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CONCLUSION

Byzance et les Turcs. — Byzance et l'hellénisme. — Byzance et la Russie, — Byzance et les ambitions balkaniques.

Ce que fut Byzance au cours de son existence millénaire, quelle place elle tint durant de longs siècles dans l’histoire de la civilisation, quels services enfin elle rendit au monde européen, on a tâché de le montrer dans les chapitres de ce livre. Dans l'ordre des faits politiques, Byzance a été longtemps le champion de la chrétienté contre l'Islam ; elle à, par sa tenace résistance, brisé entre le vir" et le xr° siècle l'assaut des Arabes ; plus tard, elle a retardé et affaibli celui des Turcs. Dans l’ordre des choses intellectuelles, Byzance a été longtemps Île défenseur de la civilisation contre la barbarie. Dans les limites de l'empire grec se sont conservées et développées les traditions du monde antique, et une civilisation y a fleuri, qui fut peut-être la plus brillante et la plus raffinée que le moyen Âge ait connue. Byzance a été l'éducatrice de l'Orient slave et arabe: à son école l'Occident à appris infiniment, et c'est à son rayonnement que s’est, au xXv° siècle, allumé le flambeau de la Renaissance. Mais ce n'est pas tout. Aiors même que Byzance fut tombée,

alors même qu'elle eut cessé d'exister en tant qu'empire, elle continua à exercer dans le monde oriental une influence toute-puissante, et elle l’exerce encore aujourd'hui. Des extrémités de la Grèce au fond de la Russie, tous les peuples de l’Europe orientale, Turcs et Grecs, Serbes et Bulgares, Roumains et Russes, ont conservé le vivant souvenir et recueilli les traditions de Byzance disparue. Et par là cette vieille histoire lointaine, assez mal connue, un peu oubliée, n'est point, comme on le croit trop volontiers, une chose morte : elle a laissé jusqu'en notre temps des traces profondes, incontestables, dans le mouvement des idées et dans les ambitions de la politique.

BYZANCE ET LES TURCS. — Quand les Turcs, par la prise de Constantinople, eurent détruit l'empire byzantin, ils n'héritèrent pas seulement des territoires sur lesquels avaient répné les basileis et de la puissance politique qu'ils avaient exercée. Ces rudes soldats empruntèrent bien d’autres choses à la monarchie qu'ils semblaient avoir anéantie.

Les Turcs n'étaient ni des administrateurs ni des juristes ; ils entendaient peu de chose à la science politique. Ils modelèrent donc en grande partie leurs institutions d'Etat et leur organisation administrative sur ce que leur offrait Byzance. L'étiquette pompeuse dont s'entourèrent les souverains turcs du XVI et du xvir siècle a toute la complication minutieuse du cérémonial byzantin, et le sultan, comme on l'a dit justement, ne fut «qu'un basileus musulman ». Autour de lui, la hiérarchie des fonctionnaires, tels que Mahomet I] la constitua dans le Kanoun-Nameb, rappelle curieusement les usages de l'empire grec : « rien ne ressemble plus, dit A. Rambaud, aux deux domestiques des scholes d'Orient et d'Occident que les deux beylerbegs d'Anatolie et de Roumélie ; au grand domestique que le

grand-vizir ; au mégaduc que le capitan-pacha ; au grand logothète que la réïiseffendi ; aux autres logothètes que les defterdars », au secrétaire impérial (ri où xavxAdov), que le nichandiji. Il y a tout lieu de croire que, dans les provinces, les sandjaks ottomans correspondirent assez exactement aux anciens thèmes byzantins, le beg du sandjak au stratège du thème, et que les Ottomans conservèrent les cadres que leur léguait l’administration impériale. On peut se demander dans quelle mesure les Turcs s'inspirèrent de l'institution des fiefs militaires, sur lesquels Byzance fondait son armée : il est certain du moins que ces fiefs ont leur analogue dans les timars et les ziams, fiefs des saphis. Comme l'a dit très bien Zachariae de Lingenthal, « ce serait une erreur complète de considérer les conditions juridiques officielles qui se rencontrent dans l'empire ottoman comme le produit de créations spécifiquement turques » ; il est incontestable qu'il subsista longtemps, dans les institutions et les usages de l'Islam, beaucoup plus qu'on ne pense des traditions byzantines.

