CHAPITRE III
Les causes de l'influence byzantine. — Byzance et l'art occidental. — L'influence intellectuelle de Byzance sur l'Occident. — La Renaissance.
LES CAUSES DE L'INFLUENCE BYZANTINE. — A l'Occident également, Byzance a apporté beaucoup, et de cette influence il est aisé de déterminer les multiples raisons.
Pendant des siècles, on le sait, l'empire grec a dominé des portions plus ou moins considérables de l'Italie. Depuis le vit siècle, où les armées de Justinien reconquirent la péninsule, jusqu'au milieu du vur, où l'exarchat de Ravenne succomba sous les coups des Lombards, pendant deux cents ans la plus grande partie de l'Italie a été une province byzantine. Dans la seconde moitié du 1x siècle, sous les souverains de la maison de Macédoine, de nouveau les ambitions grecques se sont tournées vers l'Occident ; et
Byzance, durant deux siècles encore, a étendu son autorité ou son influence sur tout le sud de la péninsule et jusqu'aux portes mêmes de Rome. Or, pendant ces deux périodes de domination, un grand courant d’hellénisme a nécessairement traversé l'Italie. Le gouvernement impérial, toujours soucieux, on le sait, d’assimiler ses nouveaux sujets, s'est efforcé, par une active et curieuse propagande, d’absorber graduellement les éléments latins, de faire de la péninsule une annèxe de l'empire, d'y créer comme une nouvelle Grande-Grèce. Entre le 1x° et le x siècle, les empereurs macédoniens ont fait dans ce but un puissant effort, politique et religieux tout ensemble, et dont le succès fut assez grand pour que, même après la chute de la domination byzantine, l'influence grecque ait longuement subsisté sous les rois normands et angevins. Entre le vr et le vrir siècle, les empereurs poursuivirent un semblable dessein, dont les exarques de Ravenne eurent pour tâche d'assurer le triomphe. Assurément cette tentative s'est heurtée plus d'une fois à la tradition nationale romaine qu'incarnait la papauté et à l'opposition des populations italiennes. Cependant, partout où l'Etat pouvait directement intervenir, c’est-à-dire dans l'administration et dans l'Eglise, partout où il pouvait indirectement faire sentir son action, c'est-àdire dans la société et dans l'art, les exarques se sont eflorcés — non sans succès — de propager les idées, la culture, la langue, les habitudes grecques; et par eux, l’hellénisme pénétra profondément en Italie, à ce point qu’au vr* et au vu” siècle, Ravenne était une ville tout orientale et que, vers le milieu du vir siècle, Rome même, gouvernée par des papes grecs ou syriens, toute pleine de moines grecs et de colons orientaux, était une ville à moitié byzantine *.
On sait d'autre part quel fut au moyen Âge le prestige de la cité impériale en Occident. Pour toutes les œuvres
1 On me permettra de renvoyer pour ce point à mon livre sur l'Exarchat de Ravenne, pp. 241-268, au chapitre sur l’hellénisme dans l'Italie byzantine.
d'art d'exécution difficile et de qualité rare, on s’adressait à Constantinople. C'est là qu'au xr siècle, les Italiens commandaient les portes de bronze niellées d'argent dont ils voulaient parer leurs églises, là que Didier, abbé du Mont- Cassin, faisait exécuter les pièces d'orfèvrerie, images en argent repoussé et doré, candélabres de bronze, devant d'autel émaillé, qui décoraient sa basilique, là que les doges de Venise demandaient le retable célèbre de la Pala d’Oro ; et c'est de là enfin que les marchands de Venise et d’Armaifi rapportaient les tissus merveilleux qui étaient la gloire de l'industrie de luxe byzantine. De même l'Occident prenait volontiers pour modèles de ses édifices les monuments les plus illustres de l'architecture orientale. L'église que Charlemagne bâtit à Aix-la-Chapelle s'inspire visiblement de Saint-Vital de Ravenne : Saint-Marc de Venise et Saint-Front de Périgueux sont des copies de l’église des Saints-Apôtres édifiée à Constantinople par Justinien. Enfin, c'est d'Orient qu'on appelait, dans toute l'Italie et jusqu'en Allemagne, les maîtres babiles capables d'exécuter les tâches difficiles, marbriers, mosaistes, techniciens de l'émail et de la miniature, qui apportaient avec eux la révélation d'un art savant et raffiné, oublié en Occident depuis des siècles. On conçoit aisément tout ce que les Latins apprirent À leur école, et combien, dans ces conditions, dut être grande la part de Byzance dans l'épanouissement des arts en Occident.
