‹ ByzanceChapitre 43 sur 58 · TU · texte numérisé non relu

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BYZANCE ET LA SERBIE. — Les Serbes également, établis au commencement du vir siècle dans le nord-ouest de la péninsule balkanique et le long des rivages de l'Adriatique, avaient reçu, dès le temps d’'Héraclius peut-être, mais surtout vers le milieu du re siècle, à l'époque de Basile 1°, le christianisme de Byzance et ils étaient entrés dans la

sphère d'influence de l'empire grec, qui les protégea au x* siècle contre les Bulgares et les aida à se reconstituer. Plus tard, à la fin du x1r siècle, lorsque, sous Etienne Némanya, la Serbie conquit son indépendance, lorsque, sous les successeurs de ce prince, sous Etienne Douchan en particulier, elle devint au x1v* siècle le grand Etat de la péninsule, elle fut profondément pénétrée par l'influence byzantine.

C'est sur le modèle de Byzance qu'Etienne Némanya organisa l'Etat serbe et que son fils saint Sava constitua pour la Serbie une Eglise nationale, avec la liturgie slave et un chef indépendant. C'est vers le monde grec, vers la Sainte-Montagne de l’Athos, que le père et le fils tournèrent pareïllement leurs regards pieux, quand saint Sava, plein d'une ferveur mystique, se retira à Vatopédi, quand Etienne Némanya, après son abdication, fonda le monastère de Chilandari pour y mourir en odeur de sainteté. Au xur° siècle et au xIv°, cette influence ne fit que s’accroître. Les Némanides épousent des princesses byzantines, ils entretiennent avec le monde byzantin des relations actives, ils interviennent fréquemment dans les affaires intérieures même de l'empire grec. Etienne Douchan rêva de conquérir l'hégémonie dans les Balkans et il se fit en 1346 couronner à Uskub comme basileus et autocrator des Serbes et des Romains. Le pouvoir royal devint alors en Serbie aussi absolu qu'à Byzance ; le roi, « autocrate par la grâce de Dieu », eut tout pouvoir et toute autorité dans l'Etat; il fut la source de la loi; il trôna, entouré d'une étiquette toute byzantine, dans le magnifique costume des souverains de Constantinople. Les hauts dignitaires qui l'environnaient, les ministres qui l'assistaient portèrent les titres sonores de la cour de Byzance; ils furent césars, despotes, sébastocrators, logothètes, vestiaires, stratèges. Le droit s'inspira de la législation byzantine : dès la fin du x siècle, on traduisait en serbe le Nomokanon de Photius et le Prochiron de Basile 1°. Etienne Douchan fit traduire de même les travaux des jurisconsultes byzantins, et le code fameux qu'il promulgua en 1349 est tout pénétré des principes du droit byzantin. L'orthodoxie grecque en particulier y est consa-

crée comme religion d'Etat; l'Eglise y apparaît toutepuissante, à côté de l'Etat qui la protège et qu'elle soutient.

Dans la littérature, dans l’art, la même influence se manifeste. Les princes de la famille des Némanides ont tous été de grands constructeurs : la Serbie, la Macédoine sont aujourd'hui encore toutes pleines de leurs monuments. Assurément, dans certains de ces édifices, on rencontre, dans l'architecture et dans la décoration sculptée, des influences occidentales et des motifs aussi qui viennent de l'Orient géorgien ou arabe. Mais l'empreinte byzantine y est la plus forte, surtout dans les fondations des derniers Némanides, ceux du xrv* siècle et du commencement du xv°. Les plans en forme de croix grecque ou de trèfle y portent la marque de l'art oriental ; les peintures, dont plusieurs sont l’œuvre certaine de maîtres grecs, y ont tous les caractères de l'art nouveau que fit éclore la renaissance byzantine du x1v* siècle. On y trouve le même goût réaliste, le même style pittoresque et libre, la même iconographie plus complexe et plus riche, la même science aussi de la composition, la même recherche du mouvement, du détail piquant, de la grâce. Les portraits s’y rencontrent nombreux, traités avec un sens remarquable de la vérité et de l'expression. L'école macédonienne, qui a couvert le royaume serbe de ses ouvrages, procède directement de l'art byzantin.

