‹ ByzanceChapitre 42 sur 58 · RAMBAUD, OP. cit.,, D · texte numérisé non relu

RAMBAUD, OP. cit.,, D

désorganisée l'Eglise qu'il avait fondée ; et peu d'années après, l'invasion magyare ruinait à jamais l'éphémère empire morave. Il y à dans l’œuvre de Byzance une partie plus essentielle, plus durable, et dont on ne saurait assez dire l'importance historique. En convertissant à l'orthodoxie les Bulgares, les Russes, les Serbes, Byzance avait sans doute pour principal souci de les soumettre à son influence ; mais elle a en même temps fait quelque chose de plus, elle les a fait naître à l'histoire.

BYZANCE ET LA BULGARIE. — Dès le vnir siècle, l'influence byzantine avait commencé à pénétrer en Bulgarie. Pour prix de l’appui fourni à l'empereur Justinien Il, le Khan Terbel avait reçu le titre de César, mis sur sa tête la cour ronne d’or, revêtu le manteau de pourpre broché d'or; et à son exemple, dans le palais de leur vieille capitale de Pliska-Aboba, les Khans bulgares, comme hantés par le fantôme brillant de leur prédécesseur, s'étaient étudiés à jouer au basileus, et s'étaient proclamés, quoique païens, « souverains par la grâce de Dieu ». Le christianisme acheva de mettre sur eux l'empreinte de Byzance.

Vers l'an 864, Boris, tsar de Bulgarie, se convertissait à la foi orthodoxe. La légende byzantine a paré cet évé nement de couleurs romanesques. On lit dans la continuation de Théophane que le prince bulgare, grand chasseur, avait songé à faire représenter dans une de ses résidences quelques-uns des épisodes de son divertissement favori. I] s'adressa à cet effet à un moine byzantin nommé Méthade, maïs au lieu de lui tracer un programme précis, il se contenta de lui ordonner de peindre « ce qu'il voudrait, pourvu que le sujet fût de nature à inspirer aux specta teurs de la crainte et de l'étonnement ». Poussé par quelque inspiration divine, le Grec eut l'idée de représenter la scène redoutable du Jugement dernier, telle que l'a imaginée l'iconographie byzantine. Et à cette vue, Boris fut si fort épouvanté que, pour éviter les supplices réservés aux damnés, il n’hésita pas À se faire baptiser.

La réalité est un peu différente, et il y eut dans les

raisons qui décidèrent le barbare plus de politique que d'émotion religieuse. Placé entre l'empire byzantin et cette Grande Moravie où, à ce moment, pénétrait le christianisme, Boris, pratique, comprenait qu'il ne pouvait rester païen ; mais il cherchait de quel côté il trouverait plus d'avantage à demander le baptême ; et entre l'orthodoxie de Byzance voisine et la foi romaine que lui offrait l’Allemagne dont il était devenu l'’allié, il hésitait. Constantinople ne pouvait accepter que la Bulgarie entrât dans la sphère d'influence de l'Occident. Une démonstration militaire rappela le prince bulgare à la sagesse ; et comme on lui paya, en outre, sa conversion d’un agrandissement terri torial, il se décida. I] demanda le baptême à Constantinople, reçut le nom chrétien de Michel, et le patriarche Photius, sentant bien toute l'importance de l'événement, salua avec complaisance dans le néophyte «le plus beau joyau de nos efforts ». Bientôt pourtant, mécontent des Grecs, le tsar bulgare se tournait vers Rome et demandait au pape Nicolas [°° d'établir dans son royaume le rite latin. Ce n'était pas le compte des Byzantins: le gouvernement impérial n'entendait pas lâcher la Bulgarie. Devant les protestations grecques, Rome dut céder au concile de 869 ; le clergé orthodoxe se réinstalla en pays bulgare : et lorsque, en 8865, après la mort de Méthode, ses disciples durent quitter la Moravie, c'est en Bulgarie qu'ils trouvèrent asile, et ils achevèrent l'œuvre de la conversion du pays. Désormais, avec la foi chrétienne, l'inflüence et la civi lisation byzantines pénétrèrent profondément la Bulgarie. Le successeur de Boris, son fils Syméon, avait passé plusieurs années de sa jeunesse comme otage dans la ville impériale et il avait pris une admiration profonde pour la supériorité intellectuelle des Grecs, chez qui il avait étudié « la rhétorique de Démosthène et les syllogismes d’Aristote ». Monté sur le trône, ce « demi-Grec », comme lJ'appellent les contemporains, eut pour premier souci de modeler sa cour barbare de Preslav la Grande sur la cour somptueuse du basileus. Les écrivains du temps parlent avec admiration des bâtiments splendides. des hauts palais,

des églises qui s'élevaient dans la ville tsarienne, des peintures sans nombre qui les décoraient, du resplendissement d'argent et d'or qui les environnait. Le prince y trônait, «en vêtements brodés de perles, avec des colliers de mon:naies à son cou, des bracelets aux poignets, ceint d’une ceinture de pourpre», dans le magnifique costume des empereurs de Byzance. Autour de lui siégeaiïent ses boyards, « décorés de chaînes d'or, de ceintures et de bracelets pré cieux». La garde du tsar avait des cuirasses d'airain éblouissantes, des lances d'argent et d'or. Une étiquette toute byzantine se mêlait à un luxe encore barbare, et Syméon se sentait assez proche du basileus pour rêver de conquérir l'hégémonie dans les Balkans, de faire de Constantinople sa capitale et de prendre le titre de «tsar des Bulgares et autocrator des Romains ».