Ce n'est pas tout. Entre le monde byzantin et l'Occident latin, les relations étaient bien plus actives et fréquentes qu'on ne pense. De bonne heure, on l'a vu, les commerçants de Syrie fréquentaient les ports de la Méditerranée occidentale et s’établissaient en Italie, en Afrique, jusqu'en Gaule. Les moines grecs remplissaient l'Occident de leurs pieuses fondations, soit qu'ils dussent au vi siècle fuir devant l'invasion arabe ou au vin” devant la persécution iconoclaste, soit qu'entre le nc et le xr° siècle ils fussent encouragés par les empereurs à couvrir de leurs établisse ments toute l'Italie méridionale. A ce courant qui venait de l'Orient, un autre correspondait qui entraînait les Latins vers Byzance. Pèlerins qui allaient à Jérusalem en passant
par Constantinople, négociants de Venise, d'Amalfñi ou de Pise qui trafiquaient dans les mers orientales et souvent s'établissaient dans la capitale grecque, diplomates de tous pays, aventuriers de toute race, voyageurs de toute nation, laïques et religieux, civils et militaires, une multitude d'étrangers s’en allaient vers la grande ville orientale, dont le moyen âge tout entier rêvait comme d'une cité de merveilles. Les Croisades augmentèrent encore cet afflux de visiteurs et multiplièrent le nombre de ceux qui s’installèrent en Orient. Enfin, à l'époque des Paléologues, entre la fin du xur et le milieu du xv° siècle, les relations entre Byzance et l'Italie étaient plus actives que jamais. De ces rapports continuels, de ce va-et-vient incessant entre Îles deux mondes, il était impossible que rien ne résultât. Tous ces hommes qui venaient ou revenaient d'Orient apportaient avec eux des objets et des formes d'art ; non seulement ils faisaient connaître à l'Occident les épices et la pourpre, des cultures nouvelles ou des tissus inconnus ; maïs ils lui révélaient les orfèvreries précieuses, les ivoires, les manuscrits enluminés, tout ce que créait l'art savant de Byzance, et encore les motifs décoratifs chers à l'Orient, les compositions célèbres qui paraient les sanctuaires illustres, et peut-être les plans mêmes des édifices fameux. Ils apportaient des idées aussi, l'écho du grand mouvement intellectuel, juridique ou philosophique, dont Constantinople était alors le foyer incomparable, l'écho des légendes et des contes populaires qui venaient du fond de l'Orient lointain. De tout cela, l'Occident devait tirer des enseignements infinis, et de ces échanges qui durèrent aussi longtemps que dura l'empire byzantin, ne pouvaient man:quer de sortir pour l’histoire de la civilisation des conséquences d'une importance capitale.
BYZANCE ET L'ART OCCIDENTAL. — Ce fut d’abord — et essentiellement — dans le domaine de f'art.
Peu de problèmes dans l'histoire de l'art ont été plus discutés que celui des influences orientales sur l'art chrétien d'Occident : c'est ce qu’on nomme « la question byzantine ». On a, à ce propos, tour à tour exagéré et réduit outre mesure la part de Byzance. Des amours-propres chatouilleux se sont froissés, par une forme assez étrange du patriotisme, à la pensée que l'art national de fl’Italie. de la France ou de l’Allemagne pût devoir quelque chose à une influence étrangère ; et inversement, avec la même absence d'esprit critique et un parti pris non moins intransigeant, d'autres savants ont voulu à toute force retrouver partout la trace de l'Orient. Il faut, pour résoudre cette question délicate, procéder avec plus de précision scientifique, ne point aborder le problème en bloc, mais l'examiner suivant les différences d'époque et de pays. Toutefois, quelques réserves de détail qu’on doive faire dans cette étude, on peut, de façon générale, affirmer que, pendant des siècles, l'art byzantin fut vraiment, comme on l'a dit, « l’art régulateur de l’Europe », et qu'il eut pendant toute la première partie du moyen âge comme la direction générale de l'art dans tout l'Occident chrétien.