Les Turcs avaient besoin d'autre part d'administrateurs et de diplomates. Is les trouvèrent en grand nombre parmi les vaincus. Non sans doute que les chrétiens, tant qu'ils restaient chrétiens, pussent avoir aucune part aux affaires et au gouvernement ; maïs, s'ils se convertissaient à l'Islam, leur fortune était assurée. Le sultan par ailleurs choisissait volontiers ses hauts fonctionnaires parmi les jeunes gens de naissance chrétienne, convertis de force à l'islamisme et entrés dans la domesticité du palais. « C'était, a dit Hammer, une maxime d'Etat chez les Osmandlis, qu'il fallait être fils de chrétien pour parvenir aux plus hautes dignités de l'empire.» On a remarqué que sur 48 grands-vizirs, 12 seulement étaient des fils de musulmans; les autres furent des Albanais, des Bosniaques, des Dalmates, des Croates, des Grecs; et en ceci encore les Turcs continuaient la tradition de Byzance, si empressée à convertir, à assimiler et à employer les vaincus. Bientôt l'administration ottomane s'ouvrit même, pour quelques emplois, aux chrétiens. Les sultans demandèrent à ce qui restait des anciennes familles

de noblesse byzantine, à cette adroite et souple aristocratie phanariote, de lui fournir ces grands drogmans, qui eurent presque rang de ministres, qui souvent dirigèrent en maîtres la diplomatie ottomane et dont l'influence fut parfois toutepuissante au palais, et plus tard ces hospodars chargés de gouverner la Valachie et la Moldavie et qui conservèrent autour d'eux, dans les cérémonies de leur investiture comme dans les actes de leur gouvernement, tout le rituel compliqué de l'ancienne étiquette byzantine.

BYZANCE ET L'HELLÉNISME. — Ainsi Byzance vaincue garda son influence sur ses vainqueurs. Elle la garda bien davantage encore — et le fait est lourd de conséquences — sur les peuples balkaniques qui jadis avaient été ses sujets et qui maintenant étaient soumis à l'Islam. Si, dans l'Orient conquis par les Turcs, se sont conservées la langue et la culture helléniques, si les chrétiens de la péninsule des Balkans ont gardé la conscience de leur nationalité, le mérite en appartient tout entier à l'Eglise orthodoxe, héritière et continuatrice des traditions de Byzance.

Quand l'empire disparut, les Turcs ne se préoccupèrent guère de se rapprocher de leurs sujets chrétiens. Mahomet II leur promit le libre exercice de leur culte et la conservation de leurs biens, mais il les exclut de toute participation aux fonctions et à la vie publique ; et pourvu qu'ils payassent les impôts fort lourds auxquels il les soumit, pour Île reste il se désintéressa d'eux à peu près. complètement. Les chrétiens, dans l'état musulman, demeurèrent donc comme des étrangers : ils formèrent ce que l’administration turque appela le roum-milletti, la nation byzantine, et de cette nation le sultan confia le gouvernement au patriarche œcurménique. Par le finnan donné au patriarche Gennadios, Mahomet II accorda à l'Eglise orthodoxe le maintien de sa hiérarchie et des privilèges que lui avaient concédés jadis les empereurs byzantins : et de la sorte, en réorganisant son Eglise sur les bases de l'ancien droit byzantin, le patriarche devint tout à la fois le chef religieux et le chef politique de son peuple. L'Eglise eut ses tribunaux à elle,

