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CHAPITRE VIII

Les raisons religieuses de l'antagonisme. — La rupture politique entre Rome et Byzance. — La rupture religieuse. — Les raisons politiques. — Les raisons commerciales. — Byzance et l'Occident à l'époque des Paléologues.

On s'est demandé parfois si l'intervention de l'Occident n'aurait point pu sauver Byzance de la ruine et si, en se désintéressant trop, comme ils firent, des destinées de l'empire, les Latins n'ont point précipité sa chute et méconnu en même temps les intérêts de la chrétienté. Il y aurait, ce semble, quelque exagération à croire que le secours de l'Occident aurait suffi à relever la monarchie épuisée. La décadence de l'empire oriental s'explique amplement, on l'a vu, par des causes spécifiquement orientales. Mais il est vrai aussi que, par leurs convoitises et leurs haines, par l'hostilité millénaire qu’ils lui marquèrent, les Latins n'ont pas peu contribué à affaiblir l'empire grec. Il n'est donc point inutile d'examiner les raisons multiples de cette mésintelligence, qui de bonne heure divisa Byzance et l'Occident, et ce qu'il en coûta à la monarchie.

LES RAISONS RELIGIEUSES. — Entre la papauté et l'Eglise grecque, les relations furent de bonne heure difficiles. Les ambitions des patriarches de Constantinople, le désir qu'ils ne se dissimulaient pas d'être les égaux des papes inquiétaient et froissaient les susceptibilités romaines. Dès le v° siècle, Léon le Grand protestait énergiquement contre Île canon du concile de Chalcédoine qui accordait à l'évêque de la ville impériale les mêmes prérogatives honorifiques qu'à l’évêque de l'ancienne Rome. Au vTr siècle, Grégoire le Grand s'élevait plus vigoureusement encore — et d’ailleurs sans plus de succès —— contre le titre de patriarche œcuménique que prenajent, avec le consentement de l'ermpereur, les chefs de l'Eglise byzantine. Inversement, le droit que revendiquaient les successeurs de saint Pierre de soumettre à la primauté romaine l'Eglise orientale choquait très vivement l'esprit d'indépendance du clergé byzantin et surtout éveillait les défiances du nationalisme grec.

Mais une différence plus profonde séparait fes deux mondes et contribuait à les rendre inintelligibles l'un à l'autre, En face des prélats orientaux, instruits, ingénieux et subuüls, habiles à raisonner sur les questions de foi, l'Eglise d'Occident apparaissait singulièrement ignorante et rude. De plus en plus elle entendait mal le grec, elle ne comprenait rien aux hérésies compliquées pour lesquelles se passionnait Byzance, et sa foi droite et simple, fermement attachée à la tradition orthodoxe, voyait avec beaucoup d'inquiétude et un peu de mépris toutes ces dangereuses imaginations orientales. Une sorte d'aversion instinctive existait entre les deux Eglises, et dès le Iv° siècle les esprits les plus éminents des deux partis s'étaient traités parfois avec une étrange sévérité. Plus tard, Grégoire le Grand disait aux Grecs: « Nous n'avons point votre finesse, mais nous n'avons point non plus votre fausseté » ; et dès le vr’ siècle,

dans l'Occident entier, les Grecs passaient pour des gens compliqués, perfides et peu sûrs.

Une autre question plus grave et plus redoutable encore opposait l'Orient et l'Occident. On sait quelle autorité absolue l'empereur chrétien de Byzance prétendait exercer en matière de religion, comment il entendait, pour les choses comme pour les personnes, dicter la loi et imposer sa volonté à l'Eglise. Or, tandis que les évêques d'Orient, courtisans et mondains, empressés à gagner la faveur du prince et à solliciter son intervention, acceptaient docile ment les ordres du basileus, les papes au contraire jugeaient intolérable cette ingérence de l'Etat dans les affaires de l'Eglise, et ils se refusaient, non sans intransigeance, à se faire les humbles instruments de la volonté du souverain. En face de l'empereur grec, se proclamant roi et prêtre, le pontife romain se déclarait seul juge des consciences, seul défenseur des intérêts divins; en face de la théorie byzantine, qui mettait l'Eglise au service de l'empire, les papes Gélase et Symmaque formulaient dès le v’ siècle la théorie romaine, qui repoussait avec hauteur les prétentions impériales. Entre les deux conceptions, l'accord était impossible et le conflit inévitable. 1] devait avoir pour les rapports entre Byzance et Rome les plus graves conséquences.

