 11 supporta moins aisément au x siècle l'occupation par les Turcs de quelques-unes des régions les plus riches et les plus productrices de la monarchie. Pour tant au xir° siècle, le commerce byzantin était florissant encore : il suffit de se rappeler quelle était à cette date la prospérité économique de Constantinople et de Thessalonique. Si, à partir de cette époque, cette prospérité déclina, c'est ailleurs qu'il en faut chercher les causes essentielles, et surtout dans l'erreur de la politique économique des Byzantins, qui leur fit négliger leur marine et les amena à se laisser supplanter par d'autres sur les marchés de l'Orient.

De bonne heure, les villes de commerce italiennes avaient compris le profit qu'elles pouvaient tirer de l'exploitation de l'empire byzantin, et elles avaient saisi avec empressement toutes les occasions de s'y assurer une situation prépondérante. Dès le milieu du x° siècle, Bari, Amafñfi, Venise surtout entretenaient avec l'empire de fréquentes relations ; et à côté des opérations régulières et licites, elles n'hésitaient point à faire, sur les articles prohibés, une fort

active contrebande. La politique vénitienne ne tarda pas à souhaiter davantage, et le besoin que le gouvernement grec eut souvent de l'alliance et des flottes de la République permit à celleci d'obtenir en Orient une foule d'immunités et de privilèges. Le traité de 992, le premier en date de cette série d'actes qui allaient faire la fortune de Venise en Orient, assurait à ses commerçants d'importantes réductions sur les droits de douane perçus à l'entrée et à la sortie des Dardanelles et des garanties contre les vexations des fonctionnaires byzantins. Le traité de 1082, renouvelé, confirmé, amplifié au cours du xr siècle, ne fit qu'accroître cette situation privilégiée. Désormais les marchands véni tiens purent vendre et acheter sur tous les points de l'empire, sans être soumis à aucune taxe ni à aucune visite douanière. Toute une série de ports leur furent ouverts, où ils purent trafiquer en franchise ; d'immenses territoires Jeur devinrent accessibles, où ils purent commercer sans entraves. C'était pour eux une situation incomparable, qui kes mettait hors de pair dans les mers orientales. Sur la côte du Péloponnèse et dans la mer de Marmara, ils eurent toutes les stations intermédiaires dont leur commerce avait besoin pour atteindre l'Orient lointain. À Constantinople ils eurent un quartier à eux, situé au plus bel emplacement de la Corne d'Or. Au delà, leurs navires allèrent dans la mer Noire, en Crimée, et jusqu'au fond de la mer d'Azof, chercher les blés de la Russie du sud et les denrées pré cieuses qui y arnivaient par les routes de l'Asie centrale. Sur le littoral de l'Asie Mineure, toute une série de ports leur étaient ouverts ; la Crète, Rhodes, Chypre leur étaient d’admirables escales sur le chemin de l'Orient de Syrie : leurs opérations enfin s'étendaient même à l’intérieur, en Europe jusqu'à Andrinople et Philippopoli, en Asie jusqu’à Philadelphie. Ainsi, dans tout l'empire grec, Venise s’installait, prenait pied, jouissant partout d’un traitement de faveur ; elle devenait l'intermédiaire nécessaire de tout le trafic entre l'Orient et l'Occident; ses rivales italiennes, Bari, Amailfñ, Pise, Gênes même, moins privilégiées qu'elle, lui faisaient difficilement concurrence, et la décadence de

la marine byzantine achevait de lui assurer le monopole qu'elle avait conquis.

Durant tout le xn° siècle, cette mainmise de Venise sur l'Orient ne fit que s’accroiïitre. Affranchis des impôts et des charges qui pesaient sur les autres classes sociales, les Vénitiens s'installaient en pays grec, ils y fondaient des établissements de plus en plus considérables — en 1171, leur colonie de Constantinople comptait plus de 10 000 personnes — à ce point qu'un empereur byzantin écrivait d'eux qu'il les considérait « non comme des étrangers, mais comme des Grecs de naissance », et que Nicétas disait d'eux qu'ils étaient devenus « les compatriotes et les meilleurs amis des Romains ». En effet, ils s'insinuaient partout, ils remplissaient de leurs marins jusqu'aux équipages des flottes impériales ; et grisés par cette prodigieuse fortune, oubliant qu'ils n'étaient point dans leur patrie, ils se comportaient comme en pays conquis. Ils ne dissimulaient plus leur âpreté commerciale et leur arrogance. Ils traitaient avec un insolent mépris non seulement les Byzantins de classe inférieure, mais les plus hauts personnages, et leurs insultes parfois n'épargnaient pas l'empereur lui-même. « lls traitaient, dit un chroniqueur grec du xn° siècle, les citoyens comme des esclaves. » « Avec leur richesse, écrit Nicétas, leur audace et leur impudence s’accrurent, à ce point que non seulement ils détestaient les Romaïns, mais qu'ils bravaient les menaces et les ordres impériaux, » Et par tout cela, de plus en plus, ils se rendaient intolérables.