BYZANCE ET LA ROUMANIE. — Ailleurs encore, dans Île monde de l'Europe orientale, Byzance a fait sentir son influence. Si la Croatie s'est d'assez bonne heure orientée vers l'Occident latin et vers Rome, c'est de Byzance cependant qu'elle a reçu les premiers enseignements de la foi chrétienne. Si la Hongrie au contraire à été convertie par l'Eglise romaine, elle n'en à pas moins entretenu d'actives relations avec le monde byzantin et lui a dû beaucoup. Et si c’est surtout par l'intermédiaire de la Bulgarie que la Roumanie a connu Byzance, elle aussi cependant a, à partir du xrv° siècle, calqué sur les modèles byzantins son organisation religieuse et politique, sa législation ecclésiastique, sa liturgie, sa conception de l'autorité souveraine. Elle a

emprunté à Byzance les titres que portaient les hauts dignitaires de cour, et ses mœurs juridiques, et ses habitudes sociales. Ce sont des prélats grecs qui ont été les premiers métropolites de Valachie et de Moldavie. Et alors même que Byzance fut tombée, son influence persista. C'est un ancien patriarche de Constantinople qui, au commencement du xVT* siècle, réorganisa l'Eglise valaque. C'est d'après le cérémonial byzantin qu'étaient intronisés les princes, aussi bien ceux du xv° siècle que ceux du temps des Ottomans ; et c'est en véritables successeurs des empereurs, dans le somptueux costume des basileis qu'ils se faisaient représenter et qu'ils étaient, quand ils venaient à Constantinople, reçus par le patriarche, au milieu des acclamations et des polychronia jadis réservés aux maîtres de Byzance. C'est sur le modèle des chroniques byzantines qu'ont été écrites les plus anciennes chroniques roumaines. C’est sur des plans et selon des formes byzantines qu'ont été construits les plus anciens monuments de l'architecture roumaine. Au xvr, au Xxvu° siècle encore, l'influence grecque était toutepuissante dans les provinces danubiennes. Les princes épousaient des Grecques, mariaient leurs filles à des Grecs, parlaient la langue grecque, s'entouraïent de fonctionnaires grecs, et plaçaient des prélats grecs à la tête des églises. On traduisait les livres grecs, on enseignait le grec dans les écoles ; et si cette influence assurément n'atteignait point le fond de la nation, si elle se heurta souvent à une hostilité ardente, elle n'en était pas moins puissante sur la cour et sur le monde. De ce grand réveil de l’hellénisme qui se manifesta après la chute de Byzance, la cour de Valachie, au xvu* siècle, offre un des témoignages les plus remarquables.

BYZANCE ET L'ORIENT ASIATIQUE. — En dehors du monde balkanique, dans l'Orient asiatique même, il serait aisé de retrouver les traces de l'influence de Byzance.

Par sa position géographique entre le monde oriental, perse ou arabe, et le monde byzantin, l'Arménie se trouvait soumise à une double influence : et en effet, pendant les longues années qui précédèrent la conquête musulmane du xr siècle, toujours elle flotta, politiquement, intellectuellement, artistiquement, entre ses deux puissants voisins. Cependant les rapports politiques étroits qu'elle entretenait avec Byzance ne pouvaient manquer de la mettre assez fortement dans la dépendance hellénique. Une partie des provinces arméniennes faisait partie de l'empire grec: les régions qui conservaient leur indépendance acceptaient plus ou moins docilement la suzeraineté du basileus. De bonne heure, entre l'Arménie et Byzance, ce fut un incessant va-et-vient de diplomates, de généraux, de négociants ; sans cesse, les souverains arméniens étaient en visite à Constantinople, sollicitant les pensions et les titres ; les aventuriers arméniens venaient par milliers chercher fortune dans la capitale byzantine; ils y parvenaient aux plus hauts emplois, et plus d'une fois au trône; les jeunes gens venaient à Constantinople faire leurs études ; plusieurs des patriarches qui, entre le vV’et le vir siècle, gouvernèrent l'Eglise arménienne, avaient été élevés en pays byzantin. Les Arméniens, et les plus hostiles même à Byzance, sentaient profondément la grandeur, la majesté, la sainteté de l'empire. Qu'ils le voulussent ou non, ils subissaient à un haut degré l'influence byzantine.