LA RUPTURE POLITIQUE ENTRE ROME ET BYZANCE. — Dès la fin du v° siècle, un schisme, résultat de la politique religieuse des empereurs Zénon et Anastase, avait séparé pour plus de trente ans l'Eglise d'Orient et l'Eglise d'Occident. La situation devint plus délicate encore lorsque les conquêtes de Justinien, replaçant l'Italie sous l'autorité byzantine, firent du pape le sujet direct de l’empereur. Habitués à trouver dans les patriarches d'Orient de dociles exécuteurs de leurs volontés, les basileis, du vr au vurr siècle, prétendirent obtenir des évêques d'Occident la même obéissance, et pour les soumettre, aucune rigueur ne leur parut excessive, aucun châtiment arbitraire. Pendant deux siècles, rien ne fut épargné pour briser la résistance des pontifes romains : les uns furent déposés, d’autres arrêtés, trans-

portés de force à Constantinople, emprisonnés, maltraités ; Martin 1" fut condamné et mourut en exil. D’autres furent en butte aux complots, aux attaques ouvertes des officiers impériaux ; le palais pontifical plus d’une fois fut envahi, le trésor de l'Eglise pillé, la vie du pape menacée. Mais cette politique, qui réussissait en Orient, fut sans effet en Italie. C'est que, en face de l’Etat, la papauté était devenue une puissance, consciente de l'influence qu'elle exerçar dans la péninsule et de l'autorité morale qu'elle avait acquise dans tout l'Occident. Progressivement, au Cours du vir” et du viurr siècle, les papes ont senti croître leur force. ls ont vu leur autorité se substituer lentement à celle de l'administration byzantine et les officiers de l'empereur demander et accepter leurs conseils. Ils ont vu les basileis admettre leur intervention dans la conduite des affaires politiques et solliciter plus d'une fois leur appui. Surtout ils ont vu les populations italiennes témoigner en toute occasion leur attachement à cette Eglise qui était leur unique protectrice en face des barbares et ne point hésiter à prendre les armes pour sa défense. Grandis par le souvenir de Rome, encouragés par l'éloignement des empereurs, les papes se sont donc hardiment posés en défenseurs de l'orthodoxie contre les hérésies orientales ; courageusement ils ont combattu, condamné les monothélites au vn siècle, les iconoclastes au vin‘, sans se laisser effrayer ni fléchir ; et quoique, pendant bien longtemps, cette opposition relipieuse n'ait nullement entamé la fidélité des évêques de Rome à la monarchie, insensiblement pourtant le conflit se transporta sur le terrain politique.

Dès le vir siècle, dans un procès intenté au pape Martin [”, on reprochait au pontife d'avoir trahi l'empire, et à ses partisans d'être les ennemis de l'Etat. On posait à l'abbé Maxime cette question significative: « Pourquoi aimes-tu les Romains et détestes-tu les Grecs ? » On sentait à Constantinople que peu à peu l'Italie se désaffectionnait de Byzance, qu'un sourd mécontentement grandissait dans la péninsule, et dès la fin du vn° siècle ce mécontentement se traduisait par de sérieuses insurrections. On voyait les

