CHAPITRE PREMIER
La tradition classique. — L'empreinte chrétienne. — Le confact avec l'Orient. — Le mouvement des idées. — L'histoire. — La théologie. — Le mouvement des idées philosophiques. — La variété de la pensée byzantine. — Les caractères de la littérature byzantine. — Le développement de l'art byzantin. — La vie byzantine.
Pendant plus de mille ans, de la fin du vr° siècle au milieu du xv°, l'empire byzantin a été le siège d’une civilisation brillante entre toutes, l'une des plus brillantes assurément que le moyen âge ait connue, et peut-être la seule civili sation qu'ait vraiment connue l'Europe entre la fin du vw et le commencement du xr siècle. Tandis que les Etats
barbares d'Occident tiraient péniblement des souvenirs épars de la tradition romaine les éléments d’une culture nouvelle, tandis que, laborneusement, y naissaient la renaissance carolingienne au 1x° siècle, la renaissance ottonienne au x° — toutes deux moins remarquables peut-être en elles-mêmes que par comparaison avec la nuit des âges précédents, — Byzance était le centre de toutes les élé gances, k foyer d'un mouvement de pensée et d'art également remarquables. Par l'incontestable supériorité de sa civilisation, elle devait, sur le monde oriental comme sur le monde occidental, exercer une longue et profonde influence : et c'est par là surtout que Byzance a laissé sa trace dans l’histoire et rendu à l'humanité des services signalés. On verra tout à l'heure ce que furent cette influence et ces services. Auparavant il faut définir les caractères essentiels de cette civilisation byzantine et analyser les formes diverses qu'elle à revêtues.
LA TRADITION CLASSIQUE. — Nulle part, dans le monde du moyen Age, la tradition antique ne s'est conservée plus complètement qu'à Byzance, nulle part ne s'est mieux maintenu le contact direct avec l'hellénisme. Politiquement, l'empire byzantin pouvait bien se réclamer de Rome et s'en proclamer l'héritier; intellectuellement, il plongeait par toutes ses racines dans le sol fécond de la Grèce anti que. Il réunissait sous son autorité toutes les capitales glorieuses de l'hellénisme, Athènes, Alexandrie, Antioche ; et Byzance elle-même, sa capitale nouvelle, était essentiellement une cité grecque. Les populations de la monarchie étaient pour la plus grande partie de râce grecque, ou tout au moins hellénisée ; la majorité d'entre elles parlaient le grec; et ainsi elles avaient à la fois une intelligence plus facile et un goût plus vif des chefs-d'œuvre de la littérature
antique. Dans le reste de l'Europe du moyen âge, le grec était une langue étrangère, difficile à apprendre, et que les esprits les plus éminents même restèrent longtemps incapables de comprendre. A Byzance, le grec était la langue nationale: et cela seul suffit à donner à la civilisation byzantine un aspect absolument différent des autres civilisations du moyen âge. Jamais on n'eut besoin d'y découvrir à nouveau l'antiquité grecque.
Tandis qu’en Occident les manuscrits des écrivains grecs ne sont en général parvenus qu'assez tard et en nombre relativement restreint, les bibliothèques byzantines étaient merveilleusement fournies de toutes les richesses de la littérature grecque, et bien des ouvrages s’y rencontraient encore dont nous n'avons gardé que le titre et le souvenir. On regardait à Byzance comme des objets de grand prix les manuscrits des auteurs classiques : on les copiait avec soin, on les lisait et on les commentait avec ardeur. Et si, dans la période qui va du vr® au mx° siècle, la négligence née de la misère des temps et parfois l'intolérance religieuse ont amené la destruction de bien des textes antiques, si la prise de Constantinople par les Croisés en 1204 et par les Turcs en 1453 n'a pas été par ailleurs moins fatale à beaucoup de ces trésors, il n’en demeure pas moins certain que Byzance conservait et pratiquait les principaux chefsd'œuvre de la littérature hellénique.
On ignore ce que renfermait la grande bibliothèque impé riale de la Basilique, mais on sait qu'à côté des « œuvres de la sagesse divine», on y trouvait les ouvrages «de la sagesse profane », et qu'elle contenait au total plus de 30 00 volumes. Il existait également au Palais-Sacré une grande bibliothèque au rx° siècle, et on sait que Constantin Porphyrogénète mit à l'agrandir et à l’enrichir tout son zèle de curieux et d'érudit. Le patriarcat pareillement avait sa bibliothèque. Et ce que nous savons de la composition de certaines bibliothèques particulières laisse deviner ce que pouvaient renfermer ces grands établissements publics. La bibliothèque du patriarche Photius par exemple était certainement d'une prodigieuse richesse. Parmi les 280 volumes
qu'il a analysés avec tant de finesse critique dans son Myriobiblion, les textes classiques, historiens, orateurs, grammaïriens, médecins, et les romanciers même, tiennent une bien plus grande place que les auteurs ecclésiastiques ; et si, dans cette collection, ne figurent ni les grands philosophes comme ÂAristote et Platon, ni les grands historiens comme Thucydide, Polybe et Plutarque, et si les poètes en sont totalement absents, on en conclurait à tort que Photius ne les possédait point. Pour le cercle de beaux esprits avec lesquels il discutait de ses lectures, il a trouvé plus piquant sans doute de mentionner surtout les ouvrages que tout le monde ne lisait point. Mais il avait, au cours de sa Carrière professorale, commenté Aristote, les néo-platoni ciens et Platon même ; et il est évident que l’homme qui disposait de manuscrits complets — et que nous n'avons plus — de Ctésias ou de Théopompe, de Diodore ou de Denys d'Halicarnasse, d’Appien, d’Arrien, de Dion Cassius, d Hésychius de Milet, à plus forte raison avait entre les mains les chefs-d'œuvre de la littérature classique.
Que l'on regarde, à quelques siècles de distance, la bibliothèque d'un Bessarion, qui est devenue le noyau de la célèbre Marcienne de Venise. Sur 600 manuscrits grecs environ qu'elle contient, plus de 300 sont des ouvrages d'auteurs profanes, orateurs comme Démosthène, Isocrate, Lysias, historiens comme Hérodote et Thucydide, Plutarque, Diodore de Sicile, Dion Cassius et Strabon, philosophes comme Aristote, Platon, Plotin, Proclus, poètes comme Hormère et Hésiode, Sophocle, Euripide, Aristophane, Pindare, Apollonius de Rhodes et Lycophron, sans compter les médecins comme Hippocrate et Galien, et Îles mathématiciens comme Ptolémée. Et jusque dans les bibliothèques monastiques, de tels ouvrages se rencontraient parmi les ouvrages innombrables de la littérature patristique et sacrée. Si le plus ancien catalogue de Patmos (1201) est singulièrement pauvre en auteurs profanes — encore y trouve-t-on les Catégories d'Aristote et un volume de Josèphe — celui de 135$ atteste déjà moins de défiance et une plus large curiosité : on y voit des manuscrits de
Diodore de Sicile, de la Cyropédie de Xénophon, des Dialogues de Platon, et les livres d'histoire y semblent jouir d'une faveur assez remarquable. Dans la bibliothèque du monastère gréco-italien de Saint-Nicolas di Casole, figurent Aristote et Aristophane. Et les grands couvents du Stoudion ou de l’Athos renfermaient plus d'un manuscrit d'auteurs profanes.
