CHAPITRE II L'armée et la défense de la moifiarchie
La composition de l'armée. — Les qualités de l'armée byzantine et sa place dans la société. — Les défauts de l'oçganisation militaire. — L'armée des frontières et la défense du territoire. — La marine.
Dans tout état du moyen âge, l'armée tient une place essentielle. Dans un état tel que l'empire byzantin, menacé sans cesse sur toutes ses frontières par des ennemis redoutables, elle joue un rôle plus considérable encore. Les institutions militaires sont, on le verra plus tard, la base de l'organisation administrative ; la défense du territoire, la sollicitude pour les soldats figurent parmi les préoccupations qui s'imposent le plus fortement à l'esprit de tout empereur. Tant que l'armée a été solide, nombreuse, dévouée à sa tâche et à son maître, la monarchie, malgré toutes les difficultés, a duré ; à mesure que la force militaire s'est épuisée, Byzance s'est acheminée vers la ruine. Parmi les causes qui ont fait la puissance et la grandeur de l'empire, l'institution militaire prend donc place au premier rang. « L'armée, dit un empereur, est à l'Etat ce que la tête est au corps. Si l'on n'en prend grand souci, c'est le salut même de l'empire qui sera compromis. »
La composition de l'armée. — De quels éléments se composait cette armée ?
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Le recrutement national. — De même qu'à l'époque romaine, elle se recrutait, à toutes les époques, pour partie, parmi les habitants de l'empire. En principe, tout citoyen romain devait le SÊrvice militaire de dix-huit à quarante ans ; et les hommes que fournissaient soit la conscription, soit les engagements volontaires, étaient même, dans la langue administrative, considérés comme les soldats par excellence. (ffTpatiwTat) : non qu'ils fassent meilleurs que les autres^ mais parce qu'ils apparaissaient comme les représentants de l'armée nationale (on les appelle toujours ot 'PwtxaToi), comme les héritiers des vieilles légions romaines. Et il faut observer ici que, contrairement à ce que l'on croît volontiers, cet élément national tînt longtemps dans les armées byzantines une place numériquement très importante.. Les. troupes que fournissait ce recrutement régional étaient toutefois de qualité assez inégale. Si les rudes paysans de Thrace ou de Macédoine, les robustes montagnards de Cappadoce, d'Isaurie ou d'Arménie étaient des soldats admirables, la levée des recrues amenait souvent aussi sous les drapeaux des contingents de valeur plus médiocre, pauvres gens brusquement arrachés à leur charrue et dont les formations improvisées savaient à peine se battre. Aussi, d'assez bonne heure, pour des raisons diverses, le gouvernement impérial admit qu'à la prestation en nature pourrait se substituer un impôt spécial, et il encouragea môme, à certaines époques, très vivement, les sujets à acquitter de préférence cette taxe militaire. Par ailleurs, des exemptions nombreuses du service de guerre semblent avoir, à des titres divers, été accordées. Et pour renforcer les éléments fournis par le recrutement national, de plus en plus l'empire fit appel aux mercenaires.
Les mercenaires. — Dans cette masse d'aventuriers
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flottant sur toutes les frontières de l'empire, et toujours prêts à vendre leurs services à qui veut les acheter, la monarchie byzantine trouvait sans peine des soldats admirables. Soit qu'elle employât des colonies étrangères — Turcs Vardariotes, Mardaïtes du Liban, Slaves de Macédoine ou de l'Opsikion — cantonnées dans l'empire, soit que — à titre d'alliés (cûaaayo'.) — elle fît entrer dans son armée des régiments étrangers fournis par un prince ami de Byzance et que commandaient des chefs de leur race, soit que — sous le nom de fédérés — elle enrégimentât, sans distinction d'origine, les barbares de toute provenance qui désiraient la servir, une véritable mosaïque de peuples se rencontrait sous les étendards de Byzance. Dans les armées du vi° siècle, on trouve, côte à côte, Huns et Vandales, Goths et Lombards, Hernies et Gépides, Antes et Slaves, Perses, Arméniens, Arabes de Syrie, Maures d'Afrique. Dans les armées du x^ et du xi'= siècle, apparaissent des Khazars et des Petchenègues, des Phargans et des Russes, des Slaves et des Ibères, des Mardaïtes d'origine libanaise et des montagnards de provenance caucasienne, des Arabes et des Turcs, des Normands de Scandinavie et des Normands d'Italie. Dans l'armée des Comnènes, on rencontre des Anglo-Saxons et des Scandinaves, des Italiens et des Allemands, des Latins de tous les pays d'Occident, Français de France et Normands de Sicile, et les représentants de tous les peuples de l'Orient, jusqu'à des Turcs désignés sous le nom de Turcoples. Plus tard, les Paléologues employèrent des Catalans et des Turcs, des condottieri génois ou vénitiens, des auxiliaires serbes ou bulgares. A aucune époque de son histoire, l'empire n'a manqué de soldats étrangers.