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populations se grouper autour de Rome, s'habituer à prendre les conseils des pontifes, se soulever pour Îles défendre. Et on redoutait, non sans quelque raison, que la tentation ne vint aux évêques de Rome, déjà presque souverains dans leur ville pontificale, de se détacher de l’empereur hérétique et tyrannique et de chercher ailleurs une protection moins lourde et moins onéreuse. Longtemps les papes hésitèrent à consommer une rupture qui froissait toutes leurs traditions et tous leurs souvenirs. Mais quand en 751 la domination byzantine en Italie eut succombé sous les coups des Lombards, quand il devint impossible d'espérer aucun secours de Byzance lointaine et de plus en plus persécutrice de l’orthodoxie, les papes, après avoir tout fait pour sauver Ravenne et l'empire, furent amenés, pour sauver Rome des Lombards, à demander l'appui des Francs. Des mains de Pépin victorieux, Etienne II accepta les terri toires jadis byzantins qui constituèrent le domaine temporel de la papauté, et il devint un souverain indépendant. C'était la rupture entre Rome et Constantinople. Aux yeux des Grecs, le pape ne pouvait apparaitre que comme un sujet révolté et déloyal, qui avait contre toute justice usurpé des territoires d'empire et qui, oubliant l’empereur son maître, s'était fait illégitimement son héritier. Mais c'en était fait en Italie de l'autorité impériale. En 774, Charlemagne confirmait solennellement la donation de Pépin : en 787, les papes cessaient de dater leurs actes offciels par les années des empereurs d'Orient. Et en plaçant, Île 25 décembre de l’an 800, sur la tête de Charlemagne la couronne de l'empire d'Occident rétabli, Léon 111 consomma la rupture politique entre Rome et Byzance et rendit définitive la situation créée par les événements de 764.

LA RUPTURE RELIGIEUSE ENTRE ROME ET BYZANCE. — Ainsi l'Occident avait porté un coup très grave aussi bien à la puissance réelle qu’au prestige moral de l'empire grec, et longtemps les Byzantins en gardèrent un vif mécontentement contre la papauté. Bientôt d'autres raisons allaient aigrir les rapports entre les deux Eglises. Sans parler de

l'appui que demandèrent à Rome les adversaires des iconoclastes, et de leurs déclarations en faveur de la primauté romaine — démarches qui mécontentèrent à juste titre le gouvernement impérial et inquiétèrent les chefs de l'Eglise orientale — la concurrence que Byzance et Rome se firent au cours du 1x° siècle pour l'évangélisation des païens ne tarda pas à créer d'autres causes de mésintelligence. En Moravie, les évêques allemands combattirent äâprement et firent échouer finalement la mission de Cyrille et Méthode. En Croatie et sur le littoral dalmate, Rome attira sous son autorité les populations slaves que les Grecs venaient de ramener à la foi orthodoxe. Dans la Bulgarie convertie par Byzance, le pape Nicolas I* accueillait avec empressement les ouvertures du tsar Boris et lui envoyait sur sa demande des prêtres romains. On supportait impatiemment à Constantinople ces interventions dans la sphère d'influence que s'attribuait l'empire grec; on s'indignait des prétentions hautaines, que la papauté ne cachait plus, d'imposer à l'Orient la primauté romaine. Ce fut la grande habileté de Photius d'exploiter ce mécontentement et de faire de sa causæ personnelle une véritable cause nationale.

En face de Nicolas I“, chargeant ses légats d’enquêter sur la déposition d'Ignace et réclamant le droit d'être le juge suprême du confit, l'ambitieux patriarche de Constantinople revendiquait l'indépendance de son siège épiscopal et, sous les formules de courtoise déférence, il traitait avec le pape d'égal à égal. A l’excommunication que lançait contre lui Nicolas l® (863), il répondait en anathématisant à son tour le pontife (867), en dénonçant son ingérence illégale dans les affaires de l'Eglise orientale et ses prétentions à la domination universelle. C'était là k fond du débat, bien plus que les menues différences de dogme, de liturgie ou de discipline — le filioque ou l'usage des azymes — que les polémistes byzantins mirent en avant pour justifier le schisme. En vertu des privilèges du siège apostolique, « plantés et enracinés par Dieu lui-même », le pape réclamait « la plénitude de là toute-puissance, la direction de toutes les brebis de Christ ». C'est cette prétention que