Mais ce qui mieux encore prouve l'étroit contact que Byzance gardait avec les œuvres de la littérature grecque, c'est la nature et l'étendue des lectures qu'attestent les ouvrages des écrivains byzantins. On a vu tout ce qu'un Photius lisait au rm siècle. Qu'on parcoure au x° siècle le lexique d'un Suidas: sans méconnaître qu'une parti des textes cités peut provenir de recueils d'extraits ou d'ouvrages de seconde main, il n'en demeure pas moins que l'auteur connaissait admirablement la littérature antique. Il a lu Homère et Hésiode, Pindare, Sophocle, Aristophane, Hérodote et Thucydide, Xénophon et Polybe, Lucien et bien d’autres. Au xr siècle, Psellos a été l’admirateur passionné de l'antiquité grecque, et son savoir encyclopédique n'a rien ignoré de ce qu'elle avait transmis à ses héritiers. ll à aimé ardemment les grands philosophes de la Grèce classique, Aristote et les néo-platoniciens, et Platon davantage encore. Il a commenté les poètes, Homère en parti culier, avec une curiosité ingénieuse et subtile; il à lu Pindare et Epicharme, Eschyle, Sophocle, Euripide, Archiloque et Sapho, Aristophane et Ménandre, et les grands orateurs et es grands historiens, et il a senti profondément le charme de la langue et de la poésie grecques. Au xn° siècle, Jean Tzetzès a lu tout ce qu'on peut lire, Homère, Hésiode, Pindare, les tragiques, Aristophane, Théocrite, Apollonius de Rhodes, Lycophron, Hérodote, Diodore, Plutarque, Arrien, Dion Cassius, Lysias, Démosthène, Eschine, Platon, Aristote, Strabon, Lucien. Au commencement du xrv* siècle, Théodore Métochite n'a pas une lecture moins étendue : Aristote, Platon, Xénophon, Josèphe, Plutarque, Dion Chrysostome, Ptolémée, bien d'autres lui sont familiers. On pourrait multiplier ces exemples : ceux-ci suffisent
à montrer avec quel soin, avec quelle ampleur aussi, Byzance avait conservé l'héritage de la Grèce antique. Aussi bien la littérature grecque était la base même de l'éducation byzantine. Assurément une large part y était faite aux livres sacrés, aux ouvrages des Pères, aux vies des saints ; mais tout homme cultivé avait pratiqué Homère, le livre de chevet de la race grecque, « le tout sage Homère, comme l'appelait Tzetzès, la mer des discours», et avec Homère, Hésiode et Pindare, quelques pièces des tragiques, Aristophane, Théocrite, Lycophron, et encore Thucydide, quelques œuvres de Démosthène, de Platon, d'Aristote, quelques biographies de Plutarque, et Libanius et Lucien. On a vu tout ce que Psellos savait à vingt ans, et comment son éducation était toute classique. Anne Comnène avait lu pareillement Homère et les lyriques, les tragiques et Aristophane, les historiens comme Thucydide et Polybe, les orateurs comme Isocrate et Démosthène, les traités d'Aristote et les dialogues de Platon ; elle avait appris l'histoire de la Grèce antique et la mythologie, les belles légendes de l'Hellade et aussi l'art de bien dire; elle avait pénétré, comme elle l’a écrit elle-même, « le fin du fin de l'hellénisme ». Dans l'enseignement de l'Université de Constantinople, les « consuls des philosophes », les « maîtres des rhéteurs » s'inspiraient constamment de la tradition anti que. Dans l'école fondée au rx siècle par le César Bardas à la Magnaure, la philosophie et la grammaire tenaient la première place, et par cette dernière il faut entendre tout ce que nous nommons aujourd'hui la philologie, non seule ment la grammaire, la métrique, la lexicographie, mais le commentaire et souvent l'étude critique de tous les textes antiques. Depuis le n° jusqu'au xv° siècle, cet enseignement n'a point changé. Au xr siècle, Psellos expliquait les classiques avec un enthousiasme pour Athènes qui se manifeste en traits saisissants : il enseignait avec un merveilleux succès la philosophie platonicienne, et ses disciples, tels que Jean Italos, devaient continuer la tradition au xir° siècle. A l'époque des Comnènes, Eustathe de Thessalonique commentait Homère et Pindare et groupait autour de sa
LA CITVILISATION BYZANTINE : 261
chaire toute une pléiade de disciples illustres. Au temps des Paléologues encore, les grands professeurs de l'Université de Constantinople, Planude, Moschopoulos, Triklinios, étaient des philologues admirables, qui déjà s'essayaient à la critique des textes, et dont l’infatigable activité ne cessait de s'appliquer à l'interprétation ou à la traduction des auteurs classiques. Homère et Hésiode, Pindare et Théocrite, Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane ont été tour à tour l’objet de leurs études, et leur œuvre, toute pleine déjà de l’esprit de l'humanisme, n'a pas peu contribué à préparer le grand éveil de la Renaissance.
On trouve chez les particuliers le même souci des lettres classiques. Un prince de la famille impériale, Isaac Comnène, le frère de l'empereur Jean, amuse ses loisirs à écrire des commentaires d'Homère. Une impératrice, la femme de Manuel Comnène, se pique, bien qu'Allemande de naissance, de s'instruire des beautés de la littérature grecque, et elle demande à Tzetzès de commenter à son intention l'Iliade, en « dame très éprise d’Homère », comme la qualifie son grammairien. On imagine aisément par tout cela combien toute cette société byzantine demeurait pénétrée d'esprit antique. À côté de la langue parlée qui de plus en plus se rapproche du grec vulgaire, la langue écrite, telle que l'emploient la plupart des grands écrivains de Byzance. est une langue savante, presque artificielle, toute modelée sur les chefs-d’œuvre classiques. Depuis Procope et Agathias au vi° siècle jusqu'à Psellos, Anne Comnène, Nicétas Acominate au x et au xh° siècle et jusqu'aux écrivains de l'époque des Paléologues, la plupart des auteurs byzantins ont eu pour ambition suprême d'imiter dans leurs ouvrages les plus illustres auteurs de la Grèce et ils se sont flattés de reproduire, avec un purisme souvent assez maniéré, la grâce sobre de l'atticisme. Ils se sont complu de même à traiter tous les genres antiques, à composer des épigrammes spirituelles à la façon des Alexandrins de l’Anthologie, à écrire des essais ingénieux à la manière et dans le style de Lucien. Et de même que leur style imite la forme antique, leur pensée aussi se moule sans cesse sur les idées clas-
siques. Ils s'amusent à déguiser sous des noms antiques les peuples nouveaux avec lesquels ils se rencontrent, à appeler les Arabes des Perses, les Serbes des Triballes, les Bulgares des Mésiens, les Alains des Massagètes, les Hongrois ou les Russes des Scythes. Ils sont pleins des souvenirs de l'histoire et de la mythologie helléniques. On à remarqué déjà comment, à la veille de la catastrophe finale, c'est dans la tradition classique que Byzance chercha comme un suprème réconfort, et comment, pour galvaniser l’empire mourant, les écrivains du xv’ siècle évoquent les noms glorieux des Périclès, des Epaminondas, des Thémistocle, des Léonidas et trouvent dans la Grèce éternelle la seule voie de salut qui reste à Byzance expirante. Pareillement, on le verra, l’art byzantin est tout pénétré de la tradition hellénique : les thèmes empruntés à l’antiquité y abondent ; limitation ou la copie des manuscrits anciens y est de pratique constante. Au temps des empereurs macédoniens et Comnènes, l'antique culture grecque a inspiré la renaissance des arts aussi puissamment qu'elle inspiraïit la renaissance de la pensée.
L'EMPREINTE CHRÉTIENNE. — Mais les Byzantins n'ont pas été seulement les héritiers de la Grèce antique et comme les bibliothécaires des chefs-d'œuvre qu'elle leur avait légués. A l'empreinte dont la tradition classique a marqué leur civilisation, d'autres éléments sont venus se joindre, pour lui donner une forme particulière et un aspect original.