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qui ne tardèrent pas à juger tous les procès entre chrétiens. L'Eglise eut ses écoles à elle que, d’après la loi ottomane, le patriarche et ses évêques eurent seuls le droit d'ouvrir et de gouverner. Et quoique le patriarche, en fait, se trouvât presque entièrement dans la main du sultan et que l'autorité turque traitât souvent les chrétiens sans ménagement, ce n'en fut pas moins une chose d'une importance capitale que l'organisation des chrétiens en une vaste communauté qui, grâce à l'Eglise, garda sa cohésion et ses traditions anciennes, et dont le chef, le patriarche œcuménique, apparaît vraiment comme le successeur de l’empereur disparu. Il hérita de lui, avec le prestige extérieur, une partie tout au moins de la puissance réelle, et de son palais du Phanar, il gouverna l’ensemble des Eglises chrétiennes, grecques ou slaves, qui existaient dans l'empire ottoman.

Ainsi, dans le monde chrétien soumis à l'Islam, l'Eglise joua un rôle essentiel : elle fut l'arche sainte où se conservèrent, avec la foi chrétienne, la langue, la tradition et la nationalité helléniques. Dans les écoles qu'elle ouvrit, dans cette « grande école de la nation», que le patriarche Gennadios s'empressa, au lendemain même de la conquête, de reconstituer au Phanar, dans les écoles que, peu à peu, sur l'invitation du Saint-Synode, les évêques instituèrent dans leurs diocèses, si élémentaire et si pauvre qu'y semble parfois l’enseignement, ce fut une chose grosse de conséquences que toujours cet enseignement ait été donné en grec : et lorsque, progressivement, au xXvir, au xvnr siècle, cette admirable œuvre scolaire se développa et se fortifia, l'Eglise orthodoxe y trouva un instrument incomparable pour maintenir l’hellénisme dans l'empire des sultans et pour conserver aux Grecs la conscience de leur nationalité.

Mais ce n'est pas aux Grecs seulement que l'Eglise orthodoxe rendit ce service. Aux Serbes, aux Bulgares, aux Roumains, placés de même sous son autorité, elle offrit pareillement dans la communauté religieuse l'asile où se garda leur nationalité. Sans doute, les prélats phanariotes, placés à la tête de ces Eglises, ont eu souvent des défauts qu'on ne saurait nier: ils furent intrigants, oppresseurs,

avides et corrompus ; ils administrèrent souvent avec une singulière maladresse les populations non grecques qui leur étaient confiées, et l'ignorance extrême du bas clergé indigène aggrava encore les inconvénients de cette conduite du haut clergé. Pourtant, malgré les haïines légitimes qu'ont soulevées souvent les évêques phanariotes, malgré les tendances trop exclusivement helléniques qu'au XvIr et au XVI" siècle surtout ils ont apportées dans leur gouvernement, il n'en demeure pas moins que l'Eglise orthodoxe a rendu d’immenses services aux nations chrétiennes des Balkans. Elle à maintenu pour elles les cadres où elles ont pu continuer à vivre, elle leur a donné en face du maître turc une sorte de cohésion, elle leur a permis surtout de garder le souvenir de leurs origines et le sentiment de leur nationalité. Pendant quatre siècles, dans l'Orient baikanique, l'Eglise orthodoxe a entretenu le patriotisme chrétien, et dans son ombre s'est préparé, au courant du xvnr siècle, le grand mouvement d'où sont, à l’aube du xp£&, sortis le réveil des nationalités opprimées et leur indé. pendance. Le 4 avril 1821, c'est l'archevêque de Patras Germanos qui proclamait l'insurrection contre les Turcs et faisait jurer au peuple assemblé de combattre pour la patrie et pour la religion. Et le gouvernement ottoman sentait si bien tout ce que devait à l’Eglise orthodoxe le réveil inattendu des nationalités chrétiennes, que les premières victimes que frappa sa vengeance furent le patriarche de Constantinople, pendu le 22 avril 1821 à la porte de 5a cathédrale, et plusieurs de ses métropolitains.