Dès le v* siècle, l'influence de l'Orient s’exerçait toutepuissante en Italie, en Afrique et jusque dans la Gaule. A Ravenne, les mosaïques du mausolée de Galla Placidia et du baptistère des orthodoxes, sont l'œuvre incontestable — et le chef-d'œuvre — d'artistes orientaux, formés peutêtre à cette grande école d'art qui florissait alors à Antioche de Syrie. Dans l'Afrique du Nord, les édifices religieux s'inspirent des modèles que fournissaient la Syrie et l'Egypte. Et jusque dans les monuments de Ïa région de Trèves, on rencontre la trace d'anciennes relations avec l'Orient. Mais
lorsque, au vr° siècle, Byzance rétablit sa domination sur l'Italie, l'action de l’art byzantin s'y manifesta plus puissamment encore. Saint-Vital de Ravenne est une pure église byzantine, et les mosaïques qui la décorent, comme celles de Saint-Apollinaire-Neuf et de Saint-Apollinaire in Classe, comme celles encore de la basilique de Parenzo, comptent parmi les plus authentiques et les plus admirables créations de l'art gréco-oriental. Les mosaïques des monuments romains du vir siècle, de Sainte-Agnès, de l’oratoire de Saint- Venance, de la chapelle du pape Jean VII, procèdent des mêmes modèles, et les fresques de Santa Maria Antica, qui g'échelonnent de la fin du vn° siècle au milieu du 1x, sont, dans l’ensemble, absolument byzantines par les compositions, les types et le style. La crise iconoclaste, en amenant en Occident les artistes chassés par les adversaires des images, ne fit que renforcer en Italie le courant oriental. À Rome, dans la basilique de Sainte-Praxède, qui date de la première moitié du 1x° siècle, la chapelle de Saint-Zénon, toute étincelante de marbres et de mosiiques d’or, est un pur joyau oriental. Et, par l'intermédiaire de l'Italie aussi bien que par des rapports plus directs avec l'Orient, la Renaissance carolingienne a dû infiniment à Byzance. Sans doute, d'autres apports vinrent se confondre dans ce mélange éminement composite que fut l'art carolingien. Mais, dans des édifices tels que le dôme d’Aix-la-Chapelle ou l’église de Germigny-desPrés, dans la décoration des beaux manuscrits carolingiens du m° siècle, l'ensemble a une couleur tout orientale. Pour la période qui va du vir siècle au IX”, comme pour celle qui s'étend du rv° au vr°, la question byzantine semble nettement se résoudre en faveur de Byzance.
Mais c’est surtout pendant la période où l'empire grec fut vraiment à l'apogée de sa grandeur, au moment de cette renaissance macédonienne qui, commencé vers le milieu du x siècle, se prolongea jusqu’au xn°, que Byzance joua dans le développement de l’art occidental un rôle prépondérant. Partout alors on imite les modèles que fournissent les édifices de l'Orient chrétien, à Saint-Marc de Venise
comme dans les églises à coupoles du Périgord, comme dans les monuments romans de l'école rhénane. Partout, la décoration s'inspire des motifs chers à l'Orient, et l'art roman en particulier puisa largement dans ce trésor de formes et de compositions. Partout, l'intérieur des basiliques se pare, comme en Orient, de mosaïques éuncelantes. Venise, largement ouverte à toutes les influences orientales, est presque une ville grecque, et c'est à des mosaistes byzantins qu'elle demande la décoration de la basilique de Torcello et la plus belle partie de la parure de Saint-Marc. À l'autre extrémité de l'Italie, dans la Sicile normande, ce sont des mosaïstes byzantins encore qui travaillent à Cefalü, à la Martorana, à la Chapelle palatine, de même que dans le palais ou dans les maisons de plaisance des rois. Entre ces deux provinces de l'art chrétien d'Orient, l'Italie méridionale ne doit pas moins à Byzance : la grande école du Mont-Cassin se forme aux leçons des maîtres appelés de Constantinople ; aux portes de Rome, des artistes grecs décorent l’église du monastère de Grotta-Ferrata ; la Toscane même et l'Italie du Nord sont pleines d'artistes qui travaillent dans «la manière byzantine » ; et si, selon les régions, la portée de l'action exercée par les maîtres grecs et la durée de leur influence ont été différentes, il n’en demeure pas moins que l'Italie a dû à Byzance l'art savant qui a produit la magnifique floraison de la fin du xr et du xu* siècle, qu'elle lui a dû non seulement les modèles, portes de bronze, étoffes somptueuses, émaux précieux, manuscrits richement enluminés, ivoires ciselés, dont elle s'inspira, mais qu'elle lui a pris encore l'ordonnance symbolique de la décoration de ses églises et les traits essentiels de son iconographie.