Le triomphe du christianisme, en faisant de lui une religion d'Etat, avait mêlé étroitement l'Eglise à toute la vie publique et privée de Byzance. Protégée par les pouvoirs publics, devant à la faveur impériale une importance et une grandeur sans cesse croissantes, l'Eglise avait mis d'autre part sa force au service du prince et était devenue un des instruments de l’action gouvernementale. Elle ne tenait pas une moindre place dans la société qu’elle pré tendait diriger. On sait dé» tout ce que le caractère byzanun enfermait de piété ardente et mystique, quel attrait ces
Ames impressionnables trouvaient à l’ascétisme et à la solitude de la vie monastique, quelle émotion elles éprouvaient aux pompeux spectacles de la liturgie orthodoxe, avec quelle foi passionnée elles croyaient au miracle, aux vertus merveilleuses des reliques et des images, quelle admiration confiante elles ressentaient pour les moines, et avec quelle joie tout Byzantin, toute Byzantine surtout, remettait à ces hommes vénérables le soin de diriger leur conscience. Dans l'éducation, les Ecritures Saintes et les ouvrages des Pères, de saint Basile, de Grégoire de Nazianze, de Grégoire de Nysse, de Jean Chrysostome, de Jean Damascène, tenaient une place que suffit à attester la quantité innombrable des manuscrits qui nous sont parvenus d'eux ; et si une Anne Comnène estimait que toute cette théologie abstraite et subtile lui «donnait parfois le vertige», la plupart des Byzantins ne pouvaient s'arracher au charme puissant de ces livres. Les empereurs eux-mêmes ont toujours éprouvé — et non pas seulement par politique — un plaisir singulier à discuter des questions religieuses, et beaucoup d'entre eux l’ont fait avec une connaissance vraiment remarquable des problèmes de la foi. Dans toutes les classes de la société byzantine, on retrouve, quelle qu'en soit la véritable cause, le même goût passionné des disputes théologiques, aussi bien sur la place publique que dans le cabinet de travail du savant. « Quand on demande à quelqu'un de changer de l'argent, écrit non sans ironie un Père de l'Eglise, il vous régale d’une dissertation sur la différence qu'il y a entre le Père et le Fils. Voulez-vous savoir ke prix du pain, le vendeur vous répond que le Père est plus grand que le Fils, et lorsque vous vous informez si le bain est prêt, on vous annonce que le Fils est né de rien. » Si la littérature apparaît justement comme l'expression la plus caractéristique de la pensée d'un peuple, c'est un fait remarquable que la théologie constitue à elle seule la moitié au moins de ce qu'à produit la littérature byzantine et qu'il se rencontre à Byzance peu d'écrivains, même profanes, qui n'aient à quelque moment et par quelque côté touché à la théologie. I n'est pas moins significatif enfin que l’art byzantin —
tout en n'étant pas, comme on le croit parfois, un art exclusivement religieux — s'est mis cependant au service de l'Eglise, qui a trouvé en lui un moyen puissant d'instruire et d'édifier les fidèles, et que la création de l’iconographie byzantine est essentiellement une œuvre d'inspiration ecclésiastique.
LE CONTACT AVEC L'ORIENT. — Le voisinage de l'Orient a exercé sur le monde byzantin d'autres influences. Vers le teñps où s'organisait l'empire grec, la Perse reconstituée sous la dynastie des Sassanides devenait le centre d'une véritable renaissance nationale; des grandes capitales de la Mésopotamie, les traditions des antiques civilisations orientales ressuscitées se propageaient à travers le monde: hellénistique, et à leur contact Byzance se transformait. Plus tard, l'empire entretint d'étroites relations politiques et commerciales avec le monde musulman, avec les cours somptueuses de Damas et de Bagdad, et il éprouva une admiration sans égale pour les créations magnifiques de leur luxe ingénieux et charmant. On sait combien les monarchies orientales influèrent sur la conception que se fit Byzance de l'autorité impériale et sur les formes extérieures dont elle l'environna. On sait aussi tout ce que le caractère byzantin mêla à l'héritage hellénique de traits profondément orientaux. Aux premiers siècles de l'empire byzantin, ce sont les provinces oræntales de la monarchie, la Syrie, l'Egypte, qui tiennent dans la vie religieuse, économique et sociale une place souvent prépondérante. Plus tard, Constantinople est toute pleine d'Orientaux ; dans les hauts emplois de l'administration et de l'armée, les Armé niens se rencontrent en foule, et l’art a volontiers reproduit, avec un goût pittoresque de réalisme, leurs visages au teint basané, au nez busqué, à la barbe pointue, aux longs cheveux noirs tombant sur les épaules. Par bien des traits, Bagdad et Byzance se ressemblent, par le luxe pompeux et l'étiquette cérémonieuse dont s'entoure le souverain, par la place que tiennent dans la vie politique de l'Etat le palais et ses intrigues, par l'éclat brusque et soudain des fortunes
et des disgrâces, par la fréquence des révolutions militaires. Elles se ressemblent aussi par l'étroite clôture du gynécée chrétien, toute semblable à celle du harem musulman, par l'amour de la splendeur et des costumes magnifiques, par le souci constant des attitudes majestueuses, et encore par k goût de la cruauté et du sang répandu. D'un bout à l’autre de l'histoire de Byzance, un grand courant oriental traverse sa civilisation, sa littérature, son art. De là lui sont venus beaucoup de ses contes, de ses proverbes, de ses croyances populaires, de ses gestes liturgiques ou poli. tiques, de ses idées, de ses formes d'art. C'est dans l'antique Orient que l'Etat byzantin a puisé sa tradition monarchique, que l'Eglise byzantine à trouvé le modèle de beau coup de ss cérémonies, et c'est là que l'art byzantin a appris que sa fonction essentielle était de glorifier Dieu et l'empereur. Et c'est ce mélange de deux esprits, de deux traditions rivales, l'hellénique et l’orientale, qui explique ce qu'on trouve à la fois dans cet art de fantaisie et d'immobilité, de beauté noble, simple, presque abstraite et de réalisme libre et vivant.
Ainsi l’hellénisme, le christianisme, l'Orient se sont rencontrés et combinés pour former la civilisation byzantine. Par là, Byzance a été autre chose et plus que la simple continuatrice de là Grèce antique : elle à été, quoi qu'on en pense trop souvent encore, capable d'originalité et de création. Que l’on considère le développement si riche et si varié de sa littérature, le magnifique épanouissement, si ample et si divers, de son art, le raffinement de sa vie matérielle et la complexité de sa vie morale, partout on constate des formes particulières et proprement byzantines, qui font à cette civilisation une place à part dans l'histoire du moyen âge.
LE MOUVEMENT DES IDÉES. — |] n'est point nécessaire — et il serait fastidieux — d'exposer ici dans son ensemble l'histoire de la littérature byzantine. Il suffira de marquer les principales directions qu’a prises le mouvement des idées et de définir les traits généraux qui le caractérisent.