Jadis les peuples balkaniques étaient nés à la vie politique sous l'influence de Byzance. C'est à Byzance aussi qu'ils doivent leur résurrection, à cette Eglise orthodoxe, héri tière des traditions de l'empire grec et qui, plus préoccupée encore de servir la cause nationale que la foi, a associé étroitement dans les âmes et fait fructifier l’idée de religion et l’idée de nationalité.

BYZANCE ET LA RUSSIE. — Mais ce n’est point dans les Balkans seulement que subsista, durant les siècles qui suivirent la conquête turque, l'influence de Byzance. Elle s'est conservée, et plus puissante encore peut-être, en dehors des limites de l'empire des basileis, dans cette Russie dont Byzance avait été au xr siècle l'éducatrice, et où la tradition byzantine a été vraiment le fondement de l'Etat et de la vie nationale.

Quand l'empire byzantin s'écroula, les Grecs affluèrent À Moscou comme ils affluaient en Italie. Ivan III ouvrit la Russie à tous les émigrés qui venaient du monde grec ; ils lui fournirent des hommes d'Etat et des diplomates, des ingénieurs, des artistes, des théologiens. Îls apportèrent également avec eux les manuscrits grecs, héritage précieux de la civilisation antique: et par là, parallèlement à la grande Renaissance occidentale, une autre Renaissance fleurit dans le Nord. Mais c'est surtout par le mariage d'Ivan III avec Sophie, la dernière des Paléologues (1472), que la Russie devint l'héritière politique de Byzance. En faisant de l'aigle À deux têtes byzantine les armes nouvelles de son royaume, le grand-prince de Moscou se proclama clairement l'héritier des empereurs grecs et marqua l'intention que sa capitale succédât à Byzance, comme celle-ci avait succédé à Rome. Et aussi bien, dans l'enceinte du Kremlin comme dans celle du Palais-Sacré, les églises et les monastères s’élevèrent à côté des casernes et des palais, et ce qui reste de l'habitation princière bâtie en 1487 rappelle étrangement l'aspect et la décoration de la résidence impériale byzantine. De même, le curieux livre appelé le Domostroï, composé vers la fin du xv° siècle, montre une société toute semblable à la société byzantine et professe une sagesse assez analogue à la sagesse de Cecaumenos. Un siècle plus tard enfin, quand en 1589 Boris Godounof créa

le patriarcat de Moscou, la Russie par ce nouvel acte sembla revendiquer aussi l'héritage religieux de Byzance et aspirer à prendre à la tête de l'orthodoxie la place de Constantinople profanée par les musulmans. Jamais depuis lors la Russie des tsars n'a oublié les ambitions que lui imposait cet héritage ni laissé s’altérer l'empreinte que lui avait donnée son éducation byzantine. En ces dernières années encore, si l'on voulait prendre quelque idée de ce que fut le monde byzantin, c'est vers la cour de Saint-Pétersbourg et vers le Kremlin de Moscou qu'il fallait tourner les yeux. Nulle part, mieux que dans la Russie tsarienne, ne s'était conservée la vivante image de Byzance disparue.