ne voulaient accepter ni Photius, ni l'Eglise grecque, ni le gouvernement impérial. Et sans doute le schisme dura peu, et le triomphe de Photius fut court. L’avènement de Basile [* amena la déposition du patriarche et sa condamnation solennelle au concile de 869. Mais, à cette assemblée même, on put voir combien Photius avait été l'interprète du sentiment national byzantin en combattant Rome. Quand se posa la question de savoir de quelle Eglise dépendrait la Bulgarie, l'empereur et les Orientaux furent unanimes à repousser les prétentions romaines, et le patriarche Ignace luimême, en sacrant un archevêque grec pour la Bulgarie, ne fit que continuer la tradition de Photius. Dans ces conditions, la mésintelligence ne pouvait que s'accrottre. Le rétablissement de Photius sur le trône patriarcal, le refus hautain qu'il fit de se soumettre aux engagements exigés par la papauté, la manière dont, au concik de 879, il fit annuler et anathématiser les actes de ses adversaires et se proclama fièrement «le pontife suprême, tenant de Dieu même son autorité », tout cela mécontenta gravement l'Occident ; et si plus tard la paix se rétablit, pourtant, dès la fin du x° siècle, l'hostilité des patriarches de Constantinople contre Rome se réveillait, en attendant qu'en 1054 l'intransigeance hautaine et maladroite de Léon IX et de ses légats donnât à l'ambition de Michel Ceroularios ke prétexte souhaité pour consommer la rupture définitive.

Désormais Rome et Byzance furent à jamais séparées, et les conséquences du schisme devaient être singulièrement graves. Aux yeux des Occidentaux, les Grecs ne furent plus désormais que des schismatiques, auxquels on ne devait ni égards ni tolérance, et dont on avait les plus justes raisons de sæ défier, et la papauté eut pour but constant de sa politique de refaire, de gré ou de force, l'union des Eglises. Les Byzantins d'autre part, pendant des siècles, menèrent contre les Latins hérétiques une fougueuse polémique, qui ne fit qu'aigrir encore les malentendus, les rancunes et les haines. Les sentiments à l'égard de l'Occident finirent par devenir dans l'empire grec le principe même du classement des parts politiques ; être Aarivégpuyv, comme on disait,

avoir et manifester des sympathies pour les Latins fut un acte de trahison à l'égard de la patrie. L’antagonisme religieux, exaspérant jusqu’au paroxysme l'hostilité irréductible des deux mondes, creusa plus profondément que toute autre cause l'abîme qui les séparait.

LES RAISONS POLITIQUES. — D'autres raisons aggravèrent le conflit entre Rome et Byzance.

Dès la seconde moitié du xr siècle, les ambitions de l'Occident s'étaient tournées vers le monde oriental, et les entreprises de Robert Guiscard avaient inquiété justement les Grecs. Le contact direct et immédiat que les Croisades amenèrent entre les deux mondes accrut encore entre eux la défiance et la haine. Dans la société élégante, cérémonieuse et raffinée de Byzance, les Latins apparurent comme des rustres assez mal élevés. Pleins de mépris pour les Grecs schismatiques, ils avaient perdu ce respect profond que l'Occident avait longtemps professé pour la cité impériale. Ne comprenant rien, dans leur rude suffisance, aux nuances subtiles de la politesse orientale, ils s'en trouvaient froissés dans leur amour-propre comme d'un manque d'égards. Fort excités enfin à la vue des prodigieuses richesses de la capitale grecque, ils ne dissimularent pas leurs convoitises ; et par tout cela, ils inquiétaient légitimement les Byzantins. Les Grecs d'autre part n'inspiraient point aux Occidentaux une confiance sans bornes: les croisés se sont plaints amèrement de l'ingratitude, de la perfidie, de la trahison des empereurs et de leurs sujets ; et il est certain que les Byzantins, exaspérés par les violences et les brutalités des gens d'Occident, les exploitèrent souvent indignement et les traitèrent, quand ils en eurent l'occasion, assez mal. Aussi, dès la première croisade, l’antagonisme fondamental qui séparait les deux civilisations se

manifesta par des soupçons mutuels, de constantes diffcultés, d'incessants conflits.