L'HISTOIRE. — L'histoire est la forme favorite sous laquelle s’est exprimée Ia pensée byzantine, et elle est assurément, avec la poésie religieuse, la manifestation la plus remarquable du génie byzantin. Si l'on compare les grands historiens du vr siècle byzantin, les Procope, les Agathias, les Ménandre, et plus tard un Psellos, un Cinnamos, un Nicétas, aux historiens de l'Occident latin qui furent leurs contemporains, incontestablement les Grecs se placent à un niveau intellectuel bien supérieur, par l'intelligence politique, par la finesse de la psychologie, par ke sens de la composition, par le talent du style. On sent que ces écrivains ont derrière eux une longue tradition: et nulle part en effet n'apparaît mieux l'empreinte que l’antiquité à mise sur Byzance. Procope imite Hérodote et Thucydide ; Agathias, plus rhéteur, s'inspire volontiers des poètes ; Théophylacte, étrangement prétentieux, est tout pénétré des influences de la littérature alexandrine. Plus tard, Nicéphore Bryenne prend Xénophon pour modèle ; Anne Comnène s'efforce de rivaliser avec Thucydide et Polybe ; au xv* siècle encore, un Chalcondylès, un Critobule se rattachent étroitement à Hérodote et à Thucydide. Assurément cette dépendance des modèles classiques à eu pour effet de donner à beaucoup de ces historiens un style artificiel, maniéré, complique > is lui ont dû par ailleurs le constant souci qu'ils eurent de faire de l’histoire autre chose qu'un sec résumé des événements, l’ambition d'en faire véritable ment une œuvre d'art.
Et aussi bien n'ont-ils pas été de simples imitateurs : beaucoup d'entre eux ont porté dans leur œuvre une incontestable personnalité. La matière qui leur était proposée eût à elle seule suffi à les rendre créateurs. Les grandes figures d'un Justinien, d’un Bélisaire, d'un Héraclius, l'admirable effort des empereurs de la maison de Macédoine, le puissant mouvement politique et littéraire qui marque l'époque des Comnènes, la merveilleuse expansion enfin de la conquête franque en Orient peuvent compter parmi les plus magnifiques sujets qu'ait offerts à des écrivains l'histoire de l'humanité. Les historiens byzantins ont apporté à les traiter des qualités tout à fait remarquables, un soin attentif de l'information, une haute conscience de leur devoir d'’historien, un réel souci de l'objectivité. Beaucoup d'entre eux au reste, un Procope, un Psellos, un Michel Attaliate, un Cinnamos, un Nicétas, un Acropolite, un Phrantzès, ont été étroitement mêlés aux événements qu'ils racontent, hauts dignitaires de cour ou fonctionnaires importants de l'administration impériale ; plusieurs d'entre eux, un Constantin VIl, un Nicéphore Bryenne, une Anne Comnène, un Jean Cantacuzène, étaient de race princière et ont touché de près au gouvernement. Par là, alors même que leur effort d'impartialité a été moins absolu parfois et moins sincère qu'ils ne le proclament, toujours ils ont eu des faits intéressants à exposer, des détails caractéristiques à rapporter, des choses vivantes et vues à raconter. Pour montrer la prodigieuse richesse et la variété infinie de ce genre littéraire — l'un de ceux qui attestent le mieux le développement de Ja civilisation byzantine — il suffit de rappeler les nom de ses plus illustres représentants : Procope, Agathias, Ménandre, Evagrius au vr° siècle, Théophylacte Simocatta au vu”, Constantin Porphyrogénète et Léon Diacre au x°, Psellos et Michel Attaliate au xr, Nicéphore Bryenne, Anne Comnène, Cinnamos, Nicétas au x1r, Acropolite et Pachymère au x, Nicéphore Grégoras et Jean Cantacuzène au xiv’ et les derniers enfin, Chalcondylès, Ducas, Phrantzès, Critobule. Et il en est parmi eux — un Psellos par exemple — qui,
par le talent de l'observation, la pittoresque précision des tableaux, la fine psychologie des portraits, la verve et l'humour du style, pourraient, dans n'importe quelle littérature, être égalés aux plus grands.
Toute cette société byzantine à eu le goût passionné de l'histoire. C'est pour le satisfaire qu'à côté des véritables historiens, les chroniqueurs ont composé ces innombrables résumés de l'histoire universelle, dont là vogue fut si grande dans tout le monde oriental du moyen âge, depuis Malalas au vr siècle jusqu’à Georges le Syncelle, Théophane et Nicéphore à la fin du vur, depuis Georges le Moine, Syméon magistros et leurs continuateurs aux mx° et X° siècles jusqu'à Skylitzès au xr, Cedrenos et Zonaras, Manassés et Glycas au xir. Evidemment l'originalité de ces compositions est mince — l'auteur y copie souvent tout simplement quelqu'un de ses devanciers — et la médiocrité d'esprit y est d'ordinaire prodigieuse. Ecrites en général par des moines pour un public peu cultivé, ces chroniques ont une tendance nettement religieuse et populaire : les anecdotes, les futilités, les vains bavardages, les commérages de couvent, les détails — surtout le merveilleux — y tiennent une très grande place, et davantage encore les partis pris, les préjugés tendancieux et passionnés ; l'esprit critique y manque absolument, et souvent le souci même de la vérité et de l'exactitude. Et pourtant, telles qu'elles sont, malgré leur gaucherie, leur rudesse, ces chroniques ont dans l'histoire de la civilisation byzantine une place const dérable. Bien plus que l'œuvre des historiens, qui n'écrivent que pour une élite, elles se sont répandues à travers le monde oriental, traduites en syrien, en arménien, en bulgare, en serbe, en russe, et ainsi elles ont largement contribué à l'éducation intellectuelle du moyen âge. Si par ailleurs leurs auteurs n'ont eu aucune préoccupation de bn écrire, s'ils ne se piquent point d'imiter les anciens, en revanche la langue qu'ils emploient, populaire et vivante, a bien plus d'importance et d'avenir que la langue artificielle des grands historiens. Enfin, malgré leurs faiblesses, ces ouvrages, soit dans les portions où ils touchent aux
événeménts contemporains, soit lorsque l’auteur — c'est le cas d’un Skylitzès ou d’un Zonaras — a eu l'ambition de faire œuvre plus consciencieuse et plus haute, demeurent puissamment intéressants, et ils aident merveilleusement à comprendre quelques aspects de l'esprit et du caractère byzantins.
Le même goût de l'histoire — et des histoires — apparaît dans le plaisir qu'a trouvé Byzance à toutes les recherches de l’érudition. Peu de figures sont à cet égard plus significatives que celles d'un Constantin Porphyrogénète, dont le livre sur les Cérémonies comme celui sur l'Administration de l'empire attestent à la fois la curiosité infatigable et la prodigieuse documentation, et qui a fait, autour de lui, rassembler en une série d'encyclopédies, historiques, militaires, agricoles, médicales, hagiographiques, le résumé des richesses multiples que le passé avait léguées aux Grecs du x* siècle. Les vies de saints d'autre part — qui, malgré leur intention d'édification et la part de pieuses légendes qu'elles contiennent, sont pour l’histoire des documents d'un si vif intérêt n'ont pas eu moins de vogue dans le monde byzantin. Et il est remarquable enfin que les Byzantins — ceux-là même dont ce n'était point l'occupation coutumière — ont raconté volontiers les grands événements dont ils furent les témoins, un Caméniate par exemple la prise de Thessalonique par les Arabes en 904, un Eustathe la priæ de Thessalonique par les Normands en 1186, et que beaucoup d'entre eux se sont complu à écrire leurs mémoires ou à noter leurs souvenirs, Psellos aussi bien que Jean Cantacuzène, et par-dessus tout le savoureux Cecaumenos.