Son rêve magnifique s'évanouit en 924 aux portes de Byzance. Mais, grâce à lui, la Bulgarie se transforma. Syméon avait le goût des lettres. Il aimait à s'entourer d'une cour de beaux esprits. Il faisait traduire en bulgare les œuvres les plus fameuses de la littérature byzantine, les chroniques célèbres et les ouvrages des Pères. Lui-même aspirait à la gloire littéraire, et il composait un recueil d'extraits de Jean Chrysostome. Ses flatteurs le comparaient à « une diligente abeille, qui empruntait le suc de toutes les fleurs pour le répandre sur ses boyards ». Et sans doute, par bien des côtés, par ses accès de cruauté et de despotisme asiatique, Syméon demeurait effroyablement barbare : il n’en a pas moins commencé à faire de la Bulgarie un Etat civilisé. En même temps, il empruntait à Byzance ses maximes politiques : il imposait à l'aristocratie des boyards l'autorité monarchique, il appuyait solidement la royauté sur l'Eglise, qu'il subordonnait d’ailleurs, comme faisait l'empereur grec, à sa toute-puissante volonté. Quand il mourut, la Bulgarie était devenue, au contact de Byzance, une nation.

Les quarante années du règne de son fils Pierre ne firent que renforcer l'influence byzantine. Marié à une princesse grecque, le tsar était l'allié fidèle, le fils spirituel, presque

le vassal du basileus ; entre les deux cours, Îles relations étaient fréquentes et cordiales, et on avait à Constantinople pour « les amis bulgares » des égards particuliers. La chancellerie impériale accordait même au tsar bulgare le titre de basileus et proclamait son peuple « le peuple très chrétien ». À la faveur de ces relations, la littérature et l’art byzantins pénétraient dans la Bulgarie et la transformaient. Le royaume slave devenait un satellite de l'empire grec, qui devait même, vers la fin du x° siècle et au début du xr, le conquérir et l’annexer.

Assurément, sous l'empreinte byzantine, la Bulgarie garda sa nationalité et quelque chose aussi de sa rudesse barbare. Jamais elle ne se soumit que frémissante à l'autorité politique des empereurs ; sans cesse elle se révolta, et les Grecs que leur mauvaise fortune exilait en pays bulgare envoyaient volontiers au diable ces rustres mal odorants et sales, dont le caractère leur semblait « la source naturelle de toutes les méchancetés ». La Bulgarie n'en dut pas moins à l'influence byzantine d'entrer dans ke cercle des Etats policés ; et plus tard, au xnr° siècle, lorsque se constitua le second empire bulgare, les souverains de la nouvelle monarchie, de même que leurs prédécesseurs du x* siècle, eurent la hantise de Byzance et, comme eux, acceptèrent docilement son empreinte.

BYZANCE ET LA RUSSIE. — Sur l'Etat russe qui, au 1x° siècle, était né dans les plaines du Dniéper, la hantise de Tsarigrad n'était pas moins puissante. Dès le x° siècle, on l'a vu, les négociants russes venaient en grand nombre trafiquer à Byzance ; les mercenaires russes servaient par milliers dans l'armée et la flotte impériales ; et ainsi l'influence grecque commençait à pénétrer à Kief. Ici aussi, le christianisme acheva l'œuvre et introduisit en Russie la civilisation.

Dès la fin du 1mx° siècle, Basile I* avait rêvé de convertir les Russes, et un évêché de Russie avait été créé. Pourtant le christianisme n'avait pas fait encore dans le pays des progrès bien considérables, lorsque en 957 la grande-prin-

cesse Olga vint à Constantinople et y reçut le baptême. Quelque importance que la tradition russe postérieure ait attachée à cet événement, il n’en faudrait point exagérer la portée. Ce n'est que quarante ans plus tard, lorsque ke petit-fils d'Olga, Vladimir, se convertit à l'orthodoxie, et avec lui tout son peuple, que le christianisme pénétra vraiment en Russie.

La viille chronique russe qu'on appelle la chronique de Nestor à raconté de pittoresque manière les sollicitations dont le d-prince fut l'objet de la part des représentants des différentes confessions, catholiques romains et catholiques orthodoxes, juifs et musulmans, et comment, avant de se décider, Vladimir voulut instituer une véritable enquête sur la meilleure des religions. Dans cette consultation, Byzance l'emporta. Les ambassadeurs russes revinrent de la grande ville du Bosphore, éblouis par les prestiges de la liturgie orthodoxe. « Nous avons vu à Rome, déclarèrent-ils, nous le reconnaissons, de grandes et belles choses. Mais ce que nous avons vu à Constantinople dépasse la compréhension humaine.» Vladimir se décida pour les Grecs. En 989, dans Cherson prise par ses armes, il reçut le baptême, en même temps qu'il épousait une princesse de la famille impériale. De retour à Kief, il ordonna la conversion en mass de son peuple. La Russie était chrétienne.