Les empereurs assurément firent tout leur possible pour apaiser la mésintelligence et ménager un accord entre les deux mondes qui se heurtaient. Mais ne comprenant rien au grand mouvement d'enthousiasme qui jetait l'Occident à la délivrance du Saint-Sépuilcre, ne voyant dans la croisade qu'une entreprise purement politique, eux aussi, comme leurs sujets, se défendaient mal de la crainte de quelque tentative sur Constantinople et soupçonnaient les grands barons latins de « rêver de l'empire de Byzance ». Et surtout les empereurs étaient des Grecs. Dans ces étrangers qui envahissaient leurs Etats, ils ne voulaient voir que des mercenaires prêts à vendre, comme tant d'autres, pourvu qu'on les payät bien, leurs services au basileus, et ils se flattaient d'en faire des vassaux, tout disposés à prêter au maître de Byzance serment d'hommage et de fidélité. Ces prétentions, qui froissaient cruellement l'orgueil des Latins et marquaient trop clairement la distance que les Grecs mettaient entre eux et les hôtes incommodes qui leur arrivaient, n'étaient pas faites pour faciliter les choses. Et comme, par leur indiscrétion, leur hauteur, leurs exigences, les Latins « naturellement effrontés et insolents, comme dit Anne Comnène, naturellement avides d'argent et incapables de résister à aucune de leurs fantaisies, et par-dessus tout bavards plus que tous les autres hommes de la terre », lassèrent plus d'une fois l'inépuisable patience du basileus, on imagine aisément que les accords conclus ne purent d'aucun côté être sincères et durables. Il est certain que les empereurs purent légitimement se plaindre de l'oubli que firent les croisés de leurs engagements et s'inquiéter du perpétuel danger que les Croisades faisaient peser sur l'empire. Il n'est pas moins certain que les Latins furent justement mécontents des mesures hostiles que prenait contre eux la prudence byzantine, des moyens parfois assez déloyaux dont les Grecs usaient pour se débarrasser d'eux, de la sourde animosité qu'ils sentaient partout autour d'eux. Dans ces conditions, durant tout le cours du x” siècle,

l’antagonisme fondamental ne put que devenir plus âpre à chaque rencontre nouvelle. Et de bonne heure, dans les têtes d'Occident, l'idée se forma, que pour en finir avec ces Grecs peu sûrs, plus nuisibles qu’utiles à la croisade, le recours à la force était le meilleur moyen — et le plus avantageux — de résoudre la question byzantine.

La politique des souverains grecs du x siècle aggrava encore le différend. Les entreprises des Comnènes sur les principautés latines de Syrie. leur désir d'établir leur suzeraineté sur les Etats francs nés de la croisade, inquiétèrent l'Occident ; dès le commencement du xrr° siècle, Bohémond, prince d’Antioche, prêchait la croisade, non plus contre les musulmans, mais contre l'empire grec. Le mécontentement s’accrut quand on vit Jean Comnène mettre la main sur Antioche, Manuel Comnène imposer à Renaud de Châtillon une humiliante soumission et traiter en vassaux les rois latins de Jérusalem. Il ne connut plus de bornes quand la politique impérialiste de Manuel Comnène sembla menacer directement l'Occident, poursuivre la reprise de l'Italie et la destruction du Saint-Empire romain germanique. De telles entreprises devaient attirer la foudre sur l'empire. On sait déjà avec quelle hauteur insolente Frédéric Barberousse répondait aux prétentions de Manuel Comnène., Dix ans plus tard, au cours de sa croisade, l'empereur allemand annonçait ouvertement l'intention de soumettre à son empire « toute la Romanie » ; il demandait, pour prendre Constantinople, le concours des villes maritimes d'ltalie et invitait le pape à prêcher la croisade contre les Grecs. Ce fut bien pis encore quand son fils Henri VI monta sur ke trône.

Héritier des ambitions des rois normands de Sicile, il commença par réclamer à Isaac Ange toute la portion de l'empire grec que jadis ses prédécesseurs avaient conquise, depuis Dyrrachium jusqu’à Thessalonique ; il exigeait en outre satisfaction, non seulement des embarras que les Grecs avaient causés à son père au cours de la croisade, mais — chose caractéristique — des intrigues par lesquelles Manuel Comnène autrefois avait détaché la papauté de