« Les princes de l'Arménie, écrit Rambaud, s'appliquaient à imiter, dans leurs petites cours d'Ani, de Van, de Mouch, les magnificences du Palais-Sacré » ; il n'est question dans les historiens arméniens que de diadèmes, de vêtements brochés d'or, d’eunuques entourant les rois, de cérémonial compliqué et pompeux, grâce auquel le souverain « paraît plus qu'un mortel ». Tous sont fiers de la bienveillance que leur marque l'empereur, des titres auliques qu'il leur confère ; le roi pagratide d'Arménie est le fils spirituel du basileus ; le roi d'Ibérie est à titre héréditaire curopalate ; d’autres s'enorgueillissent des appellations de magistros, de patrice, de protospathaire. Surtout, étant pauvres et de caractère

positif, ils reçoivent avec joie l'argent que leur distribue l'empire. Sans doute, et malgré tout cela, les Arméniens demeurèrent longtemps assez jaloux de leur indépendance, et l’antagonisme religieux aussi les mit souvent en confit avec Byzance. Ils ont cependant beaucoup appris au contact des Grecs ; et si leur civilisation, leur art, ont conservé assurément une forme originale, si on peut admettre même que les Arméniens répandus à travers tout le monde oriental ont exercé en dehors de l'Arménie une large influence, s'ils n'ont point été étrangers enfin à l'éclat intellectuel et artistique de l'empire grec, ils ont reçu de lui plus encore qu'ils n'ont donné.

Les ouvrages de la littérature byzantine ont été fréquemment traduits en arménien. L'âge d'or de la littérature arménienne, au vV* siècle, est caractérisé par le groupe des « premiers traducteurs», ainsi nommés parce que, à l'exemple de Sahak et Mesrob, ils ont traduit en arménien les Livres Saints et donné au pays, avec le concours de Byzance, sa langue littéraire. Plus tard, la longue série des historiens arméniens s'inspire bien souvent des chroniques byzantines, et l'art arménien pareillement malgré l’empreinte orientale qu'il a gardée, a été à bien des reprises pénétré par Byzance. Les architectes de Justinien ont bâti en Arménie d'assez nombreuses églises de type byzantin; au vir siècle, les patriarches arméniens ont employé plus d'une fois des artistes grecs ; dans les édifices arméniens du x‘° et du xr siècle, apparaissent, à côté des traditions orientales, bien des traits byzantins. On ne saurait nier que la civilisation et l'art de l'Arménie aient un caractère propre qui en fait l'originalité et l'intérêt : il n'en demeure pas moins que c'est Byzance qui, au v” siècle, a fait entrer l'Arménie dans le cercle des peuples civilisés, et que, par la prépondérance politique qu'elle exerça dans le pays, elle l’a, sur bien des points, modelé à son image.

Enfin les Arabes eux-mêmes ont dû beaucoup à Byzance.

Quand les Musulmans au vir siècle firent la conquête de la Syrie et de la Mésopotamie, de grandes écoles y étaient florissantes, à Antioche, à Edesse, à Nisibe, à Harran, et les

maîtres qui y enseignaient étaient tout pénétrés de la culture grecque, de la philosophie d’Aristote, des sciences et de la médecine antiques. Les Khalifes Omeyades s’adressèrent à eux pour traduire en syriaque et en arabe les œuvres les plus importantes de la littérature grecque et byzantine ; et après eux, les Abbassides eurent le même souci de rassembler des manuscrits grecs et de faire traduire en arabe les ouvrages les plus fameux de la science, de la médecine et de la philosophie helléniques. Durant tout le cours du mæ° siècle, on s’appliqua à Bagdad à traduire Euclide et Archimède, Ptolémée et Dioscoride, Hippocrate et Galien, Aristote et Théophraste ; et on a pu dire justement que, sans Byzance, sans les traditions byzantines que leur transmirent les écoles de Syrie, les Arabes, malgré leurs brillantes aptitudes, seraient restés ce qu'ils étaient au temps de Mahomet, des demi-barbares. C'est par l'intermédiaire des traducteurs syriens qu'ils ont connu ja science et la philosophie de la Grèce, et c'est grâce à eux que s'est éveillé dans l'Islam, depuis l'Espagne jusqu'à l'Inde, un grand et fécond mouvement intellectuel. C'est par les écoles arabes de Cordoue enfin que l'Occident chrétien lui-même a connu Âristote, et par ce détour la scolastique doit un peu sa naissance à Byzance.

Ainsi tout l'Orient a reçu les bienfaits intellectuels de Byzance : les Slaves, qui par elle sont nés à la vie historique, aussi bien que les Arabes qui lui ont dû la splendeur intellectuelle de Bagdad et de Cordoue. Sur tous, elle à régné plus ou moins, par sa littérature, par son art, par ses lois, par sa religion. Et par À, dans l'histoire de la civilisation, elle a accompli une très grande œuvre.

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