En recevant le christianisme, la Russie entrait dans la civilisation ; en le recevant par Byzance, elle se préparait à de plus hautes destinées encore. Pendant les soixante années qui suivirent la conversion de Vladimir, la Russie fut en étroite alliance avec l'empire grec, et pendant ce demi-siècle, au contact de Byzance, elle se transforma. Pour les prêtres orthodoxes que Vladimir avait ramenés à Kicf avec lui, pour ses sujets nouvellement convertis, il fallait des églises : le prince en couvrit sa capitale et, pour les bâtir, il appela des architectes grecs, des peintres grecs pour les décorer. I1 fonda des écoles, pour faire instruire les enfants dans la religion nouvelle, et ce furent des maîtres grecs qui dirigèrent ces écoles. C'est de Byzance que vint en 991 le premier métropoltain de Kief, et les

clercs qui travaillèrent à répandre l'orthodoxie à travers le pays. Mais le christianisme apporta à la Russie bien davantage encore. Dans l'ordre social, il eut pour effet de réformer la société, de resserrer les liens de la famille. Dans l'ordre politique, la révolution qu'il amena fut plus profonde et plus importante encore : une conception nouvelle de l'autorité souveraine apparut ; le chef de bandes guerrières qu'avait été jusque-là le grand-prince russe devint, à l'image de l'empereur byzantin, un souverain de droit divin; l'idée de l'Etat naquit. Sur la législation aussi le christianisme exerça son influence, substituant la vindicte publique et le sentiment de la défense sociale au droit individuel et aux vengeances privées. Enfin la littérature byzantine, pénétrant en Russie, y apporta, avec les Livres Saints et kes écrits des Pères, les chroniques qui allaient servir de modèle aux chroniqueurs russes, les ouvrages philosophiques et scientifiques, les romans, bien d'autres choses, par lesquelles s'introduisirent une quantité d'idées, qui allaient transformer radicalement la vie morale et sociale de la Russie. L'art grec n'exerça pas une moindre influence : dans toutes les cités russes s'élevèrent de magnifiques églises, et « dans les villes aux remparts de boue, Vladimir fit surgir les églises aux coupoles d'or ».

Son fils laroslav (ro16-1064) continua et acheva son œuvre. On l'a appelé le Charlemagne de la Russie, et en effet il rappelle le grand empereur franc par son activité législative, par son goût des bâtiments, par son amour des lettres et des arts, Par lui, la Russie du xr siècle devint ce que n'était plus la Russie du xvr siècle, un état européen. Il voulut que sa capitale de Kief fût la rivale de Constantinople, qu'elle eût, comme Byzance, sa Sainte Sophie et sa Porte d'Or. 11 la couvrit d'églises et de couvents, dont le plus fameux fut, au flanc de la falaise qui domine le Dniéper, le célèbre monastère des Catacombes. Intermédiaire entre le monde grec et le nord de l'Europe, Kief eut une prospérité commerciale prodigieuse. Les écrivains d'Occi dent l'appellent « l'émule de Constantinople et le plus bel ornement de la Grèce ». Et aussi bien, pour la faire telle,

laroslav, comme son père, demanda tout à Byzance. Ce furent des moines de l’Athos qui apportèrent à Kief les règles de la vie monastique, des chantres grecs qui instruisirent le clergé russe, des artistes grecs qui frappèrent les premières monnaies russes, des architectes et des mosaïstes

ui bâtirent et décorèrent SainteSophie et en firent une

lise purement byzantine. Les mosaïques, toutes accompagnées d'inscriptions grecques, qui aujourd'hui encore mettent leur flamboiement d’or à la courbe de la coupole et sur « le mur indestructible » de l'abside, sont, par l’ordonnance comme par le style, une des plus belles œuvres de l'art grec du xr° siècle. Les curieuses fresques qui décorent l'escalier des tours montrent de façon plus significative encore la hantise qu'exerçait sur le monde russe la splendeur lointaine du palais de Byzance : toute la vie de cour byzantine y apparaît en effet, avec son cérémonial, ses fêtes, ses divertissements, les courses du cirque, les tours d’acrobates, les danses étranges qui amusaient l’empereur et son peuple, avec tout ce qui frappait d'admiration et d'étonnement les visiteurs barbares qui venaient à Constantinople. Comme son prince, la société russe se modelait à l’exemple de Byzance : elle en gardait, au xvi° siècle encore, l'étiquette somptueuse et compliquée, les mœurs orientales telles que le Domostroïi nous les fait connaître, les costumes, Îles plaisirs et les superstitions. Et la Russie des tsars, formée par Byzance, est demeurée jusqu'à l’aube du xx° siècle, par son despotisme autocratique et son orthodoxie ombrageuse, par sa souple diplomatie comme par la mission politique et religieuse qu'elle s'est attribuée, la continuatrice de l'empire grec et la plus fidèle image du monde byzantin

Page 1