‹ Byzance, grandeur et décadence; l'évolution de l'histoire byzantine, les causes de la grandeur de Byzance, le causes de sa décadence, la civilisation byzantine et son influence, l'heritage de ByzanceChapitre 11 sur 41 · L ARMÉE ET LA DÉFENSE DE LA MONARCHIE · texte numérisé non relu

L ARMÉE ET LA DÉFENSE DE LA MONARCHIE

étendards de l'empire, brisé au vi^ siècle les royaumes barbares des Vandales et des Ostrogoths, anéanti au vue siècle la puissance de l'empire perse, arrêté au viii« siècle l'élan de l'Islam, rétabli en Asie au x« siècle le prestige de Byzance et noyé dans le sang le grand état bulgare né dans les Balkans; elle a, au XII* siècle encore, réussi à tenir en échec les Normands, les Hongrois et les Turcs; et ainsi, pendant plus de six cents ans, elle a rendu à la monarchie d'éclatants services et paré ses drapeaux d'une auréole de gloire.

Aussi l'empire a-t-il eu pour ses soldats une attentive et constante sollicitude. Un ouvrage militaire du X* siècle, où s'exprime de façon remarquable la pensée des grands souverains guerriers de ce temps, recommande, si l'on veut qu'ils aillent « d'une âme joyeuse, d'un cœur ardent et satisfait, risquer leur vie pour nos saints empereurs et pour l'ensemble de la communauté chrétienne », si l'on veut « accroître leur courage et leur donner l'audace de tenter l'impossible », de ne ménager aux soldats ni les gratiQcations ni les privilèges. « Il faut, dit l'auteur, qu'ils jouissent de toute la considération qui leur est due, qu'on ne les laisse point, eux qui exposent leur vie pour le salut des saints empereurs et la liberté des chrétiens, mépriser, maltraiter par de vils collecteurs d'impôts, qui ne rendent à l'Etat aucun service. » Le soldat ne devra être jugé que par ses chefs. Il n'est pas admissible qu'il soit justiciable des tribunaux ordinaires, et qu'on puisse voir, « enchaînés comme des esclaves et battus de verges, des hommes qui sont les défenseurs et, par Dieu, les sauveurs de la chrétienté, et qui, pour ainsi parler, meurent chaque jour pour les saints empereurs. » Il faut entretenir le soldat dans la joie, dans le contentement, dans l'enthousiasme : il en sera plus brave, plus hardi, il en apparaîtra invincible ; et ainsi non seulement l'empe-

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reur défendra l'empire, mais il soumettra toutes les terres de ses ennemis.

Ainsi, dans la société byzantine, nulle condition n'apparaît supérieure à l'état militaire. Sur son fief, le soldat possède, pour lui et pour les siens, des immunités considérables ; dans l'Etat, la classe militaire ((TTpaxtwTixbç olxo^) est tout autrement considérée que la classe civile (tioXitixoç). Défenseur de la religion, de l'empereur, de la patrie (le mot se trouve dans un autre traité du x* siècle), le soldat a droit à tous les privilèges, à tous les égards : et un empereur ne craignait pas de demander à l'Eglise d'honorer comme des martyrs les guerriers qui étaient morts pieusement en se battant contre les infidèles.

Les défauts de rorgauisation militaire. — Il va de soi qu'une armée, composée de cette sorte et à qui la faveur impériale assure le plus souvent une telle place dans l'Etat, joint à ses qualités éminentes des défauts non moins redoutables, que cet admirable instrument de guerre peut devenir la source de graves dangers.

Les soldats que fournissait le recrutement dans l'empire étaient souvent de qualité fort médiocre. Outre que beaucoup d'entre eux n'étaient point, par nature, d'humeur fort belliqueuse, le relâchement de la discipline leur avait permis d'ajouter à leurs fonctions militaires toutes sortes d'occupations civiles : ils étaient moins une armée qu'une garde nationale, fort peu exercée à la guerre, et, par surcroît, de fidélité souvent douteuse; on en trouve une preuve dans cette armée d'Egypte des vi" et vii« siècles, si désorganisée et si impuissante contre les Arabes. Dans les provinces où le contingent était meilleur, le

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système de recrutement régional créait un autre danger. Les soldats avaient pour officiers, pour généraux, des hommes de leur pays, issus de la noblesse féodale de la province, qu'ils connaissaient, auxquels ils étaient attachés par mille liens de clientèle et de vassalité, auxquels ils obéissaient aveuglément, bien plus qu'aux ordres de l'empereur lointain. L'ambition politique de tout chef d'armée trouvait donc dans les soldats qu'il commandait un appui. C'est ce qui explique le grand nombre des insurrections militaires, des pronunciamientos, où une armée proclame son général empereur et réussit plus d'une fois à l'asseoir sur le trône.