Ce n'est point en Italie seulement que l’art byzantin a exercé cette profonde influence. En France, le problème des origines de l’art roman se lie étroitement à la question byzantine, et on peut croire que l'architecture romane dut à l'Orient plus qu'on ne pense, et que l'art décoratif du x et du xn° siècle s'inspira longtemps de ses leçons. En Allemagne, depuis le x° jusqu'au xur siècle, on constate
pareillement l'influence byzantine, à laquelle ne fut point étranger sans doute le mariage de la Grecque Théophano avec le fils d'Otton le Grand. On retrouve dans les monuments de l'architecture germanique bien des traces d'imitation byzantine, et davantage encore dans les manuscrits qu'illustrèrent au x° siècle les écoles de Reichenau et de Trèves, celle de Ratisbonne au x; et cette influence persista jusqu'au xnr siècle même, bien au delà de la renaissance ottonienne. Sans doute il ne faut point exagérer les choses. « L'art d'Orient, on l'a dit justement, a plutôt contribué à éveiller chez les artistes d'Occident la conscience de leurs qualités propres»; et sous l'influence d'autres courants et d’autres traditions, beaucoup d'entre eux se sont assez vite émancipés de la tutelle de leurs maîtres grecs. Pourtant, en Italie surtout, le puissant courant byzantin n'a jamais cessé, malgré quelques temps d'arrêt, de reprendre sa marche, pour se répandre victorieusement sur l'Occident. Cette fois encore, du x° au xHr° siècle, la question byzantine se résout en faveur de l'Orient.
Au x, au xIv* siècle, l'art byzantin continua à exercer une influence profonde sur l'Italie. Dans le sud de la péninsule, au x1v° siècle, les peintures qui décorent les églises sont, par le style comme par l'iconographie, absolument orientales, même quand elles sont l'œuvre d'artistes toscans. En Toscane, des maîtres tels que Giunta de Pise, Marparitone d'Arezzo, Guido de Sienne, sont des byzantinisants. Le mosaiste de la tribune du baptistère de Florence est un élève des Grecs, comme le peintre des fresques du baptistère de Parme. Jusqu'à la fin du xm° siècle et à l’aube du x1v°, l'art byzantin a transmis incessamment à l'Italie un trésor lentement accumulé de procédés, de formes, de conceptions du paysage, d’arrangement des architectures, d'ordonnance des compositions ; il lui a transmis aussi, par les icones innombrables répandues dans toute l'Italie, cette iconographie nouvelle plus complexe et plus riche, d'un caractère plus mystique et plus pathétique qui, vers ce temps. s'élaborait en Orient. C’est dans ce trésor qu'ont puisé à pleines mains les plus grands des primitifs, Cimabué, Duccio, Giotto
même : et si parfois l'art byzantin du xur° et du xIv° siècle a dû quelques rares inspirations à l'art siennois ou vénitien, l'Italie du Trecento a dû bien davantage encore à Byzance, et les grands maîtres de la Toscane, à l’aube du xIv° siècle, n'ont été par bien des côtés que des Byzantins de génie.
HI
L'INFLUENCE INTELLECTUELLE DE BYZANCE SUR L'OCCIDENT. — L'Occident a dû à Byzance bien d’autres choses encore que des enseignements artistiques : elle lui a dû des idées, qui ont eu une longue fortune.