l'empire et tenté de chasser Barberousse d'ltalie. Comme s'il était, dit un chroniqueur grec, «le seigneur des seigneurs, et le roi des rois », Henri VI dictait la loi à Constantinople et déjà il rêvait de placer sur sa tête la couronne des basileis. 1] avait obligé les royaumes d'Arménie et de Chypre à devenir ses vassaux : il s’apprêtait à passer en Syrie, et il comptait bien de là conquérir Constantinople et réunir en un seul empire l'Orient et l'Occident. Nicétas a raconté, dans un passage curieux et significatif, l'accueil qu'on fit à Constantinople aux demandes de l'empereur allemand. Alexis Ange se résigna — « ce qui, dit l'historien, ne s'était jamais fait jusque-là » — à acheter la paix à prix d'or. Mais, se souvenant des anciennes pratiques de la diplomatie impériale, il se flatta d'éblouir les ambassadeurs allemands par l'étalage du luxe byzantin, et pour la Noël de l'an 1196, il organisa au palais une réception splendide, où toute la cour parut en costumes éclatants. Nicétas luimême juge que l’idée était assez inopportune et quelque peu ridicule. On le vit bien. Les Allemands ne furent nulle. ment éblouis des magnificences qu'on leur montrait; la vue de toutes ces richesses ne fit qu'accroître leurs convoi tises et leur désir de combattre au plus tôt ces Grecs efféminés et chargés d'or comme des femmes. Vainement les Byzantins les invitaient à admirer « la splendeur des pierreries dont resplendissait l'empereur, et à goûter ces grâces . printanières répandues au cœur de l'hiver». Les ambassadeurs ripostaient insolemment qu'avant peu les Grecs auraient à remplacer leur or par du fer, pour combattre « des hommes qui ne brillent pas de l'éclat des pierres précieuses, qui ne s’enorgueillissent pas de l'orient des perles ou du feu des pierreries mêlées à la pourpre et à l'or, mais qui, en vrais nourrissons de Mars, ont dans les yeux des flammes de colère plus brillantes que le rayonnement des pierres précieuses, et dont les gouttes de sueur sont plus belles que la splendeur des perles ». Le temps était loin où les barbares d'Occident avaient pour Byzance une admiration respectueuse. Les Croisades avaient appris à l'Occident la richesse à la fois et la faiblesse de Byzance,

et elles avaient enraciné dans tout le monde latin les préjugés hostiles à l'empire grec. Par là, peu de choses ont fait plus de mal à la monarchie.

LES RAISONS COMMERCIALES. — Les ambitions commerciales des villes maritimes d’italie compliquèrent encore une situation déjà fort tendue.

On a vu déjà quelle fut en Orient la politique envahissante des cités italiennes et comment, dès le xr° siècle et davantage encore au x’, elles se préoccupèrent — Venise surtout — d'exploiter le riche marché qui s'ouvrait à leurs entre prises. Et on à vu aussi combien les Grecs se plaignirent de l’avidité et de l’insolence de ces étrangers La Constantinople des Comnènes était pleine de Latins : Eustache de Thessalonique rapporte que, vers là fin du règne de Manuel, il ne s'en trouvait pas moins de 60 000 dans la capitale. La faveur que leur marquait l'empereur attirait en foule les Latins en Orient. Non seulement les négociants d'Italie peuplaient toutes les grandes villes de l'empire; mais l’armée était pleine de soldats d'Occxient, Lombards, Français, Anglais, Allemands, et Manuel avait même modifié selon les usages latins l'armement de la cavalerie byzantine. Dans l'administration, dans la diplomatie impériale, d'autres Latins tenaient une place considérable. « Méprisant, dit Guillaume de Tyr, ses petits Grecs comme des hommes mous et efféminés, Manuel confait aux seuls Latins le soin des affaires importantes, car il comptait à juste titre sur leur fidélité et leur force.» De cette sympathie trop manifeste, les Grecs n'étaient pas moins mécontents que de l'arrogance et de la cupidité des marchands italiens. Nicétas se plaine violemment de la confiance que faisait l'empereur à ces étrangers, ignorants de la langue et de la culture grecque, «et qui crachaient mieux qu'ils ne par-

laient » ; il se plaint de les voir considérés comme les meilleurs et les plus fidèles serviteurs de la monarchie, de leur voir confier les missions les plus difficiles, les fonctions les plus hautes, de voir surtout gaspiller pour bles enrichir l'argent si péniblement levé sur les sujets, et il constate l'impopularité qui en rejaillissait sur le basileus. |