La conception du pouvoir impérial y procédait directement de la conception byzantine. « Le tsar, dit A. Leroy- Beaulieu, est l’oint du Seigneur, préposé par la main divine à la garde et à la direction du peuple chrétien.» Il est aux yeux du peuple le lieutenant de Dieu sur la terre: et quand, au Kremlin, dans Ouspenski Sobor, il reçoit par les soins de l'Eglise, et selon le rite emprunté à Byzance, l'onction sainte, il devient par là à la fois le maître absolu et le suprême représentant de l’orthodoxie. Autour de l’autocrate, une étiquette compliquée rappelle toutes les habitudes et toutes les pompes du cérémonial byzantin. Dans la Russie du xvT" et du xvir siècle, les réceptions solennelles, les audiences des ambassadeurs évoquaient, au Palais des facettes, toutes les splendeurs du luxe byzantin et montraient le même étalage de tapisseries et d'orfèvreries pré. cieuses, le même déploiement d’ Uniformes autour du trône tsarien, et jusqu'aux lions mécaniques qui rugissaient formidablement, et aussi les mêmes formules serviles de soumission et les mêmes prosternements devant le maître. Jusqu'au xx° siècle, la cour russe pardait beaucoup de cette étiquette, et ses fêtes, dans le décor du Kremlin, conservaient la marque nettement byzantine. Et surtout, comme à Byzance, dans un Etat où tout dépendait de la faveur du

1. Cette citation et les suivantes sont empruntées au beau llvre d'A. LrROY-BEAULIEU, L'Empire des Tzars, t. I et III

prince, la cour avait pris et gardé une place prépondérante et exerçait un impérieux attrait sur tous ceux qui cherchaient les emplois, la richesse ou l'influence.

Semblablement, comme à Byzance, l'Eglise russe est placée dans une étroite dépendance de l'Etat. Non sans doute que le tsar fût, comme on le pense parfois, une sorte de pape national. Les tsars furent rarement des théologiens comme l'étaient les basileis, et ils ne se sont point en général ingérés dans les questions de dogme et de discipline. Cependant, « placée à côté d'un tsar omnipotent, grandie à l'ombre. d'un pouvoir illimité » l'Eglise russe n'a pu être autre chose «qu'une Eglise d'Etat, et d'un Etat autocratique » ; et « heureuse d'être honorée par le tsar orthodoxe », elle a accepté avec joie cette subordination : « loin de se révolter contre le pouvoir suprême, elle s'est fait un mérite de se montrer humble et soumise ». L'autorité du tsar sur elle à grandi encore le jour où Pierre le Grand supprima le patriarcat. Le peuple, écrivait le tsar, s'était habitué « à considérer, en toutes choses, moins l’autocrate que le pasteur suprême, jusqu'à prendre parti pour le’ second contre le premier, se figurant ainsi embrasser la cause même de Dieu ». De cela, Pierre ne voulut point : « à côté du trône impérial, il n'y avait pas de place pour le trône patriarcal » ; et en conséquence, « sur ce point, le tsar renchérit sur l'autocrator byzantin ».

Ce n'est point seulement par son étroite dépendance À l'égard de l'Etat que l'Eglise russe fait penser à Byzance. Cette Eglise, comme l'Église byzantine, attache une importance extrême aux rites et au cérémonial; sur ce point, « le Russe a encore renchéri sur le formalisme byzantin ». Cette Eglise aime et vénère les icones miraculeuses, auxquelles elle attribue de prodigieuses vertus. « La Russie en est peut-être plus riche que l'Italie ou l'Espagne.» Dans cette Eglise aussi, comme dans le monde grec, on peut remarquer la grande place faite aux moines, le nombre et la richesse des monastères, et la supériorité du clergé noir, seul qualifié pour parvenir à l'épiscopat. Cette Eglise enfin a été, comme l'Eglise byzantine, une ardente propagatrice

de l'orthodoxie. Elle a, dans ce vaste empire des tsars, réunissant tant de nationalités diverses, converti bien des dissidents, en Sibérie les peuples d'origine turque ou mongole, en Russie les tribus finnoises et bien d'autres, et elle a fait des prosélytes de la mer Noire jusqu'au Pacifique. Comme l'Eglise byzantine, l'orthodoxie russe « ne s’est pas plus confinée dans une race que dans un Etat » : et elle aussi, dans la monarchie tsarienne, a aidé puissamment, par la profession d'une même foi, à établir une manière d'unité.