Les Grecs d'autre part, légitimement inquiets de ces progrès trop rapides et de ces ambitions mal déguisées, s'efforçaient d'y mettre obstacle. En échange des privilèges dont ils jouissaient, l'empereur Manuel Comnène essayait de soumettre les Latins à une partie des obligations des sujets grecs, au service militaire, au paiement de certains impôts. D'autres fois, comme en 1122, les souverains de Byzance refusaient de renouveler les traités ; ou, comme en 1171, plus brutalement encore, ils faisaient arrêter tous les Vénitiens établis en Orient, confisquer leurs biens, saisir leurs navires ; ou encore, comme en 1182, ils laissaient la

population de la capitale se ruer sur le quartier latin et en massacrer les habitants. À ces vexations, à ces avanies, Venise répondait par la guerre; et insensiblement, à la bonne volonté du début succédait une sourde hostilité. Et peu à peu l’idée s'imposait que, pour garder le monopole de son commerce oriental, pour continuer à exploiter fructueusement l’admirable marché que lui offrait l'empire grec, il ne restait qu'un moyen à la République : conquérir Byzance et fonder sur ses ruines l'empire colonial de Venise.

A côté des Vénitiens, les Pisans, les Génois s'étaient pareillement établis en Orient : « L'Italie maritime, comme dit Nicétas, pénétrait à pleines voiles dans la ville impériale. » Assurément les premiers traités conclus avec Pise et Gênes accordaient à ces cités de moins larges privilèges qu'aux Vénitiens ; mais au cours du xn° siècle, pour faire échecs aux ambitions de Venise, plus d'une fois les empereurs grecs avantagèrent ses concurrents. Eux aussi eurent à Constantinople leur quartier et leur colonie (en 1162, celle de Pise comprenait mille personnes), eux aussi bénéficièrent d'importantes réductions sur les droits de douane et obtinrent libre accès dans tous les ports de l’empire. Mais eux aussi inquiétèrent souvent le gouvernement impérial, qui parfois leur retira leurs établissements pour les installer en dehors de Constantinople, et parfois les laissa attaquer et piller par la populace. Cependant, le besoin que la politique grecque avait de leur alliance finit toujours pour leur faire obtenir satisfaction, au grand mécontentement des Vénitiens, jaloux de toute concurrence, et au grand détriment de l'empire, qui augmentait ainsi le nombre de ses exploiteurs.

La quatrième croisade, résultat des ambitions de Venise et du désir d'assurer contre tous son monopole du commerce oriental, porta un coup décisif à la prospérité économique de l'empire grec. Dans le partage des possessions byzantines, la République s'attribua la meilleure part, les territoires fertiles, les côtes, les ports les plus utiles, les points stratégiques les plus importants : dans les îles de l'Archipel, ses patriciens s'établirent, et leurs seigneuries

furent pour Venise autant de pays amis, ouverts à un trafic rémunérateur. Et si la chute de l'éphémère empire latin et la rentrée des Grecs à Constantinople porta momentané.ment un rude coup à la prospérité vénitienne, l'empire byzantin n’y gagna rien. Pour faire échec aux Vénitiens, les Paléologues accordèrent aux Génois leur faveur, leur concédant l'exemption complète des droits de douane, leur abandonnant pour leur colonie l'importante position de Galata, les laissant s'installer sur la côte d’Asie Mineure, dans la mer Noire s'établir à Caffa, et prétendre au monopole du commerce du Pont-Euxin. Ce n'était que changer de maitres. Les Génois, dit l'historien Pachymère, « ont fermé aux Romains toutes les routes du commerce mari time ». Et comme Venise d'autre part, toujours maîtresse des îles de l'Archipel, fortement installée en Eubée et en Crète, ne consentait nullement À se laisser déposséder, Byzance se trouva un peu plus encore à la merci des étrangers qui l'exploitaient: d'autant plus que Michel Paléologue ne tarda pas à accorder aux Vénitiens et aux Pisans les immunités et les privilèges qu'il avait réservés d'abord aux Génois.