C'est qu'aussi bien le basileus rémunérait largement leurs services. La solde des officiers dans l'armée impériale était exceptionnellement avantageuse et
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bien faite pour tenter la besogneuse noblesse de l'Arménie et du Caucase, pour allumer les convoitises des aventuriers Scandinaves ou russes. La paie des hommes était souvent très haute. Mais surtout, aux soldats qui s'engageaient sous ses drapeaux, l'empereur distribuait en outre volontiers, sous condition du service militaire, des terres qu'un statut spécial régissait et protégeait, véritables fiefs inaliénables, insaisissables et héréditaires, dont les possesseurs portaient le nom de chevaliers (xa^aÀXàptoi). A ces avantages matériels, s'ajoutait une estime particulière. L'empereur byzantin se fiait davantage à ces soldats étrangers qu'à ses troupes nationales; il lui semblait que ces mercenaires qu'il payait bien étaient à lui plus sûrement, qu'ils demeuraient plus en dehors aussi des influences qui pouvaient troubler l'empire. Il leur confiait donc volontiers les grands commandements, les hautes dignités militaires ; il s*en remettait à eux du soin de sa sécurité personnelle. Un des régiments de la garde, l'Hétérie, se composait presque exclusivement d'étrangers, Russes, Scandinaves et Khazars. Et la fameuse garde varangienne, primitivement composée de Russes, se recruta successivement parmi les Scandinaves de Russie, les Normands d'Islande et de Norvège et les Anglo-Saxons : corps d'élite, grassement payé, et dont les fantassins, armés de la lourde hache {l'homphaia), remplissent toute l'histoire byzantine de la renommée de leurs exploits. Aussi, était-ce de tout le monde barbare un continuel afflux d'étrangers vers Byzance. Au x'' siècle, les Russes et les Scandinaves, venus par bandes dans la capitale, sur leurs longues barques taillées dans un tronc d'arbre, remplissaient l'armée et la flotte impériales, soldats merveilleux qui aimaient mieux se faire tuer que de se rendre. Les contingents arméniens, très estimés à cette époque, étaient nombreux. Les prisonniers mêmes n'hésitaient pas, pour recou-
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vrer leur liberté, à prendre du service dans l'armée impériale, et les Arabes à se convertir, pour profiter des faveurs que le basileus distribuait à ses soldats. Au xn^ siècle, les Latins formaient l'élite des troupes impériales, au grand dépit des Grecs, jaloux de la sympathie que leur marquait Manuel Comnène. Des fils de rois du Nord, de grands barons d'Occident, étaient heureux de trouver dans le service de l'empire des aventures pittoresques et une fortune profitable. Et cette armée composite, où se rencontraient toutes les races, était d'une solidité et d'une bravoure incomparables.
les qualités de Tarmée byzantine et sa place dans la société. — Il ne faudrait point s'exagérer l'importance numérique de cette armée, malgré l'étendue de la tâche qu'elle avait à remplir. Au vi'^ siècle, Bélisaire reconquit l'Afrique sur les Vandales avec 15.000 hommes tout au plus, et 25 à 30.000 soldats suffirent à détruire le royaume des Ostrogoths. Au x° siècle, les grandes expéditions dirigées contre la Crète comprennent, en ce qui touche les troupes de débarquement, des effectifs de 9.000 à 15.000 hommes : une armée de 5 à 6.000 soldats paraît en ce temps une force importante, avec laquelle on peut sans hésiter se mesurer avec l'ennemi, et il serait puéril de prendre à la lettre les exagérations des écrivains arabes évaluant à 100 ou 150.000 hommes les armées des empereurs du x* siècle. Au xu^ siècle, les plus puissantes armées des Comnènes ne dépassaient pas 30.000 à 50.000 hommes. Le total des troupes byzantines régulières qui, en face des Arabes, forment au X' siècle l'armée d'Asie, s'élève à 70.000 hommes •environ. Avec les 24.000 hommes qui composent la
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garde impériale, avec les régiments de l'armée d'Europe, l'ensemble des forces byzantines atteint, à cette date, au maximum 140.000 hommes.
Mais cette armée est une armée d'élite. Composée principalement de cavalerie, — le service à cheval est, comme dans toutes les armées du moyen âge, le service préféré à Byzance — elle est, par son armement, qu'il s'agisse de la cavalerie cuirassée des calaphractaires ou de la cavalerie légère des irapézites, un instrument de guerre d'une solidité et d'une souplesse admirables. Constamment entraînée par ces rudes et incessants exercices, dont les traités de Tactique, du VI' au XI' siècle, nous montrent le pittoresque détail, elle est rompue au métier des armes, capable de supporter toutes les épreuves, toutes les fatigues, toutes les privations, et le perfectionnement perpétuel qu'on apporte à ses méthodes de combat lui assure le plus souvent sur ses adversaires une supériorité incontestable. Ces vieilles bandes éprouvées par cent batailles ont une bravoure merveilleuse, un élan prodigieux, et leur valeur s'augmente encore de ce double sentiment, soigneusement entretenu chez ces soldats, d'une part, qu'ils sont les descendants *de ces Romains « qui autrefois par leurs armes brisèrent tous leurs adversaires », d'autre part, qu'ils combattent pour la défense de la chrétienté, sous la protection du Christ, de la Vierge « alliée invincible de l'empereur et sa collègue dans le commandement des armées », sous l'œil des grands saints militaires toujours prêts à guider leurs escadrons dans la mêlée. Qu'elle combatte sur les champs de bataille d'Asie ou de Bulgarie, qu'on la transporte au delà des mers, en Crète, en Italie ou en Afrique, partout cette armée a fait preuve d'un courage, d'une ténacité infatigables : et, si elle a des défauts incontestables, qu'on verra tout à l'heure, elle n'en a pas moins, bien des fois, victorieusement promené à travers le monde les