L'administration impériale a travaillé à la même tâche par les mêmes procédés que jadis Byzance employa. Comme à Byzance, la noblesse russe s'est largement ouverte aux familles d'origine étrangère, et le gouvernement des tsars s'est empressé à gagner et à employer les hommes les plus considérables des peuples qu'il avait soumis. Comme jadis les basileis, les tsars ont eu à leur service des Géorgiens et des Arméniens, des Baltes et des Polonais, des Turcomans dont les noms à peine russifiés attestaient clairement l'origine. Ils ont eu le même souci que Byzance avait eu d'assimiler les vaincus et la même habileté à y parvenir. Et par ailleurs, dans cette monarchie où, comme dans l'empire grec, la bureaucratie tenait si grande place, l'organisation de l’administration semble calquée sur le modèle byzantin. Les quatorze degrés du tchin, où Pierre le Grand rangea tout le monde officiel russe, rappellent à s'y méprendre le classement des dignités du PalaisSacré. C'est le même système de hiérarchie sociale établi d’après la fonction, le service, le grade, et c'est le même principe d'avancement dépendant de la volonté du maître.

On pourrait aisément multiplier ces exemples. Mais il est un point surtout où l'héritage de Byzance a exercé sur la Russie une profonde influence. En se proclamant les héritiers des basileis, les tsars avaient accepté une double tâche, celle de protéger dans l'Orient tout entier les chrétiens, celle de préparer contre l'Islam la revanche de 1453. Is n’ont point manqué à ce double devoir. Comme Tsarigrad jadis attirait les Varègues de Kief, Constantinople depuis le xvin* siècle est devenu l'objet constant des ambitions des

tsars. Le testament fameux de Pierre le Grand est un document certainement apocryphe : il n’en indique pas moins nettement les tendances de la politique russe. Anna Ivanovna comme Catherine II, Alexandre I® comme Nicolas I* ou Alexandre II ont rêvé de restaurer l'empire de Byzance et de ceindre la couronne impériale dans Sainte- Sophie rendue à l’orthodoxie. « Depuis l’aube de l'histoire russe, dit un écrivain russe, l’idéal de la Russie, sa grandeur ‘et sa gloire ont été à Constantinople. » « La cathédrale de Sainte-Sophie, écrit un autre, donne à notre vie nationale son véritable sens. » Remplacer sur la coupole de la Grande Eglise le croissant par la croix d’or, rallumer dans la basilique profanée les cierges éteints par les Turcs, tel a été le but idéal que, depuis des siècles, la Russie s’est proposé, et tout ensemble elle a rêvé d'affranchir les peuples chrétiens du joug ottoman et de mettre la main sur Tsarigrad, « indissolublement liée à l’idée du tsarisme chrétien ». Le jour où Moscou devint l'héritière de Byzance a fixé pour des siècles Ja politique de l'empire des tsars.

BYZANCE ET LES AMBITIONS BALKANIQUES. — Mais ce n'est point sur la Russie seule que SainteSophie exerce son attraction puissante. Tous les peuples que le xrx° siècle a fait renaître dans la insule des Balkans, Grecs, Serbes, Bulgares, Roumains même, tournent les yeux vers la Grande Eglise comme vers la métropole de l'orthodoxie. Les jeunes nations balkaniques, elles aussi, prétendent à l'héritage de Byzance et elles trouvent dans l'histoire de l'empire grec les titres de légitimité qui justifient leurs ambitions.