Au commencement du xXIvV° siècle, toutes les mers orientales étaient pleines de colonies latines. Les Génois étaient maitres de Phocée, de Chios, de Lesbos, d'Ænos sur la côte de Thrace ; leurs colons étaient établis À Caffa, à Tana, à Trébizonde ; ils étaient maîtres de Galata, et ils poussaient l'audace en 1348 jusqu'à installer, en plein Bosphore, une station navale, qui devait interdire à tout navire, vénitien et même grec, l'accès de la mer Noire, à moins d’une permission spéciale. Les Vénitiens, de leur côté, tenaient les îles de l’Archipel, Naxos, Andros, Paros, Tinos, Santorin, Cérigo, Coron et Modon en Morée, et Négrepont et la Crète, et leurs colons étaient vite rentrés à Constantinople et à Thessalonique, malgré les vexations que ne leur ménageaient pas le gouvernement impérial et l'hostilité des Grecs. Entre les deux villes la rivalité était âpre et, dès la fin du xur° siècle et durant tout le cours du xrv°, plus d'une

fois elle aboutissait à la guerre déclarée. Mais de cette guerre l'empire byzantin était le théâtre et la victime.

Pour protéger sa capitale, Michel Paléologue avait essayé de neutraliser les eaux comprises entre l'entrée des Dardanelles et la sortie du Bosphore, et il y avait interdit tout engagement naval. Au mépris des accords, les flottes de Venise et de Gênes se livraient bataille dans le Bosphore, devant Constantinople, dans la Corne d'Or même; les colons des deux cités en venaient aux mains dans les rues de la capitale ; et les faibles souverains de la dynastie des Paléologues n'étaient qu'un jouet entre les mains des Latins. En 1292, Roger Morosini, avec une flotte de 74 vaisseaux, paraissait devant Constantinople et venait, jusque dans la Corne d'Or, braver la majesté impériale. En 1306, une flotte vénitienne pillait les îles des Princes et obligeait l’empereur par la force à renouveler les traités avec la République. En 1361, une escadre vénitienne contraignit le basileus à sortir de la neutralité pour prendre parti contre Gênes. En 1375, Venise se faisait céder par les Byzantins l'importante position de Ténédos, qui commandait les Dardanelles : à quoi les Génois ripostaient en provoquant une révolution de palais à Constantinople et en renversant Jean V Paléologue. Ce n'étaient que violences, coups de force, insolences grandes et petites. C'était l'usage par exemple que tout navire latin passant devant Constantinople s'arrêtât devant le palais impérial pour saluer et acclamer l’empereur : sans cesse Génois et Vénitiens se dispensaient de cet hommage, auquel la vanité byzantine tenait énormément. Ils avaient bien d'autres prétentions. Lorsque, en 1348, Jean Cantacuzène pensa à remettre en état la flotte byzantine et, pour rendre son activité au port de Constantinople déchu, songea à abaisser les droits de douane qui y étaient perçus, les Génois, pour marquer le mécontentement que leur causaient ces mesures inquiétantes pour leur commerce, n’hé sitèrent pas à attaquer Constantinople, à détruire les navires en construction ou en réparation, à brûler les vaisseaux marchands stationnés dans la Corne d'Or.

Les Grecs se plaignaient vivement de « l'orgueil et de

l'arrogance italiennes», du mépris que marquaient les Latins au basileus des Romains. Mais les empereurs, faisant bonne mine à mauvais jeu, acceptaient le plus souvent ces insolences avec un sourire, se bornant à de respectueuses représentations ; ou, S'ils se risquaient à quelque velléité de résistance ou de représailles, toujours ils finissaient s'incliner, dans la conscience de leur irrémédiable faiblesse. « Depuis longtemps, dit un historien grec de la fin du xir° siècle, la puissance navale de Byzance s'était évanouie. » L'entretien de la flotte semblait aux Grecs une dépense inutile ; en dehors de quelques rares navires mouillés dans la Comme d'Or, tous les vaisseaux, qui jadis faisaient la force et la richesse de Byzance, étaient vides, désemparés, ou pourrissaient au fond de l'eau. Et tandis que, comme l'écrit au x1V° sièck Nicéphore Grégoras, « les Latins augmentaient sans cesse sur mer leurs profits et leur puissance, les Grecs progressivement s’affaiblissaient, et chaque jour ajoutait un malheur de plus aux calamités des jours précédents ».