LA THÉOLOGIE. — A côté de l'histoire, la théologie est sans doute la science qui a le plus passionnément intéressé la pensée byzantine : et ici encore il est incontestable que cette littérature théologique à été, au moins jusqu'au xir siècle, fort supérieure à tout ce que, en cette matière, a produit l'Occident. L'abondance de cette littérature théologique est prodigieuse. La lutte incessante contre les
diverses hérésies, monophysisme, monothélisme, iconoclasme, qui du v° au rt siècle ont troublé le monde byzantin, plus tard la polémique contre le paganisme ou le judaïsme, contre les Musulmans et surtout contre les Latins, le souci perpétuel de défendre l'orthodoxie et de fixer le dogme, ont donné naissance à une multitude d'ou vrages. La liste est longue, des écrivains qui se sont illustrés dans ce domaine: Léontius de Byzance au vr siècle, Maxime le confesseur au vir, Jean Damascène et Théodore de Stoudion au vur siècle, Photius au 1x°, Psellos au xr, Euthymios Zigabénos, Nicolas de Méthone, Nicétas Acominate au xu° siècle; et jusqu'aux derniers jours de l'empire, on verra s'affronter et se combattre avec une passion ardente, au xIv° siècle, les représentants de la mystique orientale, Palamas, Cantacuzène ou les deux Cabasilas, et les tenants de la scolastique occidentale, un Grégoire Akyndinos, traducteur de saint Thomas d'Aquin, un Démétrius Cydonès, traducteur de saint Augustin et de saint Anseilme, ou un Nicéphore Grégoras, et au xv° siècle les adversaires et les amis des Latins, Marcos Eugenikos, Georges Scholarios, ou Bessarion.
Le commentaire des Ecritures Saintes à donné lieu à des travaux innombrables. Le développement de la vie monastique à produit, en particulier dans le couvent fameux du Stoudion et dans les cloîtres de l'Athos, une littérature mystique, dont Syméon, surnommé «ule nouveau théo:logue », au xr siècle et Nicolas Cabasilas au x1v°, ont été les plus illustres représentants. L'éloquence religieuse, fort inspirée au reste de là rhétorique classique, a vu naître des orateurs admirables, bien supérieurs à la plupart des prédicateurs occidentaux du même temps. Et le goût de l'édification à donné naissance à une riche littérature hagiographique, dont Cyrille de Skythopolis et Jean Moschus ont, au vi* siècle, composé les chefs-d'œuvre, et qui s'est épanouie du vu au x siècle plus magnifiquement encore en une floraison d'ouvrages, dont Syméon Métaphraste, au x° siècle, a résumé la substance dans sa vaste collection.
De même que l'histoire se rattache étroitement au passé
classique, la théologie byzantine est dominée par le passé chrétien. Après une période d'activité créatrice où se sent l'inspiration des Pères de l'Eglise, d'assez bonne heure, à partir du milieu du mx siècle, le respect de la tradition a enlevé à ce grand mouvement théologique toute originalité et toute liberté d'esprit. Un théologien du xH° siècle cons tatait que, si les Grecs étaient en bien des choses « les plus courageux des hommes », ils n'osaient point s'écarter des principes posés par les Pères. Un autre, au xrv° siècle, expliquait qu'il n'avait point mis dans ses livres le fruit de ses recherches personnelles, mais uniquement ce qu'il avait appris dans la lecture des Pères et des livres sacrés. Et aussi bien Jean Damascène déjà déclarait : « Je ne dirai rien qui vienne de moi.» On ne se pique plus de penser ; on s'appuie sur l'autorité des grands théologiens d'autrefois, et de plus en plus sæ restreint le cercle de ceux dont on invoque êt reproduit le témoignage. On se défie de la pensée puissante d'un Origène, on écarte les docteurs ingénieux de l'école d'Antioche : Athanase, Basile, Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse, Cyrille d'Alexandrie sont les maîtres de la dogmatique ; Chrysostome pour l'exépèse, Basile pour l’ascétique, Maxime le confesseur pour la mystique, sont les autorités suprêmes. On discute à coups de citations, et kes arguments essentiels sont les affirmations des Pères. On commente timidement les Ecritures, sans largeur d'esprit, sans critique, sans curiosité. On compose, pour les besoins de la polémique, des catènes, extraits des Pères ou des livres saints. Un Nicolas de Méthone, au xr® siècle, pour combattre le néo-platonisme, se borne à copier un vieux traité de Procope de Gaza contre Proclus. On ignore absolument la théologie occidentale, qui aurait pu régénérer et vivifier la pensée orientale : ce n'est qu'au xIv° siècle — trop tard — qu'on traduit en grec quelques traités de saint Augustin ou de saint Thomas d'Aquin, à une époque où la haine de l'Occident était devenue si violente à Byzance que montrer de la sympathie pour les idées latines semblait proprement trahir la patrie.
En conséquence, malgré les grands esprits qui l’ont iilus-
trée, un Photius au 2 siècle, un Aréthas de Césarée au X°, un Psellos au xr, un Eustathe de Thessalonique ou un Michel Acominate au x, la théologie byzantine s'enlisa à partir du © siècle dans une immobilité croissante, s’obstinant dans une lutte sans nouveauté contre l'hérésie, se révoltant contre les enseignements de la scolastique occidentale, apportant en toute chose une singulière étroitesse d'esprit. Seules, l'éloquence religieuse et l'hagiographie conservent un aspect plus vivant. Encore la première, par l'abus qu'elle fait des procédés de la rhétorique, par le tour abstrait, dogmatique et froid qu'elle donne trop souvent à ses productions, est-elle singulièrement lassante. Et surtout, malgré la science et l'activité des théologiens grecs, malgré la beauté de quelques-unes de leurs œuvres, le caractère strictement confessionnel de la pensée byzantine en matière de religion à fait tort étrangement à la science indépendante, à l'esprit de découverte et de liberté.
LE MOUVEMENT DES IDÉES PHILOSOPHIQUES. — Pourtant, ici aussi, Byzance parfois tenta de s'affranchir de la contrainte que lui imposait l'Eglise. Dans le monde du moyen âge, tout dominé par la philosophie d'Aristote, c'est à l'Université de Constantinople que réapparaît pour Ja première fois au xr siècle la doctrine de Platon. C'est la gloire immortelle de Michel Psellos d'avoir refait place dans l'enseignement au grand penseur athénien. Lui-même nous à dit comment, du néo-platonisme et de « l'admirable Proclus », il s'était élevé peu à peu jusqu'à « la pure lumière de Platon » : il nous à dit son enthousiasme pour celui qu'il considère à la fois comme « le plus grand des philosophes et comme un précurseur du christianisme ». « Il m'appartient, s'écrie-t-il, il est à moi » : et par l'ardeur de son admi ration, par son zèle à répandre et à défendre sa doctrine, il à inquiété parfois la stricte orthodoxie des patriarches Xiphilin et Ceroularios. Mais il à fait école : ses disciples, dont Jean Italos fut au xir° siècle le plus fameux, continuèrent à étudier et à enseigner la doctrine platonicienne, et ce mouvement de pensée libre finit même par préoccuper
gravement l'Eglise et le gouvernement. Il y eut alors à Byzance quelque chose d'assez semblable à ce que fut en Occident la lutte du nominalisme et du réalisme. Mais les Comnènes y mirent bon ordre, en faisant anathématiser Italos et ses partisans, en faisant combattre leur doctrine par leurs théologiens officiels. 1] n'en demeure pas moins que Psellos, dont on à dit justement qu'il est déjà « presque un homme de Ja Renaissance », préluda, à plusieurs siècles de distance, à ce réveil de la philosophie platonicienne qui fut la marque caractéristique du xv° siècle. Et ce sont à ce moment d'autres Byzantins encore, Gennadios, Gémiste Pléthon, Bessarion, qui ont contribué puissamment à faire connaître à l'Occident les doctrines de Platon.