Il en résultait surtout un accroissement de l'hostilité que les Grecs éprouvaient pour leurs exploiteurs. La populace turbulente de Constantinople et le clergé qui la dirigeait portaient aux gens d'Occident une haine violente, qui parfois se manifestait en de sauvages explosions de nationalisme. Ce fut le cas en 1182. 11 suffit à Andronic Comnène de faire répandre le bruit que les Latins de la capitale songeaient à tomber sur les Grecs, pour que la populacæ attaquât le quartier latin de Constantinople. La foule furkuse pilla et brûla tout, massacra tout, clercs et laïques, femmes et enfants, les vieillards et les malades des hôpitaux mêmes. Trois ans plus tard, les Normands prenaient Thessalonique et y vengeaient impitoyablement l'attentat de 1182. Et ces violences réciproques achevaient de creuser l’abime entre Byzance et l'Occident.

LA QUATRIÈME CROISADE ET SES CONSÉQUENCES. — De ces raisons diverses — haines religieuses, ambitions politiques, convoitises économiques, irréductible antagonisme de deux races et de deux mondes — la quatrième croisade fut le résultat nécessaire. En renversant, avec la complicité tacite de la papauté, et aux applaudissements universels de la chrétienté, l'empire byzantin, en installant un comte de Flandre sur le trône des basileis, en démembrant la monarchie au profit de Venise, les Latins portèrent à Byzance un coup dont elle ne se releva jamais et exaspérèrent encore la haine des Grecs contre l'Occident. Dans cette grande catastrophe, en effet, le patriotisme byzantin se réveilla plus ardent que jamais. Assurément, du contact plus direct des deux civilisations, de ces rapports, mauvais souvent, mais fréquents et étroits, que créèrent les Croisades et qui me cessèrent plus, un rapprochement intellectuel et social

résulta. Si les Latins établis en Orient apprirent à réfléchir sur beaucoup de choses qu'ils soupçonnaient à peine, la société byzantine aussi se transforma profondément sous l'influence des idées et des mœurs occidentales; mais ce n'est guère que l'élite qui se pénétra, assez superficiellement au reste, des modes et des habitudes latines. La masse populaire demeura irréductible dans sa défiance et sa haine des étrangers, et pareillement l'Eglise grecque, toujours inquiète des ambitions romaines et qui s’épouvantait, comme d'un sacrilège, de tout rapprochement avec la papauté. La Byzance des Paléologues, plus encore que celle des Comnènes, eut sans cesse les yeux tournés du côté de l'Occident ; mais les deux mondes n'en restèrent pas moins incompréhensibles et hostiles l'un à l'autre. Dans leur incommensurable orgueil, les Byzantins, « les Romains, fils de Romains », comme ils s’appelaient parfois, s'obstinèrent à ne voir dans les Latins que des « barbares », et ils n'eurent que mépris pour l'esprit nouveau qui soufflait d'Occident. Les Occidentaux de leur côté ne sentaient que haine pour les Grecs schismatiques et déloyaux. Dans ces conditions, l'accord était impossible.

BYZANCE ET L'OCCIDENT A L'ÉPOQUE DES PALÉOLOGUES. — La restauration de l'empire grec par les Paléologues rendit plus difficiles encore les relations des deux mondes. L'Occident s'entêta dans le désir de rétablir l'empire latin détruit, et ce fut l'ambition constante de tous les princes temporels de l’Europe, de Manfred de Hohenstaufen aussi bien que de Charles d'Anjou, d'étendre leur domination sur ce monde oriental, dont Venise et Gênes se disputaient l'exploitation économique. La papauté d'autre part s’hypnotisa dans le désir de refaire, de gré ou de force, l'union des Eglises, et elle favorisa plus d'une fois à cet effet, au

cours du xiv° siècle, les entreprises conquérantes tentées sur l'empire grec. En sorte que les Byzantins ne se trompaient guère, quand ils disaient que, dans tous leurs actes, hostilités ouvertes aussi bien que démarches d'apparence désintéressée, les Occidentaux toujours poursuivaient un même but, à savoir « la destruction de la ville, de la race . et du nom grecs ».