Byzance essaya de remédier à ces inconvénients en faisant dans son armée large place aux mercenaires, meilleurs soldats, et qu'on espérait plus fidèles. Mais ce mode de recrutement eut ses dangers aussi. L'armée byzantine eut tous les défauts d'une armée de mercenaires. Bélisaire déjà disait à ses soldats : « Vous êtes supérieurs à vos adversaires par le courage et la force corporelle. Vous ne leur cédei: qu'en ^un point, c'est que vous ne savez pas obéir à vos chefs ». L'indiscipline fut le vice fondamental des troupes byzantines. Ces aventuriers sans patrie, uniquement préoccupés de gagner le plus possible, sont pour le général de terribles collaborateurs. Ils discutent les ordres, refusent de marcher, parfois trahissent en pleine bataille; ils se considèrent comme au-dessus des règles ordinaires, et, au lieu de sévir, il faut négocier et transiger avec eux. S'ils sont mécontents, ils se révoltent; en tout temps, ils sont un fléau pour le pays qu'ils traversent, ami ou ennemi. Leurs chefs ne valent guère mieux : eux aussi désobéissent ouvertement, eux aussi ne pensent qu'à s'enrichir, à profiter de leur force et de la faiblesse de l'empire pour satisfaire leurs ambitions personnelles. Véritables condottieri, ils sont toujours prêts

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à se vendre au plus offrant ou à travailler pour euxmêmes.

Les généraux. — Avec de tels soldats, tout dépend donc du général qui les commande. S'il inspire confiance aux hommes, s'il sait les manier et les prendre, s'il sait s'en faire aimer, il obtiendra d'eux tout ce qu'il demandera; s'il déplaît, s'il paraît trop exigeant ou trop sévère, l'armée lui refusera l'obéissance ; on intrigue contre lui dans les camps, on l'abandonne sur le champ de bataille. Il s'est trouvé, heureusement pour l'empire, qu'à bien des époques de son histoire, il a eu la fortune d'avoir à la tète de ses armées des généraux éminents, capables d'invincible énergie et de ferme bienveillance, qui ont su, par leur courage, leur science militaire, leur sollicitude, leur ardente éloquence aussi, inspirer aux troupes l'enthousiasme et la confiance. C'est au vi« siècle un Bélisaire et un Narsès; c'est au vu* siècle un Héraclius, au viir les grands empereurs isauriens ; c'est un Jean Gourgenqui, au x* siècle, fut « un autre Trajan, un autre Bélisaire », et ce sont ceux de la famille des Phocas, qui, pendant trois générations, conduisirent à la victoire les armées de l'empire; et ce sont encore les grands empereurs du x* siècle. Nicéphore Phocas, Tzimiscès, Basile II, et plus tard les empereurs de la maison des Comnènes, Manuel surtout, qui, par sa bravoure ardente de paladin, fut longtemps l'idole des soldats. On en pourrait citer bien d'autres, dont longtemps Byzance garda le glorieux souvenir. C'est à ces grands chefs de guerre que, même après leur mort, le peuple, dans les crises graves demandait secours. En 813, quand les Bulgares étaient aux portes de Constantinople, la fouie, envahissant l'église des Saints-Apôtres, se rua au tombeau de Constantin V, criant : « Lève-toi, viens au secours de l'Etat qui ' périt » ; et on assura que le grand empereur était

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sorti de son tombeau, monté sur son cheval de guerre, pour combattre une fois encore les Bulgares tant de fois vaincus par lui. Quand les Russes, en 970, menacèrent Gonstantinople, quand en 986 les Bulgares écrasèrent l'armée impériale au défilé de la Porte Trajane, on supplia de même Nicéphore Phocas de sortir de son tombeau pour reprendre le commandement de ses armées victorieuses, lui dont le nom seul faisait trembler les ennemis de l'empire, lui « qui avait tout vaincu, sauf une femme, et dont le rugissement de lion suffirait à mettre en fuite les adversaires! ». Et la postérité, décernant de même à Manuel Comnène le nom du plus illustre héros de l'épopée byzantine, le saluait du titre de « nouvel Akritas ».

Mais que l'empire faiblisse, que le recrutement militaire se tarisse, que les grands généraux manquent, alors l'instrument militaire se fausse et se brise. Ce sont les émeutes dans les camps, les soulèvements des armées, les ambitions des chefs, l'anarchie, la guerre civile — et, à la faveur de cette décadence, les progrès des ennemis.

L'armée des frontières et la défense du territoire. — A côté de l'armée mobile, qui fait campagne en force, l'armée des frontières était un autre élément de la puissance byzantine.

Pour organiser efficacement la protection du territoire de l'empire, de bonne heure les Byzantins, reprenant une institution militaire de Rome, organisèrent le long de la frontière de véritables confins militaires {limites) et groupèrent, sous la direction

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