LA RHÉTORIQUE ET L'ÉLOQUENCE. — Par ce mouvement d'idées, Byzance se rattachait directement à la pensée : antique. Elle s’y rattachait encore par son goût de l'éloquence et par les formes tout antiques dans lesquelles cette éloquence s'exprima. Comme la Grèce ancienne, Byzance a pris un plaisir singulier à la belle ordonnance des paroles, aux phrases magnifiques et sonores ; et s’il y à parfois dans ces discours bien de la pompe prétentieuse et vide, cependant, parmi ces orateurs tous formés au contact des modèles classiques, plus d'un, un Photius, un Eustathe, un Michel Acominate, à égalé les maîtres dont ils s'inspiraient, lsocrate, Libanius ou Thémistius. Du ré siècle au Xv°, surtout à l'époque des Comnènes et des Paléologues, Byzance a connu toutes les formes de l’éloquence d'apparat, panégyriques et oraisons funèbres, harangues prononcées, aux jours de fête, au palais impérial ou au patriarcat, morceaux de style (ixppé&ort) destinés à décrire une œuvre d'art ou un paysage. Les auteurs, pour là plupart des professeurs de l'Université de Constantinople ou de l'école de Saïinte-Sophie, s'appellent Psellos, Michel Italicos, Nicéphore Basilakès, Basile d’Achrida, Michel Acominate, Eustathe : ce sont, à l'époque des Paléologues, Nicéphore Chumnos, Théodore Hyrtakénos, Démétrius Cydonès ; et comme les
philosophes du même temps, ces hommes ont été les précurseurs des humanistes de là Renaissance.
LA VARIÉTÉ DE LA PENSÉE BYZANTINE. — Mais ces indications ne rendent qu'insuffisamment compte de la variété de la pensée byzantine. On trouve dans la littérature grecque du moyen âge des ouvrages, tels que le Philopatris au x° siècle, le Timarion au xIr, le Mazaris au x1rv”, ou encore certains dialogues de Prodrome, où l'imitation visible de Lucien n'exclut point une verve satirique, originale et savoureuse. On y rencontre d'élégants et spirituels essais, jeux d'esprit dont le fond est parfois assez mince, mais où la forme — quand l'auteur est un Psellos, un Théodore Métochite ou un Manuel Paléologue — est pleine de grâce, d'humour et de talent. On à parlé déjà de l'œuvre const dérable qu'accomplirent les philologues. Mais on ne saurait oublier que Byzance à eu des poètes, depuis Georges Pisidès au vir siècle et Christophe de Mytilène au x° siècle jusqu'à Théodore Prodrome au x11° et Manuel Philès au xrv°. Toutefois, ce n'est point dans leurs ouvrages, poèmes épiques ou romans en vers, épigrammes et poésies de circonstance, médiocre imitation en somme des modèles classiques, qu'il faut chercher la véritable poésie byzantine. Elle est ailleurs, dans cette poésie religieuse, la plus belle création sans doute et la plus personnelle du génie byzantin, dans ces hymnes d'une inspiration si ardente, d’un accent si sincère, d'une puissance dramatique si intense, que composa à l'aube du vi siècle, dans les moules nouveaux qu'offrait la poésie rythmique, Romanos, « le prince des mélodes », le plus grand et le plus original des poètes byzantins. Elle est dans cette épopée populaire, dans ce cycle de chansons de geste, dont le poème de Digénis Akritas est le plus illustre monument, et qui s'est vers le xr siècle formé autour du nom d'un héros national. Dans cette poésie épique, comme dans la poésie religieuse, Byzance ne doit plus rien aux modèles antiques. C’est dans l'enthousiasme pour là grandeur du christianisme, pour ses triomphes, pour ses souffrances, c'est dans le trésor des sentiments et des
passions populaires qu'elle à trouvé la source de sa double inspiration. Par là cette poésie, dont la forme et la langue sont nouvelles, à ses racines au plus profond de l'âme byzantine ;: elle est vraiment, comme on l'a dit, le sang et l'esprit de Byzance chrétienne.
LES CARACTÈRES DE LA LITTÉRATURE BYZANTINE. — On entrevoit déjà par ces remarques quelques-uns des traits caractéristiques de cette littérature.
D'un bout à l’autre de l'histoire de Byzance — si l'on excepte la trouble période qui va du milieu du vi au milieu du 1x° siècle — elle a gardé un contact étroit avec la Grèce classique. Les v* et vr siècles byzantins sont tout pénétrés de l'influence hellénique et, à partir du Dé siècle, se manifeste un réveil croissant de la culture antique, d'où est sortie la renaissance des x°, xr° et x1r° siècles, et qui a trouvé à l'époque des Paléologues un suprême épanouissement. Assurément cette empreinte classique, si forte et si persistante, n'a pas été sans quelques inconvénients. Elle a donné à ja littérature byzantine, par l'imitation trop complaisante des formes antiques, un aspect assez conventionne) ; et malgré le réel talent de ses écrivains, elle lui à fait perdre souvent la fraîcheur, la spontanéité et la vie. Elle y a développé, d'autre part, fâcheusement quelquesuns des côtés les moins séduisants de l'esprit grec, le goût de la subtilité et du maniérisme, l'amour de la phrase sonore et vide, les recherches ingénieuses de forme, qui tiennent lieu de pensée et qui en dispensent. Elle à fait surtout de cette littérature une affaire de lettrés, de plus en plus inintelligible à là masse du peuple grec.
De là vint précisément la réaction qui, par opposition aux excès de ce purisme, fit peu à peu, dans la littérature, place au grec vulgaire. D'assez bonne heure, entre le vr et le x° siècle, des écrivains comme Malalas et Léontius de Néapolis, comme le chroniqueur Théophane ou l'empereur Constantin Porphyrogénète, avaient cherché à concilier la tradition classique et les réalités de la langue parlée ; et peut-être, si cette forme plus proche de l'idiome usuel
eût été adoptée par les écrivains, le grec eût-il évolué de la même manière qui, du latin, à fait sortir les langues romanes. L'attrait trop puissant de l'antiquité ne le permit point : et l’abîme se creusant de plus entre la langue écrite et la langue parlée, le peuple étant de plus en plus incapable de comprendre les beaux discours et le style savant des lettrés, il se trouva qu'à partir du xr siècle une littérature en grec vulgaire prit naissance; et les chansons épiques d'où s'est formé le poème de Digénis Akritas, les romans, les bestiaires, les chroniques telles que la Chronique de Morée, et encore les poèmes d'un Théodore Prodrome et d'un Glykas, suffisent à montrer quel en fut, du x au xv° siècle, le curieux et riche développement. Les conséquences pourtant en furent assez fâcheuses. Un dualisme naquit dans là vie intellectuelle des Grecs, sans que la langue populaire, souvent révoltée contre les règles de la grammaire, de l'orthographe, de la syntaxe, de la morphologie, s'élevât jamais complètement à la dignité d’une langue vraiment littéraire. Mais l'effort n'en est pas moins intéressant : il atteste dans cette société, $i profondément soumise à l'influence antique, une capacité indéniable d'originalité et de création, et à côté des hautes qualités intellectuelles de l'élite, une réelle fraîcheur dans le fond de la race, d'inspiration et de pensée.