De cette situation, Génois et Vénitiens profitaient pour exploiter l'empire. Gênes créait la puissante société commerciale connue sous le nom de « Mahone de Chios », qui de la mise en valeur de l'île et du rendement des mines d'alun de Phocée, tirait un revenu annuel de 60 à 80 000 florins, c'est-à-dire de 720 000 à 900 000 francs. En face de Constantinople en décadence, le port génois de Péra était un centre d'affaires d’une activité prodigieuse. Et tandis que, au xrv* siècle, la douane de Constantinople ne rapportait plus que 30 000 hyperpres par an, celle de Galata en laissait annuellement aux Génois plus de 200 ovo. Les quelques restrictions mêmes qu'imposait pour certains articles la politique économique des empereurs étaient sans effet ; une habile et active contrebande les tournait incessamment et ainsi diminuait encore ce qui restait de ressources fiscales à l'empire. Venise, de son côté, faisait dans tout l'Orient, de la mer Noire à l'Egypte, de la Syrie à la mer lonienne, des affaires merveilleusement rémunératrices. Au commencement du xv* siècle, le moment semblait pro-

che où, selon le mot du doge Mocenigo, elle deviendrait « maîtresse de l'or de toute la chrétienté ». Les temps étaient bien changés depuis le jour où Robert de Clari déclarait « que les deux tiers de l’avoir du monde étaient en Constantinople ».

Sans doute Constantinople demeurait toujours le plus admirable et le plus fréquenté des marchés de l'Orient. À côté des Vénitiens et des Génois, Pise, Florence, Ancône, Raguse, Barcelone, Marseille, Montpellier, Narbonne y avaient au xrv° siècle de florissantes colonies; les marchands y venaient de Cadix et de Séville, de Bruges même et de Londres. Et pareillernent les ports de l'empire grec, débouchés des grandes routes de commerce, étaient toujours ke centre d’une prodigieuse activité. Mais de cet énorme mouvement d'affaires, d’autres retiraient les profits. « Les Latins, écrit au xiv* siècle Nicéphore Grégoras, se sont emparés non seulement de toutes les richesses des Byzantins et de presque tous les revenus de la mer, mais encore de toutes les ressources qui enrichissent les trésors du prince. » Sur les rivaux habiles, Vénitiens et Génois, qui l'avaient supplantée, Byzance ne percevait même plus l'argent qu'auraient pu lui fournir les droits de ports, de marchés, de douanes, et auxquels depuis longtemps elle avait renoncé en leur faveur.

Ni]

LA DÉTRESSE FINANCIÈRE DE L'EMPIRE. — Dès lors la ruine des finances byzantines était inévitable. Les deux sources principales des revenus de l'empire étaient l'impôt foncier et les douanes. Or, malgré les exigences du fisc, le premier rentrait fort mal et ne rapportait plus au trésor que des ressources insuffisantes ; les secondes diminuaient avec une rapidité croissante. Et comme d'autre part le gouvernement byzantin s'obstinait dans ces traditions de magnificence

qui avaient été si longtemps le fondement de sa politique, comme son amour-propre s'entêtait à sauver les apparences et à vouloir faire figure, l'équilibre des recettes et des dépenses était de plus en plus difficile à établir. On cherchait en conséquence à faire des économies, sans s'inquiéter si ces économies n'étaient pas singulièrement dangereuses pour l'empire. Ainsi, dès la fin du x siècle, on négligeait la flotte, que Michel Paléologue encore s'était efforcé de tenir en bon état, sous le prétexte que c'était une dépense inutile, et «qui grevait plus lourdement que toutes les autres le trésor impérial ». On rognait semblablement sur d'autres choses essentielles, sur les forteresses, sur l'armement. On réduisait le budget de l’armée, sans s'apercevoir que par là, par le champ laissé libre aux invasions des ennemis, aux pirateries des corsaires, par les tributs dont il fallait acheter la retraite des Serbes ou la bonne grâce des Turcs, on aggravait encore la détresse économique et ruinait plus complètement la monarchie.