Durant tout le moyen âge, on le sait, les Etats qui successivement grandirent à côté de Byzance dans la péninsule des Balkans ont rêvé tour à tour d’y conquérir l’hégémonie et, dans ce but, de s’assurer la possession de Cons-

tantinople. Ce fut l'ambition du premier empire bulgare qui, au x° siècle, entre les mains puissantes des tsars Syÿméon et Samuel, s'étendit des bords du Danube aux rivages de l'Adriatique et jusqu’à l'Epire et à la Thessalie : et il s’en fallut de peu en 924 que Byzance n'en devint la capitale. Ce fut, au xIIr° siècle, l'ambition du second empire bulgare qui sous les Asen, s'étendit de la mer Noire à l'Adriatique et à la mer Egée : et il s'en fallut de peu en 1228 qu'un tsar bulgare ne régnât sur Constantinople. Et ce fut aussi au xIV* siècle l'ambition du grand empire serbe que fonda Etienne Douchan, de cette Grande-Serbie qui posséda un moment toute la Macédoine occidentale, l'Albanie, l'Epire, la Thessalie, la Bosnie, le littoral de l’Adriatique : et il s'en fallut de peu en 136$ qu’un tsar serbe n'entrât en vainqueur à Byzance.

De tant de rêves caressés, de tant d'ambitions presque réalisées, le souvenir ne s'est point effacé. Si la Serbie a renoncé à toute prétention sur Constantinople et ne revendique guère que la moitié occidentale de la péninsule balkanique, la Bulgarie en revanche a, depuis sa résurrection, toujours orienté secrètement vers le Bosphore les âpres convoitises de sa politique. Le tsar Ferdinand à rêvé bien souvent de poser sur sa tête, sous les voûtes de Sainte- Sophie, la couronne impériale, de se faire proclamer, comme le fit autrefois Syméon, son lointain prédécesseur, « tsar et autocrate des Bulgares et des Grecs». Dans la guerre balkanique de 1912-1913, Constantinople fut certainement l'objet précis des ambitions de la Bulgarie : et si la menace russe arrêta alors devant les lignes de Tchataldja ses armées victorieuses et leur interdit Constantinople, on peut croire — et les événements de 1915 l'ont suffisamment montré — que l'âme rancunière du tsar Ferdinand n'a point oublié cette déception ni pardonné à ceux qui la lui infligèrent

La Grèce enfin, elle aussi, se proclame volontiers l'héritière de Byzance, et elle se considère même comme une héritière plus légitime que ne sauraient l'être les peuples slaves. Déjà elle occupe Salonique qui fut, aux temps byzantins, la seconde ville de la monarchie : elle rêve —

qu'on se souvienne des mémoires présentés à la fin de r91r4 au roi Constantin par M. Venizelos — de vastes agrandissements dans cette Asie Mineure qui fut autrefois la force de l'empire byzantin. Et elle n'a pas oublié la légende fameuse, d’après laquelle un jour viendra où, dans Sainte- Sophie délivrée, le prêtre grec achèvera sur l'autel de la Grande Eglise la messe tragiquement interrompue par les Turcs en 1463.

Pour tous ces rêves, pour toutes ces espérances, pour toutes ces ambitions, l'histoire byzantine fournit des titres, des droits, des promesses. Et par là, dans tout cet Orient de l'Europe, cette histoire est demeurée étrangement vivante. Chez nous, Constantin Dragasès, qui tomba en héros sur la brèche de sa capitale, Syÿméon et Samuel, qui faillirent établir dans les Balkans l'hégémonie bulgare, et le grand tsar serbe Etienne Douchan ne sont guère autre chose que des noms — pas bien connus — inscrits dans les livres d'histoire. À Athènes, à Sofia, à Belgrade, ce sont des ancêtres glorieux, dont la mémoire reste vivante dans le peuple, dont il faut venger la mort ou reprendre l'œuvre pour l'achever. C'est parce qu'ils ont existé que leurs descendants ont sur l'héritage de Byzance des droits imprescriptibles et qu'autour de la coupole de Sainte-Sophie flottent tant d’'infinies et maguifiques espérances. Depuis quatre siècles et demi, l'empire byzantin a disparu ; mais son souvenir subsiste ineffaçable et fort et, pour les peuples divers qui ont recueilli son héritage, son histoire — cette histoire qui nous semble morte — contient toujours des promesses et des pages d'avenir.

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