Un autre trait encore est caractéristique de cette littérature : c'est le tour pratique et utilitaire qui y apparaît. Dans cette admiration que Byzance éprouve pour l'antiquité, dans cet effort de curiosité érudite qu'elle apporte à en recueillir les traditions et les ouvrages, il y à un but précis et déterminé : d'employer, pour le plus grand profit du présent, la science et l'expérience accumulées par le passé. C’est l'objet de ces multiples encyclopédies, où s'est complu l’activité du x* siècle. Le même esprit réaliste se manifeste dans la passion de l'histoire et aussi dans ce goût de la science juridique qui à inspiré, à côté des grandes œuvres législatives du vi, du vur, du x*° siècle, tant de savants commentaires du droit public ou du droit sacré. I] se manifeste dans les innombrables manuels, traités de
tactique, traités du cérémonial, traités de droit politique, traités de diplomatie, traités d'économie rurale, traités d'éducation, où l'on s'applique, avec une minutieuse précision, à prévoir et à résoudre, par l'attentive étude des précédents, par l'exacte réglementation de la conduite à suivre, toutes les difficultés. A côté du souci de l’œuvre littéraire, il y a là un remarquable témoignage de ce qui existe dans le caractère byzantin de sens aigu des réalités, d'intelligence politique pratique, et le trait est digne d’attention par tout ce qu'il montre, dans cet empire byzantin, de ferme volonté de vivre et d'aptitude à en trouver les moyens.
LE DÉVELOPPEMENT DE L'ART BYZANTIN. — L'art byzantin, dans son évolution millénaire, offre des traits assez sermblables à ceux que présente la littérature byzantine et non moins caractéristiques de l'esprit byzantin. Lui aussi est demeuré fermement attaché à la tradition classique, et sans cesse il à trouvé dans le retour aux modèles antiques des éléments d'inspiration et souvent de renouvellement. Lui aussi à subi puissamment l'influence et l'autorité de l'Eglise et jamais il ne s'est pleinement affranchi de sa sujétion. Et il a été enfin un art officiel et un art de luxe, ce qui devait évidemment lui enlever souvent de Ia frafcheur et de la vie. Il n’a pas été pourtant, comme on l'a cru longtemps, un art immobile et monotone, impuissant à se transformer, incapable d'originalité et d'invention, un art mort-né qui, après un fugitif éclat, s’est survécu en une longue et stérile décadence, se contentant de répéter indéfiniment les créations de quelques artistes de génie.
Ù y a dans l'histoire de l'art byzantin plus de variété, de complexité, de souplesse. Après une longue période de préparation et de tâÂtonnement, où il à ingénieusement combiné la tradition hellénistique et les leçons du vieil
Orient toujours vivace en Syrie, en Egypte, en Asie Mineure, il s'est au siècle de Justinien épanoui en une admirable floraison. SainteSophie, merveille de science et d'’audace, marque l'apogée du style nouveau, que caractérisent le goût de la splendeur, la recherche de l'effet décoratif, l'amour des couleurs fortes et éclatantes, le souci de la pompe et de là majesté, tout ce qui fait la beauté imposante des monuments de cette période, de Saint- Démétrius de Salonique, de Saint-Apollinaire-Neuf ou de Saint-Vital de Ravenne.
Ce fut le premier âge d’or de l'art byzantin. Mais ce grand effort ne l'épuisa point. La magnifique renaissance qui, au sortir de la révolution iconoclaste, accompagna l'époque des empereurs macédoniens et Comnènes, trouva des sources d'inspiration ignorées de l'âge antérieur et révéla des qualités que cet âge n'avait point connues. De même que la littérature de l'époque, l'art de ce second âge d'or est tout dominé par les influences de la tradition antique et profane retrouvée. Byzance revient aux conceptions hellénistiques, aux ordonnances simplifiées et sobres, aux attitudes sculpturales : et cet art savant à laissé, dans les chefs-d'œuvre de son architecture comme dans ks mosar ques qui décorent ses églises, dans les miniatures qui ornent Îles manuscrits du temps comme dans les ivoires délicatement ouvragés et les émaux aux couleurs cha toyantes, des merveilles d'élégance rare et de luxe raffiné. Sans doute, sous l'influence de la théologie, cet art à pris souvent une forme abstraite et symbolique ; il à sacrifié beaucoup à la tenue, à la discipline, au respect de la tradition, qui à fixé les règles de son iconographie. Cependant il n'a pas renoncé à tout effort créateur. On y trouve une recherche du pittoresque, du mouvement, de l'expression, une observation aiguë, souvent réaliste, de la vie, une incessante volonté de se renouveler : on y observe surtout un goût et un sentiment de Ja couleur, qui sont une des nouveautés les plus caractéristiques de cette période. Et ainsi s'annonce déjà l'évolution qui acheminera cet art vers des voies nouvelles, vers une seconde renaissance, celle
du xrv° et du xv° siècle, la plus brillante peut-être qu'ait connue l'art byzantin.
Les mosaïques de Kahriédjami, les fresques de Mistra, les églises de l’Athos, de la Macédoine, de la Serbie, de la Russie, attestent le merveilleux épanouissement qui marque l'époque des Paléologues. De nouveau l'art byzantin se transforme : revenant à ses sources les plus anciennes, à cette tradition alexandrine en particulier que remettaient en honneur les humanistes du temps, il perd son caractère abstrait : il se fait vivant, pittoresque, dramatique, ému et charmant; son iconographie s'enrichit et se renouvelle, plus pathétique et plus passionnée ; et dans l'exécution sa technique, au coloris savant et harmonieux, semble presque impressionniste. Des écoles se forment, différentes de style et d'inspiration; des œuvres naissent, comparables aux meilleurs ouvrages des primitifs italiens et qui cependant ne leur doivent rien, ou bien peu de chose. Et si assurément l'art byzantin — nul ne le conteste — à été bien des fois imitateur et copiste, s'il à trop souvent et trop vite fixé en formules ses trouvailles les plus fécondes, s'il est demeuré trop attaché à la tradition, trop docile à l'Eglise, il a été cependant bien davantage encore capable d'originalité et de création. A deux reprises au moins, au cours de son existence millénaire, il a su, au contact de la tradition antique, retrouver une vigueur nouvelle et connaître des renaissances inattendues.
Mais ce n'est point à la seule tradition antique que l'art byzantin doit sa grandeur. À côté du courant hellénistique, un puissant courant oriental traverse et inspire cet art. Tandis que le premier, tout plein encore de l'esprit classique, lui donne le goût des attitudes nobles, des gestes mesurés, des compositions équilibrées et simples, et comme un accent d’idéalisme, le second lui apporte une inspiration très différente, plus libre, plus vivante, moins éprise de belles ordonnances, plus curieuse de mouvement, de passion, de pittoresque, un réalisme qui ne recule pas devant les détails vulgaires et vrais. D'un bout à l'autre de l’histoire de l’art byzantin, ces deux traditions se combinent
et s'opposent ; selon les temps, l’une ou l’autre exerce l'influence prépondérante et marque à son empreinte le mouvement artistique ; Alexandrie et Antioche tour à tour dominent Constantinople : et plus d'une fois, brusquement, sous l'influence hellénique, réapparaît le vieux fond oriental, syrien, palestinien, cappadocien, qui semblait oublié. Par tout cela, et par le contact aussi avec l'Orient perse et arabe, l'art byzantin à pris une figure originale, « répondant au génie propre d'un peuple ».
Les siècles ont détruit beaucoup des ouvrages qu'a produits cet art. Que l'on considère cependant tant de monuments que le temps a épargnés : à côté de Sainte-Sophie, type par excellence de l'art byzantin, toutes ces églises si diverses de plan, basiliques comme Saint-Démétrius ou Saint-Apollinaire-Neuf, bâtiments sur plan central comme Saint-Vital de Ravenne, édifices en forme de croix comme cette église des Saints-Apôtres dont Saint-Marc de Venise nous rend la figure, et toutes ces constructions charmantes, qu'édifièrent les siècles ultérieurs et où, sur le plan en croix grecque, les architectes byzantins brodèrent de charmantes et ingénieuses fantaisies ; la Théotokos à Constantinople, les Saints-Apôtres à Salonique nous en offrent, entre tant d'autres, des types particulièrement exquis. Rarement une architecture à uni plus de science et de variété dans la conception, plus d'audace et d'élégance dans l'exécution, plus d'habileté et d'esprit d'invention dans la solution des plus délicats problèmes techniques ; rarement art fut plus fécond et plus libre, s'inspirant tour à tour des lignes souples, de la complexité ingénieuse, des effets pittoresques que lui enseignait la tradition hellénistique, ou de la simplicité, de l'idéal austère et grave, aux larges masses, aux lignes fermes, que lui apportait la tradition orientale.