Mais, à ce prix, le gouvernement impérial gardait quelque argent pour l'entretien de la cour, pour ces dépenses d'ostentation vaine auxquelles il tenait tant, et par lesquelles il se flattait de faire illusion encore et d'éblouir le monde comme autrefois. Rien n'est à cet égard plus lamentable que ce traité du cérémonial, composé vers le milieu du xIV* siècle, et où sont longuement décrits les uniformes pompeux des dignitaires auliques, les chapeaux de couleurs diverses dont ils se coiïffaient, les souliers variés dont ils étaient chaussés, les insignes qui désignaient leurs charges et le rang hiérarchique que leur attribuait le cérémonial. À lire ce petit livre, Byzance semble toujours resplendissante de pourpre, de pierréries et d'or, et plus soucieuse que jamais de luxe, de fêtes magnifiques et d'étiquette cérémonieuse. Mais que l'on considère la réalité. Au milieu du xiv* siècle, l'empereur Jean Cantacuzène déclare: «Il n’y a plus d'argent nulle part. Les réserves ont été dépensées, les joyaux impériaux vendus, et les impôts ne rentrent plus, le pays étant complètement ruiné.» La femme du même souverain constate que l'empire est réduit à rien,

qu'il est tombé au dernier degré de la pauvreté, « à ce point, dit-elle, que je n'ose en parler, pour ne pas rougir devant ceux qui m'écoutent ». Et voici un autre fait, plus sign ficatif encore. Cette cour elle-même, à laquelle la vanité byzantine voulait conserver à tout prix une apparence de splendeur, était impuissante désormais à cacher sa détresse. Lors du mariage de l’empereur Jean V Paléologue, en 1347, le festin de noces fut servi dans de la vaisselle de terre et d'étain, et pas une pièce d'or ou d'argent ne parut sur Îa table. Les costumes, les diadèmes impériaux étaient ornés de verroteries de couleur en place de pierres précieuses, de cuir doré au lieu d'or. Et Nicéphore Grégoras, qui rapporte cette histoire, remarque justement : « Quiconque est un peu au courant des usages comprendra par là, ainsi que par les autres détails qui ne furent pas conformes à l'étiquette, quelle détresse pesait impérieusement sur toutes choses » ; et tristement il conclut : « Ainsi étaient ruinées et évanouies l'antique prospérité et la splendeur ancienne de l'empire romain. Et ce n'est point sans honte que j'en fais le récit.» Pour que la cour byzantine consentit à une telle humiliation, il fallait que la misère financière fût profonde. C'est qu'en effet le trésor était absolument vide : « On n'y trouvait, dit encore Grégoras, que de l'air et de la poussière. »

Aussi les derniers des Paléologues étaient-ils réduits aux pires expédients. Pour trouver de l'argent, Jean V donnait en gage les joyaux de la couronne ou abandonnait un territoire en échange de quelques milliers de ducats. Le basileus devenait la proie des usuriers et, chose étrangement humiliante, il était, au cours d’un voyage en Occident, arrêté pour dettes à Venise, et on l'y retenait aussi longtemps qu'il n'aurait pas remboursé ses créanciers. Quand on se rappelle quel très grand personnage était jadis l’empereur de Byzance, on sent toute la détresse qu'atteste cette lamentable histoire.

Tout montrait la même misère. En 1423, l'empire en était à ce point qu’il vendait pour 50 000 ducats aux Vénitiens Thessalonique, la seconde ville de la monarchie. Au com-

mencement du xv* siècle, à Constantinople, k plus beau quartier de la villk était en ruines; et, pour lentretien même de Sainte-Sophie, on ne trouvait pas toujours l'argent nécessaire. Déchue de son ancienne splendeur, fort dépeuplée — « on y trouve, dit un voyageur du xv*° siècle, beaucoup plus de vide que de plein » —, la capitale byzantine mourante semblait porter le deuil de la monarchie ruinée ; et si elle continuait encore à faire figure dans le monde, à attirer en foule les voyageurs et les commerçants, d'autres que ses habitants profitaient de la situation merveilleuse qu'elle occupait et tiraient avantage de ce qui longtemps avait fait sa richesse.

Page 1