La conception du pouvoir impénial, tel que Byzance l'avait connu, tel que le Code Justinien l'avait défini, était un modèle bien fait pour plaire à l'absolutisme de tous les souverains. Dès la fin du x° siècle, l’empereur Otton III, le fils de la Grecque Théophano, se plaisait, dans son palais de l’Aventin, à ressusciter autour de lui tout le cérémonial de Byzance, à distribuer aux grands dignitaires de sa cour les titres sonores empruntés à la hiérarchie du Palais Sacré, à revêtir le somptueux costume des basileis, et à se faire, comme eux, adorer à l’égal d’un Dieu. Et il se flattait ainsi, comme le déclare la légende inscrite sur son sceau, d'avoir fait revivre l'empire romain. Ce n'étaient là que les rêves mapgaifiques d'un jeune prince mystique et épris de grandeur. Byzance devait apporter un fondement plus solide aux théories sur lesquelles pouvait se fonder la royauté absolue.
De bonne heure, la connaissance du droit justinien passa en Italie: au milieu du x° siècle, les écoles de droit de Rome, de Ravenne, de Bologne, étaient prospères, et les Institutes aussi bien que le Digeste y étaient connus. Mais lorsque, vers la fin du x siècle, Irnérius introduisit à Bologne une méthode nouvelle, lorsqu'il entreprit, au lieu de la déformer comme faisaient ses prédécesseurs, d'étudier dans toute sa pureté originale la législation de Justinien,
lorsque dans ses gloses il s'appliqua à en déduire les rigoureuses conséquences, l'Ecole de Bologne en prit vite une prodigieuse importance. Frédéric Barberousse, dans une constitution célèbre (1158), marqua sa bienveillance aux juristes bolonais, parce que, dans leur enseignement, il trouvait le meilleur point d'appui pour les revendications du droit impérial. À la fin du xn° siècle, les étudiants affluaient par milliers à Bologne de tous les pays de l'Occident, et les glossateurs fameux du xin° siècle, Accurse, Odofredus, Rolandino de Romanzi, dont les curieux tombeaux s'élèvent encore aujourd'hui à Bologne, en face de l'église de Saint-François, donnaient à l'Ecole une réputation universelle. Tandis que Paris représentait pour l'Europe entière la dialectique, Bologne était la grande Université de la jurisprudence. On y commentait les monuments authentiques du droit justinien, et la science qui s’y créait, protégée par les papes et par les empereurs, devait «régner sur toutes les directions de l'esprit, avec un empire semblable à celui de notre scolastique ».
Des traditions impérialistes des glossateurs de Bologne s'inspirent les légistes de Frédéric Il de Hohenstaufen, quand ils proclament que l'empereur est «la loi vivante sur la terre », et qu'ils attribuent le droit de disposer des choses ecclésiastiques aussi librement que des intérêts séculiers de l'empire. C'est de Bologne que s’inspirent les écoles de droit romain d’Alais ou de Montpellier, où se sont formés les légistes de Philippe le Bel, Pierre Flote, Guillaume de Plaisians, Guillaume de Nogaret, tous ces hommes qui ont formulé et défendu en juristes savants et retors les droits et les prétentions de la monarchie absolue. Le roi de France, déclarent-ils, « est au-dessus des lois », et il peut révoquer sans scrupules dans l'intérêt public les constitutions de ses prédécesseurs. En face de la prétention pontificale de « commander aux rois et aux royaumes », ils proclament les droits et l'indépendance de la couronne; et l'attentat d'Anagni, la violence faite à Boniface VIII par Nogaret et Colonna, a une couleur toute byzantine. C’est du droit justinien que procède la conception que les légistes se font
du pouvoir royal, c’est das le droit justinien qu’ils puisent leurs arguments pour justifier l’omnipotence royale. En face de l’idée féodale que le moyen âge se faisait de la royauté, un esprit nouveau apparaît, d'où sortira l'Etat moderne dans sa forme absolue et centralisée. La monarchie de Louis XIV elle-même procède du droit justinien ; le grand roi, comme le basileus, est investi d’une autorité sans limites et de droit divin. Et par tout cela, Byzance lointaine a répandu et maintenu jusque dans le monde moderne bien des idées, dont parfois on ne reconnaît même plus l'origine véritable.