Que l'on considère d'autre part la somptueuse décoration dont cet art a paré ses églises, les revêtements de marbres polychromes qui tapissent les murailles, les mosaïques aux fonds de bleu ou d'or qui étincellent à la courbe des coupoles et des voûtes, les fresques dont les zones superposées s'alignent aux parois de l'édifice. Il y à là tout un système,
d'une richesse, d’une splendeur, d'une harmonie incomparables, et on y observe à la fois une merveilleuse entente de la couleur, un sens profond de l'effet décoratif, une attentive recherche de l'impression fastueuse et magnifique. Que l'on considère enfin la savante ordonnance qui détermine la disposition de ces vastes ensembles, la pensée profonde qui inspire la composition des sujets, la règle qui en fixe le groupement symbolique, toute cette iconographie qui fait des épisodes sacrés un instrument d'édification au service de l'Eglise, et reçoit d'elle la tâche d'exprimer le dogme, de traduire les rites de la liturgie. [1 y a là une très grande œuvre, artistique et théologique tout ensemble, qui est une des créations les plus remarquables du génie byzantin: œuvre d’autant plus digne d'attention, qu'ici encore on constate, sous le fond traditionnel et immmuable, un incessant effort de renouvellement, une activité créatrice toujours en éveil, par lesquels se transforment et s'enrichissent les thèmes sacrés — aussi bien dans le grand mouvement iconographique qui accompagne la renaissance du D siècle que dans celui, non moins puissant, qui correspond à la renaissance du xv°.
Un autre caractère doit être noté dans cet art, parce qu'il exprime un des traits les plus significatifs de la civilisation byzantine : c'est le goût de luxe éclatant, de prodigieuse splendeur, qui se manifeste dans toutes ses œuvres. Ce ne sont, dans la décoration des églises et des palais, que marbres précieux, mosaïques étincelantes, orfèvreries magnifiques, étoffes merveilleuses, destinés à rehausser la beauté des offices sacrés et la majesté des personnes impériales, et qui font apparaître Byzance dans un chatoiement de pierreries, dans un flamboiement d'or. Ce ne sont, dans la vie publique comme dans là vie privée, que tissus somptueux aux nuances de pourpre et d'or, ivoires finement ciselés, bronzes niellés d'argent, manuscrits aux riches enluminures, émaux cloisonnés aux couleurs merveilleuses, plats d'or et d'argent, bijoux précieux, tout ce que produisent, pour une société éprise de magnificence, un art et une industrie de luxe. Et ceci laisse entrevoir un autre
caractère de ce mouvement artistique : à côté de l'art reli gieux glorifiant la grandeur de Dieu, il y à eu — œæ que l'on sait moins — un art profane glonifiant la majesté du souverain. Le luxe des palais impériaux égale la splendeur des églises : dans les uns et dans les autres, la décoration est également somptueuse. Assurément les monuments qu’a produits cet art impérial, travaillant pour la cour et pour les grands, nous sont parvenus en moindre nombre que ceux de l'art religieux; mais ce que nous savons de 5es tendances et de ss sources d'inspiration est tout à fait digne d'attention. Cet art à aimé les sujets empruntés à l'histoire et à la mythologie classiques, les scènes de genre chères à l’art hellénistique, et aussi la peinture d'histoire, les représentations des victoires impériales, les portraits montrant dans leur gloire la figure des souverains. il à traité ces thèmes profanes avec un goût singulier de réalisme, avec un souci attentif de l'observation et de la vie; et ici encore, en combinant ces tendances diverses — retour aux modèles antiques, goût tout oriental de la couleur, effort
naturaliste — l'art byzantin s'est révélé créateur. LA VIE BYZANTINE. — À la richesse intellectuelle qu'at-
teste le développement de sa littérature, à là splendeur matérielle qu'atteste le développement de son art, correspond tout ce que nous savons de l’ensemble de là civil sation de Byzance.
Matériellement, la vie byzantine apparaît singulièrement élégante et raffinée. La richesse des habitations particulières ne le cède pas à la magnificence des palais impériaux ; la décoration en est somptueuse ; les murs des appartements sont tapissés de marbres ; des mosaïques ou des peintures, représentant des scènes de genre, des sujets mythologiques, des événements historiques, en égaient les parois; le
luxueux mobilier est orné d'incrustations de nacre et d'ivoire et paré de plaques d'’émail étincelantes. Le même goût du luxe apparaît dans les attelages, dans les bijoux, dans les costumes : dans leurs habillements de soie brodée d'or, aux couleurs éclatantes, parsemés de fleurs, de grands médaillons, de sujets religieux ou profanes, et tout constellés d'émaux, les gens de Constantinople avaient l'air, selon le mot de Benjamin de Tudèle, « d'autant de princes ». Le luxe de la table n'est pas moins élégant : les plats d’argent et d'or ciselé, les verres aux médaillons émaillés et dorés, les orfèvreries précieuses, rehaussent la splendeur du service ; et si l'humeur dénigrante de Luitprand à sévèrement traité le vin résiné, la cuisine à l'huile, les sauces de poisson qu'affectionnaient les Byzantins, il n’a pu s'empêcher de louer cependant la délicatesse de ]a table impériale et certain rôti de chevreau gras, farci d’ail, de poireaux et d'oignons et arrosé de la fameuse sauce qu'on nommait le garon. En fait, il semble y avoir eu, dans l'ordonnance du service et des menus byzantins, une élégance assez raffinée : et, comme dans l'Orient actuel, les parfums et les fleurs paraissent avoir contribué à en rehausser la magnificence et le charme. Cette société enfin aimait les fêtes, les réceptions, les spectacles, et elle savait merveilleusement en ordonner les pompes pour le plaisir des yeux. Tout cœ que nous savons de l’industrie byzantine atteste le même caractère de splendeur : de ses ateliers est sorti tout ce que le moyen Âge à connu en fait de luxe élégant et raffiné.
A cette supériorité matérielle, qui à fait durant des siècles le prestige incomparable de Byzance, se joint une supériorité intellectuelle plus évidente encore. On a analysé déjà la complexité infinie de l'âme byzantine, la souplesse déliée de l'intelligence, la finesse subtile de l'esprit, la curiosité toujours en éveil, l'ampleur des connaissances, la richesse de la vie morale, qui caractérisent ces Grec du moyen âge. En face des barbares qui les environnent, ces Byzantins ingénieux, cultivés, et surtout suprêmement intelligents, qui pensent sur des matières
compliquées et difficiles et qui savent exprimer en beau langage leur pensée, qui sont capables d'approfondir et de discuter les plus délicats problèmes, qui s'entendent dans la conduite de la vie à résoudre avec une habileté élégante tous les embarras et qui par surcroit ne s’embarrassent point d'inutiles scrupules, apparaissent comme des gens de race supérieure, comme des éducateurs et comme des maîtres. C'est pour cela que, nécessairement, Byzance à fait sentir son influence à tout le monde du moyen âge. L'éclat extérieur de sa civilisation faisait déjà d'elle, pour tous ceux qui l’approchaient, un merveilleux modèle ; là valeur intime de cette civilisation l'imposait plus puissamment encore aux peuples jeunes, rudes et sauvages, qui se trouvaient en contact avec l'empire grec.