Vainement | intelligence politique de quelques empereurs byzantins comprit que, pour sauver l'empire, il fallait à tout prix s’accorder avec l'Occident et donner à la papauté la satisfaction de réaliser son rêve éternel de l'union des Eglises. Pour protéger la monarchie contre les ambitions menaçantes de Charles d'Anjou, pour pouvoir sans inquiétude poursuivre en Orient sa politique de restauration de l'empire, Michel VIII s'’entendit au concile de Lyon avec Grégoire X (1274) et replaça l'Eglise byzantine sous l'autorité romaine. Pour sauver des Turcs l'empire aux abois, Jean VIII fit à la dernière heure un effort semblable et désespéré : il s'entendit avec Eugène IV au concile de Florence (1439) et rétablit l'anion avec Rome. Au xur° comme au xv° siècle, ces tentatives, de caractère purement poli tique et d'intention louable, æ heurtèrent à l'intransigeance farouche, à la sotte incompréhension du clergé et du peuple grecs. L'accord de Lyon déchaîna dans l'empire une crise si redoutable que, huit ans plus tard, à la mort de Michel VIII, le premier soin de son successeur fut de dénoncer l'union. L'accord de Florence ne fut pas mieux accueilli. Le peuple de Constantinople reçut avec des outrages et des huées les prélats qui avaient signé la convention, les accusant «d’avoir pour un peu d'or vendu leur Eglise et leur pays ». Quand l'empereur voulut mettre en vigueur le traité, l'émeute gronda jusque sous les voûtes de Sainte-Sophie. « Nous aimons mieux voir régner à Constantinople le turban des Turcs que la mitre des Latins », déclaraient les fanatiques, enflammés, en face des Ottomans menaçants, d'une haine farouche contre l'Occident. Il faut bien avouer au reste que, pour ardente et passionnée qu'elle fût, cette haine n'était point aveugle. Le péril pressant de l'invasion

turque n'avait rien appris à l'Occident ni changé l'orientation de sa politique antibyzantine. Au moment où Byzance touchait à l'heure suprême, l'Occident songeait moins à la défendre qu'à profiter de sa détresse pour la conquérir.

Ce fut la grande erreur des Latins de n'avoir rien tenté pour apaiser ces défiances et ces haines. Pour secourir effcacement l'empire, il eût fallu que l'Occident se décidäât à un grand effort absolument désintéressé. Il sæmbla ois le comprendre, et se rendre compte aussi que l'intérêt de la chrétienté même était d'arrêter les Turcs et de sauver à tout prix Constantinople. Mais il k comprit trop tard, et insuffisamment. La croisade de Nicopolis en 1396 échoua aussi lamentablement que la croisade de Varna en 1444: et en dehors de ces deux tentatives, kes Latins se contentèrent de faire aux empereurs qui venaient mendier leur secours, à Jean V, à Manuel II, à Jean VIII, un accueil flatteur et des promesses vaines. À l'égard des Paléologues, l'Occident jusqu'à la fin pratiqua une politique essentiellement égoïste : il ne songea qu'à profiter de leur misère pour exploiter économiquement l'empire, pour le dominer reli gieusement, pour le conquérir politiquement. Finalement, la chrétienté occidentale laissa succomber Constantinople sous les coups des Turcs et, moins soucieuse des nécessités présentes que préoccupée des antipathies anciennes, des incompatibilités radicales qui séparaient les deux mondes, elle se désintéressa fâcheusement des destinées de l'empire grec et, par là, acheva sa ruine inévitable.

Pendant trois siècles er demi, de la fin du x au milieu du xv°, l'établissement d'un modus vivendi entre l'Orient et l'Occident fut un des problèmes essentiels de la politique européenne ; ce fut vraiment, comme on l’a dit, la question d'Orient du moyen âge. Grecs et Latins furent également impuissants à la résoudre, par défiance réciproque, par irréductible rancune. Et aujourd'hui encore, quelque chose subsiste de ces haines dans les préjugés qui, du fait de cette antipathie millénaire demeurent attachés en Occident au souvenir de Byzance.

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