D'autres choses encore sont venues à l'Occident de Byzance. Si étrange que la chose puisse sembler, quand on pense à l'hostilité qui existait entre l'Eglise grecque et l'Eglise romaine, la supériorité incontestable que, jusqu'au x siècle, la théologie byzantine eut sur celle de l'Occident, a assuré à la première une influence certaine sur la seconde, depuis Scot Erigène qui, au 1x° siècle, traduisait Denys l’Aréopagite et Maxime le confesseur jusqu'à Pierre Lombard et à saint Thomas d'Aquin qui s'inspiraient de Jean Damascène. La France du moyen âge doit semblablement à Byzance plus d'un de ces contes populaires qui, du fond de l'Orient lointain, sont venus, par l'intermédiaire du monde grec, fournir la matière de nos fabliaux ; et elle lui a dû aussi plus d’une de ces pieuses et édifiantes légendes, dont ont tiré profit les hagiographes et les auteurs de romans d'aventures. Il y a dans la littérature française du moyen âge plus de choses qu'on ne pense qui viennent de l'Orient grec.
Mais c'est l'Italie du xv° siècle surtout qui a dû infiniment à Byzance. On sait comment, tandis que les écoles d'Occident commentaient exclusivement la philosophie d’Aristote, l'Université de Constantinople, dès le x siècle, avait, avec Psellos, remis en honneur les doctrines platoniciennes ; c’est par Byzance, au Xv° siècle, que l'Italie connut Platon, grâce aux Gémiste Pléthon et aux Bessarion, et on sait quelle fut, à Florence d'abord et puis dans tout l'Occident, la fortune du platonisme et l'influence profonde qu'il exerça. La
connaissance de la langue grecque, que l'Italie rapprit au xIvV* siècle, la connaissance des auteurs grecs, dont les lettrés byzantins apportèrent les manuscrits en Occident, n'eurent pas de moindres conséquences pour la rénovation intellectuelle. On sait quel puissant courant d’humanisme s'était, dès la fin du x et au commencement du xrv° siècle, manifesté dans la Byzance des Palkfologues et comment les grands professeurs de l'Université de Constantinople, les Planude, les Moschopoulos, les Triklinios, y furent alors les initiateurs du réveil des études classiques. C’est autour d'eux que se formèrent et c'est de leurs ouvrages que s'inspirèrent les hommes qui allaient apporter en Italie la tradition de l'hellénisme. Dès la fin du xrv* siècle, Manuel Chrysoloras venait enseigner le grec à Florence, et après lui vinrent son parent Jean Chrysoloras et Georges de Trébizonde, qui professa à Venise. Quand la chute de Constantinople devint imminente, quand surtout la ville fut tombée aux mains des Turcs, l'exode des lettrés byzantins vers l'Occident ne fit que s'accroître. On y vit arriver, entre le milieu du xv° et l'aube du xvr° siècle, Jean Argyropoulos et Théodore Gaza, Démétrios Chalcondyle et Andronic Callistos, Marc Musurus et les deux Lascaris, Jean et Constanuün, et bien d'autres réfugiés, qui tous rapprenaient à l'Occident l’admiration des chefs-d'œuvre de la Grèce et les lui rendaient accessibles, à la fois par l'enseignement qu'ils donnaient du grec et par les traductions qu'ils faisaient de ces ouvrages fameux. Sans doute, parmi ces Byzantins, il y avait, à côté de ceux qu'on a nommés, d'assez pauvres gens, de culture médiocre et de caractère contestable, descendants lointains de ces Graeculi, que Rome antique avait accueillis et méprisés. Ils n’en ont pas moins tous contribué au grand mouvement de l'humanisme : et s’il est exagéré de dire, comme on l'a fait, que sans Byzance, l'humanité n'eût point été certaine de voir la Renaissance, à tout le moins est-il incontestable que Byzance à aidé à la produire — merveilleusement.